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PARIS ALPHONSE LE M ERRE, ÉDITEUR

2Ï-3I, PASSAGE CHOrSÏUL, 27-JI

V cl

if AS5E et allongée sous son toîc de miles, sme la pluparc des maisons de l'Arjonne, l'habitation de M e Parisor, nome à la Chalade, présentait de biais sa façade rise précédée d'un jardinet. Des fenêtres de la aile à manger, située au rez-de-chaussée, le regard iuvait enfiler la route de Vienne-le-Chàteau aux lettes, qui fuyait blanche et sinueuse entre les coteaux entièrement boisés de la vallée de la Biesme. Ce jour-là — une après-midi ensoleillée d'octobre — la salle à manger du notaire réunislit autour de la table ronde une compagnie femi-

nîne représentant le dessus du panier de la société locale. Dans un bourg de six cents âmes, il existe, tout comme dans une grande ville, des cloisonsétanclies séparant et isolant chaque catégorie sociale. A la Chalade, les derniers rejetons des gentilshommes verriers, jadis établis en Argonne, forment un clan à part. Bien qu'assez pauvrement argentés, ils tiennent fièrement à distance les marchands de bois ou les gros cultivateurs qui composent la bourgeoisie du cru.

Les dames appartenant à cette minuscule aristocratie villageoise s'occupaient d'œuvres charitables et avaient coutume de se rassembler une lois par semaine chez l'une d'elles, pour vaquer des travaux de couture, affectés à l'habillement des indigents de la paroisse. C'était cette fois le tour de la notairesse et la a couture b avait lieu chez elle. Aussi M me Parisot, née de Belrupt, — une petite femme un peu boulotte, au teint couperosé, aux cheveux grisonnants relevés à la chinoise, très alerte en dépit de son embonpoint naissant, — se montrait-elle très affairée à distribuer la besogne et aussi à aligner sur le dressoir les bouteilles de sirop ou de muscat et les tartelettes destinées à réparer les forces des travailleuses installées autour de la table, devant des coupons d'indienne ou des paquets de calicot.

Il y avait là M me de Brossard, veuve du verrier des Senades, fraîche, grassouillette et appétis

santé encore dans sa robe de deuil; M lle de Saint- André, sœur du curé de la Chaladc, une vieille fille au corsage austère, à la toilette quasi monastique, aux lèvres dévotement pincées; M me de Verrières, grande, imposante, robustemenc charpentée, ayant un soupçon de moustache, l'œil dur et le verbe haut; et enfin au milieu de ces quadragénaires, plus ou moins érafiées par la griffe du temps et généralement peu séduisantes, une toute jeune personne de vingt ans, Catherine de Louëssart, fille du gardegénéral du canton. Assez grande, gracile et souple, très blanche de peau, avec de longs yeux noirs humidement mélancoliques, une bouche intelligente et facilement rieuse, elle semblait en cette compagnie une fleur en bouton égarée parmi une corbeille de fruits mûrs et déjà ridés par l'automne. Elle avait perdu sa mère de bonne heure. Son père, le garde général, héritier du tempérament et des goûts de dissipation de ses ancêtres, les verriers, s'absentait fréquemment et s'occupait médiocrement de l'éducation de Catherine. Elle avait poussé à la bonne aventure, repliée sur elle-même, un peu rêveuse, très sensible et très prime-sautière.ayant la simplicité et la grâce d'une plante sauvage.

Ce monde féminin, tout en taillant des corsages

; cotonnade et en ourlant de petites chemises rtifant, discounutà qui mieux mieux. Les langues

; chômaient pas plus que les doigts, et le pro-

chain défrayait le plus souvent la conversadon. Si ces dames s'occupaient d'œuvres charitables, et encore qu'elles fussent toutes de parfaites chrétiennes, on est obligé d'avouer que leurs entretiens manquaient de charité. La menue chronique du village était commentée par elles avec des gloses et des conjectures plutôt malveillantes, et leurs propos piquaient à l'égal de leurs aiguilles.

— Mademoiselle de Saint- André, dit tout àcoup M mc de Brossard, qui s'était levé* pour se confectionner un verre de sirop de groseille, vous connaissez sans doute la grande nouvelle? M. le curé va avoir un nouveau paroissien, et un paroissien de conséquence... M. de Lochères revient ce soir même habiter la Harazée.

— Oui, ajouta la femme du notaire, M. Parisot a appris la chose dans tous ses détails, de la bouche de Saudax, le garde et le régisseur du domaine. Il y a une quinzaine, Saudax a reçu de la propre main de M. de Lochères Tordre d'aérer les appartements et de les remettre en état... Ils en avaient besoin! Depuis la mort du vieux Bernard de Lochères, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, ils étaient restés inoccupés et vous savez ce que devient une maison qu'on n'habite pas... Saudax a eu fort à faire, rien que pour nettoyer, frotter et rendre logeable le premier étage... M. de Lochères lui a écrit qu'il n'amenait avec lui aucun personnel et que, par conséquent, M me Saudax ait à lui procurer

une cuisinière, une femme de charge et un valet de chambre... J'en ai même profité pour recommander au garde la Fleuriotte, qui a servi à l'évêché, et qui est la perle des cordons-bleus... Dans son jeune temps, notre nouveau concitoyen aimait à mener grand train : je suppose qu'il ne revient pas ici pour y vivre en ermite; il voudra recevoir, et une bonne cuisinière lui sera indispensable.,.

— Qu'est-ce que ce M. de Lochères? demanda curieusement Catherine de Louëisart, qui jusquelà était restée silencieuse.

— Ma mignonne, répondit M me de Brassard, votre question montre combien vous êtes jeune er, en effet, vous n'étiez pas encore née lorsque le propriétaire de la Harazée a quitté définitivement le pays... Je n'ai pas le même privilège, hélas ! et j'ai connu le beau Vital dès avant la guerre. J'avais le bonheur d'être alors, comme vous, une toute jeune fille, et j'ai bien des fois dansé avec lui... Il était le boute-cn-rrain de tous nos plaisirs : parties de chasse ou de pèche, pique-niques, sauteries; on le rencontrait partout où l'on s'amusait.

. — On le rencontrait même, interrompit sévèrement M° ,e de Verrières, en des endroits où l'on s'amusait trop...

— Oui, soupira dévotement M ,le de Saint-Andté, il avait une vie dissipée, et j'ai maintes fois entendu mon frère se plaindre de ce qu'il détournait voir les jeunesses du pays.

— Ma foi, déclara indulgemment la femme du notaire, il était si séduisant que, pour sûr, le bon Dieu a dû pardonner à celles qui ont succombé à la tentation.

Un nouveau soupir de la sœur du curé protesta contre cette morale relâchée.

— Oh! oh! madame Parisot, vous avez la manche large, s'écria M me de Verrières, en retroussant sa lèvre moustachue et sarcastique.

— Écoutez donc, reprit la notairesse, il faut faire aussi la part des circonstances... Vital avait une jolie tournure et la poche bien garnie, car son père ne lui refusait jamaisd'argent... Beau, aimable et riche, désœuvré par-dessus le marché, il ne trouvait guère de cruelles et après tout — avec un regard malicieux lancé du côté de M me de Verrières — que ceux ou celles qui n'ont jamais péché lui jettent la première pierre.

Les grands yeux noirs de Catherine de Louëssart coulèrent entre leurs cils une timide œillade approbative vers M me Parisot. Ce regard sympathique fut surpris au passage par l'austère demoiselle de Saint-André, qui murmura, scandalisée et revêche :

— En somme, M. de Lochères était un libertin et sa conduite n'est pas un exemple à citer devant les jeunes filles.

— Vous êtes bien sévère, mademoiselle, répliqua la grassouillette M me de Brossard; au temps

dont nous parlions, je sais plus d'une jeune fille qui tût été fière de l'épouser... D'ailleurs, il s'est toujours conduit en parfait gentilhomme. Quand la guerre de 1 870 a éclaté, il est parti comme capitaine de mobiles, s'est bien battu et a été emmené prisonnier en Allemagne. Lorsqu'il est rentré à la Harazée, on ne songeait plus guère à s'amuser. Le pays était ruiné et on n'avait plus le cœur à la joie. Aussi il n'a pas moisi en Argonne; on avait espéré qu'il s'y marierait, mais celles qui le convoitaient en ont été pour leurs frais. Un beau matin, on a appris qu'il était allé vivre à Paris et on ne l'a plus revu...

— S'est-il marié au moins? demanda curieusement Catherine de Loiëssart.

— Oui, avec une étrangère, une Piémonraise, je crois.. Même le vieux Lochères, qui comptait garder près de lui son fils unique, fut fort mécontent de voir Vital prendre femme à Paris, et il en résulta un refroidissement entre le père et son garçon,

— C'était sans doute quelque sot mariage! insinua malignement M me de Verrières.

— Vous vous trompez, machère, rectifia M nie Parisot. M. Vital avait épousé, au contraire, un ttès beau parti... Je l'ai su par mon mari, que le vieux Lochères avait chargé de prendre des renseignements. La fiancée était de la meilleure nobtessedu Piémont, une demoiselle de Novalèse, orpheline

et riche à millions... Le vieux Lochères, entêté comme une mule et rancunier par surcroît, ne s'en esc pas moins buté contre ce mariage. Il n'a jamais voulu recevoir sa bru et il est mort sans l'avoir connue... Par suite de cette brouille, les jeunes mariés sont allés s'établir en Italie, dans les propriétés de la jeune femme, et on n'a plus entendu parler d'eux.

— Pourtant, lors de la mort de son père, Vital est revenu au pays, fit observer M me de Brossard.

— Oui, il a passé quarante-huit heures au château, puis, après les obsèques, il a fait fermer les appartements et s'en est retourné sans rendre visite à personne. Le père Lochères est mort en janvier 187^ et nous sommes en 1894! Il y aura donc vingt ans bientôt que M. Viral n'a remis les pieds en Argonne.

— Vous conviendrez, dit M me de Verrières en hochantlatête,quec'esttoutdemêmesingulier?... Et le plus étrange encore, c'est que tout d'un coup, sans crier gare, votre monsieur Vital revient habiter la Harazée, et y revient seul... Vous direz ce que vous voudrez, c'est fort louche...

— Que voyez-vous de louche là dedans? repartit M me Parisot... M. de Lochères sera sans doute devenu veuf...

— Le pauvre homme! murmura Catherine de Louëssart qui s'était intéressée à cette histoire et dont la sensibilité s'émouvait à l'idée d'un mal-

eur frappant ce Vital de Lochères, qui lui apparaissait avec la mine d'un héros de roman...

Les dames de l'ouvroir s'étaient remises à la besogneet, commehonteuses d'avoirsi longtemps babillé au détriment des pauvres de la paroisse, elles se taisaient maintenant et semblaient absorbées par la couture. Dans la salle à manger lambrissée de panneaux peints en blanc et dont un dallage de pierre de Varvinay, alternant avec des carreaux de marbre noir, accentuait encore le caractère de grise froideur, un calme profond régnait. Sous la lumière tamisée par les rideaux de mousseline, on voyait des profils attentifs de travailleuses penchées sur les coupons d'étoffe, des mains affairées à railler ou à coudre, on n'entenplus que le grincement des ciseaux et le craquement sec de la toile déchirée en droit fil. Au dehors, la rue était également silencieuse; pourtant au loin, dans la direction du Claon, on percevait sur la route un sourd roulement de voiture. L'après-midi avançait et le soleil d'ocrobre s'inclinant vers les cimes boisées n'éclairait plus que le faîte des toits de tuiles roses, tandis que la rue gagnée par l'ombre prenait déjà des teintes vespérales. Catherine de Louëssart, afin d'y voir plus clair pour enfiler son aiguille, se leva et s'approcha d'une des croisées. Tout à coup, au moment où elle réussissait à faire pénétrer le fil dans le chas de l'aiguille, elle eut un petit sursaut de surprise :

— Je crois que le voici! s'écria- t-elle.

— Qui donc? demanda sèchemen t M me de Verrières.

— M. Vital de Lochères... J'aperçois un Cabriolet qui tourne la corne du bois et qui est occupé par un seul voyageur.

— Vous avez de bons yeux, ma mie! observa aigrement M lle de Saint-André.

Le roulement d'une voiture, très sourd tout à l'heure, devenait plus rapproché et plus distinct. On entendait très nettement le trot lourd du cheval et les claquements de fouet du cocher. Les dames de l'ouvroir ne purent résister à l'impulsion de la curiosité. Lâchant de nouveau la couture, toutes se groupèrent autour de Catherine, qui avait écarté à demi le rideau. Comme les fenêtres delà salle donnaient droit sur la route, elles purent contemplera distance le cabriolet de louage conduit par un cocher en blouse et dont la capote avait été renversée. A l'entrée du village, le conducteur ayant ralenti le trot de son cheval, elles eurent tout le loisir de lorgner le voyageur qui occupait le siège du fond.

C'était un homme déjà mûr, mais qui paraissait encore robuste et bien découplé. Il était vêtu de noir. Sous son feutre gris, on distinguait un visage fatigué et comme fripé, qui avait dû être fort beau et qu'encadrait une barbe brune, semée de fils gris, correctement taillée en pointe. L'en-

semble des traits était empreint d'une expression de lassitude. Sous les paupières demi-closes, les yeux noyés d'ombre semblaient regarder au loin sans rien voir. Il passa sans se douter qu'un groupe de femmes curieuses l'épiait derrière les vitres du notaire et lentement la voiture disparut au tournant de l'église.

— Comme il est changé! s'écria mélancoliquement M me de Brossard; ah! ce n'est plus le beau Vital d'autrefois!

— Je ne me le figurais pas si vieux! soupira Catherine légèrement désenchantée.

— Dame! conclut âprement la voix masculine de M me de Verrières, ce n'est pas la vie qu'il a menée qui a pu le rajeunir...

e cabriolet de louage avait dépassé l'ancienne église abbatiale, puis les dernières maisons du village, aux vitres desquelles rougeoyait déjà la lueur des âtres flambants où les ménagères préparaient le souper. Au sortir de la Chalade, la route resserrée entre les bois et le canal de Biesme s'élève sensiblement, et le conducteur mit son cheval au pas pour gravir la montée. L'air s'était rafraîchi avec le coucher du soleil. Vital de Lochères jeta son pardessus sur ses épaules et alluma un cigare. A chaque instant le cabriolet était croisé par des gens regagnant le village après leur journée faite: bûcherons débouchant de la forêt avec leur havresac au dos, laboureurs rentrant des semailles, femmes revenant de la faîne et portant sur la tête

leur récolte nouée dans un drap. Tous, d'un air à la fois curieux et nonchalant, ayant dévisagé le voyageur et son équipage, continuaient leur chemin.

Pendant qu'ils défilaient insoucieusement, les traits de M. de Lochères prenaient une expression plus mélancolique. De même qu'on revoit de vieilles connaissances, il saluait au passage les lignes boisées de l'horizon, les prés sinueux longeant le canal, les taillis imprégnés de la pénétrante senteur des feuilles tombées, les champs riverains où l'on achevait d'ensacher les pommes de terre. Parfois une odeur toute spéciale, une odeur à la fois acre et subtile, lui arrivait de loin par-dessus les feuilles roussies, et il reconnaissait les exhalaisons qui se dégagent des fourneaux à charbon. Il les humait avidement. Il écoutait les jacassements querelleurs des geais se disputant avant de se remiser dans les fourrés. Rien de tout cela n'avait changé, et il s'étonnait tristement que les choses eussent gardé leur familiarité d'autrefois, tandis que les gens cheminaient près de lui avec indifférence et le traitaient en étranger.

Tous ses souvenirs d'enfance et de jeunesse ressuscitaient à mesure qu'il se rapprochait de la Harazée. Il se revoyait montant, le matin, vers les bois avec Saudax, pour la récolte des champignons; il se rappelait son père sonnant du cor dans les tranchées, et les jours d'hiver où sa mère,

se préparant à assister à quelque fête du voisinage, procédait à ses apprêts de toilette et l'emmenait dans la serre pour y confectionner un bouquetde bal; il luisemblaic encore sentirla tiède chaleur de la serre embaumée d'un parfum de violettes et de fleurs d'oranger. Il se remémorait ses propres débuts de coût jeune homme dans ce monde provincial qui lui paraissait alors si attrayant et intimidant; les sourires et les épaules nues des femmes, les attitudes plus réservées et si tendres pourtant des jeunes filles aux modestes robes de tarlatane; et ses battements de cœur et les furcives amourettes ébauchées entre une valse et un quadrille. A la pensée que ces choses si douces, que ces émotions si virginalement fraîches étaient irréparablement abolies et que nulle puissance au monde ne pouvait les faire revivre, son cœur se serrait et une tristesse crépusculaire l'envahissait.

Certes, à une autre période de sa vie, il avait eu des admirations plus exaltées, des plaisirs plus raffinés et des sensations plus aiguës. A cette heure, les joies bruyantes de son existence de viveur, les voluptés et les passions de son âge mûr lui paraissaient des fruits d'amertume et de cendre comparés à la fleur suave et veloutée des émotions de sa prime jeunesse. La petite fleur qui a enchante notre vingtième année ne dure qu'une saison et ne repousse plus, mais elle dépose au

fond de nous un parfum indestructible, un vierge arôme que routes les agitations survenantes ne peuvent faire évaporer et qui, retrouvé plus tard, a je ne sais quoi de rajeunissant et d'apaisant. C'était justement pour se retremper dans cette eau de Jouvence, pour assoupir ses regrets, ses rancunes et peut-être aussi ses remords, pourgoûter la paix d'un verdoyant refuge, que Vital de Lochères, après vingt années de dissipation, de désenchantements et d'orages, venait se rerrer dans cette silencieuse solitude de la Harazée.

La voiture traversait le hameau du Four aux- Moines et franchissait le ru des Meurissons; bienrôt Vital entendit, non sans plaisir, le bouillonnement frais de l'écluse du moulin. Le cabriolet, après avoir tourné la corne du bois, s'engagea dans l'étroite gorge de la Fontaine-aux-Charmes, et le voyageur, aux dernières lueurs du jour, vit surgir devant lui la demeure paternelle.

La Harazée, bien que décorée par les gens du pays du nom de e. château », avait plutôt l'aspect d'un manoir campagnard. Bâ^ie en contre-haut du ruisseau, précédée d'une cour herbeuse que flanquaient, à droite, un colombier pointu et, à gauche, la maison du garde, elle dressait au couchant sa façade trapue, accostée de deux tourelles carrées, vêtues de lierre, et surmontée d'une haute toiture de tuiles brunes. En arrière, un jardin de médiocre dimension étageaiises terrasses,

dominées, elles-mêmes, par un parc dont les arbres se confondaient avec la lisière de la forer. Les grandes fenêtres à petits carreaux du rez-dechaussée et de l'unique étage reflétaient encore les rougeurs mourantes du ciel occidental, zébré de nuages roses. La décroissante réverbération du couchant répandait sur la vieille demeure une teinte de poétique tristesse, encore accrue par l'obscurité des pentes boisées et par le glou-glou flûte du ruisseau parmi les saules. A deux cents mètres plus loin, en amonr, un étang encadré de roseaux allongeait sa surface somnolente, glacée d'une faible rougeur, et achevait d'un dernier trait la mélancolie du paysage. Au moment où le cabriolet s'arrêtait devant la grille close, une poule d'eau qui émergeait du milieu des joncs de l'étang jeta dans le silence un gloussement plaintif qui fit tressaillir le voyageur. Ce cri de la poule d'eau dans la paix du soir, que de fois il l'avait entendu au temps de son adolescence! Et ce fut un nouveau coup de la baguette magique du souvenir, réveillant toute une longue suite de sensations assoupies.

Au bruit du cabriolet sur la chaussée pavée, un homme était sorti de la maison du garde et une voix enrouée résonna dans la cour :

— C'est-y vous, monsieur de Lochères?

— Oui, mon brave! répondit Vital en mettant pied à terre.

— Jecommençais à croire que vous aviez peutêtre ben couché aux Isle très. ..Ho Inocre Marianne, allume ton falot, c'est monsieur!...

Tour en hélant sa ménagère, le garde s'occupait d'ouvrir non sans peine les battants de la grille. Ils tournèrent sur leurs gonds en grinçant et livrèrent passage au cabrioler, tandis que Marianne accourait avec sa lanterne, et d'une voix » prolixe souhaitait la bienvenue à ce maître perdu de vue depuis vingt années.

A la lueur vacillante du falot, le couple examinait curieusement Vital et le trouvait en son par-dedans a ben changé ». Pendant ce temps, le voyageur contemplait tour à tour la mine bourrue, la barbe blanche du vieux Saudax, robuste encore et bas sur jambes, puis le visage ouvert et la large bouche édentée de la Marianne.

— Vous devez être koJê (fatigué), monsieur Vital, dit cette dernière; aussi je vous ai fait

on feu dans votre chambre... Ça n'est pas de op en cette saison... Les soirées sont frisquettes : la chambre est humide, après tant d'années j'elle est restée calfeutrée... Je vous y monterai otre souper; vous y serez mieux que dans la lie, qui est une glacière... Votre cuisinière ne ott arriver que demain et c'est moi qui ai tout ricoté... Ah ! dame, je ne sais si ça sera de votre , Ici on ne trouve pas ce qu'on veut... Pour-

tant je vous ai eu des écrevisses et un derrière de lièvre...

— C'est bon, Marianne, éclaire monsieur et mène-le là-haut, tandis que je réglerai le cocher, interrompit Saudax, arrêtant brusquement ce flux de paroles.

