‹ Le Recueil littéraireChapitre 72 sur 82 · LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE

Une jeune fille n'accepte jamais d'un homme un présent de valeur, à moins que cet homme ne soit son fiancé. Et encore, jusqu'au jour du contrat, celui-ci ne doit-il offrir que des livres, de la musique, des fleurs, des bonbons.

Une jeune fille ne fait pas faire sa photographie à chaque instant, et surtout elle ne distribue pas à tort et à travers les exemplaires de cette photographie. Elle peut la donner aux membres de sa famille, — sauf à de jeunes cousins qui, peut-être, la laisseraient traîner çà et là; — à celles de ses amies qui sont douées d'un caractère sérieux et qui sont incapables de laisser aller ce portrait entre les mains de ceux qui ne doivent pas le posséder.

Elle ne porte son monogramme ni en broche, ni sur aucun objet de toilette, sauf son mouchoir de poche. Encore bien moins son prénom. Même prohibition en ce qui concerne le papier à lettres d'une jeune fille, lequel doit être simple, azuré ou blanc. Elle peut signer ses lettres à ses amies de son pronom suivi de son nom de famille ; à un professeur, à une personne de connaissance, à un fournisseur, l'initiale de son prénom précède le nom de son père.

Si un homme lui cède sa place, en wagon, en voiture, en tout autre lieu, ou lui rend un de ces petits services qu'on peut accepter, elle remercie poliment, d'un air souriant.

Au bal ou dans toute autre fête, si une gaieté bruyante, des conversations trop prolongées avec un homme, et une exubérance trop vive lui sont interdites, il ne lui est pas ordonné, pour cela, de prendre une physionomie froide et sérieuse. Un joli rire, un air aimable, certaine spontanéité même, lui siedront très bien. En un mot, elle choisira le juste milieu entre le laisser-aller et l'excessive pruderie, et elle peut être certaine qu'elle sera convenable et charmante.

À table, elle ne doit pas manger comme Gargantua, ce n'est pas joli et cela nuirait surtout à sa santé, mais ce serait encore plus déplaisant de la voir manger comme un oiseau, — à moins qu'elle ne soit de constitution délicate ou souffrante, — parce qu'on supposerait, non sans raison, qu'elle réprime son appétit, pour affecter des airs éthérés. Quand on est jeune, on a toujours faim aux heures des repas, et on ne criera pas au réalisme, parce qu'une jeune personne encore en croissance satisfera un bel appétit. Ce qu'il faut seulement éviter, c'est la gourmandise qui enlaidit et qui dénote une mauvaise éducation. Par exemple, une jeune fille ne boira jamais du vin pur, tttre/npera même fortement son vin. Elle n'acceptera pas de liqueur. Une femme doit se garder des spiritueux, sa beauté et sa bienséance l'exigent. Les Romaines de l'antiquité ne buvaient jamais de vin en public. 11 faut suivre cet exemple au dehors et à la maison.

Elle évite de railler les autres, de se moquer de ses amies ou des étrangers. Les blessures qu'on fait à l'amour-prupre d'autrui saignent longtemps. Par bonté d'abord, par prudence ensuite, elle s'arrangera de façon à ne jamais piquer ni froisser quelqu'un.

Il peut arriver quun jeune homme s'adresse directement à une jeune fille pour lui avouer qu'il l'aime et la voudrait pour femme. Si elle croit pouvoir lépondre à son affection, elle porte immédiatement cette déclaration à la connaissance de sa mère. Sinon elle lui répondra tout de suite (ou après lui avoir demandé quelques jours) avec franchise ou droiture : u je regrette de ne pouvoir accepter vos sentiments, je vous remercie de la confiance que vous me témoignez en m 'offrant de porter votre nom ; mais je sens que je ne puis vous rendre que de l'amitié, une bonne amitié ».

Qu'on ait accepté l'amour d'un homme ou qu'on l'ail repoussé, on ne doit pas en faire confidence à ses amis, confidence que la vanité inspirerait. En revanche, on est tenu de mettre sa mère au courant de ce qui se passe.

Ann Seph.

FABLE-EXPRESS

Jean, fier d'avoir commis un sonnet détestable, Consultait Paul. — u Bien fait », lui fut-il répondu. Depuis, Jean reçoit Paul chaque jour à sa table.

Moralité

« LTn « Bien fait » n'est jamais perdu ».

Rémi Tremblay,

HELIKA

MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 4

<i Cette jeune fille n'était pas précisément belle, elle n'était peut-être pas même jolie, tel qu'on l'entend dans l'acception du mot, mais sa figure était si sympathique, sa voix et son regard si caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un charme et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa conversation était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant et contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes choses, mais le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec un indicible plaisir, ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de la nature. Ce n'était certes pas dans les livres qu'elle les avait étudiés, ce n'était pas non plus dans les ébouriffantes dissertations des romanciers ; mais dans le grand livre de la nature, où chacun y ]niise les connaissances et la foi en celui qui a créé toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur et émotion, et, suspendu a ses lèvres, j'écoutais les descriptions qu'elle me faisait. Elles débordaient pittoresques et animées, comme une cascade de diamants.

<( Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins qui avaient été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, tout enfin avait contribué à exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de table, je sentis dans mon cœur quelque chose que je n'avais pas encore éprouvé.

« Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut finie, qu'elle fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé de charme et un sentiment de vague inquiétude indéfinissable. Il fallut m'avouer, que de l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et échanger ensemble des paroles d'intimité en était la cause. Quelques regards que j'avais surpris produisirent dans mon être un bouleversement jusqu'alors inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple de collège et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études depuis deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur la ferme de son père. Ce fut en vain cette nuit-là que je cherchai le sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme le lendemain maun, je voulus descendre dans les replis de mon âme, je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et que le démon de la jalousie allait prendre possession de moi.

