UN DRAME DANS LA FORÊT
Le vent du nord sifflait plaintivement à travers les arbres dénudés. La neige tombait en tourbillonnant d'un ciel livide. Des ténèbres épaisses couvraient la forêt.
Une femme, jeune encore, et dont un pâle voile de tristesse et d'anxiété éclipsait la beauté, était assise seule, à la porte du poêle, dans l'unique appartement d'un humble chantier isolé.
Deux blonds chérubins, dont l'aîné comptait à peine six ans, dormaient du sommeil de l'innocence, dans un coin de la chambre, indifférents à la douleur de leur mère et semblant sourire aux anges qui veillaient sur eux. De temps en temps, la jeune femme entr'ouvrait la porte et jetait au vent un appel long et déchirant qui se terminait par un gémissement douloureux. Ne recevant aucune réponse, elle revenait tristement s'agenouiller devant un crucifix suspendu à la muraille et d'une voix oppressée répétait sans cesse : « Mon Dieu, protégez mon époux ! Seigneur, veillez sur lui ! »
Alfred Bayard, le mari de cette épouse désolée, était venu, l'année précédente se tailler un domaine, dans cette partie sauvage et retirée des Laurentides qui se trouve au nord du village de Rawdon. Possesseur d'un petit capital, il ne crut mieux faire que de l'employer à se fixer sur une terre. D'une constitution robuste et d'un courage à toute épreuve, il ne se laissa rebuter par aucun obstacle et fit tant et si bien, qu'il put, dès la première année, mettre quelques arpents en culture. La terre était excellente et admirablement bien située, l'avenir plein de promesses.
11 était question de faire, au printemps, un chemin qui devait longer la petite rivière, qui coulait, claire et paisible, devant sa demeure, et se prolonger jusqu'au village, distant de quatre milles. Plusieurs colons s'étaient choisi des lots dans le voisinage et devaient s'y établir au retour des beaux jours ; et qui sait, avant longtemps peut-être, une chapelle serait-elle érigée dans cet endroit privilégié et deviendrait le centre d'un beau et florissant village, dont lui, Bayard, aurait l'honneur d'être le fondateur.
Mais un jour fatal arriva pour cette heureuse famille, qui se plaisait à faire de si beaux rêves d'avenir.
Un après-midi du mois de janvier, notre brave colon se proposa d'aller au village, faire quelques emplettes, avant que les chemins ne fussent devenus impraticables. Sa femme essaya, mais en vain, de lui faire remettre ce voyage au lendemain, car le ciel était sombre et tout faisait présager une tempête de neige ; elle semblait, du reste, avoir le pressentiment d'un malheur, car, lorsque son mari, après avoir chaussé ses raquettes, se préparait à partir, elle le supplia, les larmes aux yeux, de rester. 11 l'embrassa en riant de ses craintes puériles, que rien ne motivait et promit d'être de retour avant six heures.
Nous avons vu combien la pauvre femme était inquiète de l'absence prolongée de son mari ; son inquiétude était bien justifiée, du reste, par l'horrible tempête qui sévissait a ce moment et par le froid sibérien qu'il faisait, car se trouver dans celte forêt pendant la nuit, n'ayant nui chemin pour se guider et par un temps pareil, c'était la mort certaine, iné- \ itable. Elle eut beau se dire qu'il n'était pas possible qu'il eut quitté le village et qu'il attendait au lendemain pour revenir, elle ne put calmer l'angoisse qui lui étreignait le cœur.
Huit heures venaient de sonner, lorsque tout à coup, à travers les mugissements de la tempête, il lui semble entendre une voix lointaine appelant au secours. Elle se couvre à la hâte de son châle et se précipite dehors.
N'entendant plus rien, elle croit, avoir été le jouet d'une illusion ; mais après quelques instants d'attente, le même appel s'élève, distinctement cette fois, en amont de la rivière.
Plus de doute possible : c'est bien la voix de son mari.
Elle s'élance, affolée, dans celte direction ; l'épaisseur de la neige ne lui permet d'avancer que difficilement ; enfin, après d'héroïques efforts et guidée par la voix de plus en plus faible de son époux, elle finit par l'apercevoir, adossé à un tronc d'arbre et dans l'unpossibilitt de faire aucun mouvement. Elle veut le soulever, mais ses jambes, presque entièrement gelées, refusent de le porter; son corps, engourdi par le froid, ne se prête plus à aucun mouvement. Voyant ri.iuiilité de ses efforts, la pauvre femme, dans le paroxisme de la douleur, se tord les bras de désespoir. Après l'avoir enveloppé du mieux qu'elle put, avec son châle, elle revient a la maison, rassemble toutes les couvertures qu'elle peut trouver et dans sa précipitation à secourir son mari, oublie de fermer la porte du chantier. Le vent et la neige, s'engouffranl par l'ouverture, réveillent les petits enfants qui se mettent à pleurer eu appelant leur mère. Hélas ! la pauvre femme ne devait plus revenir, car, arrivée au lieu où était son mari, elle ne trouva plus qu'un cadavre. À cette vue, l'infortunée pousse un cri terrible et tombe inanimée sur le corps du brave compagnon de sa vie. La neige les eut bientôt couverts de son blanc linceul ; le vent qui hurlait dans les grands arbres semblait se féliciter de son œuvre de mort.
Deux jours après, un habitant du village voisin, en passant devant la maison, fut surpris de voir la porte ouverte ; il pénétra à l'intérieur, où un triste spectacle s'offrit a sa vue.
Dans un coin de l'appartement, sous un monceau de neige, il découvrit les corps raidis des deux enfants, étroitement enlacés et semblant dormir d'un sommeil paisible. Les deux petits anges avaient déployé leurs ailes pour aller retrouver là-haut ceux qui les avdient laissés seuls et sans appui ici-bas.
Des recherches furent faites dans les environs par tous les hommes du village ; ce ne fut que le lendemain qu'on par\intà retrouver les restes mortels des malheureux époux.
Une humble croix de bois fut érigée sur le lieu de la catastrophe et lorsque vous passerez devant ce symbole de notre rédemption, n'oubliez point de réciter un « De profundis » pour le repos de leurs âmes.
J. P. V. Du Sault.