M. de Lochères suivit M 1 * 1 " Saudax qui le précéda sur le perron et l'introduisit dans le spacieux vestibule aux dalles noires et blanches, au milieu duquel s'ouvrait la cage de l'escalier de pierre. Une fraîcheur de cave tomba dès l'entrée sur les épaules de Vital; en même temps il fut saisi d'un frisson de tristesse à l'aspect de ce glacial vesti bule dont il avait gardé un si gai sou venir et qu : sous l'incertaine lumière du falot, lui paraissai maintenant funèbre. Il gravit lentement les marches de l'escalier et, tout en montant, il eut un moment une sorte de fiévreuse hallucination. Il crut voir devant lui, enjambant joyeusement les degrés, un jeune ho.iame leste et allègre et qui n'était autre que lui-même à vingt ans. A la dernière marche, la vision s'évanouit et il s'arrêta un instant sur le palier pour reprendre haleine, car la montée l'avait essoufflé.

Un corridor lambrissé de chêne et orné de portraits régnait dans la largeur du premier étage. M me Saudax ouvrit une porte en face du palier et Viral se sentit rasséréné en entrant dans la chambre où flambait un clair feu de hêtre. Les ri

deaux de reps étaient tirés et, devant la chemîminée, une table était dressée pour le souper.

- Je vous ai mis dans la chambre de votre défunt père, dit la femme du garde en allumant un candélabre aux bougies grésillantes, parce que la porte et les fenêtres y ferment mieux et que la cheminée ne fume pas... Vous vous y reconnaissez, n'mé?

Oui, Vital reconnaissait le lit très haut, à baldaquin de même étoffe que les rideaux, la commode ventrue, à garniture de cuivre, les fauteuils Louis XV, le bureau de marqueterie et, accroché à une patère, le cor de chasse du vieux Bernard de Lochères. De chaque coté de la glace du trumeau, deux photographies encadrées étaient symétriquement suspendues : la sienne, lorsqu'il ne portait qu'une fine moustache retroussée, et celle de sa mère encore jeune, habillée à la mode du second empire, d'une robe à volants tendue par d'amples crinolines. De nouveau, son cœur se gonfla. Il s'assit lourdement sur un fauteuil en face de l'atre flambant. A la lueur des bougies, il distinguait au-dessus de la glace le trumeau peint représentant une bergère rose assise dans un paysage bleuâtre, à côté d'un berger enrubanné qui jouait de la flûte. Des années et des années avaient passé; le berger continuait à flûter silencieusement; la bergère continuait à lui sourire tendrement, et tandis que Vital avait subi tant

d'assauts divers, candis que son cœur avait si souvent changé, rien ne troublait les deux personnages du trumeau dans leur champêtre concert inentendu.

— Si vous désirez vous mettre à votre aise, continua la mère Saudax, il y a de l'eau fraîche dans le cabinet de toilette et je vais faire signe au valet de chambre que nous avons gagé, de vous monter votre bagage... Il est arrivéde ce matin et il s'occupe à s'installer, mais si vous voulez qu'il vous serve dès ce soir à lable...

— Non, interrompit Vital, pour ce soir je préfère n'avoir autour de moi que des visages connus; si cela ne vous dérange pas, madame Saudax, c'est vous qui me servirez, et Saudax m'apportera mes malles après que j'aurai dîné...

— Je vais donc vous monter votre souper, reprit jovialement la brave femme avec une nouvelle révérence, et vous me direz s'il est cuisiné à votre idée...

Elle ramassa son falot et s'éloigna à pas de velours.

Quand elle fut sortie, M. de Lochères se pencha vers ta cheminée et, pincettes en main, se mit à tisonner pensivement. Il songeait qu'à cette même heure, trois jours auparavant, il dînait encore à Monte-Carlo, sous la véranda de l'hôtel de Pans, assis dans une certaine encoignure d'où l'on pouvait voir arriver un à un les rares clients

d'octobre. Il se remémorait la galerie vitrée, lumineuse, avec ses files de tables fleuries de roses, où joueurs et joueuses venaient se refaire en attendant les parties du soir, et il la comparait à la chambre où il s'attablait maussadement, en un coin de ce manoir campagnard perdu au fond de l'Argonne. Mais quoi ! on ne l'avait pas forcé à se confiner en cette solitude. S'il y était venu, c'est que le dégoût de sa vie antérieure lui était monté à la gorge avec de telles nausées qu'il avait résolu de faire peau neuve er, comme un lièvre fourbu qui retourne au gîte, de se sauver loin du monde en ce canton de forêt où avaient vécu son père et son grand-père. C'était décidé; il n'en sortirait plus, il y renouerait la chaîne brisée de ses jours d'enfance et y mènerait le train modeste d'un gentilhomme- fermier. Restait à savoir si cette resolution n'était point trop tardive, s'il n'avait pas déjà pris trop de mauvaises habitudes pour pouvoir dépouiHer le vieil homme, et si un jo ir il ne se lasserait pas de ce reluge silencieux, comme il s'était lassé du tapage et des plaisirs creux des stations à la mode. Enfin, il verrait bien I...

Sur ces entrefaites, M me Saudax rentra, portant dans un panier oblong le potage et le buisson d'écrevisses qu'elle rangea sur la nappe, puis le râble rôti qu'elle déposa au chaud devant le foyer.

Vital s'attabla, avala quelques cuillerées de potage, grignota une aiguillette du ràble, éplucha

deux ou trois ccrevisses; mais la fièvre du voyage lui avait sans doute coupé l'appétit, car, après avoir pelé un fruit, ec malgré les exhortations de M me Saudax, il jeta sa serviette sur la nappe et fit signe à la dame qu'elle pouvait tout enlever.

La femme du garde en parut navrée. Sa vanité de cuisinière était déçue et aussi sa curiosité féminine. Elle avait espéré faire causer Viral surses projets et connaître ainsi les taisons de son retour subit à la Harazée. Elle se répandit en lamentations sur l'insuccès de son dîner.

— Consolez-vous, madame Saudax, dit-il; tout était excellent, mais je n'ai pas faim.

— C'est le changement d'habitude, pour sûr, s'écria-t-elle, qui vous a ôré l'appétit, et peutêtre ben aussi la pensée que votre défunt père est sorti d'ici les pieds devant, sans s'être réconcilié avec vous, monsieur de Lochères!... Pauvre homme, faut pas lui en vouloir; les vieux, voyezvous, ont des idées qui ne s'accordent pas toujours avec celles des jeunes. Il s'était entêté à vous marier avec une demoiselle du pays. Il avait tort. On doit se marier pour soi, n'est-ce pas donc? Le principal, c'est qu'on soit heureux en ménage...

Elle cherchait visiblement à provoquer en douceur une explication au sujet de ce mariage, qui était resté un mystère pour les gens de la Chalade; mais Vital se dérobait et demeurait hermétiquement boutonné.

— t Est-ce que, murmura-t-elle timidement, M me de Lochères compte bientôt venir vous rejoindre à la Harazée?

— Non! grommela-t-il, à la fois gêné et impatienté.

— Elle n'est pas malade, au moins? insista M me Saudax.

Avec un regard impérieux et d'un ton rude qui devait couper court à toute autre question indiscrète, il répondit sèchement :

— Elle est morte!...

orte!... M me de Lochères Tétait pour Vital du moins. Depuis neuf ans il s'était efforcé de la supprimer de sa vie, de l'effacer de sa mémoire, et il avait procédé à cette exécution avec d'autant plus d'acharnement que les torts étaient en grande partie de son côté. Nous ne sommes jamais si violents dans nos rancunes que lorsqu'elles sont nées de nos propres fautes. Ah! ce mariage conclu contre la volonté du vieux Bernard de Lochères, combien rapidement Vital s'était lassé d'en subir le joug!... Ce soir, dans cette chambre de la Harazée où le vieillard avait exhalé son dernier souffle sans s'être réconcilié avec son fils, celui-ci se représentait avec une douloureuse lucidité les conséquences de son refus d'obéir aux injonctions pa-

rernelles. Il se rappelait plus, amèrement les moindres détails des événements qui l'avaient amené à quitter le célibat...

Apiès la guerre de 1870, il étaitrevenu en Argonne et s'y était bientôt fatigué de l'existence casanière qu'on y menait. Six mois de vie militaire avaient développé en lui de nouveaux goûts et de nouveaux besoins. S'ennuyant au logis, désireux de tâterdes distractions que les grandes villes ont toujours largement offertes aux jeunes gens de son âge, il avait infbrméM.deLochèresdcson intention de passer une année ou deux à Paris. Cela n'allait guère au vieux gentilhomme qui avait 3 l'enconcre de Paris les haines et les méfiances d'un provincial de l'ancienne roche, et qui accusait volontiers la capitale d'être la seule cause de tous les malheurs du pays. D'ailleurs, il rêvait déjà de marier le jeune homme avec une riche héritière du voisinage, appartenant à l'une des meilleures familles des Ardennes, et il essaya d'abord de s'opposer à ces velléités voyageuses. Mais Vital étaitmajeur depuiscinq ans; il possédait du chef de sa mère, morte en 1 87 1, une fortune assez ronde et il demeurait intraitable. Une fois à Paris, la bride sur le cou, avec tout ce qu'il fallait pour faire joyeusement la fête, Vital devenait vite un de ces aimables mondains qu'on rencontre partout où l'on s'amuse. II mordait à belles dents à la grappe du plaisir et ne se lassait pas de la savourer. Mal-

heureusement les/ruîts de volupté coûtent cher et durent peu. Au bout d'un an, le jeune Lochères, ayant entamé le capital avec le revenu, s'apercevait que la fortune maternelle fondait comme neige entre ses doiges, et que bientôt il ne posséderait plus guère que son nom, sa bonne mine et sa jeunesse.

Dans les salons cosmopolites où il fréquentait, il avait rencontré une jeune orpheline, M" e Giulîa de Novalèse, qui vivait chez M. de Sanctis, son tuteur, et avec laquelle il fleuretait volontiers. M" e deNovaIèseétaitd'originesavoyarde.Grande, bien faiie, avec des attaches un peu lourdes, de flegmatiques yeux noirs et de noirs cheveux crépus, elle avait une beauté froide et régulière. La jolie tournure, la grâce frivole, le caractère enjoué et bon enfant de Vital de Lochères lui plurent et elle le lui laissa voir. Sa prédilection très marquée donna à réfléchir au jeune homme. Jusque-là il n'avait pas montré un goût prononcé pour le mariage; ses attentions pour la belle Giulia n'avaient jamais dépassé les limites d'un flirt superficiel; mais les circonstances devenaient pressantes, le patrimoine maternel était plus qu'aux deux tiers dévoré, et Vital ne se souciait pas de rentrer décavé à la Harazée. Dans ces conditions, il fallait songer à l'expédient sauveur d'un mariage riche. Or, M llu de Novalèse possédait plusieurs millions liquides, un château en Savoie et unpalano con-

forrable à Turin, sur le corso Victor-Emmanuel. Vital fit sa demande et on l'agréa; la seule condition qu'on lui imposa fut l'obligation de résider en Piémont. Il ne restait plus qu'à obtenir le consentement de M. de Lochères père ; cela semblait devoir aller de cire et ce fut là justement qu'on se heurta à une opposition inattendue. Le vieux gentilhomme détestait les étrangers, notamment les Piémontais auxquels il ne pardonnait pas d'avoir détrôné le pape; de plus, il voulait marier son fils en Argonne et le garder près de lui. Sa réponse tut un relus très sec : o Si tu es las du célibat, lui écrivit-il, viensà la Harazée; j'ai là pour i réseive une fille aimable et riche, qui est du pays et que je r'ai mijorée... Mais je ne veux pas d'Italienne chez moi; je ne donnerai jamais mon consentement àla sotte cacade dont tu me parles. Tu peux passer outre, il est vrai, puisque tues majeur. Consulte là-dessus ton cœur et ta conscience. » Il fallut faire des sommations respectueuses et le vieux Lochères en garda une rancune qui dura jusqu'à sa mort.

Une fois marié, Vital tint sa promesse et se fixa à Turin avec sa jeune femme. Dès les premiers mois de la lune de miel, il fut vite désillusionné. La médaille d'or du mariage riche avait un revers auquel il n'avait pas songé. Ebloui par sa bonne fortune et convaincu que sa femme était fortement éprise, il s'était flatté de conserver son

indépendance et de continuer à vivre à sa guise. En prononçant le oui sacramentel, il n'avait pas remarqué le pli dur qui barrait parfois le front volontaire de M l,e de Novalèse. Cette fille d'une mère savoyarde et d'un père picmontaîs possédait les vertus ec aussi les défauts des races montagnardes: une froide raison, un entêtement étroit ec un esprit positif. Elle aimait son mari, mais elle entendait en retour qu'il l'aimât et lui appartînt exclusivement. Son affection, impérieuse, exigeante, était sans tendresse et sans grâce. De plus, elle se montrait, comme la fourmi, économe jusqu'à la parcimonie. Lorsque Vital, facilement prodigue, se livrait à des dépenses de luxe, elle savait le rappeler à l'ordre avec une sécheresse blessante. Au bout d'un an, elle lui donna un fils qu'on baptisa du nom de Charles-Félix; mais, dès avant la naissance de cet enfant, l'amour conjugal avait perdu pour M. deLochères tout son velouté et son charme. La fleur des premiers jours avait fait place au fruit; un fruit rugueux comme une écorce de châtaigne, tout hérissé de devoirs et de récriminations jalouses.

Vital s'ennuyait ferme dans le cérémonieux palano du corso Victor-Emmanuel, et il n'ét;iit pas de taille à supporter longtemps l'ennui. Sa femme, très absorbée par ses fonctions maternelles, retenue peut-être aussi par ses principes d'économie, fuyait les distractions mondaines et demeurait

volontiers dans son intérieur méthodique et glacial, en compagnie de vieilles parentes dévotes et d'onctueux ecclésiastiques. Cette société n'était pas pour égayer un jeune mari fringant, désœuvré et friand de plaisir. Aussi Vital finit-il par chercher des distractions ailleurs. II s'était mis à fréquenter un cercle, non pour y jouer, mais pour motiver ses sorties. En réalité, il passait la plupart de ses soirées au théâtre, soupait avec des chanteuses et ne rentrait que fort tard au palaflo Novalèse. Turin, en dépit de ses airs de capitale, a les habitudes porinières d'une petite ville. On y parlait tout haut des bonnes fortunes de M. de Lochères et de sa récente liaison avec une petite actrice du Théâtre Carignann. M me de Lochères fut vice informée des infidélités de son mari, et, jalouse autant qu'orgueilleuse, elle les lui reprocha en termes désobligeants. Vital, qui n'était point endurant, lui répliqua sur le même ton ; des

I scènes violentes éclatèrent, des mots cruels et irréparables furent échangés. L'épouse offensée menaça même le coupabled'une séparation judiciaire. Les parents et les amis s'entremirent et, dans l'intérêt de l'enfant, obt in tent que les choses ne seraient pas poussées à cette extrémité. Une réconciliation apparente eut lieu et il fut convenu que, pour laisser les commérages s'assoupir, M. et M ,n * de Lochères iraient, pendant quelques nnées, s'installer en Savoie, dans le château que

la jeune femme possédait à Clarefond, entre Aix et Chambéry.

Durant six ans, la paix sembla régner dans le ménage, mais ce fut une paix armée et boiteuse. Les deux partis restaient sur la défensive, se ménageant seulement à cause du petit Charles- Félix, qui grandissait et commençait à tout comprendre. M" 1E de Lochères n'avait rien oublié; les frasques de Turin lui donnaient barre sur son mari et, dans le tête-à-tête, elle ne pouvait se tenir de les lui rappeler d'une façon très âpre. Elle ne savait point pardonner. Vital, de son côté, ne paraissait point soucieux d'obtenir son pardon. Dans l'intervalle, la mort du vieux M. de Lochères l'avait fait hériter d'une cinquantaine de raille francs de rente, et, se sentant indépendant, il supportait avec moins de patience l'intolérable ennui de la vie commune. Un certain soir, on apprit que Vital de Lochères était parti pour l'Italie en compagnied'une belle dame avec laquelle il s'était lié intimement à Aix. Cette fois le scandale était public; M me de Lochères, exaspérée, demanda le divorce. A raison des torts incontestables du mari, les juges de Chambéry prononcèrent la rupture du lien conjugal et n'hésitèrent pas à confier la garde de l'entant à la mère, autorisant seulement le père aie voir une fois par mois, dans une maison tierce. Vital n'eut pas même la pensée de faire appel du jugement; il se trouvait allégé et bénissait la sen-

tence qui le délivrait d'une épouse intolérante et hargneuse. L'enfant seul lui tenait au cœur. Aussi s'empressa-t-il de notifiera M me de Lochères qu'il entendait user régulièrement du droit à lui conféré par les juges. Mais, dès les premières visites, il s'aperçut qu'on avait dressé Charles-Félix à le haïr. A ses caresses, ce garçonnet de douze ans opposait une froideur et un mutisme qui le navrèrent. Après plusieurs tentatives infructueuses pour vaincre les répugnances et l'hostilité de Félix, il s'exaspéra à son tour, renonça à les renouveler et s'efforça d'oublier cet enfant qui était devenu un ennemi.

Alors il arracha violemment de son esprit tout ce qui pouvait lui rappeler treize années d'oppression et de tortures conjugales. Volontiers, il les eût mises en tas et incinérées comme un jardinier brûle de mauvaises herbes. Pour mieux les abolir, il changea de milieu et s'installa à Nice. Là, parmi les fleurs, sous ce ciel d'un bleu de velours qui verse avec l'éclatante lumière une griserie de sensualité à rous les hôtes de la côte d'Azur, il lui sembla que sa jeunesse commençait seulement, et il se lança avec une fougue nouvelle dans une ardente course au plaisir. Il expérimenta toutes les excitations, toutes les voluptés, tous les raffinements que les oisifs ont inventés pour s'abstenir de songer aux choses douloureuses de la vie. Les déboires de ses années de mariage l'avaient rendu

LE RÎFUGS

prudent. Il tenait en bride sa sensibilité et se gardait de rien mettre de son cœur dans les brèves liaisons qu'il nouait avec des créatures aussi faciles qu'aimables. Il atteignait ainsi et dépassait la quarantaine sans encombre, quand brusquement il se laissa toucher, bien plus profondément qu'il n'eûtvoulu, par une jolie fille dont il s'était amouraché, une nuit de carnaval.

Devant le feu de hêtre à demi consumé, en ce vieux logis paternel de la Harazée, Vital repensait encore avec un arrière-goût de volupté amère à la salle du Restaurant Français où il s'était trouvé avec cette fille, au sortir d'une redoute du casino.

Au fond des braises empourprées du foyer, il revoyait les habitués de ce restaurant : jeunes viveurs très à la mode, horizontales haut cotées, mêlées à quelques excentriques femmes du monde venues là en curieuses. La plupart des assistants s'étaient démasqués, mais gardaient leurs fantaisistes costumes mi-partie blancs et rouges. A la réveillante lumière des lampes électriques, les satins écarlatesetles brocarts argentés chatoyaient comme des étoffes mouillées sur lesquelles court un rais de soleil; les rivières et les colliers de perles luisaient surdes épaules nues. Tandis qu'un orchestre de mandolinistes jouait alternativement des valses viennoises et des airs napolitains,, soupeurs et soupeuses dégustaient des viandes

froides, buvaient du Champagne et s'interpellaient bruyamment, cyniquement. A la fin, on poussa les tables contre les murs et, dans l'espace laissé libre, quelques couples commencèrent à valser. Puis, comme la musique grêle des mandolines attaquait les premières mesures d'une danse espagnole, des voixs'écrièrent: a Louisette, à ton tour!» Et Vital vit surgir une fille de vingt ans, simplement vêtue d'une légère robe blanche garnie de rubans rouges ; svelte, élégante, la taille bien cambrée, avec un visage quasi virginal, éclairé par deux grands yeux bleus d'ingénue. Elle souleva

a jupe encre ses doigts et commença une malaguena. Elle dansait légèrement, gaiement, avec une souplesse et une élégance rares; ses mouvements vifs ou alanguis avaient je ne sais quoi de passionné et de réservé à la fois. La grâce chaste et voluptueuse de sa danse, la piquante ingénuité de sa tête de vierge remuèrent étrangement Vital; il resta longtemps sous le charme er, happé par un désir, il alla complimenter la danseuse avec une chaleur émue qui en disait long. Bref, il quitta le restauranten compagnie de Louisetteet elle devint

i maîtresse. Pour la première fois, il se semait :endrement et sérieusement épris. La liaison durait depuis cinq ans, lorsqu'un jour, rentrant à l'inaproviste, il trouva Louisette en train de le

■omper avec un ignoble cabotin. Le désenchan-

ement fut aussi complet que le coup était brutal.

Rejeté en pleine réalité, Vital se réveillait de sa griserie, déprimé, vieilli de dix ans, dégoûté du milieu dans lequel il s'était fourvoyé, dégoûté de ses semblables, de sa propre personne et de la vie en général. Décidément, le guîgnon s'en mêlait; rien ne lui réussissait 1 II avait essayé — ilse le figurait, du moins — d'être un époux aimant et un père tendre; l'intolérable humeur de sa femme, l'hostilité de son fils l'avaient jeté hors du cercle de la famille. Les plaisirs, auxquels il avait demandé l'oubli de ses premiers déboires, l'écœuraient maintenant et lui paraissaient aussi creux que stupidcs. Il se jugeait amoindri, avili, ridicule, inutile à lui-même ec aux autres. Peut-être aussi, en son fond, un remords lui murmurait-il tout bas qu'il avait étourdiment glché sa vie en la prenant par le mauvais bout. Au milieu de cette détresse, l'image de sa forer d'Argonne, du manoir paternel enfoui paisiblement dans les bois, lui revenait para-coups avec une douceur nostalgique. Quand on a vécu vingt ans en province, on emporte toujours un peu de la glèbe de son pays à la semelle de ses souliers. Un lien longtemps insoupçonné rattachait encore M. de Lochères à sa terre natale. L'idée de la revoir et de s'y réfugier germait peu à peu et s'affermissait en son cerveau désorienté...

