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LE RENARD

La plaie a cessé ; les arbres, secoués par la dernière rafale de l'orage, se débarrassent de leur manteau humide et l'atmosphère est empreinte d'une délicieuse fraîcheur après la chaleur étouffante de la jjurnée. Une vie nouvelle semble ranimtr tous les êtres de la nature : les mouches ont recommencé leur bourdonnement ; les fourmis sortent de leur forteresse; les oiseaux gazouillent dans la cime des arbres et les derniers rayons du soleil couchant se reflétant sur les gouttes de pluie suspendues au feuillage forment autant de perles du cristal le plus pur.

Le renard est là-bas, caché entre les racines d'un vieil orme. Il évente. Le voisinage de sa demeure lui paraît sûr. D'un bond, Finaud est devant sa porte. Sjs oreilles sont pointées en avant, ils perçoivent le plus faible bruit : le frissonnement d'une feuille, le moindre bruissement d'un insecte. S:)n œil, d'une couleur verdâtre, caché dans le fond de l'orbite et réduit pendant le jour à une petite fente verticale, indique le carnassier nocturne. Sa bouche est grande et bien fendue, car le renard est un voleur. Sa lèvre supérieure est garnie d'une moustache longue et clair-semée. Les lèvres sont bien découpées et presque toujours fermées ; lui arrive-t-il de les ouvrir, ce ne sera que pour montrer une mâchoire menaçante, ou pour faire entendre un glapissement lugubre. Son corps allongé porte sur des pattes musculeuses, passant sur le sol saas lai.s.s.'r de tracis. Il est prudent, patient, rusé, et toujours décidé à ne ménager aucun sacrifice po.ir parvenir au bat proposé : un maître en cent arts.

L'astre du jour a disparu. L'heure de la cliasse est arrivé. En renard bien élevé, il procède à sa toilette, afia di-ispirer, par ses allures de gentilhomme, pluo de confiance aux malheureux destinés à tomber sous ses coups. Poui" se débarrasser des parasites qui l'importunent, il ira prendre un bain au ruisseau voisin, ayant soin de se munir d'une touffe de laine abandonnée par un mouton aux épines d'une haie. Il choisit toujours pour ses ablutions uae eau claire et limpide. Saisissant délicatement la touffe de laine du bout de ses dents, il entre à reculons dans la rivière. Ses yeux brillent de piaisir à la pensée de l'artifice au moyen duquel, tout à l'heure, il verra déguerpir ses loeataires. Lentement, mais sûrement, il recule. Les parasites, sentant une fraîcheur inaccoutumée, gravissent vers des régions plus sèc'nes jusqu'à ce qu'enfin parvenus à l'extrémité du museau, dctns la touffe de laine, notre fripon plonge, laissant flotter ses ennemis au gré des flots.

Se trouvant fortifié et rafraîchi par ce bain, et désormais seul porpriétaire de sa personne, Finaud s'achemine vers le théâtre de ses exploits, en suivant d'une allure nonchalante la lisière du bois. Un frôlement imperceptible se fait entendre dans les branches. Le renard dresse les oreilles. Un léger sifflement inteirompt le silence de la nuit. La biche sort du bois, la tête relevée, les yeux inquiets. Un autre sifflement et le faon est à ses côtés. Avec les allures les plus désordonnées, il sautille autour de sa mère, saisissant, comme au vol, ici une feuille, là un brin d'herbe, puis s'agenouillant suintement pour tèler, Labiche le lèche avec tendresse. Soudain elle lève la tête. Ses yeux étincellent ; un frémissement parcourt ses flancs ; elle fait quelques sauts et frappe violemment du pied. Son indignation est toute naturelle : elle a découvert le voleur. Celui-ci, d'un pied léger, sans bruit, l'œil fixé sur sa

tendre proie, s'est approché de la scène. Encore un saut, et il possédera l'objet de ses convoitises ; mais la biche se place résolument entre lui et son faon. Finaud s'aperçoit que le coup est manqué. Il disparaît pour faire un grand cercle et attaquer sa proie d'un autre côté ; mais la bête vigilante se serre contre son petit, car elle connaît la tactique du maraudeur nocturne. Le voilà qui passe d'un air hypocrite. La biche siffle de nouveau, et le renard fait un saut, feignant la surprise de l'air le plus naturel. Ce saut fait avec intention l'a rapproché de son but. Le moment est favorable et la dissimulation est inutile. Comme un chat, il s'allonge sur le sol ; sa queue est en mouvement ■ un éclair sauvage traverse ses yeux ; il montre les dents, lève la patte et la tête et, dans un instant il va s'élancer... ; mais la mère se jette avec le courage du désesi)oir sur le meurtrier et le laboure de ses pieds. Le chevrotier est sauvé. Finaud retourne honteusement chez lui, lieureux d'en être quitte avec quelques égratignures.