<( Je formai donc la résolution de ne plus la revoir. Effectivement, bien des jours se passèrent, oui, quinze longs jours s'écoulèrent avant que je la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant du jour ou de la nuit sans que je pensasse, que je rêvasse à elle. Tout le monde me faisait des reproches sur mon air morne et abattu. J'avais perdu le sommeil et l'appétit. Mes parents étaient inquiets, ma bonne mère ne manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes études.

« Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées du village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter le danger. J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque soir de plus en plus éperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait sur les lèvres à chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse sans munitions, ni carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la mer, et là, des journées entières, je pensais à elle. La plainte de la vague qui venait tristement déferler sur la plage convenait à ma tristesse.

« Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La demeure de Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous nous visitions réciproquement et je la voyais très fréquemment. Il était impossible qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait. Cependant sa conduite envers moi et ses paroles étaient toujours affectueuses et amicales, mais qu'étaient-elles ces marques d'amitié pour moi, qui sentais au-dedans de mon cœur un brasier dévorant ? De ma fenêtre je voyais sa demeure, ses allées et venues et avec frémissement j'apercevais sa silhouette dans dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la suivais de loin et aurais été heureux de baiser les traces de ses pas dans la poussière du chemin.

« Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour immense, quand je la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils étaient fiancés. Elle devint désespoir, le jour où je la rencontrai rougissante de bonheur et de plaisir ; elle était inclinée vers Octave et la main dans la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre. Pendant que je passais ainsi toutes mes journées en folles rêveries amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son père lui avait donné, s'était acquis une belle propriété, et moi je ne faisais rien. Ma famille était très occupée de voir la tournure que prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne. Ma mère, un jour, à la suggestion de mon père, m'en fit la remarque d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un ton bourru et grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement d'abord, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut éveillée d'un mauvais rêve, puis tout à coup elle fondit en larmes et m'entourant de ses bras, elle me dit en m 'embrassant : « — Pauvre enfant, tu souffres donc bien ». Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la suffoquèrent. Ces larmes de ma mère furent les premières qu'elle versa de chagrin, mais elles ne furent pas, hélas ! les dernières que virent couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon ingratitude et ma méchanceté.

« Enfin le jour décisif arriva, il me fallait sortir de cet affreux état.

« Un dimanche matin. Octave était absent, je revenais de l'église accompagnant Marguerite. Je résolus de i)rofiter de l'occasion pour tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue les joies, les plaisirs de notre enfance, combien alors les journées étaient longues et ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos jeux et nos promenades. Je lemontai ainsi jusqu'au temps présent. Elle m'écouta d'abord avec plaisir, ne sachant où je voulais en venir. Mais bientôt mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.

Lorsque je lui exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels étaient les rêves de bonheur que j'avais fondé sur son amour et son union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes vœux. Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais elle ne me répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon cœur, toute mon âme, tout mon amour passèrent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son cœur de glace comme des gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant qu'elle aurait pitié de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut qu'un éclair.

K Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et m'enveloppant de son regard si doux et si caressant, elle me dit en pleurant : « — Le ciel m'est a témoin que je donnerais la plus grande part du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous appaTtenir. je manquerais au serment que j'ai fait à un autre devant Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et à la voix de mon cœur, car je ne vous cacherai pas que je suis fiancée à Octave et que dans peu de jours nous serons irrévocablement unis ». Je ne sais quelle transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression de mes traits ou de l'effet de ses paroles, mais en levant les yeux sur moi elle recula de quelques pas.

« - — Pourquoi, ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous fasse du chagrin ? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence et vous serez heureux avec elle. Octave et moi vous avons désigné une place au coin du feu où vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une épouse digne de vous ».

« Tels furent les derniers mots qu'elle m'adressa en me pressant affectueusement la main. Elle était touie émue et tremblante, je la voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le cœur : c'est ainsi que nous nous quittâmes.

■> Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprunables. Mes parents crurent véritablement que je devenais fou furieux.

(i Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis, à l'abri d'un pilier de la petite église de notre paroisse, le serment qu'Octave et Marguerite f e firent de s'appartenir l'un à l'autre. J'aurais voulu voir le temple s'écrouler sur eux et les mettre en poussière. C'en était fait de moi, j'avais au fond du cœur tous les esprits du mal et tout ce que le cœur humain peut avoir de haine contre son semblable, je le ressentais pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri : vengeance ! vengeance. Si elle m'eut aperçu lorsque sa robe vint me frôler au sortir de l'église, elle eut reculé, épouvantée comme à l'aspect d'un serpent.

« F( u, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui, j'espérais qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour, et combien j'aurais travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche même, malgré la publication des bans, cet espoir m'enivrait encore.

« Vous êtes peut être surpris qu'après tant d'années et en ce moment

solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je vous parle avec autant de chaleur du passé ; mais sur son lit de mort, le vieillard* sent quelquefois son sang se rtchauffer aux brûlants souvenirs de sa jeunesse : c'est la dernière lueur du flambeau qui va s'éteindre.

« Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du temple. Je courus à la maison, fis un paquet de quelques bardes, me munis d'un bon sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et répondant à peine aux douces paroles de ma mère qui pleurait en m'embrassant, je pris le chemin du bois.

(( Mes bons parents, je ne les ai jamais revus depuis ; mais j'ai ai>])ris par d'autres que mes deux sœurs avaient embrasse la vie religieuse dans un couvent des Sœurs de Charité ; que mon père et ma mère joignaient leurs prières aux leurs i)Our celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps. Hélas ! leur fils dénaturé n'a pas été essuyer les pleurs de leurs vieux ans et leur fermer les yeux ».

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