C'était ainsi qu'il avait donné à Saudax l'ordre de préparer une installation à la Harazée et qu'il

LE REFUGE 3f

s'y retrouvait ce soir, encore étourdi, tisonnant le feu de cette cheminée paternelle, si longtemps glacée, et mâchonnant amèrement entre ses lèvres un bout de cigare éteint.

ovembre était venu; avec lui, les bourrasques d'ouest, qui descendent par grandes ondes au long de la vallée de Biesme, enlèvent en tourbillons les dernières feuilles jaunies, emplissent la vieille forêt d'une rumeur semblable à celle de la mer démontée et changent en torrents tumultueux les rus des gorges sablonneuses. Ces premières tempêtes hivernales n'effrayaient pas l'humeur vagabonde de Vital. Il préférait leurs violents assauts à la morne réclusion de son logis de la Harazée. Depuis son retour au pays, il en arrivait déjà à reconnaître que le ce refuge » ne réalisait pas les espérances de repos et d'apaisement qu'il y avait cherchées. La transition avait été trop brusque. Ayant passé tout à coup de la lumineuse gaieté et de l'agita-

on mondaine des stations du littoral, au noir silence et à l'isolement morfondant de sa retraite, il sentait peser sur lui un ennui d'espèce particulière, l'ennui des oisifs qui n'ont aucune ressource dans l'esprit et qui, ne sachant où se prendre pour échappera eux-mêmes, trouvent les journées mortellement longues, les îoirées interminables. Vital n'était ni un homme d'étude ni un liseur. Il lui répugnait de renouer connaissance avec les anciennes relations de sa famille, éparpillées dans les bourgs ou les petites villes du voisinage. Absent du pays depuis vingt années, il n'avait plus une idée commune avec les compagnons de sa jeunesse; et puis, il redoutait des questions indiscrètes, embarrassantes, auxquelles il eût été fort empêché de répondre. D'autre part, le séjour prolongé entre les murs de la Harazée lui était pénible. Dans les pièces sonores et inconfortables de l'appartement paternel, il demeurait trop face à lace avec lui-même. Les souvenirs fâcheux, les regrets stériles y poussaient trop à l'aise, pareils à des touffes d'ortie, et le tourmentaient de leurs cuisantes piqûres. Restaient la chasse et la promenade, ses deux anciens amusements préférés. En attendant qu'il pût affermer quelque canton giboyeux, se procurer des chiens et des chevaux à son gré, il faisait par tous les temps de longues marches à pied, car il avait conservé ses infatigables jarrets de coureur de bois.

Un jour, vers la fin de novembre, malgré les menaces d'un ciel chargé de nuages plombés qui fuyaient à la cime des bois, comme un fantastique troupeau de bêtes sauvages, fouaillées par un invisible berger, Vital avait remonté la gorge de la Fontaine-aux-Charmes et s'était engagé dans l'épais massif de la Bolantc.

Les taillis, dépouillés de leurs feuilles, étendaient sur le ciel leurs fines brandies enchevêtrées et sans cesse battues, courbées puis redressées par les rafales. Le gris foisonnement des ramures remuées plaisait à Vital. Ce souffle impétueux qui sortait des intimes profondeurs de la futaie, qui grossissait ainsi qu'une clameur de voix presque articulées, puis se calmait un moment pour renaître avec plus d'emportement, était en harmonie avec l'état de son âme troublée. La rude caresse du vent et les plaintes iniermit- [entes de la forêt berçaient ses pensées confuses, sans leur laisser le temps de se préciser et de devenir trop douloureuses. Grisé par cette continuelle agitation des arbres qui semblaient euxmêmes en proie à une ivresse délirante, il s'enfonçait sous bois, roujours plus avant, et atteignait enfin une spacieuse futaie revêtant les flancs d'une combe au fond de laquelle la voix d'un ruisseau montait pareille à un chant de HÔte.

Dans ce large entonnoir abrité de tous côtés,

il y avait une oasis de silence; on n'y percevait plus le hourvari de l'ouragan que comme le murmure d'une marée lointaine. Le calme était devenu si complet que le bruissement soyeux des feuilles mortes, remuées sous les pieds de Vital, résonnait sous les hautes branches ainsi que dans une nef d'église. Tout s'y nnyait dans une tonalité grise et assourdie : les jonchées de feuilles violacées, les fûts argentés des hêtres, les fuyants nuages entrevus a travers la claire-voie des ramures dénudées. Çà et là seulement, des mousses sur un tronc d'arbre, des tapis de lierre ou des traînes de ronces étalaient des taches vertes dans le gris, et cette verdure vivace, persistant malgré l'hiver, jetait des notes printanières dans l'austérité du grand bois dépouillé. Était-ce cette impression de fraîcheur, ou le vague souvenir d'avoir déjà traversé la même futaie lorsqu'il chassait au chien courant dans sa prime jeunesse ?... Vital eut soudain en lui une allègre poussée de renouveau, un revif de sève montante; son cœur battit comme si quelque chose d'ignoré et d'heureux l'attendait de l'autre côte de la colline. C'est une sensation qu'on n'éprouve guère d'habitude à quarantehuit ans. A cet âge-là, on ne se forge plus de chimères et l'on ne songe qu'avec un frisson anxieux à l'inconnu qui vousguette au détourdu chemin. Mais à ce moment M. de Lochères se sentait rajeuni et il retrouva ses jambes de vingt ans pour

gravir le flanc opposé de la combe. Cette illusion juvénile dura peu et la surprise qui l'attendait làhaut était de nature fort prosaïque. Lorsqu'il eut atteint le sommet du coteau, îl déboucha dans une clairière semée de bruyères roussies, plantée de maigres bouleaux ëchevelés, et en même temps il s'aperçut qu'il commençait à pleuvoir.

La pluie tomba d'abord lentement, par saccades, puis se changea bientôt en une averse cinglante. En un clin d'œil, le paysage disparut derrière les hachures de l'ondée. Le temps s'était définitivement gâté et tout annonçait qu'il resterait mauvais au moins jusqu'à la nuit. Vital cherchait vainement un sentier dévalant dans la direction de la vallée de Biesme. Le clapotis de la pluie sur le sol, la rumeur grossissante des rus devenus torrentiels, ledétugequiennuageait l'air etempêchaitde voir à dix pas ne laissaient plus à M de Lochèresla faculté de s'orienter. Bien qu'autrefois il se vantât de connaître les moindres sentes de la forêt, en vingt ans d'absence l'aspect des lieux s'était modifié et lui-même n'avait plus que des notions locales imprécises. Après deux ou trois tentatives infructueuses, il dut s'avouer qu'il était complètement fourvoyé. Alors il piqua droit devant lui, perçant les fourrés, glissant dans les fondrières, barbotant dans les ravins changés en cascades. Lorsqu'il arriva enfin à un carrefour où secroisaîent deux routes forestières, il était mouillé

usqu'à la peau et, pour comble de guignon, il se trouvait totalement désorienté et incapable de choisir entre ces quatre voies opposées.

Tandis qu'il hésitait, deux ou trois sons de trompe prolongés retentirent soudain au fond de 'une des tranchées.

Sûrement c'était un chasseur qui cornait pour rappeler ses chiens, et Vital, reprenant courage, s'élança dans la direction d'où partait cet appel, A cent mètres de là, en effet, il distingua à tratravers la pluie la confuse silhouette d'un grand gaillard guêtre jusqu'aux genoux, que venaient de rejoindre deux bassets aux jambes torses, et qui se disposait à tourner l'angle d'un taillis. — Hop! s'écria Vital.

Le chasseur fit volte-face, examina de loin celui quitehuchaît, puis se rapprocha.C'était un homme élancé, maigre et osseux, mais robuste. Autant qu'on en pouvait juger sous le caoutchouc qui 'encapuchonnaît et protégeait son buste contre 'averse, il touchait à la cinquantaine. Sa barbe ■ousse et fourchue, parsemée de fils blancs, laissait entrevoir une bouche faunesque, sardonique et >eu sûre; le nez aquilin était purement modelé, nais fortement bourgeonné à la pointe et sur les ailes. Des sourcils roussâtres surmontaient deux x gris finauds, fouettés de points oranges, que s poches boursouflaient au-dessous de la pauïière. Le ceint était brouillé; en somme, malgré

quelques traits déplaisants, l'ensemble du visage avait de la finesse et de la race. Quand le survenant fut à portée, M. de Lochères l'enveloppa d'un rapide regard, puis, l'interpellant de nouveau :

— Dites-moi, suis-je loin de la Harazée ?

Piqué sans doute du ton bref de l'interrogation,

l'homme au caoutchouc eut un léger sursaut; il passa la maîn sur ses yeux comme pour mieux voir son interlocuteur, puis répliqua :

— Vous en êtes éloigné d'une bonne lieue de pays à vol d'oiseau.

— Quel est le plus court pour s'y rendre?

— Dame, le plus direct serait de prendre à travers bois par les tranchées de laGrurie; seulement, avec ce temps de grenouilles, les chemins seraient ttop mauvais... Mieux vaudrait rattraper la route de Biesme à la descente du Four-aux-Moines... Mais pardon, ajouta le nouveau venu en ébauchant une inclination de tète ; n'est-ce pas à M. de Lochères que j'ai l'honneur de parler?

— Parfaitement, répondit Vital étonné.

— Vous ressemblez tellement à défunt votre père qu'en vous entendant parler de la Harazée, j'ai deviné qui vous étiez... Laissez-moi à mon tour me présenter sans façon... David de Louëîsart, garde général des forêts de l'État.

Vital salua silencieusement. Un coup de rafale entr'ouvrant le manteau de caoutchouc venait en

effet de laisser apercevoir l'uniforme vert aux boutons argentés des fotestiers.

— Ah! reprit M. de Louëisarr, j'ai beaucoup connu feu M. de Lochères, et nous avons fait plus d'une patrie de chasse ensemble.

Il s'interrompit pour jeter un coup d'ceil apitoyé sur son interlocuteur qui grelottait sous ses habits ruisselants.

Mais, s'écria-t-il, vous êtes trempé comme une soupe, mon pauvre monsieur; il est impossible que vous vous en retourniez à la Harazée dans cet état et par cette pluie battante. Vous prendriez du mal... Je demeureau Four-aux-Moînes, à un quart d'heure d'ici, et, si vous le permettez, je vous y emmènerai pour vous changer et vous sécher...

Le premier mouvement de Vital fut de refuser, mats il se sentait si mal à l'aise qu'il se défendait mollement.

Nenni, insista le garde général, je me reprocherais de vous abandonner par ce temps de chien... Ma maison n'est pas très luxueuse, mais vous y trouverez un bon feu, des vêtements de rechange, un souper er une chambre bien chaude... Ne refusez pas l'hospitalité que je vous offre de grand cœur, vous m'offenseriez. C'est entendu, j'enverrai min brigadier à la Harazée prévenir Saudax qu'il ne vous attende pas ce soir.

Vital, touché de cette cordiale insistance, finie

par accepter. M. de Louëssart siffla ses chiens et ils descendirent de compagnie par une tranchée glissante, tandis que l'averse continuait à faire rage. Ils avançaient péniblement à travers ce chemin étroit et détrempé où des branchettes regimbantes s'écartaient sur leur passage en leur lançant au nez un éparpillement de gouttelettes glacées. Il était presque nuit, lorsqu'ils aperçurent les lumières des quatre ou cinq habitations qui composaient le hameau du Four-aux-Moines. M. de Louëssart s'arrêta devant une maison bâtie en bois et en pisé, surélevée au-dessus d'un sous-sol, et à laquelle on accédait par un perron de quelques marches.

— Nous voici rendus, murmura- t-ilen poussant en maître la porte d'entrée.

Il guida son hôte au long d'un corridor obscur et l'introduisit dans une cuisine éclairée par un feu flambant de souches de hêtre et où une jeune servante était en train de surveiller, devant le brasier, un pot-au-feu mijotant dans une marmite de terre.

— Asseyez-vous le dos à la flamme, dit il à M. de Lochères, en lui présentant une chaise, et toi, Mariette, allume une bougie... Où est Catherine?

— Me voici, papa! répondit une voix au timbre clair.

En même temps, à la double lueur de la flamme

ec de la bougie, Vital vit surgir d'une pièce contiguë une jeune fille svelte et élancée comme son père, aux cheveux bruns noués très bas sur la nuque et frisottant sur les tempes, aux yeux noirs luisants d'un éclat humide et au teint d'une blancheur de muguet.

— Catherine, reprit M. de Louëssart, je t'amène un hôte, M. Vital de Lochères...

A l'aspect de Vital qui s'était levé et saluait, M" c de Louëssart ne put retenir un mouvement de surprise vite réprimé, puis ses lèvres pures ec gaies sourirent et ce sourire creusa des fossettes dans ses joues.

— Soyez le bienvenu, monsieur, dit-elle de sa voix chantante.

Vital la regardait, ravi par cette blancheur et cette riante grâce d'avril. Sous ses vêtements mouillés et fumants, il sentait de nouveau l'impression de sève remontanteet de réchauffement qu'il avait reçue dans la futaie de la Bolante, en foulant les verdures clairsemées parmi les feuilles mortes. L'apparition de ce blanc visage aux yeux de printemps et de ce souple corps de vierge, était-elle donc la surprise ignorée qui avait un

ornent réveillé en son vieux cœur la juvénile

îotion de l'attente?

— M. de Lochères, continua le garde général, :st trempé jusqu'aux os; tu vas, avec Mariette,

allumer du feu dans la chambre d'ami, faire chauf-

fer du linge et des vêtements de rechange, puis t'occuper de corser un peu ton souper... Moi, j'irai chez Munerel le prier de donner un coup de pied jusqu'à la Harazée et de prévenir Saudax que notre hôte ne rentrera pas ce soir... Il couchera chez nous .. En attendant, monsieur, scchezvous de votre mieux à la braise de notre cuisine, on ne vous fera pas trop longtemps languir...

Il jeta une brassée de ramilles sur le brasier, puis sortit, tandis que Catherine disparaissait avec la servante.

Resté seul, Vital de Lochères s'était rassis, le dos au feu, et se sentait pénétré d'une douce torpeur. Il entendait au-dessus de lui, comme au travers d'un rêve, des allées et venues au premier étage. On ouvrait des armoires, on descendait et on montait hâtivement l'escalier. II distinguait le bruit sourd des bûches entassées dans une cheminée, le tintement métallique de la pelle et des pincettes, et il songeait non sans plaisir à cette aimable jeune fille affairée à lui préparer un gîte.

Sur ces entrefaites, M. de Louessart rentra, se débarrassa de son caoutchouc ruisselant, attira une chaise et s'installa lui-même en face de son hôte. Les deux chiens s'étaient à leur tour étendus sur les dalles chaudes du foyer; couchés en long, la tête sur leurs pattes, ils poussaient de temps en temps des soupirs d'aise et leurs flancs frémissaient aux moindres fusées d'étincelles.

— Eh bien, demanda M. de Louéssart, ça commence- t-il à aller mieux? Quand vousaurez changé de linge, vous vous sentirez plus à l'aise encore ce nous souperons de bon appétit. Ah I dame, le menu ne sera pas princier. Je crois cependant que nous aurons un civet de lièvre. Vous le voyez, la demeure est modeste comme les appointements, mais elle me suffit. C'est ma fille qui dirige le ménage... J'ai perdu, ajouta-t-il avec un accent mouillé qui sembla à Vital plus étudié que sincère, j'ai perdu, il y a huit ans, ma pauvre femme et longtemps j'ai été obligé de m'occuper seul des soins de mon intérieur et de l'éducation de mon enfant. Maintenant que Catherine est grande fi lie, je lui ai remis les rênes du gouvernement. Elle les tient d'une façon passablement capricieuse; mais toutde même nous arrivonsà nouer Iesdeux bouts et nous sommes contents de notre lot.

Comme il achevait, Catherine parut à la porte de l'escalier; d'un bras elle la maintenait ouverte et de l'autre elle soulevait un bougeoir allumé, au niveau de son visage.

— Tout est prêt, monsieur, dît-elle, et vous pouvez monter.

Tandis qu'elle parlait, la flamme de la bougie mettait en valeur l'ovale délicat de sa tête crêpelce, ses longs yeux pleins de rêve et ses lèvres rieuses; le reste de son corps mince restait dans la pénombre. Vital s'était levé, admirant Iegeste

simple de Catherine, la ligne élégante de ce mignon corps sous la robe grise aux plis flottants, et involontairement il se souvenait de ces charmantes filles des temps bibliques, dont son précepteur, l'abbé Gerdolle, lui faisait jadis lire les histoires : — Rachel poussant ses troupeaux au puits; Ruth descendant vers l'aire de Booz, et la séduisante Esther, au clair visage, se présentant à Assuérus.

M. de Louëssart se leva à son tour, et prenant le bougeoir des mains de sa fille, il conduisit M. de Lochères dans la chambre d'ami.

orsqu'il entra dans la chambre qui lui était destinée, Vital trouva, devant un feu clair, des serviettes et du linge de corps étalés sur des chaises et déjà tièdes. La prévoyante Catherine y avait ajouté des vêtements empruntés à la garde-robe de M. de Louëssart. Ce dernier contempla avec satisfaction les préparatifs faits par sa fille.

— J'espère, dit-il, qu'elle n'aura rien oublié... Vous allez être obligé de revêtir ma défroque pour ce soir, mais dès que vous aurez quitté vos effets, on les portera à la chambre à four et vous les trouverez bien secs demain matin. Maintenant, je vous laisse... Quand vous serez prêt, vous nous rejoindrez dans la salle à manger.

Vital le remercia vivement et le vit partir avec joie. Il lui tardait de se débarrasser de ses hardes humides et lourdes comme t'es éponges. Catherine avait pensé à tout; sur la table du lavabo, M. de Lochères remarqua un pot d'eau chaude et même un flacon d'eau de verveine que la jeune fille avait dû certainement distraire de ses propres objets de toilette. En un clin d'oeil, il se dévêtir, se lava, se frictionna et goûta avec délice l'agréable sensation qu'on éprouve, après avoir été trempé de pluie, à introduire son corps ressuyé dans une chemise chaude. Le linge de M. de Louëssart était d'un grain un peu rude, mais il exhalait une suave odeur d'iris. Après avoir enfilé la veste de chasse trop longue et trop étroite du garde général, M. de Lochères se sentit néanmoins plus à l'aise et descendit en pantoufles dans la salle à manger, qu'une suspension éclairait de sa lumière blonde et où un poêle de faïence répandait une douce chaleur.

H y trouva M ,le Catherine, seule, occupée à étager avec de la mousse, en deux corbeilles de dessert, les pommes et les poires de son jardin. Au bruit de la porte ouverte et refermée, elle se retourna, vit celui qu'elle considérait un peu comme un héros de roman, engoncé et sanglé dans le veston paternel; elle ne put réprimer un sourire qui courut sur ses lèvres malicieuses et creusa les fossettes de ses joues. Vital, bien qu'il

ne se fût pas regardé dans la glace, devina le motif de cette hilarité.

— Vous riez de mon accoutrement, mademoiselle, dit-il d'un ton jovial, mais quoi?... j'ai le tore de n'être pas aussi svelte que monsieur votre père, et je m'estime encore fort heureux d'avoir pu échanger mes habits humides contre un bon veston bien douillet; d'ailleurs, à mon âge, il faut

lettre la coquetterie de côté.

— Pardon, monsieur, murmura-t-elle, con-

Elle s'en voulait d'avoir été prise en faute et rougissait visiblement.

— Vous allez me croire moqueuse, s'écria-t-elle en manière d'excuse, et je ne suis qu'étourdie!... J'ai le vilain défaut de ne pouvoir cacher les folies qui me montent au cerveau.

— Allons donc, répliqua Vital, c'est vouloir paraître ce qu'on n'est pas qui est un défaut... La franchise au contraire est une qualité.

— Pas toujours! dit Catherine en hochant la tête; dans les petits pays, il faut tourner sept fois ta langue avant de parler, sans quoi on a vite la réputation d'une évaltonnée et d'une fille mal élevée... C'est, du reste, l'opinion qu'ont de moi ces dames de la Chalade.

— Qui sont ces dames?

— Des personnes très respectables et très collet onté : M ,le de Saint-André, M mt de Verrières...

f2 LE REFUGE

— M mc de Verrières aussi! s'exclama en souriant M. de Lochères qui se souvenait d'avoir été jadis très avant dans les bonnes grâces de la dame...; n'est-ce point une brune piquante, assez jolie, grande, avec un léger duvet à la lèvre supérieure?

— Piquante, elle l'est toujours, repartit la jeune fille avec une pointe de sarcasme; quant à jolie, possible qu'elle l'ait été de votre temps, mais il n'y paraît guère aujourd'hui, et le duvet de sa lèvre est devenu une belle moustache...

— Au fait, soupira rêveusement Vital, en s'appuyant au buffet sur lequel Catherine rangeait ses fruits, il y a vingt-quatre ans de ça, et j'en parle toujours comme si c'était hier. Les jolies femmes de mon temps doivent être montées en graine... C'est curieux qu'on ne se sente pas vieillir!

Il demeurait familièrement accoudé en face de la jeune fille, qui souriait et lui répondait en manière de compliment :

— Bah ! vous autres hommes, vous restez bien plus longtemps jeunes que les femmes!

La porte se rouvrit et M. de Louëssart apparut avec un panier à bouteilles. Il s'arrêta un moment sur le seuil à examiner le groupe formé par sa fille et M. de Lochères, se tortilla compiaisammcnt la barbe, puis, refermant bruyamment l'huis, il dit à son hôte :

Lï KEFUCB f}

— Excusez-moi, j'étais descendu à la cave. Je n'ai point de bordeaux ni de bourgogne à vous offrir, mais un simple petit vin du Vcrdunois... Seulement, je l'ai soigné moi-même et il a neuf ans de bouteille.

En parlant, il lirait du panier les fioles avec précaution et les disposait sur la nappe.

