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Le redoutable; pièce en trois actes

J'EN demande pardon à mes lecteurs, mais je dois affirmer d'abord que, dans cette pièce, je ne fais pas « V apologie de la trahison » et que je ne soutiens pas « la thèse du droit à la vie en opposition à la loi de V honneur ». J'ai essuyé quelques articles dont je me souviendrai; la province et V étranger ont renchéri de manière intolérable. Devant de pareilles énor mités, on ne discute pas, on s'émeut et on se retire. C'est ce que j'ai fait après la troisième représentation.

« Droit à la vie », « droit au bonheur », droit à ceci, droit à cela, mots d'une banalité irritante et qu'on ne rencontrera jamais chez moi. Je ne puis comprendre

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que des critiques aient eu la facilité d'en user pour rendre compte d'une œuvre qui les évite aussi soigneusement.

Il n'y a pas plus de thèse dans Le Redoutable que dans Les Affranchis, et cette absence de «raisonneurs » et de « porte-parole », signalée par un de mes juges, doit certainement contribuer à V illusion d'obscurité dont on m' environne.

Si le mot n'^était bien gros pour cette chose forcément très sommaire qu'est une pièce de théâtre, je dirais que Le Redoutable est une étude de criminalité : comment un homme aimé et estimé accomplit tout à coup une action monstrueuse, ce que deviennent l'amour et l'estime en présence de cet acte, comment cet homme se juge lui-même en face de l'amour et de l'estime. Je n'ai souhaité ni faire beau, ni faire neuf, encore bien moins faire dogmatique, j'ai souhaité faire vrai.

Voici la seconde fois qu'on me reproche

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d'avoir prêté à la tentation un langage tentateur y c est-à-dire persuasif, et quand fai traduit, à deicx reprises, les émotions d'un homme tenté, on a crié aux théories nietzschéennes ! Nietzsche a-t-il donc inventé la révolte et la tentation? Ou bien est-ce la première fois qu'on prête un langage sincère à l'homme qui va rompre avec la morale P Croyez-vous que l'on commette une faute, un crime, pour le plaisir de se mépriser ? Je tombe absolument d'accord : mes héros seraient inacceptables comme théoriciens et moralistes sociaux; mais quand s'est-on avisé de prendre un homme à l'état de crise pour lui demander une théorie sociale?

Il est déplorable qu'on ne puisse assister à une pièce un peu profonde, à une « pièce d'idées », puisqu'on appelle ainsi un drame dans lequel il y a quelque chose, sans y voir un prétexte à revendications. Le vrai, le beau théâtre

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d'idées est du théâtre tout court y car parvenir à ridée, c'est tout simplement vider la situation de son contenu.

Mais Vusage en littérature, en nous présentant le crime d'un homme, qui n'est pas méprisable, est d'y apporter toutes les possibles circonstances atténuantes, ce dont je me suis bien défendue. Je n'ai voulu, dans la faute de Malte, aucune excuse, aucune atténuation; pour que mon étude aboutisse, il fallait que le cas fût extrême. S'il dit : « Je ne suis pas un traître, je suis un escroc », cela n'a rien à voir, comme on l'a pensé, avec la valeur relative de ses documents. Il est connu que c'est l'opinion de tout traître sur son acte. En temps de paix, les conséquences ne sont pas immédiates : «Je n'avais qu'une fuite à signaler..., je n'ai pas même tué le mandarin ». On l'avouera, ce ne sont pas là, chez Malte, des arguments de bravoure, et y si je prétendais qu'ils l'absolvent,

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je détruirais ma pièce, je détruirais le drame en ceux qui l'entourent. La véritable thèse du Redoutable, s'il fallait absolument employer ce terme pour en définir le sujet, je la trouverais dans le mot final : « // n'y a pas de monstres, il n'y a que des actes monstrueux, et c'est pire ».

Le troisième acte me fut généralement reproché". C'était, selon moi, le plus intelligent, celui qui contenait toute la malice de la pièce. Tout crime a deux aboutissants, la sanction pénale et l'acquittement. Pour que l'étude soit complète, il me fallait les deux attitudes, devant la mort et devant le salut. Et voilà qu'on n'a pas pu comprendre qu'une femme veuille sauver son amant coupable et perdu, et ne tolère pas de vivre avec cet amant coupable et sauvé.... De même, qu' est-on allé chercher pour expliquer le revirement de l'Amiral? Je ne sais quelle intimidation

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on ne peut plus surérogatoire, alors que l'esprit de libre examen que nous voyons souffler en toute affaire judiciaire, auquel f ai prêté la phraséologie classique et connue, tn la mettant dans la bouche d'un de ces « assimilés » qui représentent à bord l'élément civil, alors que tout cela suffisait si bien, dans sa communicative assurance, à ébranler un chef qui ne demande qu'à douter.

D'ailleurs, trahison, condamnation, acquittement, tout cela était r accessoire. Le véritable drame allait de Malte à Laurence, je le répète, l'étude était là. Et s'il y a revirement de l'affaire, c'est pour que la femme qui, devant la mort, vient de se solidariser si âprement avec le crime, se réveille et se reprenne dès que disparaissent les prestiges de la grande démoralisatrice. C'est ce que j'ai appelé peut-être avec un peu trop de solennité « le sens profond ed la mort », celui que nous ne sommes

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guère habitués à lui prêter y tant nous la regardons encore avec des yeux chrétiens.

On avouera que, dans un tel éclairage, V habituel drame conjugal — qu'on ni a tant réclamé — eût été bien déplacé, et si indifférent ! Qu'il avortât, qu'il fût ajourné, qu'est-ce que cela nous faisait? Notez, d'ailleurs, que si l'on m'a tellement réclamé la scène d'usage, ce fut bien moins au nom de la vraisemblance que des précédents littéraires. « Littérature » inconsciente chez le spectateur, dont les souvenirs dictent l'attente.

Reste la question de facture. Un auteur dramatique, joué à Paris, a cet honneur étrange d'occuper non seulement la presse de son pays, mais celle des nations voisines, et, peu après, celle de tout le monde civilisé. Devant ce labeur imposant, déchaîné par lui-même, l'auteur, s'il est une femme, n'est pas sans s'impressionner, et, pour peu qu'il soit intelligent, demeure

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toujours de l'avis du dernier qui a parlé. Mais après trois cents avis ? Quand il a lu: «U auteur ignore tout métier. — // ^05sède un métier d'une correction et d'une habileté véritablement remarquables. — La pièce est fort obscure. — Ce qu'on aimera en cette pièce, c'est qu'elle est simple et claire. — Ce qu'il y a de pressant est l'enchaînement des faits. — Ce qui déconcerte est l'incohérence des scènes. — La pièce est émouvante, angoissée, déchirante, avec des moments d'un fervent lyrisme. — Il n'y a pas d'émotion — », après cent cinquante alternatives de ce genre, l'auteur est un peu tenté de se relire pour se donner raison à son tour.

Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, et sans avoir besoin de relire, de savoir fort bien reconnaître et remercier les siens.

Marie Lenéru.

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