Les jours d'abondance sont vite écoulés. Les chami)s sont déserts; les arbres se sont dépouillés de leurs feuilles ; les joyeux hôtes des forêts ont pris leur vol vers des climats plus doux ; seul. Pivert, le charpentier, fait résonner les bois de l'écho de ses coups répétés. Le vent du nord souffle avec violence. Le renard est dans sa tanière, car la chasse est peu abondante. Les provisions amassées durant la belle saison lui permettent de prendre quelque repos. Parfois on le verra prendre des exercices de gymnastique, où, couché à l'entrée de sa demeure, il écoutera le bruit lointain des chasseurs.

Bientôt la terre se couvre de son manteau de neige ; les rivières sont couvertes d'une glace épaisse ; les arbres, se fendant sous l'eflet de la gelée, font entendre, entendre un craquement sinistre. Les moineaux ont depuis longtemps abandonné la campagne pour se réfugier dans les rues des villes. Le renard n'ose les y suivre. Ses provisions sont épuisées. Il se traîne misérablement autour des fermes ; mais la basse-cour est en sûreté sous l'œil vigilant du chien de garde. Découragé, l'œil morne et abattu, il se dirige vers le bois. Instinctivement il lève la tête ; ses yeux s'illuminent : un fumet délicieux a frappé son odorat. " Oh !... voyez donc !... en pleine forêt... une cuisse de volaille rôtie ". Il l'avale sans sourciller.

Finaud renaît à l'espérance et, comme attiré par une force irrésistible, il trottine en avant. " Eh ! vraiment ! voici une autre friandise " ! Il s'arrête, la surprise et l'hésitation empreintes sur ses traits. " Quel peut être cet inconnu qui sème ainsi, d'une main libérale, des morceaux si délicats ? " Il contourne le morcear. sans bruit, l'œil en feu, s'arrête, se couche, se lève en sursaut pour s'allonger de nouveau. Nulle trace suspecte n'est dans les environs. " Si c'était un piège ? L'homme est si méchant ! Plus d'un brave est tombé sous ses coups ! Mais non..., loin de moi de telles pensées ! " et il avale le deuxième rôti.

O Finaud 1 Finaud ! ton sort est fixé, car voici une troisième bouchée. Il l'examine avec défiance, car une voix intérieure l'avertit de passer outre. Sa vue s'obscurcit ; ses oreilles bourdonnent ; l'appât est si séduisant ! Lui en coûterait-il la vie, il s'en emparera. Il fait un bond sauvage et... crac, sa patte est prise au piège.

Ainsi le Finaud n'était pas assez fin. Il hurle de rage, mais il est trop tard pour se plaindre ; le pire serait de voir arriver le chasseur. Il lui faut donner ini coup de cœur. Il se coupe la patte d'un coup de dent et s'enfuit. Mirés.

HELIKA

MEMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 2

Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt s'enfoncer derrière le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir ; quelques petits écureils d'un air éveillé et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues coquettement retroussées, pour glaner quelques restes de notre repas ; puis vifs comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de plaisir.

Mais la beauté qui ne saurait être surpassée, était celle de la chute avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tous émaillés de diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de ses plus vives couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille d'abord, puis comme prise d'un accès subit de rage, se ruait un instant après, frémissante et écumeuse de cascades en cascades, hérissant la crête de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colère de voir son cours intercepté.

Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages et primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la grandeur de la chute elle-même.

L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante pieds ; mais dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers superposés les uns aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle s'élevait et retombait blanche et floconneuse comme la neige, pour se former uu peu plus bas en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce véritable peintre céleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus éclatant coloris.

La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, un pic incliné d'une hauteur de cent pieds au-dessus de la chute, et dont la base était minée par l'incessant travail de la rivière, attirait notre attention dans ce moment. Nous en étions même à supputer, combien il lui faudrait de temps, avant que de parvenir à le précipiter dans l'abîme, lorsque sur une des pointes les plus élevées, survint une apparition presque fantastique.

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