— Maintenant, à table! ajouta-t-iî, à la vue de Mariette qui apportait le potage.

lis s'attablèrent tous trois. Le souper était nple, ainsi que l'avait annoncé le garde général, 'î le pot-au-feu était savoureux et le civet de ièvre exhalait une appétissante odeur de mousse- ■ons et de sarriette. On devinait que, sans être ïiné, le maître du logis aimait à bien vivre. Il uvaic sec, parlait beaucoup et affectait de monter pour sa fille une sollicitude dont Catherine semblait étonnée. De temps à autre, il la questionnait avec de paternes et doucereuses inflexions

- Et toi, fi fille, comment as-tu employé ton près-midi?

- Je suis allée à la Chalade.

- Par cette pluie battante et au risque d'at- ■aper un gros rhume! C'était donc bien pres-

- Très... Nous approchons de la Sainte-Calerine, ma patronne d'abord et puis celle de ■utes les filles. Les demoiselles, ce soir-là, don-

nent un bal er y invitent les garçons. On m'a demandé de taire partie du comité et j'ai accepté.

— Tu aurais dû me consulter auparavant.

A cette réflexion insolite, Catherine ouvrît de grands yeux, comme si elle tombait des nues :

— Mais j 'étais déj à patronnesse, il y a deux ans, et tu n'y as vu aucun inconvénient.

— Possible... Tu étais une fillette sans conséquence; maintenant te voilà une demoiselle et je trouve peu convenable ces invitations adressées par des jeunes filles à des jeunes gens.

M lle de Louëssart avait l'air stupéfait et ébauchait une moue de révolte. Vital vint à son secours :

— Vous êtes sévère, dit-il à M. de Louëssart; c'est un vieil usage local... De mon temps, cela se passait déjà ainsi, et je me souviens d'avoir reçu une invitation écrite de la main de M" e de Belrupt, qui est aujourd'hui la femme du notaire Parisot, et qui avait la réputation d'une fille très réservée... Nous trouvions alors la chose fort naturelle et mon opinion là-dessus n'a pas changé... Je suis pour que les enfants s'amusent et pour qu'on respecte les vieilles coutumes.

Le visage de Catherine s'éclaira et par-dessus la table se; yeux noirs envoyèrent à Vital un regard de remerciement.

— A la bonne heure! s'écria-t-clle, vous, monsieur de Lochères, vous n'êtes pas du clan desra-

lat-joie; aussi pour vous récompenser de m'avoir ■été main-forte, je vous enverrai une invita-

- Ça, je te le permets, dit avec empressement s garde général.

Les prunelles de Vital s'étaient rembrunies et ses traits, tout à l'heure animés, avaient repris une expression fatiguée et morose.

— Merci, mademoiselle, répliqua-t-il brusquement, il y a bel âge que je ne danse plus et je ne serais qu'un trouble-fêre.

M lle de Louëisarr, ayant conscience d'avoirinvolontairement contristé son hôte, était devenue subitement silencieuse; elle se recueillait comme pour se demander si elle n'avait pas encore une fois commis quelque étourderie. Le garde général lui-même s'apercevait de la soudaine taciturnité de son convive et se battait en vain les flancs pour entretenir la conversation.

Le dîner s'acheva mélancoliquement et, Vital ayant refusé le petit verre d'eau-de-vie de marc que lui offrait M. de Louessart, ce dernier se leva et demanda un bougeoir.

— Après avoir pataugé dans l'eau toute l'aprèsmidi, dit-il à M. de Lochères, vous devez avoir besoin de vous reposer et ma fille ne vous en voudra pas, si vous la quittez pour gagner votre chambre... Moi-même, je partirai en tournée dès le fin matin et je ne tarderai pas à me coucher...

Allons, Catherine, souhaite le bonsoir à monsieur...

Vital s'était approché de la jeune fille; elle lui tendit une main fluette et longue qu'il garda un moment dans ses doigts :

— Merci, mademoiselle, d'avoir si gentiment hébergé un hôte fort maussade, mais qui gardera bon souvenir de votre accueil... Je vous fais mes adieux dès ce soir, car je m'en irai demain avant que vous soyez levée.

— Oui, ajouta le garde général, nous tirerons chacun de notre coté. Mais ne nous disons pas adieu, car nous aurons, je l'espère, monsieur Vital, le plaisir de vous revoir.

Rentre dans sa chambre, après avoir pris congé de son hôte, Vital alluma un cigare et le fuma en songeant à la grâce prime-saunère de Catherine et à la singulière figure de M. de Louëssart, puis, sentant peu à peu sur lui la mainmise du sommeil, il se coucha et s'endormit profondément.

Lorsqu'il s'éveilla, la bourrasque s'était apaisée et le soleil glissait un rayon rose à travers les rideaux. Au même moment on frappa discrètement à sa porte. C'était la jeune servante qui lui apportait un bol de café à la crème et lui annonçait que M. de Louëssart venait de partir en forêt avec son brigadier. Elle lui montait en même temps ses vêtements séchés dans la chambre à four et scrupuleusement brossés. 11 déjeuna, s'habilla

lestement et gagna la cuisine où Mariette seule fourbissait ses casseroles. M lle Catherine n'était point encore levée. Il glissa une pièce d'or dans la main de la servante ébaubie, la chargea de ses hommages pour sa maîtresse et descendit lentement les degrés du perron. Mais quand il fut dehors, il se retourna pour contempler un moment la petite maison grise avec sa toiture de tuiles roses et son pignon garni de bardeaux bruns du côté de l'ouest. Comme il achevait son inspection, à l'une des fenêtres d'angle, un rideau se souleva ; il entrevit la manche d'un peignoir, une tête aux cheveux frisottants, une bouche rieuse et deux yeux noirs curieux. Alors il salua courtoisement, puis s'éloigna dans la direction de la vallée de Biesme.

Cette blanche et brève apparition de Catherine égaya pour lui la matinée. Le vent avait nettoyé la route, le soleil mettait des scintillements dans les lisières humides de la forêt, où les derniers rouges-gorges gazouillaient encore en sautillant parmi les branches. Il fit allègrement le chemin et arriva à la Harazée au moment où la mère Saudax, coiffée comme d'un casque par les entortillements de son madras, était en train de balayer la cour.

— Hé! s'exclama-t-elle en l'apercevant, hé!

mon Dieu donc, monsieur Vital, en voilà une aventure!... Quand nous avons, hier à la nuit, vu que la pluie tombait sans dccesser et que vous

ne rentriez point, Saudax et moi nous nous tournions les sangs... Heureusement que le brigadier du Four-aux-Moines est venu nous rapaiser... Vous avez donc couché chez le garde général?

— Oui, répondit Vital; j'ai rencontré M. de Louëssart dans les bois, je n'avais pas un fil de sec sur la peau, il m'a offert l'hospitalité et j'ai été fort heureux de l'accepter.

Tout en causant, la mère Saudax, démangée par la curiosité, avait suivi son maître dans l'escalier.

— Joseph est à déjeuner, continua-t-elte, et je vas vous accompagner jusqu'à votre chambre pour faire clairer votre feu... Avez-vous été ben soigné et ben couché, au moins, dans cette maison des Louëssart?... Ce n'est pas pour dire, mais les maîtres sont plus souvent dehors que dedans, et le ménage n'y est pas tous les jours en ordre.

— Je ne m'en suis pas aperçu, répliqua Vital, j'ai été mis dans du coton et j'ai fore bien dîné.

— Ohl quant à la mangeaille, je ne suis pas en peine, M. de Louëssart est sur sa bouche et il aime les bons morceaux.

Ils étaient entrés dans la chambre où, contre l'assertion de M me Saudax, le feu flambait joyeusement. M. de Lochères n'y prit pas garde et, aiguillonné lui-même par une sourde curiosité, il retint la bonne dame qui faisait mine de se retirer.

— Dites-moi, madame Saudax, M. de Louëssart est du pays?

— Oui bé! son grand-père soufflait la bouteille, son père aussi; c'étaient des verriers, quoi! Ils y ont mangé leur saint-frusquin et le fils a préféré prendre un état dans le gouvernement... On l'a envoyé ici garde général, quelque temps après votre départ, et il y est resté. Il ne souffle plus les bouteilles, mais il sait encore bien les vider, à ce qu'on prétend du moins.

— 11 est veuf, n'est-ce pas?.,. Il paraît beaucoup regretter sa femme.

M me Saudax eut un énergique haussement d'épaules.

— Sa femme? Ah! Seigneur... Possible qu'il l'ait regrettée dans les temps, mais il s'est crâne ment reconsolé depuis... Et il se reconsole encore, à ce qu'on assure...

— Allons, allons, madame Saudax, vous avez la dent dure... Un homme déjà âgé, père d'une fille charmante... Vous n'en croyez pas un mot!

— Dame! je ne l'ai-me vu et je ne répète que les dit-on du pays... Quant à mam'selle Catherine, c'est une jolie fille pour sûr et pas fière... La pauvre enfant, c'na-rae sa faute si elle est mal éduquée et si elle a poussé à la grâce du bon Dieu... Tout de même, elLe est un tantinet trop libre pour son âge et un peu trop garçonnière... Enfin, quoi! C'est des gens qui ne sont pas nets et qu'on n'aime point dans le pays.

— Je m'en aperçois, dit brièvement Vital...

Merci, madame Saudax, le feu va à merveille et je ne vous retiens plus...

Quand elle fut partie, M. de Lochères, fourgonnant son feu avec humeur, démolie rageusement les bûches échafaudées avec art par Joseph. Il ne croyait pas aux commérages de la mère Saudax, qu'il savait bavarde et mauvaise langue : pourtant, il éprouvait un secret dépit en constatant que les Louessart ne jouissaient pas absolument de l'estime publique. Encore qu'on doive croire à peine le quart de ce que les gens racontent, il ne pouvait se dissimuler que l'obséquieuse familiarité du garde général lui avait déplu dès l'abord. De son séjour au Four-aux-Moines, il emportait la vague impression que M, de Louessart n'était pas précisément franc comme l'osier, et qu'à plusieurs reprises il avait joué pour son hôte la comédie du sentiment. Si la physionomie reflète au dehors l'âme des gens, il était certain qu'en dépit de la finesse des traits, ces yeux jaunes, ces paupières boursouflées, ce teint brouillé et ce nez bourgeonnant ne disaient rien qui vaille.

Mais Catherine si simple, si naturelle avec sa saveur de plante agreste et la joliesse de son jeune visage, n'était-elle pas, elle du moins, digne d'intérêt ? C'est surtout sur ces jeunes filles sans mère, élevées à l'aventure et un peu excentriques, que s'exerce la calomnie des campagnards et des bourgeois. Catherine avait je ne sais quoi de délicat

et de pur qui plaidait en sa faveur; Vital se sentait attiré vers cette enfant par une sympathie qu'il mettait sur le compte de la pitié, et une admiralion qu'il attribuait à son goût pour tout ce qui est beauté. Néanmoins, la conscience d'avoir été déjà plus d'une fois dupe de sa sensibilité lui conseillait de se tenir sur ses gardes. Il se rappelait un axiome d'un physionomiste de ses amis : a II faut se défier des femmes dont les yeux sont tristes et la bouche rieuse, d Au fond de lui, une petite voix aiguë murmurait ; a Souviens-toi de t'être jadis laissé prendre aux apparences et de t'en être mordu les doigts. Sache donc tirer bénéfice de ton âge; si tu ne peux plus avoir les profits de la jeunesse, aie du moins la prudence de la maturité... »

o Au fait, songea-r-il en se levant pour réparer le désordre de sa toilette, je suis ridicule, à quarante-huit ans sonnés, de me laisser encore émouvoir par deux beaux yeux et une bouche d'ingénue... Je n'ai pas l'intention de frayer avec ces Louëssarr. Je leur rendrai une visite de politesse un de ces jours et, comme ils sont constamment dehors, je laisserai ma carte. J'enverrai à la jeune fille un sac de bonbons au premier de l'an et tout sera fini... »

l n'avait pas l'intention de frayer a avec ' ces Louëssart » et cependant quinze xva> jours ne s'étaient point encore écoulés qu'il s'acheminait, par une après-midi de décembre, vers le hameau du Four-'aux-Moines. A la vérité, il avait choisi avec préméditation cette journée de soleil, comptant bien ne trouver personne au logis; mais, si nous sommes maîtres de nos décisions, nous oublions toujours que le pouvoir d'en régler les conséquences ne nous appartient pas. Si, dans le domaine de l'âme, les lois qui nous déterminent à agir restent incertaines et mystérieuses, il est indiscutable du moins qu'une fois l'acte accompli, notre volonté est impuissante à en diriger ou à en atténuer les suiies. En dehors

de nous, nos actions engendrent une succession de phénomènes dont le gouvernement nous échappe irrémissiblement, De même, assis à la crête d'une colline escarpée, il nous est loisible de détacher une pierre du sol; mais, dès qu'elle a roulé sur la pente, nous ne sommes plus maîtres de l'arrêter dans sa chute hasardeuse. Dût-elle en ricochant écraser deux ou trois vies humaines, nous n'y pouvons plus rien ec nous assistons, consternés, aux désordres causés par le désagrégeaient, insignifiant en apparence, d'un caillou que notre pied a nonchalamment poussé dans le vide. Si nous y réfléchissions, chacune de nos déterminations devrait nous faire frissonner d'angoisse; mats nous calculons rarement jusqu'au bout la portée de nos actes; notre égoïsme nous empêche d'en avoir nettement la prévision, et c'est ce qui explique la tranquille sérénité avec laquelle M. de Lochères s'avançait sur la route du Four-aux-Moines.

La terre durcie par la gelée résonnait sous les pieds du marcheur. Sur la pâleur laiteuse du ciel d'hiver, les cimes boisées se profilaient fondues et vaporeuses. Le givre, qui blanchissait l'herbe des prés, suspendait des filigranes diamantés aux fines branches des taillis. Dans les endroits ombreux, elles ressemblaient à de délicates dentelles, tandis qu'aux places où tombait le soleil elles prenaient d'humides teintes rosées. Par ce beau temps sec, Vital supposait que les Louëssart de-

vaient être absents, a Tout s'arrangera pour le mieux, songeait-il, je ne trouverai personne et la politesse sera faite. » Quelques renseignements peu favorables, recueillis à droite et à gauche, avaient corroboré en partie le jugement porté par M"" Saudax sur le garde général, et Vital se souciait peu de continuer des relations avec ce personnage d'un caractère douteux. A mesure qu'il se rapprochait du Four-aux-Moines, l'hypothèse d'une rencontre avec M. de Louessart lui semblait de moins en moins probable, et déjà il fouillait dans sa poche pour préparer les cartes qu'il déposerait entre les mains de Mariette. Bientôt la maison grise lui apparut au détour du chemin, avec sa toiture ensoleillée et son perron de pierre séparé du ruisseau par un sentier herbeux. A la naissance de la gorge étroite, un silence protond enveloppait le logis. Le ruisseau engourdi par la gelée se taisait, les bois engivrés étaient muet*; seul, à l'une des cheminées, un filet de fumée bleue montant tout droit vers le ciel donnait une apparence de vie à la demeure ensommeillée.

Vital sonna discrètement et attendit une bonne minute qu'on répondît à son coup de sonnette. Déjà il se disait que la maison était déserte et s'apprêtait à glisser sa carte pliée dans le trou de la serrure, quand il entendit enfin un pas léger sur les dallesdu couloir; la porte s'entre-bailla et il se trouva face à face avec Catherine de Louessart.

Pendant tout le trajet, il avait souhaité l'absence des maîtres du logis, et soudain, par une illogique contradiction, il éprouva une sourde joie en voyant devant lui la blanche et séduisante figure de la jeune fille.

Catherine elle-même parut plus réjouie que gênée par cette visite inattendue. Ses yeux noirs s'éclairèrent et un sourire accueillant retroussa les

Ksins de ses lèvres, tandis qu'elle s'excusait d'avoir lit attendre le visiteur.

— Pardon, dit-elle, Mariette est allée aux proisions, mon père est en forêt et je suis seule à garder la maison.

— En ce cas, mademoiselle, je ne veux pas être indiscret et je vous prie d'exprimer tous mes regrets à monsieur votre père...

En même temps, il faisait mine de se retirer, nais c'était hypocrisie pure; il espérait bien qu'on a retiendrait et ce fut ce qui arriva :

— Comment, monsieur, se récria-t elle, vous ou lez vous en aller? Je pense que vous ne me irez pas cet affront, ou bien je croirai que vous

"gnez de vous ennuyer en compagnie d'une pee fille... Venez vous reposer un instant... D'ailurs mon père ne tardera peut-être pas à rentrer. : s'effaça pour le laisser passer, puis l'introduisit dans la salle à manger où elle s'était installée poêle, avec un livre étalé sur la cable réouverte de toile cirée :

— Pardonnez-moi de vous recevoir ici, reprîtelle en avançant un siège, c'est la seule pièce où il y aït du feu...

Elle s'était penchée vers la bouche du poêle qu'elle ravitaillait en y jetant deux bûches tenues en réserve. Tandis qu'elle se relevait, Vital suivait d'un œil charmé les souples mouvements de son corps, la grâce de son buste sous les plis flottants d'une blouse de soie rubis. Elle s'assit en face de lui, le coude appuyé sur le volume ou' la main enfoncée dans les frisons de ses cheveux.

— Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir, murmura-t-elle.

— Je désirais vous remercier de votre cordiale hospitalité de l'autre soir, répondit-il; un moment, j'ai craint que vous ne fussiez sortie par cette belle gelée.

— Non... D'abord j'avais commencé ce matin un roman et, quand j'ai un livre intéressant, je ne le quitte plus... Et puis, j'étais un peu lasse, ayant passé hier une bonne partie de la nuit au bal de la Saint-Nicolas.

— Ahl vous êtes encore retournée au bal?.. Vous aimez beaucoup la danse, mademoiselle?

— Passionnément.

— Les danseurs ne doivent pas vous man quer...

— Oh! ils ne sont pas brillants... Dans un petit pays comme la Chalade, on les prend où l'on

... La plupart sont balourds et ne savent pas causer, mais qu'importe? J'aime la danse pour elle-même. Quand je saute en musique, je ne vois plus les gens qui sont autour de moi; il me semble que le rythme me soulève et m'emmène dans un autre monde. Vous devez me comprendre, vous, monsieur, car on dit que vous étiez un danseur intrépide?

— Ah! on dit cela?... C'est vrai, j'ai aimé follement à danser quand j'avais vingt ans... Seulement au rebours de vous, les danseuses ne m'étaient pas indifférentes...

— Oui, et quand elles vous plaisaient, vous nsiez souvent avec elles...

Catherine s'arrêta court, ayant conscience d'avoir encore laissé sa langue tourner trop vite. Une nuance rose lui colora les joues.

— Ce temps-là est loin, murmura Vital sans paraître avoir remarqué la réflexion étourdie de son interlocutrice; quand j'en reparle, je m'imagine que c'est d'un autre que moi qu'il s'agit... Tout ce qui était alors un plaisir m'est devenu si totalement étranger...

Ses traits avaient repris cette expression de fa-

gue qui lui était familière. Catherine attachait

s grands yeux étonnés sur ce visage attristé et

; se sentait un intérêt ému pour cet homme qui

paraissait avoir beaucoup souffert et qui, d'après sa romanesque imagination de jeune fille, devait avoir aussi beaucoup aimé, Vital surprit ce regard attendri, penché curieusement sur lui comme audessus d'un abîme mystérieux.

— Pardonnez-moi de me montrer si maussade, ajouta-t-il; quand on ne sait plus entretenir les jeunes gens que de ses propres misères, c'est signe qu'on vieillit... Changeons de conversation, voulez-vous? Les distractions sont rares à la Chalade et on n'y doit pas danser beaucoup.

Vous qui aimez le plaisir, comment vous habituez-vous à en être si souvent privée ? Les journées et les soirées ne vous paraissent-elles pas démesurément longues?

— Moi, je ne m'ennuie jamais... Quand le mauvais temps m'oblige à me claquemurer ici, je lis un roman et les journées passent sans que je m'en aperçoive... Dès qu'il fait beau, je prends la clef des champs; je cours les bois et j'y revis en imagination les livres que j'ai lus...

— Et cela vous suffit?

— Jusqu'à présent, oui... Lorsque je me suis suffisamment rassasiée de solitude, je retourne voisiner avec mes semblables. Je m'arrête près des bonnes femmes qui causent sur le pas de leur pone, je les accompagne le soir à la veillée, et puis, une fois par semaine, je vais à la « couture » chez une des dames de l'ouvroir... Ça, par exemple,

ce n'est pas Toujours réjouissant... Il y a là deux ou trois pies-grièchesqui vous feraient prendre la vie en grippe, rien qu'à les entendre jacasser sur leur prochain... Je les scandalise, elles me détestent et je le leur rends... Mais je vous choque aussi, je parte... Vous allez me prendre pour une drôle de créature.

— Moi, s'écria Vital avec vivacité, je vous trouve charmante!

Le mot ne fut pas plutôt lâché qu'il eût voulu le rattraper...

Regrettant de s'être trop emballé, craignant de le laisser voir et peut-être aussi de s'émouvoir davantage, il prit son chapeau et se leva.

— Quoi, monsieur, fit Catherine avec une moue d'entant gâtée, vous me quittez déjà ?

M. de Lochères allégua vaguement que le jour tombait vite et qu'il désirait rentrer à la Harazée avant la nuit.

Elle s'était levée à son tour et, debout, le frôlant presque, elle fixait sur lui ses grands yeux ingénus. Sous cet humide regard attirant, côte à côte avec cette gracieuse fille, Vital se sentait troublé, sa gorge se serrait et il devenait hésitant.

— Restez encore un peu, insistait Catherine linement, il n'cstque quatre heures et vous aurez

lairde lune pour vous en retourner... Mon père 'oudrait de ne pas vous avoir retenu... Il va

- Il est même rentré, s'exclama derrière eux

M. de Loucssart tenait la porte du couloir entr'ouverte; les deux bassets, Ravageau et Tortillard, firent brusquement irruption dans la salle. Après eux, le maître s'avança d'un pas alourdi et, avec une expansîve effusion, serra la main du visiteur.

— Comment va, cher monsieur ? Enchanré de vous trouver à ïhûusteau (au logis)!... Pour sûr que j'aurais grondé ma fille si elle vous avait laissé décamper... Eh bien, Cathe, tu vas nous offrir un verre de liqueur! M. de Lochères se rassiéra et trinquera avec moi... Par ce satané vent de galerne, on a besoin de se réchauffer le sang...

On devinait que, pendant sa course en forêt, il s'était déjà, à plusieurs reprises, avisé de recourir à cette précaution hygiénique, car il avait le verbe haut, l'œil allumé et le geste excessif. Son arrivée jeta un froid et rompit le charme : Catherine avaitpàli; ellejetaitalrernativement un regard inquiet et confus sur son père et sur Vital. Ce dernier, se repentant de ne s'être point esquivé cinq minutes plus [ôt, avait bonne envie de tirer sa révérence au garde général. Néanmoins, à la mine alarmée de la jeune fille, il pressentit qu'il ne fallait point, par égard pour elle, froisser l' amourpropre de ce personnage irritable. 11 eut pitié de Catherine, se rassit et consentit à trinquer avec

. de Louëssarr, qui était allé fouiller dans le ufFer, et en rapportait une bouteille àzfignoleite z trois verres.

— Goûtez-moi ça! dit le forestier, c'est du vin .oux cuit au sortir du pressoir et parfumé à Ja •annelle... Je vous donnerai la recerte, si vous le

désirez...

Enfoncé dans un fauteuil de paille, l'air hilare, il élevait son verre à la hauteur de l'œil, puis le dégustait à petits coups. Après quoi, il reprit, bruyamment familier:

— Çà, monsieur de Lochères, vous vivez donc omme un ermite dans votre château ? On ne ous voit nulle part et, sans reproche, nos amis se

aîgnent un peu de votre humeur casanière... On omptait sur vous pour secouer l'indifférence des s bien pensants, qui se laissent brimer ici par i racaille... Croiriez-vous qu'au dernier scrutin ous les notables du pays ont été évincés du con- ;eil municipal... et remplacés par qui, monsieur, r des pacans, par des épiciers et des marchands e vin ? Le maire lui-même est un ancien brioleur... Une honte, quoi !... Sacrebleu, votre père était un lent royaliste, un bon catholique, et vous ne >ouvez pas laisser tomber l'héritage en quenouille... Savez-vous quoi, monsieur de Lochè- . Vous devriez vous laisser porter aux prohaines élections. Vous êtes riche, vous avez un om connu à dix lieues aux encours et vous passe-

riez haut la maîn, foi de LouëssartL. Si vous m'y autorisez, je ferai campagne pour vous et je vous organiserai un comi té superlative ment distingué...

— Je vous remercie, dit froidement Viral, interrompant enfin ce verbiage ; je suis venu ici pour me reposer et je désire vivre en paix avec tout le monde.

Mais le garde général tenait à ses opinions et s'y entêtait avec cette insistance que donne un commencement d'ébriété.

— Naturellement... Mais, entendons-nous,vous n'auriez à vous occuper de rien... Vous me laisseriez faire et je travaillerais pour vous en dessous main... Les paysans d'ici vivent de la forêt et je les aï tous sous ma coupe.. .En leur payant à boire, je les mènerai au scrutin comme un troupeau de bœufs...

— Encore une fois, merci, répéta M. de Lochères agacé. J'ai horreur de la politique et des politiciens...

Ceci avait été dit d'un ton sec qui, dans l'esprit de Vital, ne permettait pas de réplique et, pour rendre ses paroles plus significatives, il s'était brusquement levé, cette fois avec l'intention bien arrêtée de prendre congé; mais l'obstiné buveur, hochant la tête, le dévisageait d'un œil narquois et incrédule.

— Je n'en crois rien, repartait-il d'une voix pâteuse, en agitant un doigt à la hauteur de son

nez et en clignant de l'œil... Vous êtes un malin et vous ne voulez pas qu'on lise dans votre jeu!...

Il s'était mis péniblement debout et tendant la main à M. de Lochères :

— Suffit ! . . . Nous en recauserons un jour que j'irai à la Harazée vous demander à déjeuner...

Vital laissa tomber cette insinuation sans y répondre. Il subit avec répugnance l'humide étreinte de la main flasque du forestier, puis salua sympathiquement Catherine qui, pendant toute cette scène, restait accoudée à la table, l'œil voilé, avec une tragique expression de honte et d'énervement.

Après quoi, il sortit, mécontent de lui-même et fortement écœuré.

) es le lendemain, M. de Lochères résolut de réaliser trois projets, dont il avait parlé vaguement à Saudax, mais dont jusqu'alors il avait nonchalamment ajourné l'exécution : il acheta deux chevaux, se procura une couple de chiens courants et s'arrangea avec un propriétaire du voisinage pour lui sous-louer le droit de chasse, dans les triages de la Grurie et de la Bolante. Il s'était souvenu que le désoeuvrement est le père de l'ennui, et que ce et féroce ennui » nous pousse à de fâcheuses fantaisies. Or, il ne voulait plus être tenté de s'égarer davantage du côté du Four-aux-Moines. Sa dernière visite lui avait clairement démontré, d'abord, que M. de Louessart était un personnage à ne point fréquenter, et, en second lieu, qu'une trop grande inti-

mité avec Catherine offrait des périls plus graves encore que la compromettante amitié du garde général Dès la première rencontre, M Ul! deLouèssart avait inspiré à Vital une vive admiration et un rendre intérêt. 11 la plaignait d'avoir un tel père, mais il se tenait en garde contre sa sensibilité : il savait combien son propre cœur était prêt à faiblir et le plus ordinaire bon sens lui interdisait de s'exposer à commettre la pire des sottises en s'amourachant de la jeune fille. Au premier janvier, il lui fit envoyer une coquette caisse de bonbons de chez Boissier; en même temps il donna l'ordre à Saudax de répondre imperturbablement que son maître était absent, au cas où M. deLouëssart se présenterait à la Harazée.

Ces précautions une (bis prises, il commença de courir les bois avec ses chiens, estimant que, dans son cas, la chasse était encore le meilleur dérivatif. Mais l'amour, lui aussi, esr un rude chasseur qui ne lâche pas facilement legibier qu'il a fait lever. On ne le met jamais en défaut ; ileonnait d'avance les ruses, les foulées et les remises de la bête; quelque détour qu'elle invente, il prévoit les coulées par où elle reviendra au gîte et il l'attend sournoisement au passage. M. de Lochères avait beau chercher à se fatiguer le corps et l'esprit, toujours la séduisante image de Catherine de Louëssart restait fixée en son souvenir. — Le cœur des hommes qui ont beaucoup aimé l'amou r se résigne

mal à demeurer oisif. La préoccupation de l'éternel féminin, qui a été leur unique intérêt, les tourmente sans relâche etles poursuit jusqu'aux limites de la vieillesse. Ni leur chair, ni leur esprit ne se désaccoutument de cette voluptueuse excitation, qui leur parait donner seule une saveur appréciable à la vie. Vital, d'un naturel tendrement expansif, trouvait affreusement monotone une retraite d'où la femme était absente. Pour ceux qui, dès le début de la jeunesse, ont laissé le sexe féminin jouer ce rôle prépondérant dans leur existence, l'absolue solitude est insupportable. Si persuadés qu'ils soient de la nécessité de s'assagir et de s'assurer une maturité sans orages, toujours leur péché d'habitude les ressaisit et suscite en eux un nouveau désir d'amour.

Quand parfois la quête d'un lièvre ou d'un chevreuil emportait Vital dans la direction de la gorge des Meurissons et que subitement, du haut d'une tranchée fuyante, ildécou vrai t entre deux versants boisés les toits gris et les tuiles roses des maisons du Four-aux-Moines, il ne pouvait réprimer un soupir de regret. Il se remémorait son dernier têteà-tête avec Catherine, dans l'étroite salle àmanger où le poêle de faïence ronflait doucement. Il revoyaitla jeune fille, accoudée à la table, les doigts noyés dans les crépelures de ses cheveux, et lui disant d'une voix câline :

— Quoi, vous me quittez déjà!

Puis il pensait à cettebrève minute où ils étaient

restés debout côte à côte, leur corps se frôlant presque, leurs regards fondus l'un dans l'autre, et derechef il se troublait; sa gorge se serrait, sa poitrine se gonflait. Honteux de cette ridicule faiblesse, il tournait vivement le dos au Four-aux- Moines et, s'enfonçant sous bois, il songeait : « Vieux fou! à ton âge, après tant de déboires et de mécomptes, il ne te manquerait plus que de t'éprendre d'une fille de vingt ans!... Ce serait pour t'achever!... »

En février, la chasse au bois fut fermée. Alors, pour rester fidèle à son programme, M. de Lochères se rejeta sur les battues au sanglier, la chasse aux oiseaux d'eau, la passe aux bécasses. Cela l'occupa jusqu'à la mi-avril; mais, une fois le printemps revenu avec les cloches de Pâques, il lui fallut déposer son fusil et se contenter de promenades sans but à travers les clairières gazonneuses et les gorges profondes, où les rus grossis par les giboulées de mars haussaient leur voix er roulaient vers la Biesrae leurs eaux plus abondantes.

Jusqu'à la semaine sainte, le temps avatc été froid et maussade; mais le soleil dissipa enfin les nuées, le vent tourna au midi, et dans les bois arrosés d'eaux vives, parmi les prairies humides, le printemps fit explosion avec une exubérance violente. En un clin d'oeil, les bourgeons éclatèrent

LE RÏFUGE

aux branches, la forêt reverdit et les fleurs foisonnèrent aux flancs des ravins, aux marges des taillis, dans l'herbe haute des tranchées. Une réveillante musique d'oiseaux chanta sous les feuillées.

Cette brusque joie printanière ne laissait point Vital de Lochères indifférent. Elle le chassait hors du logis et le poussait k de longues courses à travers bois. Il subissait intérieurement tous les troubles, toutes les agitations du renouveau et, dans la forêt ivre d'amour, il sentait plus douloureusement la souffrance de vivre seul.

Néanmoins, il aimait mieux s'enfiévrer au dehors que languir d'inaction et d'ennui dans le silence de la Harazée. 11 éprouvait une arnère jouissance à irriter son mal par la contemplation de cette nature débordante de sève et de jeunesse.

Un matin de mai, il eut la fantaisie de refaire en plein printemps la route suivie au mois de novembre précédent, par cette pluie torrentielle qui l'avait jeté tout trempé à la porte du Four-aux- Moines. Il remonta le ravin de la Fontaine-aux- CharmeSj couvert à ce moment de narcisses jaunes qui luisaient au long des berges ainsi que des pièces d'or éparpillées. Au sommet du plateau, le tronc satiné des bouleaux se détachait en blanc sur la verdure des ronciers; leurs frondaisons légères frissonnaient et s'échevelaient avec une

grâce, une souplesse toutes féminines. Au delà, l'épais massif de la Bolante allongeait ses lisières de cerisiers en fleurs, au-dessus desquelles s'élançaient de jeunes chênes aux feuilles fraîchement dépliées. Le trémolo de la huppe et la double note du coucou y résonnaient comme de mystérieux appels, comme une invitation à s'égarer dans cette moutonnante profondeur. Vital s'y plongea avec délices, foulant aux pieds des tapis de pervenches bleuissantes, se frôlant sensuellement aux jeunes crosses des fougères, cherchant toujours une ombre plus opaque et des verdures plus touffues. Tout à coup il s'arrêta. Il venait de reconnaître la combe évasée, plantée d'une futaie de hêtres vigoureux, où en novembre il avait eu une si soudaine sensation de rajeunissement, où son cœur avait si étrangement palpité dans l'attente d'une joie obscure et indéfinie.

Mais combien la combe s'était métamorphosée depuis cinq mois! Au lieu de l'austère décor hivernal, où la grise nudité des arbres était à peine égayée par quelques taches de mousseet deronces persistantes, maintenant tout verdoyait. La futaie semblait sortir d'un bain de rosée et, à travers les molles retombées des hêtres, le soleil faisait pleuvoir des points lumineux sur la terre sablonneuse. Et cette terre elle-même, avec quelle merveilleuse abondance les plantes y poussaient I C'était un ravissement. Presque partout le sol disparaissait

sous la verdure pâle et les grappes fleuries des muguets. Ils s'étalaient par larges plaques sur le revers des pentes. On les voyait à perre de vue perler comme de tremblantes gouttes de lait. Une odeur fine et capiteuse en émanait, une odeur d'amour et de renouveau ; l'air tiède en était saturé. Vital, surexcité par ces haleines de mai, ébloui par la profusion de ces blancheurs filiales, descendait allègrement vers le fond de la combe. Il repensait à sa jeunesse, et la voix d'or de ses années de printemps murmurait à ses oreilles une exquise musique. Décidément, cette futaie était enchantée; elle avait, comme une magicienne, le don de rajeunir ceux qui la traversaient... Elle était plus fée encore qu'il ne la supposait, et elle lui réservait un enchantement auquel il ne songeait guère. Au moment où l'oblique sentier qu'il suivait tournait brusquement, il vit surgir devant lui Catherine de Louëssart.

Mince etsoupledans les plis flottants d'une robe claire, la jupe retroussée et découvrant ses jambes menues chaussées de guêtres, tête nue et légèrement décoiffée par les branches, elle portait, suspendu à son bras, un chapeau de grosse paille plein jusqu'aux bords de muguets neigeux, et elle-même avait la grâce et la mate blancheur des muguets. En se trouvant face à face avec Vital, elle tressaillit légèrement, ouvrît de grands yeux, puis un sourire retroussa le coin de ses lèvres.

— Ah! monsieur de Lochères, s'écria- t-elle, ilà un hasard... doîs-je dire heureux?

Encore mal remis de sa surprise, Vital, ému et

mbarrassé, la saluait et balbutiait :

— Heureux pour moi, en tout cas, madeinoi- :11e...

— Est-ce bien sûr? demanda-t-elle avec un acnt un peu sarcas tique. ..Convenez du moins que ius n'étiez pas très pressé de vous procurer ce aisir, car il y a bientôt quatre mois qu'on ne vous vu... Deux fois, papa s'est présenté à la Harazée,

deux fois il a trouvé porte close...; et comme, :puis, vous n'avez plus donné signe de vie, nous ■n avons conclu...

— Que j'étais un sauvage, interrompit-il, vîsilement décontenancé.

Non pas, reprit-elle d'un air plus sérieux, ious avons pensé que vous aviez un motif ne pas continuer les relations commen-

Ohl protesta-t-il faiblement, j'espère que ous n'en croyez rien !...

— Si fait, je le crois, et je vais même vous dire iur quelle raison vous avez rompu brusquement

vec nous... Le sans-gêne de papa vous a déplu et Trains de ses propos vous ont choqué... Est-ce ■ai?... Soyez franc.

— Mademoiselle...

— Ne niez pas, cela est 1... Je le comprends d'au-

tant mieux que j'en ai souffert moi-même plus d'une fois.

Elle rougit et ajouta humblement :

— Mon pauvre père a besoin d'indulgence...

A force de vivre en forêt avec des gardes, des commis de bois et des bûcherons, il a pris le ton de ces gens-là... et aussi un peu de leurs habitudes... Mais je vous assure qu'il vaut mieux que sa réputation...

La voix de Catherine s'altérait et ses yeux devenaient humides. En la voyant prête à pleurer, Vital fut si remué qu'il oublia ses sages résolutions :

— Mademoiselle, déclara-t-il, je suis désolé de vous avoir fait de la peine... Mes susceptibilités ont dû vous paraître absurdes et injustes... Pardonnez-moi de vous avoir blessée sans le vouloir...

Un sourire brilla dans les yeux mouillés de Catherine.

— A la bonne heure, dit-elle, je vous retrouve... Alors la paix est signée, n'est-ce pas?

Elle lui tendit la main et il la garda un moment dans la sienne.

— Vous me pardonnez? répéta-t-il tendrement.

— Oui, mais, pour votre pénitence, vous allez m'aidera arranger mes muguets. Ce sont des fleurs que j'aime et, comme leur floraison dure à peine une semaine ou deux, je me dépêche d'en jouir...

Elle le conduisit au fond de la combe, jusqu'à l'endroit où la source dormait dans un réservoir

de pierres moussues. Là, elle s'assic sur un tronc d'arbre oublié par les bûcherons, fit signe à Viral d'y prendre place à son côté, puis elle versa les muguets dans son giron et lira de sa poche un peloton de fil :

— Maintenant, sî vous le voulez bien, repritelle gaiement, vous allez ramasser les tiges une à une et vous me les passerez...

Il obéissait, docile, et lui présentait chaque brin dans sa gaine de feuilles jumelles. Catherine examinait les muguets, choisissait les mieux épanouis, enlevait par-ci par-là une feuille trop épaisse; quand elle les avait réunis en un paquet assez volumineux, elle donnait un tour de fil. De temps en temps, elle s'interrompait pour respirer l'odeur du bouquet et pour le mettre gentiment sous le nez de son voisin.

— Sentez! murmurait-elle, ça fleure les bois et le printemps.

Pendant quelques minutes, elle resta silenieuse, très affairée à tourner son fil; puis, comme si elle eût oublié la présence de M. de Lochères, elle se mit à fredonner :

Renaud pour id cl/ma es! pari: :

II n'est pus jour, il n'est qa 'minuit.

Au finir île lune, dans les champ!

Les fées dansent, cheveux jh'ttiints..,

— Vous avez une jolie voix, dit Vital. Qu'est-ce que vous chantez là?

— C'est la chanson du roi Renaud... Ne la connaissez-vous pas? Toutes les vieilles fileuses d'ici la savent par cœur. — La jeune femme de Renaud , sur le point d'être mère, a prié son mari de lui rapporter un lièvre et il est parti avant le jour. En son chemin, il rencontre les fées qui dansent en rond sur l'herbe; leur reine se détache de la ronde et passe son bras autour du cou du roi :

Sire Renaud, mon bel ami, Vous alle% danser avo mi (avec moi).

— Nenni, dame, répond Renaud, Ma mie m'attend en son château.

Mais la fée est une enjôleuse, elle ne le lâche plus et lui promet tous ses trésors s'il veut l'aimer. Renaud ne se laisse tenter ni pour or ni pour argent, car il aime sa femme. En ce temps-là, à ce qu'il paraît, il y avait encore de ces maris exemplaires. Alors la fée, irritée, l'emprisonne malgré lui dans ses bras et lui donne un baiser :

Retourne-fen, beau roi Renaud, Trouver ta mie en son château; Tu n'as plus longtemps à V aimer, Tai mis la mort dans mon baiser. . .

Renaud revient chez lui, pâle et déjà moribond ; il aperçoit sa mère qui le guette à la fenêtre haute :

Mon fils Renaud, rtjpith-tm.

Ta femme est aœavthk fini roi, — Ni de ma femm\ ni de mon fih, Jtn'enaileom, réjoui.

Pendant que je. cliassah h lièvre, Lafitm'aimshi mort aocUorts.

Faites-moi dresser un lit blanc Pour que j'y meure ioUGtmtut.

— Et voilà comme la vertu n'est pas récompensée! soupira Catherine. La chanson est jolie, n'est-ce pas?

Elle noua le bouquet, puis cassant le fil avec ses dents :

- Là, voilà qui est fini... Merci, monsieur de Lochères, et adieu... 11 faut que je rentre pour le diner de midi...

- Permettez-moi, demanda Vital, de vous accompagner jusqu'à la croisée des chemins.

Dans l'étroit sentier grimpant qui menait hors de la combe, Catherine marchait la première. Un peu en arrière, Vital ne la perdait pas des yeux, — admirant ses cheveux noirs à demi dénoués sur tuque très blanche, la souplesse de sa taille mince et la grâce de ses mouvements. La capiteuse odeur des muguets traînait derrière elle comme un voluptueux sillage... Quand ils eurent atteint la clairière, la jeune fille se retourna :

- N'allez pas plus loin, nous voici au carretour.., Merci, monsieur...

Elle le regarda entre ses cils et sourit malicieusement :

— Resterons-nous encore quatre mois sans vous voir?

— Ne vous moquez pas! supplia-t-il, et laissezmoi réparer ma sottise... Si je vous priais, ainsi que votre père, de venir un jour déjeuner à la Harazée, croyez-vous que mon invitation aurait chance d'être acceptée?

Les lèvres de Catherine ébauchèrent une moue espiègle :

— Essayez toujours! répondit-elle en riant et en lui tendant la main.

M. de Lochères se pencha sur cette main blanche et y déposa rapidement un baiser.

— A bientôt! murmura-t-il.

Et ils se séparèrent.

s jours après sa rencontre en forée M. de Lochères, Catherine, dans *^y le logis du Four-aux- Moines, s'était installée auprès de la fenêtre de la salle à manger et profitait de sa solitude pour s'offrir une pleine après-midi de lecture. Enfoncée dans le fauteuil de paille, les pieds allongés sur un tabouret, elle était tout entière captivée par le volume, dont elle tournait lentement les pages. Sur la table, le bouquet de muguet, demeuré très frais dans sa bordure de feuilles vertes, exhalait une exquise odeur. Par la fenêtre ouverte sur les bois, on entendait le bruit menu d'une tiède pluie de mai, mouillant comme une rosée les planches de pois et de laitues d'un étroit jardinet. Un temps à souhait pourlîre un livre intéressant. Or, celui que Catherine tenait

dans ses mains était une traduction d'un roman anglais — Jane Eyre — qui a joui jadis d'une célébrité méritée et qui passionne encore aujourd'hui bien des imaginations de jeunes filles.

Jane Eyre plaisait à M lle de Louèssart, parce qu'elle y trouvait certaines analogies entre sa propre situation et celle de l'héroïne du roman. Non pas qu'elle se jugeât physiquement ou moralement semblable à la pâle et énergique institutrice de Lowood, mais parce que leurs conditions d'existence et leurs secrètes aspirations étaient de même nature. Comme Jane, Catherine se sentait pauvre, négligée, presque abandonnée à elle-même, condamnée à un obscur et monotone isolement, et, comme Jane, elle était tourmentée du désir d'aimer, de donner un intérêt à sa vie. Elle ne se faisait aucune illusion sur ses chances d'avenir : fille sans dot, ayant un père tel que le sien, cloîtrée dans un hameau perdu au fond des bois, elle ne pouvait guère songer à se marier selon son cœur, et cependant elle avait horreur de devenir vieille fille. A vingt ans, on espère contre toute espérance et bien des fois, comme Jane Eyre sur le chemin de Hay, elle s'était arrêtée à la lisière de la forêt pour y attendre le chimérique passage du a fils du roi b de ses rêves. Au fond, elle ne tenait pas au «fils du roi»; elle demandait seulement à a l'inconnu t> d'être un gentleman comme Rochester. Fût-il même plus

vieux, plus kîd, plus malheureux que l'ami de Jane Eyre, elle était prête à s'attacher à lui, à le consoler, à trouver ainsi dans la joie de se dévouer une sorte de mirage de l'amour... Mais parmi les verts sentiers de la forêt, elle n'avait jusqu'alors rencontré que des brioleurs avec leur file de mulets, et des bûcherons regagnant la coupe. Le fils du Roi ni même Rochester ne s'étaient montrés, et elle attendait toujours...

Sa lecture l'avait rendue rêveuse; elle déposa le livre sur ses genoux et ses regards mélancoliques se tournèrent vers les prochaines futaies, dont elle apercevait la jeune verdure à travers la bruine. Fine, pénétrante et subtile, la senteur des muguets, éparse dans l'étroite salle à manger, faisait monter jusqu'à elle ses plus suaves haleines. Cette suggestive bouffée printanière ramena ses yeux vers le bouquet posé sur la table. Elle revit la combe foisonnante de fleurs, le sentier sinueux descendant vers tasource ; en même temps l'image de M. de Lochètes s'évoqua dans son cerveau et, tout naturellement, s'associa à celle du Rochester de Jane Eyre. Un sourire vite réprimé effleura sa bouche espiègle, puis elle haussa les épaules. Ses lèvres redevinrent sérieuses et un pli méditant raya la lisse blancheur de son front.

Assurément, Vital ressemblait par certains points à Rochester. Lui aussi, semblait avoir eu peu à se louer de la vie. Il était plus vieux que le

maître deThornsfield, mais il n'était pas laid. Ses traits fatigués, battus par une mystérieuse tourmente, avaient gardé un reflet de la beauté de sa jeunesse. En fermant les yeux, Catherine se remémorait avec une surprenante netteté les épaules robustes du propriétaire de la Harazée, sa tournure jadis svelte et maintenant alourdie par un commencement d'embonpoint, son teint pâli, sa bouche chagrine sous la barbe grisonnante, ses paupières fanées, mais s'ouvrant sur des prunelles d'un bleu caressant. Comme Rochester, il vivait isolé dans son manoir de la Harazée et n'y retrouvait sans doure que de maussades souvenirs.

Par une lente assimilation, la figure du héros de son livre anglais et celle de M. de Lochères finissaient par se confondre dans l'esprit de Catherine. Elle se laissait alors doucement glisser sur la pente des romanesques suppositions, et se demandait de quelle façon elle agirait si, comme Rochester à Jane Eyre, Vital lui disait un jour : « Je vous offre ma main et mon cœur... » Assurément, ni les paroles ni les actes de M. de Lochères n'autorisaient M lle de Louêssart à présumer d'aussi hasardeuses intentions. Au contraire, l'attitude de Vital pendant tout l'hiver indiquait plutôt un sentiment de méfiance. Et pouttant un subtil instinct féminin insinuait à la jeune fille que le maître de la Harazée ne la regardait pas

d'un œil indiffèrent. Elle se rappelait combien il : paru ému lors de leur rencontre dans la combe de la Bolante, comme il lui avait parlé tendrement, et avec quelle vivacité il s'était excusé de ses préventions. Elle pressentait qu'il y avait, de lui à elle, autre chose qu'une simple bienveillance courtoise et qu'après tout, les rêves dont elle s'amusait n'avaient rien de si chimérique.

x Enfin, se disait-elle, moitié sérieuse et moitié souriante, supposons que la chose arrive et que je sois mise en demeure de ra'expliquer; accepterais-je à vingt ans de lier ma vie à un homme qui en aura bientôt cinquante et qui pourrait être mon père?... d

Eh bien, oui, elle accepterait. Et ce ne serait pas une arrière- pensée vénale qui la déterminerait, ni l'effroi de coiffer sa patronne. Un mobile plus pur, plus élevé la guiderait : le désir d'apporter à cet homme qu'elle devinait malheureux uneconlation et une joie; le besoin d'envelopper d'affection un cœur auquel la tendresse semblait avoir manqué. Elle n'éprouvait certes pas pour Vital ce qu'on nomme de l'amour, mais elle se sentait capable d'oublier son âge déjà avancé, ses cheveux grisonnants, et de se dévouet à lui comme à un ami que la douleur a précocement vieilli, mais qui reste encore séduisant et sympathique. Elle le réchaufferait de sa jeunesse, elle lui ferait une maturité sereine et limpide, pareille à ces ciels du

soir, dont un coup de soleil illumine et dissipe les nuages.

La chute de son livre sur le carreau rappela soudain Catherine à la réalité. Elle ramassa le volume, secoua la tête, haussa de nouveau les épaules et songea : « Suis-je assez sotte avec mes rêveries!... Si quelqu'un pouvait se douter des folies que j'échafaude dans ma tête, j'en mourrais de honte! Voilà, dirait papa, à quelles absurdités mène la lecture des romans! »

Tandis qu'elle se raillait elle-même en se souvenant du mépris de M. de Louessart pour les livres et ceux qui les lisent, des jappements aigus, pariant de la lisière du bois, lui firent lever les yeux. Elle se pencha à la fenêtre et aperçut précisément son père qui débouchait du taillis, précédé de Ravageau et de Tortillard. Le garde général, le cou renfoncé dans les épaules, courbait le dos sous la bruine et rien qu'à sa silhouette recroquevillée, à son pas saccadé, on devinait que le mauvais temps agissait sur son naturel quinteux.

et Bon! pensa Catherine, la pluie l'aura rendu de méchante humeur et nous allons avoir une bourrasque... Rêve, ma fille, rêve! Tu n'en as plus pour longtemps avant de retomber dans le piteux terre-à-terre de tous les jours.... »

M. de Louessart tournait maintenant l'angle de la maison. Catherine ouït, peu après, sur les degrés du perron le frottement de ses chaussures

boueuses. Il y eut alors quelques minutes de silence, puis la première porte s'ouvrit et la jeune fille fut tout étonnée d'entendre son père fredonner dans le couloir un air de chasse. Il chantait faux, mais ces chaînon nement s étaient d'ordinaire un indice d'humeur allègre.

Il entra en coup de vent dans la salle à manger. 11 avait la mine épanouie et tenait du bout des doigts, comme un objet précieux, une lettre qu'il venait de déplier. Agréablement surprise de découvrir un visage jubilant au lieu d'une physionomie renfrognée. Catherine s'écria avec sollicitude :

-Pauvre pa, tues trempé, je suis sûre!

- Bah ! répondit-il, il ne pleut point, il mousine seulement et ça ne traverse pas. D'ailleurs nous avons à nous occuper d'autre chose que de la pluie... Devine de qui est cette lettre que le piéton a déposée dans ma boîte ?

Catherine n'avait pas parlé à son père de sa rencontre avec Vital dans la futaie de la Bolante; elle eut toutà coup l'idée que cette rassérénante missive pouvait venir de la Harazée, mais elle jugea plus sage de n'en rien laisser voir:

- Comment veux-tu que je devine? répliquac-elle en jouant l'indifférence.

— Tu jettes ta langue aux chiens?... Eh bien! Ile a été écrite par M. de Lochères... Êcoute-moi a!

Il approcha la lettre de son nez, car il était un peu myope, et se mit à la lire d'une voix claironnante, tandis que Catherine écoutait, adossée à la fenêtre :

t Cher monsieur,

a Vous devez être fort surpris de n'avoir plus reçu de mes nouvelles, depuis que vous avez pris la peine de me venir voir deux fois sans me trouver. Ne me croyez pas cependant oublieux ou indifférent; j'ai été tout simplement fort occupé cet hiver par des travaux d'appropriation qu'on exécutait chez moi. Ma v : eille maison en avait besoin et je tenais à la rendre un peu plus confortable avant d'y recevoir des amis. Maintenant tout est en ordre et je m'empresse de réparer mes torts. Voulez-vous me faire le grand plaisir devenir dimanche prochain déjeuner à la Harazée avec M 1,e de Louëssart ? Nous y pendrons la crémaillère et je pourrai ainsi vous dire de vive voix combien je suis confus de mon long silence. Ne me tenez pas rigueur et prouvez- le- moi en acceptant sans façon. Veudlez en attendant, cher monsieur, présenter mes hommages à mademoiselle votre fille et agréer pour vous l'expression de mes sentiments dévoués.

« Vital de Lochêres. p

— Tu vois, die le garde général triomphant et repliant la lettre avec soin, tu vois que j'avais raison et que tu t'étais mis en tête des imaginations saugrenues. Tu prétendais que mes façons de parler avaient effarouché M. de Lochères et que nous ne le reverrions plus. En cela comme en beaucoup de choses, ma chère Cathe, tu t'étais lourdement trompée... Je me connais en hommes, moi, et je savais bien qu'il nous reviendrait. 11 avoue ses torts, il s'excuse... Tout

: bien. Il s'agit seulement de répondre à sa politesse... Va me chercher ce qu'il faut pour écrire.

— Alors, dit Catherine, nous acceptons?

— Parbleu!

Elle monta rapidement au premier étage et en revint avec du papier à lettre et un encrier.

— Mets-toi là, continua le garde général, et prends la plume; tes pattes de mouche lui plairont mieux que les miennes; écris :

s; M. et M llc de Louëssarc sont très sensibles à l'aimable invitation de M. de Lochères. Ils l'acceptent avec plaisir et seront charmés d'être ses hôtes, dimanche prochain. »

— C'est tout? demanda Catherine.

— Absolument... C'est digne et c'est convenable; nous sommes flattés de l'invitation, mais de plus longs remerciements marqueraient de

e patt trop d'obséquiosité... Maintenant, la

suscription sur l'enveloppe : oc Monsieur de Lochères, au château de la Harazée. » C'est parfait- Donne, je ferai porter la lettre par Munerel. Et à présent, Cathe, verse-moi tout de même un godet de marc... Cette bruine m'a légèrement humecté la peau et je ne serai pas fâché de combattre l'humidité du dehors en me réchauffant avec une lampée d'eau-de-vie...

e dimanche où il attendait les Louëssarr, M. de Lochères se leva de très bonne heure. Il voulait présider lui-même à la toilette finale de l'appartement où il comptait recevoir ses hôtes. Il ne mentait pas en écrivant au garde général qu'il avait employé une bonne partie de l'hiver à des travaux de restauration et d'embellissement. Les pièces du rez-de-chaussée avaient été, en effet, rajeunies et meublées à neuf. Des tapisseries d'une tonalité claire, encadrées en des panneaux de chêne ciré, enlevaient sa mine sépulcrale au vestibule, qui était devenu hospitalier et lumineux, avec ses lanternes de cuivre, ses hautes chaises italiennes, ses consoles à dessus de marbre rouge. Sans altérer le caractère de la salle à manger et du salon qui dataient du dix-

huitième siècle, on en avait nettoyé les boiseries finement sculptées, renouvelé les tentures et les tapis; quelques meubles, bibelots et tableaux curieux, rapportés de Venise par Vital, en rendaient la physionomie plus vivante et plus gaie.

Depuis la veille, du reste, M. de Lochères s'ingéniait à donner à tout le rez-de-chaussée un air de fête. II y faisait transporter les plantes rares de la serre. Il se rappelait que Catherine aimait les fleurs, et voulait qu'elle fût accueillie à la Harazée par une profusion de gerbes épanouies. Mais les parterres et les massifs qui entouraient la maison n'étaient pas très florifères; les roses moissonnées par le jardinier ne suffisaient pas à remplir les corbeilles et les potiches disséminées un peu partout. Dès l'aube, Vital partit pour les bois en compagnie de Saudax et en revint avec des brassées de fleurs forestières : bourdaines, ancolies, chèvrefeuilles, églantines et impératoires. Du fond des jardinières de cuivre, les thyrses, les ombelles, les aigrettes encore humides s'élançaient mêlées à de sveltes graminées, à des feuillages variés. Fleurs et verdures mettaient d'espace en espace des frissons de tiges lustrées, de molles teintes bleues et blanches sur lesquelles planaient des fumées de pollen. Tout le vestibule était imprégné d'une haleine forestière, d'un agreste parfum de printemps.

Viral lui-même paraissait rajeuni. Un besoin d'activité, une nervosité impatientel'empêchaient de tenir en place. Quand onze heures sonnèrent, tout était prêt; la nappe dressée étincelait d'argenterie, et les vives colorations d'un service de vieille faïence des Mettes en réchauffaient la mate blancheur; le bourgogne et le Champagne rafraîchissaient dans des seaux d'eau glacée; à la cuisine, les réchauds flambaient et déjà la Fleuriotte, ce cordon-bleu recommandé par M me Parisor., avait posé en belle vue sur la table une magnifique truite dans sa gelée, enguirlandée de persil et de capucines. M. de Lochères, ayant parachevé sa toilette, arpentait le salon; bien que le déjeuner ne fût annoncé que pour midi, il se penchait à chaque instant à l'une des fenêtres, ouverte sur la vallée et d'où l'on apercevait la route.

Le temps était beau : point trop de soleil, un ciel plafonné de floconneux nuages blancs, avec un joli vent d'est faisant palpiter le feuillage des peupliers qui bordaient la prairie, La veille, une averse avait arrosé la route et n'y laissait pas un grain de poussière. Rafraîchis par l'ondée, les prés berçaient leurs herbes déjà hautes et dans les berges de la Biesme une fauvette des roseaux chantait, infatigable. Soudain le cœur de Vital frémit comme les feuilles des peupliers; il venait e distinguer sur la blancheur rosée du chemin la

maigre silhouette élancée du garde général et la robe claire de Catherine.

M. de Louessart, après avoir constaté que sa redingote râpée et démodée ne pouvait plus aller, s'était décidé à endosser son uniforme de cérémonie qui lui donnait une tournure plus distinguée. La jeune fille était habillée d'une robe de foulard à petites raies roses. Quelques minutes après, ils atteignaient la grille et M. de Lochères s'élançait vers le perron pour les recevoir.

— Soyez le bienvenu à la Harazée, monsieur de Louessart, et vous aussi, mademoiselle, dit-il en leur serrant la main.

— Monsieur de Lochères, répondit le garde général d'un ton très digne, puisque la montagne ne venait pas à nous, nous sommes allés à la montagne...

Il avait préparé sa phrase dès le Four-aux- Moines et il la répétait avec une visible satisfaction, tandis que sa fille se mordait les lèvres. Dès l'entrée du vestibule, H tut frappé par la profusion des fleurs et de la verdure.

— Mazette! s'écria-t-il, on se croirait en plein bois... Mes compliments, monsieur; l'arrangement est du meilleur goût...

Catherine restait muette, mais elle songeait que ces corbeilles de plantes épanouies avaient été installées en son honneur; cette délicate attention chatouillait son orgueil féminin et lui touchait

doucement le cœur. Elle ouvrait tout grands ses beaux yeux mélancoliques et admirait en silence. Son émerveillement s'accrut encore quand elle contempla la décoration sobrement somptueuse du salon. M. de Louëssart lui-même demeurait ébaubi et, bien qu'il affectât de ne s'étonner de rien, il ne put s'empêcher de louer d'un ton de connaisseur la belle ordonnance de l'appartement.

— En attendant que le déjeuner soit servi, lui demanda Vital, voulez-vous que je vous fasse faire le tour du propriétaire?

M. de Louëssart acquiesça et, Lochères ayant offert son bras à la jeune fille, ils sortirent par l'une des portes-fenêtres ouvrant de plain-pied sur les jardins. Ceux-ci n'avaient, du reste, d'autre originalité que leur disposition en terrasses. Néanmoins, le garde général s'extasia de nouveau sur la belle tenue des espaliers et les abondantes variétés de fraisiers. Quant à Catherine, plus sensible aux beautés naturelles, elle contemplait le frais moutonnement des flancs de la gorge et le petit étang de la Fontaine-aux-Charmes, qui s'argentaît dans sa ceinture de joncs. Répondant à une exclamation admirative de sa fille, M. de Louëssart jeta sur la gorge boisée et l'étang endormi un regard de professionnel et dit d'un ton sentencieux :

- Votre vallon a la même configuration que

celui du Four-aux-Moines; il est soumis aussi malheureusement aux mêmes inconvénients et aux mêmes éventualités menaçantes. Nous autres riverains des rus qui descendent de la forêt, nous sommes à tout instant sous le coup d'une inondation. On frémit quand on songe qu'il suffirait d'une grosse fonle de neige ou d'une excessive pluie d'orage, pour tranformer ces ruisseaux en torrents et submerger la vallée de la Biesme. Les maisons construites sur les berges n'y résisteraient pas et crouleraient comme des châteaux de cartes... Vous encore, monsieur de Lochères, vous n'avez rien à craindre pour la Harazée qui se surélève bien au-dessus du fond de la gorge; mais les habitations du Four-aux- Moines seraient certainement emportées par une crue violente... Dans plusieurs rapports, j'ai signalé ce danger au préfet et à l'administration forestière; j'ai indiqué les moyens d'y remédier, en établissant une série de bassins de retenue et de solides endiguements. Mais le désordre est partout : dans l'administration comme dans les esprits. On n'a tenu aucun compte de mes observations...

Catherine vit le moment où son père allait de nouveau agacer Vital avec ses déclamations de politicien...

— Je croîs, insinua- t-elle prudemment, que j'ai entendu un tintement de cloche.

En effet, on sonnait le déjeuner et ils redescendirent vers la maison.

L'aspect réjouissant de la salle à manger fit oublier à M. de Louëssart ses récriminations contre l'incurie préfectorale. Le menu, abondant et choisi, flattait sa gourmandise. Il dégustait chaque plat avec des hochements de tête et des clappements de langue approbatifs; il ne tarissait

»pas d'éloges sur le talent de la cuisinière et la rare qualité des vins. Vital recevait avec un sourire distrait cette pluie de compliments; ses yeux, tournés vers Catherine, semblaient dire à la jeune fille que le luxe et le raffinement de cette table fleurie n'avaient été prémédités que pour elle. Il

I était heureux de la servir, de remplir son verre, de l'entourer de petits soins et de tendres prévenances. Elle avait conscicncedu plaisirqu'il prenait à la fêter; elle en était touchée et fière. Sa personnalité sedilatait dans cette atmosphèrede bienêtre et de sollicitude, à laquelle elle était peu habituée. Pour se montrer reconnaissante, elle prodiguait à son voisin charmé ses plus séduisants sourires et la grâce naturelle de son esprit primelaurier.

Au dessert, en arrosant de Champagne une issiettée de fraises, M. de Louëssart s'écria :

■ Cher monsieur, vous avez transformé la Harazée en un paradis... Savez-vous que vous êtes un artiste?... Tout ici est parfait et si coquet-

rement arrangé qu'on croirait qu'une femme a présidé à cette petite fête... et pourtant il n'en est rien, puisque, m'a-t-on dît, vous avez eu, comme moi, le malheur de perdre votre chère compagne, il y a quelques années...

Le visage de Vital s'était rembruni et il se bornait à répondre par une vague inclination de tête.

— Pardon, continua le forestier, de jeter cette note attristée au milieu de notre joie... Mais je sais trop quel vide laisse, dans un intérieur, la disparition de la maîtresse du logis, pour ne pas compatir à votre isolement... Vous, du moins, vous avez pu, grâce à un nombreux domestique, suppléer matériellement à cette absence; moi, j'en suis resté languissant ainsi qu'un arbre qu'on a décapité... N'importe, monsieur de Lochères, quand on possède une maison confortable comme la vôtre, on devrait songer à se remarier...

Il s'arrêta, un moment interloqué par un énergique coup d'œil désapprobatif que lui lançait sa fille.

— Eh bien, Cathe, s'exclama-t-il, qu'as-tu à me faire les gros yeux comme si j'avais lâché une sottise? Je le répète : une maison, si bien montée qu'elle soit, n'est qu'une cage dorée lorsqu'on y vit sans compagnie conjugale, et si M. de Lochères suivait mon conseil...

— Je crois que le café est servi, interrompit ce

ioy

dernier en offrant le bras à M lle de Louëssart, ne le laissons pas refroidir...

Ils passèrent au salon où, en effet, Joseph venait de poser sur un guéridon la cafetière fumante, avec un assortiment de liqueurs, à l'aspect duquel les yeux gris du garde général s'émerillonnèrent.

Catherine versa elle-même le liquide bouillant dans les tasses et s'efforça de changer la conversation en questionnant M. de Lochères sur les tableaux accrochés au mur. Vital la renseigna sur le nom des peintres et l'origine des toiles ; il lui parla longuement des villes italiennes où il les avait trouvées. Pendant ce colloque, M. de Louëssart s'était installé à portée du guéridon, dans un fauteuil moelleux, et, ne sachant pas résister à son péché d'habitude, il expérimentait les liqueurs l'une après l'autre, en dodelinant de la tête.

- Étourdi que je suis, dit soudain M. de Lochères, j'ai oublié, mademoiselle Catherine, de vous offrir les roses qui étaient sur la table et qui vous sont destinées... Si M. de Louëssart le permet, nous retournerons un moment dans la salle à manger ec vous choisirez les plus belles avant qu'on les enlève.

Catherine le suivit dans la pièce contiguë, où il dégarnit pour elle les jardinières et lui confectionna un bouquet. Lorsqu'ils revinrent au salon, ils entendirent un ronflement sonore et

aperçurent M, de Louëssart endormi dans 5011 fauteuil.

— C'est trop fort! murmura la jeune fille, rougissante et dépitée du sans-géne paternel.

Elle essaya, néanmoins, de l'excuser de son mieux :

— Vous lui avez servi un trop copieux déjeuner, monsieur Vital, et, la chaleur aidant, il se sera assoupi, comme s'il était chez lui... Il faut le lui pardonner !

M. de Lochères ne paraissait nullement choqué, au contraire; il souriait indulgemment et se félicitait intérieurement de se trouver en têteà-tête avec Catherine.

— M. de Louëssart est tout pardonné, répondit-il, puisque je suis le premier coupable... Respectons son sommeil et faisons un tour de jardin... Voulez-vous?

Us s'esquivèrent par la porte-fenêtre et s'acheminèrent vers l'extrémité d'une terrasse où un large frêne pleureur répandait son ombre sur un banc de pierre. Ils s'y assirent. Par des arceaux ménagés dans les ramures retombantes, on découvrait de là un vert moutonnement de futaies et un coin du petit étang. Catherine regardait le paysage et Vital contemplait Catherine, blanche et rose dans l'obscurité veloutée de la tonnelle. Elle avait appuyé sa tête fine contre le tronc du frêne; la ligne suave de son pâle profil se

détachai: sur la verdure, Ses yeux luisaient avec un éclat mouillé, comme là-bas l'eau brune de l'étang. Un peu troublée par la silencieuse admiration dont l'enveloppait son hôte, elle se mit à penser tout haut :

— Ce vallon est bien plus beau que celui du Four-aux-Moines... Pour sûr, il n'a pas volé son nom... la Fontaine-aux-Charmes!... Quel calme, quelle fraîcheur, et qu'on est heureux d'y vivre 1...

— Vous aussi, répliqua M. de Lochères avec une pointe de sarcasme, vous allez dire que la Harazée est un paradis!... Un paradis?... Oui, lorsque, comme vous, on y apporte avec soi la jeunesse, la candeur de l'imagination, la confiance en un avenir inconnu, au seuil duquel le monde semble vous chanter la bienvenue... Mais pour moi, qui y reviens seul... pis que seul!... en compagnie de souvenirs odieux et d'inutiles regrets, je vous jure que la maison, les bois et la fontaine elle-même n'ont plus de charme!

Une sourde pitié la remua et elle tourna vers lui ses beaux yeux humides :

— Vous êtes malheureux, monsieur de Lochères, pourquoi?

— Pourquoi, ma chère enfant?... Parce que j'ai gâché ma vie. Je rougirais de vous dire en quels mauvais chemins je l'ai traînée, à quelles sottes et écœurantes distractions je l'ai dépen-

sée... J'en ai encore le dégoût aux lèvres!... Si je suis rentré à la Harazée, c'est comme un cerf blessé qui s'en retourne au gîte.

— Vraiment, demanda-t-elle avec une nuance d'attendrissement dans les yeux et un rien de coquetterie aux coins de la bouche, depuis votre retour, n'avez-vous jamais rencontré personne qui vous ait distrait de vos humeurs noires, qui vous ait redonné un peu d'intérêt à vivre?

Il la regarda avec une expression de mélancolique gratitude :

— Si fait, soupira-t-il, le hasard a mis un soir sur mon chemin une enfant toute simple, toute naturelle, ayant le charme d'une plante sauvage, et j'ai senti que mon cœur se rajeunissait et se rafraîchissait près d'elle. Cette aimable fille, vous la connaissez, Catherine... et vous conviendrez qu'à mon âge je serais impardonnable, ridiculement présomptueux, de demander à cette jeunesse en bouton de prendre quelque intérêt au personnage maussade et fini que je suis...

Elle baissait les yeux; son cœur battait très fort sous sa frêle poitrine et elle pensait : a Mon Dieu, est-ce qu'il va me parler comme Rochester à Jane? » Et, au milieu de son trouble, elle le plaignait; un mouvement de bonté la poussait à le rassurer et à le consoler.

— 11 me semble, murmura-t-elle, que l'amitié ne dépend ni de l'âge, ni du temps. Nous souffrons

tous plus ou moins et c'est ce qui nous rend sympathiques aux souffrances des autres. Même une petite fille comme moi a ses peines et ses ennuis aussi bien qu'une grande personne.

— Des peines? Vous? s'écria-t-il incrédule.

Puis il se souvint des fâcheuses habitudes de

M. de Louëssart et s'apitoya à son tour. Une lumineuse tendresse éclaira ses yeux bleus. Il se leva, prit les mains de la jeune fille et l'attirant doucement vers lui :

— Catherine, voulez-vous, malgré ma triste figure et ma barbe grise, être ma petite amie?

Les longs cils bruns de Catherine frémirent imperceptiblement, puis de sa pure voix d'argent :

— Oui. Je veux bien, répondit-elle.

— Vous êtes une adorable fille! dit-il 1res ému; laissez-moi vous embrasser...

Gentiment, chastement, elle lui tendit ses joues, puis tandis qu'il y posait un baiser, ellemême, dans un mouvement irréfléchi de filiale effusion, effleura de ses lèvres fraîches le visage fané de M. de Lochères.

Vital, surpris, tressaillit délicieusement au contact inattendu et si timide de cette bouche d'enfant. Une soudaine chaleur lui monta à la gorge, comme un bouillonnement de sève, et, dans son trouble, il fit le geste de serrer Catherine dans ses bras. Mais la jeune fille s'était déjà

rendu compte de l'incorrection de cette caresse étourdie; une honte empourpra ses joues et elle retira vivement ses mains.

— Je vous en prie!... balbutia-t-elle, rentrons. Papa doit être éveillé et fort en souci de nous...

i uelques semaines après le déjeuner de jJ£» la Harazée, le dames de l'ouvroir se 5^f\S=ï réunirent chez M me de Verrières, qui habitait une maison adossée au chevet de l'église. C'était le tour de s couture u de cette austère personne et la compagnie se composait à peu près des mêmes bénévoles ouvrières que nous avons déjà vues chez la femme du notaire, au début de cette histoire. Toutefois, comme on touchait à la mi-juin et que le temps était beau, on ne se tenait pas au salon. On travaillait dehors, dans un antique jardin qui longeait le mur du cimetière et semblait une annexe de ce Heu funèbre, tant il était peuplé de houx, d'épicéas, d'ifs et de buis taillés en boule ou en pyramide. Ces arbustes, à la noire et rigide verdure, aux

feuilles hérissées de dards piquants, s'harmonisaient du reste avec l'image revêche de la maîtresse du logis et paraissaient refléter son humeur.

Autour de la table, abritée par deux grands sapins moussus, M mc Parisor, M" E de Saint-André et M me de Brossard cousaient silencieusement, tandis que leur hôtesse versait du sirop d'orgeat dans les verres et dressait sur une assiette une douzaine de biscuits pulvérulents. Ayant achevé cette opération, elle consulta sa montre :

— Mesdames, il est plus de quatre heures et je crois qu'il serait temps de goûter.

— Décidément, s'écria M me de Brossard en piquant son aiguille dans l'étoffe de son corsage grassouiller, nous n'aurons pas encore cette fois M lle de Louèssart!

— Déjà elle nous a fait faux bond à la dernière couture, remarqua avec aigreur M 118 de Saint- André.

— Elle est sans doute plus agréablement occupée ailleurs, ajouta ironiquement M me de Verrières.

— Est-ce vrai que M. de Lochères voie très intimement les Louessarc? demanda M"" de Brossard, avec un air innocent de fausse bonne femme.

— Intimement? Je crois qu'on exagère, répondit M™* Pansot; tout ce que je sais, et je le

tiens de la Fleuriotte, c'est qu'ils ont, voilà trois semaines, déjeuné à la Harazée et que, pour eux, M. de Lochères avait mis les petits plats dans les grands.

M" e de Saint-André poussa un soupir de commisération.

- Moi, je ne sais rien, insinua-t-elle, maïs on a affirmé à mon r'rère que M. Vital passait maintenant presque toutes ses après-midi au Fouraux-Moines.

- Le garde général est une singulière société pour un homme bien élevé!... murmura M me de Brossard; il me semble que, si M. de Lochères voulait voisiner, il aurait pu mieux choisir son monde.

— Laissez donc! répliqua rudement la maîtresse du logis, il se soucie du père Louè'ssarc comme d'une guigne!... Ce qui l'attire au Fouraux-Moines, ce sont les cajoleries et les œillades de cette sain te-n 'y-touche de Catherine... M. de Lochères a toujours été un juponnier... Fille, femme ou veuve, peu lui importe, pourvu qu'il y trouve son plaisir.

— Vous allez un peu loin, ma chère amie, objecta la notaîresse, et vous voyez trop vite du mal. U où peut-être il n'y a que des étourderies... M. Vital est veuf et si Catherine lui plaît, pourquoi n'aurait-il pas l'intention de l'épouser?

- A son âge, ce serait jouer gros jeu, sui

si l'on considère les allures très libres de la demoiselle ecle manque de tenue du père... D'ailleurs, chère madame, les grands seigneurs qui épousent des fillettes sans dot, ça ne se rencontre que dans les romans. Votre M. Vital est plus pratique... Il courtisera Catherine, il la compromettra et ce sera tout.

— Plaise à Dieu que ce scandale nous soit épargné, reprit la voix doucereusement gémissante de M ,,e de Saint-André... Il serait à souhaiter qu'une personne charitable avertît le père et lui rît ouvrir les yeux...

— Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut -pas voir, repartit M me de Brossard... D'ailleurs, le garde général n'est pas commode, il reçoit mal les observations et devient vite grossier... Ce n'est pas moi qui m'y frotterai!

— Quant à moi, déclara M me de Verrières, ses rodomontades ne me font pas peur et je ne me suis jamais gênée pour lui dire ma façon de penser. Cette fois, son insouciance passe la mesure, et il y a conscience de laisser cette petite sotte donner ainsi dans le travers... Si l'occasion se présente de parler à Louëssart entre quatrc-s-yeux, je vous jure que je lui laverai la tête.

Après cette conversation, les esprits de ces dames étaient trop surexcités pour qu'elles pussent travailler paisiblement, Elles gaspillèrent

une demi-heure encore à dauber le prochain,

puis l'une après l'autre elles plièrent bagage et regagnèrent leur domicile. M lle de Saint-André, qui demeurait à deux pas, resta la dernière à se lamenter sur l'immoralité du siècle. M" ,e de Verrières la conduisit jusqu'à la cure, puis regagna son logis. Elle longeait majestueusement l'église, lorsque — la Providence se montrant sans doute soucieuse de lui fournir l'occasion désirée — elle aperçue précisément M. de Louëssart qui soulevait le marteau de sa porte.

- Chère madame, dit le garde général, j'allais chez vous... Catherine m'avait chargé ce matin de vous prier de ne pas compter sur elle pour la couture. Figurez-vous que j'ai mangé la commission 1... Exe usez- moi... Je n'ai pas plus de mémoire qu'un lièvre.

— Mieux vaut tard que jamais, répondit M rac de Verrières... Entrez donc tout de même, j'aurais deux mots à vous dire...

Elle l'introduisit dans une pièce du rex-dechaussée où son mari, le commandant de Verrières, occupait les loisirs de sa retraite à d'ingénieux travaux d'ébénisterie, puis elle lui offrît un siège d'un air presque aimable. Il y a des gens que l'idée d'être désagréables à leur prochain suffit à mettre en belle humeur, etM'" c de Verrières était de ces personnes-là.

- Mon cher Louëssart, commença-t-elle, je

n'aime pas à me mêler des affaires d'autrui.

Pourtant, j'ai l'esprit de corps; j'estime que, nous autres, qui représentons la vieille noblesse du pays, nous devons nous prêter main-forte et tout au moins laver notre linge sale en famille... Or, il m'est revenu que Catherine fait en ce moment beaucoup trop parler d'elle.,.

— Qu'en tendez- vous par là, madame? interrompit le garde général en se dressant sur ses ergots.

— J'entends qu'on lui reproche de graves inconséquences et, à vous, un coupable aveuglement.

— En vérité!... Ayezdonc la bonté de m' expliquer en quoi je suis aveugle et comment elle est inconséquente.

— Volontiers, répliqua la dame en arquant sa lèvre moustachue pourmieuxdécocherles flèches qu'elle voulait lancer... Donc, je m'explique... Vous voyez souvent M. de Lochères?

— Fort souvent, et je m'honore d'être de ses amis.

— 11 n'y a vraiment pas de quoi... M. de Lochères est et a toujours été un fieffé libertin... Sa présence est un danger dans une maison où. se trouve une jeune fille... Catherine a des façons trop libres et vous avez eu le grand tort de lui laisser la bride sur le cou. Elle en a profité pour fleureter avec ce monsieur... C'est la fable

LZ HifUGf 117

du pays. -Vos ennemis en fonr des gorges chaudes et vos amis en sont navrés.

M. de Louëssart eni un beau mouvement d'indignation.

— C'est ignoble! s'écria-t-il en se levant; sachez, madame, que Catherine est une honnête fille, que M. de Locbères est un galant homme et que je ne suis pas un soliveau... J'ai bec et ongles pour me défendre contre mes ennemis ; quant à mes amis, je les prie de se mêler de leurs propres affaires... Maître charbonnier est maître chez lui!

— A merveille, mon cher Louëssart !... Je vous ai averti... C'était mon devoir. Maintenant je me lave les mains et vous abandonne à votre conscience.

— Ma conscience ne me reproche rien... Serviteur, madame, serviteur!...

Il sortit, la mine furibonde, mais, à peine dehors, il se rasséréna et sa physionomie prit une expression plutôt guillerette. Les propos de M me de Verrières ne l'avaient ni alarmé ni étonné, et il connaissait mieux qu'elle la situation. Depuis trois semaines il étudiait sournoisement Vital et le jugeait épris de Catherine; il constatait en même temps que la jeune fille acceptait avec plaisir cette cour assidue; il en concluait qu'elle ne répugnerait point à épouser M. de Lochère.% malgré la différence d'âges. Or, dès le principe,

le garde général avait considéré ce mariage comme très désirable à cous les points de vue : il serait de cette façon dégagé d'une lourde responsabilité, il pourrait vivre à sa guise et enfin il saurait s'arranger pour tirer profit d'un gendre riche et influent. Quant aux médisances des gens du pays, elles n'étaient pas pour lui déplaire ; au contraire, il médirait de les utiliser afin de hiterun dénouementheureux. C'est pourquoi, après avoir bien réfléchi, en quittant la Chalade, il brûla le hameau du Four-aux-Moines et poussa jusqu'à la Harazée.

Il trouva Vital en train d'achever de dîner.

— Bonsoir, monsieur de Louëssart, dit ce dernier. Asseyez-vous un moment. Joseph, apportez les liqueurs et laissez- nous...

Quand le valet de chambre se fut retiré, M. de Lochères poursuivit:

— M lle Catherine va bien?... Je me proposais de descendre tout à l'heure jusqu'au Four-aux- Moines...

Le garde général donna à sa physionomie une expression de gravité contristée :

— 11 vous y faudra renoncer, mon cher voisin, et j'allais justement vous en prévenir.

— Ah!.,, reprit Vital contrarié, inquiet aussi de la mine contrite de M. de Louëssart, ce sera alors pour demain.

— Ni pour demain ni pour les jours suivants,

ti «ïfucï

cher monsieur, et vous m'en voyez désolé!... Je viens vous prier de suspendre ces visites, qui étaient pour moi un honneur autant qu'un plaisir, et je vais vous dire franchement pourquoi : le monde est méchant, monsieur Vital, méchant et envieux, surtout dans une bourgade comme la nôtre... Mes amis m'ont répété des propos malveillants qui courent le pays et dont nous sommes tous très émus... On prétend que vos as au Four-aux-Moines compromettent ma fille..

Oh! s'écria-r-il avec un geste de protestation, je sais qu'il n'en est rien et que votre conduite I toujours été celle d'un parfait galant homme!... Pour mon propre compte, je méprise ces stupides clabauderîes... Mais quoi! je suis père et dois veiller à conserver intacte la réputation de Catherine... J'ai lu, je ne sais plus où, qu'une jeune fille a beau être blanche comme neige, elle ne peut échapper à la calomnie. Je neveux pas, moi, que Catherine soir même soupçonnée,.. Il est de mon devoir de la préserver des moindres éclaboussures... On ne saurait être trop circonspect lorsqu'on a une fille à marier...

M. de Lochères l' écoutait, consterné. Le coup lui était d'autant plus sensible q ne, le jour même, il avait vu Catherine et que rien, dans l'attitude ni les paroles de son amie, ne lui avait fair pressentir l'algarade de M. de Louéssart . Il lui sembla entendre se fermer avec un retentissement d'ai-

rain les portes de ce paradis terrestre dans lequel il avait passé trois semaines de délices en compagnie de la jeune fille, et où il avait oublié les amertumes, les douleurs, les dégoûts du passé. Pendant ces trois semaines, sa passion pourM lle de Louëssarc s'était développée et exaspérée. Retomber dans la solitude, ne plus voir jamais l'adorable enfant, était au-dessus de ses forces. La menace de cette séparation hâta l'éclosion d'une résolution qui germait en lui depuis quelque temps déjà.

— Monsieur de Louëssart, répondit-il, vos paroles vont au-devant d'une déclaration que je me proposais de vous faire. Oui, vous avez raison, la réputation d'une jeune fille ne saurait être entourée de trop de sollicitude et de respect, et j'ai eu, moi, le tort de l'oublier; mais le mal que j'ai pu causer est réparable, heureusement. Sur un point, du moins, les commérages des gens du pays n'ont pas été calomnieux : j'aime M ,le Catherine et j'ail'honneurde vous demandersa main.

Le garde général s'épanouit. En son par-dedans il exultait : a Enfin! ça y est! songeait-il joyeusement, et je n'ai pas trop bêtement manœuvré! » Mais, en dépit de cette jubilation intérieure, il comprit qu'il ne devait avoir l'air ni trop réjoui, ni trop émerveillé... Aussi s'inclina-t-il gravement et répliqua-t-il, très digne, avec une larme dans la voix :

ILE lîîIEï 221

— Monsieur de Lotiras, je sàs nés aand*, très ému — Tout Hioomearr est pour moô. assumément... Inutile de tous affiumne.r qs^en ce «quoi me concerne je serais fier de votas avoir potor gendre, et que mon consentement vous est toot acquis... Mais vous comprendrez qu'un mariage est chose grave... Ma fille est la principale intéressée et je dois premièrement la consulter...

— Permettez-moi, interrompit vivement M. de Lochères, de l'interroger moi-même tout d'abord... A mon âge, la position d'amoureux est particulièrement délicate... Je désire m'expliquer là-dessus avec M Uc Catherine et ne veux obtenir sa main que de son libre consentement. Je vous prie donc de m'autoriser à la voir dès demain et à lui ouvrir franchement mon cœur, comme je souhaite qu'elle m'ouvre le sien.

— Vos désirs sont des ordres pour moi, repartit le garde général en serrant la main de Vital; c'est entendu : Catherine vous attendra demain soir et je vous promets que d'ici là je ne chercherai nullement à l'influencer.

j uand M. de Louessart fut parti, Vital passa de la salle à manger dans le 2fe^f\£lî jardin et gagna la plus prochaine terrasse. Tout au bout, le frêne pleureut abritait de ses souples branches le banc de pierre oii, trois semaines avant, il s'était assis avec Catherine. Quels changements survenus en son àme depuis cette après-midi de mail Avec quelle rapidité le tendre intérêt tout d'abord éprouvé pour la jeune fille s'était métamorphosé en un amour passionné et dominateur! Cette folie de l'amour qui avait tourmenté la vie de M. de Lochères, et contre le retour offensif de laquelle il se croyait si bien protégé par la solitude de la Harazée, reprenait précisément possession de tout son être dans le lieu de refuge qu'il s'était choisi. O contradic-

rions de la destinée humaine ! En ce logis paternel où Vital était rentré avec la ferme résolution de ne plus se laisser enchaîner, il venait, cinq minutes auparavant, d'engager à nouveau son coeur. La détermination était prise, les paroles décisives avaient été prononcées.

Il s'accouda au parapet de la terrasse. La dernière flambée du soleil de juin s'éteignait derrière les futaies de la Bolante, dont les robustes verdures se détachaient en brun sur la rougeur du couchant. Maintenant le crépuscule descendait bleuâtre sur la gorge de la Fontaine-aux- Charmes, où l'eau somnolente du petit étang conservait seule une teinte rose. L'air fraîchissait déjà; les genévriers épars dans les friches du ver- ;ant opposé à la Harazée n'apparaissaient plus que comme des taches noires sur les pelouses grises du pâtis. Rasant les cimes boisées, un mélodieux vol de ramiers traversait le vallon et allait se remiser sous la futaie. A la lisière de la forêt, un feu de bûcherons achevait de se consumer; mince et blanche, la fumée montait droite dans l'air calme.

Ce filet de fumée, ondulant à peine dans son élan vers le ciel, rappela à M. de Lochcres la svele élégante de la blanche Catherine. Sa pensée se concentra sur M l,e de Loucssart et s'absoiba en elle, o Demain soir, à cette même heure, tongeait-il, mon sort sera fixé, » Et, soudain, une

angoisse le saisit; il lui faudrait, le lendemain, expliquer nettement sa situation à la jeune fille et à son père. Jusqu'à présent, les Louessart le croyaient veuf; il devrait nécessairement leur avouer que M me de Novalèse existait encore et qu'il était simplement divorcé d'avec elle. Or, il savait qu'en dépit de sa conduite peu exemplaire le garde général se posait en catholique convaincu et pratiquant; Catherine partageait sans doute les principes religieux de son père. Ne répugneraient-ils pas l'un et l'autre à accepter un projet d'union qui ne pourrait être sanctionné par l'Eglise ? La perspective d'un mariage riche rendraitelle M. de Louessart plus coulant? Catherine, en supposant qu'elle aimât Vital, trouverait-elle dans cette affection assez de force pour résister aux préjugés et braver l'opinion de son entourage ?... Ces obstacles, qu'il n'avait pas prévus tout d'abord, se dressaient, pleins de menaces, devant lui. Il en fut agité pendant le reste de la soirée. 11 n'était plus assez jeune pour se faire des illusions; à vingt ans, on se figure qu'on peut réaliser son désir comme on cueille un fruit à la branche; à cinquante, on voit clairement les barrières qui s'élèvent entre le point de départ et le but à atteindre; leur nombre effraye et décourage; on cherche plutôt à les tourner qu'à les franchir impétueusement. Vital passa des heures à se remémorer les menus incidents qui avaient délicieuse-

LE REFUGE I2f

ment rempli pour lui ces trois dernières semaines. Il les soumit à une analyse minutieuse, comme un essayeur qui examine des parcelles d'or. Assurément, depuis leur tête-à-tête sous le frêne de la terrasse, Catherine lui avait donné de précieuses marques d'attachement. Elle mettait pour lui dans ses gestes, dans ses regards, dans ses paroles, une délicate et câline tendresse. Elle manifestait avec sa sincérité habituelle le plaisir qu'elle éprouvait à le voir, à causer et à se promener avec lui. Elle s'ingéniait à dissiper son humeur mélancolique et à le réconforter. Ce jour même, ils avaient reparcouru ensemble les futaies de la Bolante, ils étaient descendus dans la combe aux muguets et, pour en remonter la pente, M lle de Louëssart avait accepté son aide avec une si affectueuse confiance! Ils avaient gravi le versant, la main dans la main; une fois sur le plateau, leur étreinte ne s'était pas dénouée et pendant le retour il avait serré avec bonheur cette mignonne main blanche qui se fondait dans la sienne. La voluptueuse impression durait encore et, tout en y repensant, Vital croyait sentir le tiède frémissement des doigts prisonniers.

Ce souvenir dissipa un peu son inquiétude et il s'endormit en y rêvant. Le lendemain, un rais de soleil qui filtrait entre ses rideaux le réveilla. Sa première pensée fut de nouveau : « Que se passera-t-il ce soir? » Il se leva, ouvrit la fenêtre.

Le ciel était clair. Le petit étang souriait parmi les joncs, et des sifflements de merles égayaient la lisière des bois. Quel beau temps! quelle limpide matinée! Fallait-il s'en réjouir comme d'un heureux présage? A vingt ans, il eût salué avec confiance cette matinale lumière. Mais l'expérience de la vie lui avait enlevé la belle assurance présomptueuse de la jeunesse. Le doute recommençait à le tourmenter. Tout en commençant sa toilette, de temps à autre il se penchait à la fenêtre pour regarder la route blanche qui fuyait dans la direction du Four-aux-Moines, et il se disait : « Quand je reviendrai ce soir par ce même chemin, peut-être y marcherai-je comme jadis, courbe sous le poids de ma détresse et avec des déceptions plein le cœur!... u

Il entendit un bruit de voix dans la cour. C'était le piéton qui apportai: le courrier et qui conversait avec M me Saudax. Quelques minutes après, on frappa à sa porte; Joseph entra, déposa les journaux sur la table et ajouta en se retirant :

— Il y a aussi une lettre pour Monsieur...

M. de Lochères ne se pressa pas. Il acheva sa toilette, passa un veston, revint rêveusement à la table où l'attendait son courrier et prit la lettre. Elle était margée de noir et maculée de plusieurs timbres, car elle avait été adressée d'abord à Nice, puis réexpédiée à la Chalade. Il regarda distraitement la suscription : l'écriture lui était inconnue.

Machinalement il chercha à déchiffrer les indications du timbre appliqué au bureau d'origine, et tout à coup, — menaçants comme les caractères inscrits aux murs de la salle où soupait Baltbanr, — deux mots lui sautèrent aux yeux: ■ CUremcnr, Savoie ». Claremont, c'était la commune d'où dépendait le château habité par M™' de Novalèse. 11 tressaillit, et un frisson lut courut à fleur de peau. De cette maudite demeure il n'était sorti pour lui que des choses fâcheuses... Quels nouveaux ennuis lui apportait la lettre qu'il tenait en main? Depuis des années, toute correspondance avait cessé entre M me de Novalèse et lui; d'ailleurs, la suscription n'était pas de l'écriture de Giulia. Un pressentiment monta brusquement au cerveau de Vital; brusquement il brisa le cachet de cire noire et déchira l'enveloppe, qui :ontenait la lettre suivante :

a Monsieur... je n'ose pas dire : « mon père, » car le silence qui s'est fait entre nous depuis neuf ans et le tort que j'ai eu de ne pas chercher à le rompre, m'ôtent presque le droit d'employer ce terme d'affection. Néanmoins, il y a dans la vie des moments douloureux oîi il semble que lei colères et les malentendus doivent disparaître, et je suis dans un de ces moments-là. Ma pauvre mère vient de s'éteindre prés de moi, aprè» une brève er cruelle maladie. Cendant longicmpi elle

avait eu contre vous des sentiments d aversion que je n'ai pas à juger; mais à la fin de sa vie, je puis vous affirmer que ses dispositions étaient devenues plus conciliantes et qu'elle n'avait, en évoquant votre souvenir, que des paroles d'apaisement et de chrétienne mansuétude. Elle se reprochait d'avoir été trop peu indulgente, trop vindicative et surtout de m'avoir poussé à partager sa rancune. A son lit de mort, elle m'a fait promettre de vous écrire et de vous transmettre son dernier vœu, qui était un désir de réconciliation.

a. Je m'acquitte avec empressement de cette mission et j'ajoute, pour ma part, que je serais heureux de vous voir accueillir sans haine le legs d'une morte. Me voilà maintenant seul sur la terre, n'ayant que des parents maternels établis en Italie et pour lesquels je suis un étranger. Très jeune, car je n'aurai vingt et un ans que dans quelques mois; très inexpérimenté, car je n'ai jamais quitté ma mère et je ne connais rien du monde, mon isolement m'effraye. J'aurais besoin d'un ami et d'un guide. Ne m'en veuillez donc pas si, pendant les tristes heures qui suivent un grand deuil, j'ai eu la pensée de me tourner vers vous et de vous demander de me rendre votre affection.

œ On m'a dît qu'autrefois vous m'aimiez beaucoup et que si vous aviez renoncé à vous occuper

LE PlIFUGE 129

de moi, c'est que mon hostile froideur vous avait rebuté. Oubliez-la, je vous en prie; souvenez-vous seulement de ce petit Charles-Félix que vous preniez jadis sur vos genoux et auquel vous prodiguiez de chaudes caresses. Si, comme je l'espère, vous avez encore ce cœur aimant et chaleureux d'autrefois, ne me laissez pas me dessécher dans l'isolement. Soyez indulgent pour l'enfant qui est de votre sang et qui porte votre nom. Ce sera une bonne action dont vous n'aurez pas à vous repentir.

« A votre premier appel, j'accourrai près de vous et vous trouverez en moi un fils respectueux et dévoué.

a Charles-Fëlix Df LOCHÊRGI-

« Cbditan de Cforemont, 10 juin tSijj. s

Après avoir lu cette lettre, Vital la rejeta sur la table avec un geste irrité, puis il se leva et arpenta sa chambre de long en large, en proie à un violent accès de mauvaise humeur.

Il n'en aurait donc jamais fini avec le patte I,,. Qu'était-ce que ce fantôme qui venait si mal à propos se jeter dans sa vie, en invoquant les liens du sang et la communauté du nom? Son fils?

Oui, légalement et matériellement parlant. Mais e titre nu sulfisaii-il à créer des droits sérieux à

une véritable affection paternelle ? Non pas... Depuis l'âge de raison, cet enfant avait été dressé à détester M. de Lochères. Entre son père et sa mère, il avait choisi librement; il s'était rangé du cûté maternel et avait depuis lors traire Vital en étranger. Maintenant que la mort de M rae de Novalèse le laissait seul, il daignait se rappeler qu'il avait un père et s'avisait de se réclamer de lui. Allons donc!... Le divorce de 188^ devait être accepté avec tous ses effets, toutes ses conséquences. L'enfant avait été laissé à la mère, elle l'avait façonné à son gré, nourri de ses préventions, de ses haines et de ses préjugés... M. de Lochères se trouvait dégagé de toute responsabilité et il ne se souciait point de se charger tardivement d'une mission dont autrefois on l'avait déclaré indigne. A ce sujet, sa conscience était parfaitement en repos. Charles-Félix serait majeur dans deux mois; la communauté avait été liquidée ec les droits de chaque partie parfaitement réglés lors du divorce. L'enfant possédait une fortune considérable et indépendante. Vital était rassuré sur son avenir, et quant à le faire entrer dans sa vie, jamais!...

Il haussait les épaules à cette seule pensée. « Non, non, se disait-il. Au moment où je songe à contracter un second mariage, je ne serai pas assez sot pour introduire dans mon intérieur un grand garçon de vingt et un ans, qui n'a ni mes

goûts, ni mes opinions, ni mes façons de vivre, qui verra sans doute d'un œil prévenu une jeune femme occuper la place que sa mère n'a pas su conserver, et qui, par-dessus le marché, fera nécessairement ressortir aux yeux du monde la différence d'âge existant entre Catherine et moi!... Nenni, pas de don quichottisme ! Le fils de M me de Novalèse s'est depuis longtemps habitué à se passer de son père; il s'en passera bien plus facilement encore aujourd'hui qu'il est majeur... Je vais lui écrire que je suis désolé, mais qu'il n'ait pas à compter sur moi!... »

ital était revenu s'asseoir devant la table, afin d'y rédiger immédiatement ! et sèchement une réponse négative.

Son regard tomba sur la lettre de deuil et, avant de formuler son refus, il voulut la relire.

a A quelque chose malheur est bon, » songeait-il en parcourant les lignes du début.. .

En effet, la nouvelle de la mort de M me de Novalèse allégeait ses inquiétudes ; elle écartait définitîvement les objections que M. de Louëssart et Catherine auraient pu soulever à propos de la situation d'un mari divorcé. Maintenant, il était libre de passer sous silence cette fâcheuse histoire de divorce et de parler de son veuvage sans mentir, sans courir le risque d'être accusé d'une

lîî

déloyale supercherie. Il avait un gros poids de moins sur la conscience et respirait plus à l'aise. Ce sentiment de sécurité le prédisposait sans doute à l'indulgence, car il relut sans irritation les premiers paragraphes de la lettre; même il se sentit sourdement ému lorsqu'il arriva au passage où Charles-Félix parlait de son isolement et évoquait les souvenirs de sa petite enfance, pour attendrir celui qu'il n'osait plus appeler « son père ». Au fond du cœur de M. de Lochères, un scrupule surgissait peu à peu : a Après tout, se disait-il, quelques torts qu'ait eus cet enfant en épousant la querelle de sa mère, il est ton fils. As-tu vraiment le droit de le rayer de ton existence, de te détacher absolument de lui, alors qu'il implore ton aide et tes conseils?... Si plus tard ce garçon tourne mal, n'auras-tu pas à te reprocher de l'avoir abandonné, au moment où il cherchait à se réfugier près de toi, où sa jeunesse inexpérimentée avait le plus besoin d'un guide et d'un ami?... Ec pour quels motifs le repousserais-tu avec tant de dureté? Pour satisfaire ta rancune?... C'est un sentiment indigne de toi... Non, avoue plutôt que tu obéis en réalité à une préoccupation égoïste... La présence de ce grand fils te gêne, parce que tu veux te remarier, parce que tu crains que son arrivée à la Harazée ne dérange projets et ne trouble ton bonheur. Prends gardel à l'heure où la satisfaction de tei désirs

: incertaine et où tu ignores quelle sera la réponse de Catherine, prends garde que ton refus ne te porte malechanceL. Ne commence pas ta journée par une mauvaise action!... »

Les amoureux sont aussi superstitieux que les joueurs. Cette dernière considération influa grandement sur les déterminations de M. de Lochères et fit soudain pencher la balance en faveur de Charles- Félix.

Vital attira brusquement à lui une feuille de papier, et d'une main nerveuse écrivit simplement

« Charks-Fêlix âe Lochères, Claremont (Savoie),

a Vous attends à la Harazée. Faites-moi savoir jour et heure de votre départ de Paris, et descendez station des Islertes. Vous y trouverez votre père.

« Vital de Lochères. »

Puis il s'habilla et, pour ne pas être tenté de revenir sur sa décision, il alla lui-même porter son télégramme au bureau de poste de Viennele-Château. Entre la Harazée et ce chef-lieu de canton, la distance est de quelques kilomètres à peine. Une heure après, M. de Lochères reprenait plus dispos le chemin de sa maison où il rentrait pour le déjeuner.

Il ne serait pas exact de dire qu'il mangea de bon appétit. Bien que sa conscience fut plus tranquille, il avait le cœur trop préoccupé de sa visite au Four-aux-Moines pour que son estomac n'en ressentît point le contre-coup. Mais s'il ne fit pas honneur au menu de la Fleuriotte, du moins il se nourrit de rêves, de visions et d'espérances. Vingt fois il se représenta par avance comment les choses pourraient bien se passer chez le garde général, et chaque fois il imagina une nouvelle mise en scène, un dialogue différent et un autre dénouement. Constamment il avait devant lui l'image de Catherine tantôt souriante, tantôt troublée, hésitante et mélancolique. Il se leva de table dans un singulier état nerveux et remonta dans sa chambre pour changer de toilette. Par intervalles, il s'arrêtait devant une glace, examinait ses cheveux châtains déjà plus rares, ses paupières fripées, son teint fané, sa barbe grisonnante, sa taille légèrement empâtée par un embonpoint naissant, et îl hochait la tête d'un air sceptique. A travers ces agitations, ces alternatives de doute et d'espoir, le temps passait néanmoins. Vital entendit la pendule sonner trois heures, il descendit et franchit le seuil de la grille en se demandant encore une fois, avec un vague frisson, dans quel état d'esprit il pousserait, le soir, la lourde porte grinçante de sa maison.

Il marchait lentement, mais plongé en de si

absorbantes méditations qu'il ne s'apercevait pas de la longueur du trajet. IL s'éronna d'entendre quatre heures tinter à l'église de la Chalade, lorsqu'il agita enfin la sonnette du garde général.

Ce fut ce dernier qui lui ouvrit. Les malins yeux gris de M. de Louëssart pétillaient d'aise. Il tendit la main à M. de Lochères, et la lui serrant significativement, il murmura:

— Je vous ai tenu parole... Catherine ne sait rien. Je lui ai dit tout uniment que vous désiriez causer avec elle, seul à seule, et elle vous attend dans notre clos.

Il accompagna Vital j usqu'à la porte du couloir qui donnait sur l'étroit jardinet :

— Elle est là-bas, ajouta-t-il, sous le couvert de noisetiers... A tout à l'heure et bonne chance!..,

M. de Lochères descendit avec un battement de cœur vers une allée de gravier, que bordaient des carrés de légumes et où de rares plants de rosiers mettaient une note fleurie. Comme il en atteignait le milieu, il vit M lk de Louëssart apparaître dans l'arceau formé par tes branches des noisetiers. Elle lui sembla plus pâle que de coutume.

— Par ici! lui cria-t-elle en agitant son mouchoir.

Quand il fut près d'elle, Catherine lui tendit la main :

— Entrez vite, ajouta-t-elle. On cuit au soleil!... Papa prétend que vous désirez me parler en particulier, et nous serons mieux à l'ombre pour causer.

En passant de la pleine lumière à la verte obscurité de la tonnelle, Vital demeura un moment comme saisi et tâtonnant. Ses yeux avaient peine à distinguer la forme svelte de Catherine et une émotion très vive le paralysait. La jeune fille s'aperçut de son trouble : un faible sourire effleura ses lèvres :

— Eh bien, monsieur de Lochères, murmurât-elle, voussemblez tout décontenancé; est-ce que je vous fais peur?

— Non, pas vous, répondit-il, mais ce que j'ai à vous dire m'intimide.

— Vraiment!... C'est donc bien grave?

— Très grave pour moi et très embarrassant.

— Vous m'effrayez... Serait-ce une mauvaise nouvelle?

— Non pas, je l'espère du moins... IL dépendra de vous qu'elle soit mauvaise ou bonne.

Il toussa pour éclaircir sa gorge qui s'enrouait, puis continua :

— Catherine, lorsque vous êtes venue à la Harazée, je vous ai demandé d'être ma petite amie... Vous y avez consenti...

— Oui, et je suis très fière de votre amitié...

— Depuis ce temps, nous nous sommes vus

presque chaque jour; nous avons vécu en bons camarades, à cœur ouvert.,.

— C'est à-dire que je vous ai ouvert le mien, car, entre nous deux, il y a une nuance, remarqua malicieusement Catherine; moi, j'ai abusé de votre affection pour vous conter toutes mes chimères, tous mes chagrins et mes petits tracas, tandis que vous, sans reproche, monsieur Vital, vous vous êtes montré réservé... comme un confesseur qui reçoit les aveux de ses pénitentes, mais qui ne leur confie pas ses secrets... Vous connaissez toute ma vie, et je sais peu de chose de la vôtre.

— Votre vie, mon enfant, est pure et candide comme une fleur... Je n'en pourrais pas dire autant de la mienne et vous auriez une triste opinion de moi, si je vous la racontais... Quant à mes secrets, je vous ai confié ceux qui pouvaient vous intéresser, sauf un...

— Vous voyez comme vous êtes cachottier!...

Eh bien, moi, j'ai, comme toutes les femmes, le goût du fruit défendu, et c'est justement ce secretlà que je voudrais connaître...

— Soit, je vais vous le dire... Depuis que je le porte, il commence à me peser, et à qui en feraisje parrager le poids si ce n'est à ma petite amie Catherine?...

Elle noua ses deux mains à la fourche d'un noisetier, y appuya son front et reprit :

— De quoi s'agit-it?

— D'un mariage.

— Pour vous?

— Pour moi...

Elle releva la tête et regarda Vital d'un air moitié sérieux et moitié plaisant :

— Comment ne m'en avez-vous pas prévenue au moment où nous avons signé notre traité d'amitié?,.. C'eût été plus correct,

— C'est qu'alors je n'avais pas encore vu très clair dans mon cœur...

— Et maintenant?

Elle avait reposé l'une de ses joues sur ses mains, et à demi caché son visage dans les feuilles des noisetiers.

— Maintenant, reprît Vital, je suis fixé, mais non rassuré, car la personne que j'aime passionnément ne s'en doute probablement pas, et j'ignore si elle voudra de moi.

— Cette personne est jeune?

— Très jeune... Je pourrais être son père et cette différence d'âge me fait craindre qu'elle ne me refuse.

— Er si elle vous refusait, interrogea Catherine en relevant légèrement la tête de façon à montrer un de ses yeux noirs, vous en seriez bien, bien malheureux?...

- Je l'aime follement, vous dis-je; sa présence seule m'a redonné du plaisir à vivre; si j'étais

forcé de renoncer à elle, le monde me redeviendrait odieux et je demanderais comme une grâce d'en sortir!

11 avait prononcé ces dernières paroles avec une si énergique conviction que Catherine tressaillit.

— Si cette personne vous tient tant à cœur, murmura-t-elle, que ne lui dites-vous ce que vous venez de me dire?... A moins qu'elle ne soit dure comme une pierre, elle se laissera certainement toucher.

— Cette personne, repli qua-t- il en se rapprochant d'elle, c'est vous, Catherine!... Mon sort est entre vos mains, j'attends votre réponse.

Elle dégagea complètement sa tête du feuillage des noisetiers et ses lèvres ébauchèrent le malicieux sourire qui contrastait si étrangement avec la mélancolie de son regard.

— Moi!... balbutia-t-elle, vous voulez épouser une petite sauvage comme moi, pleine de défauts et n'ayant pas un sou vaillant?

— Je le désire ardemment... Dites oui, Catherine, et je serai le plus heureux des hommes ; dites non, et je m'en irai désespéré...

Une rougeur monta aux joues de M" e de Louëssart; elle baissa un moment les yeux er regardant son interlocuteur entre ses longs cils :

— Je ne veux pas que vous partiez désespéré, monsieur de Lochères.

LE «IfUCÏ

- Alors, c'est oui?

— C'est oui, répéta-t-elle en lui tendant les aains.

Il l'attira plus près et l'enveloppa de ses bras.

- Chère enfant!... Merci de consentir à être a femme!... Ainsi, vous n'avez pas peur de vous

attacher à un barbon tel que moi!... C'est bien de votre plein gré?... Personne ne vous a influen-

ée>...

— ■ Personne... Vous ne me connaissez guère!...

Dn ne me fait pas plier facilement et je ne me dirige que d'après mon cœur...

- Vous êtes adorable, dit M. de Lochères en nouant ses deux mains autour de la taille mince

e Catherine.

Il posa ses lèvres sur le front, sur les yeux de la jeune fille, et celle-ci, comme sous le frêne de la Harazée, effleura les joues de Vital de sa bouche d'enfant. Ce furent les mêmes baisers timides er frais, la même caresse filiale chastement attec-

ueuse, mais sans ce trouble et ce frisson qui tm-

ûssent la brûlure de l'amour, lisse séparèrent précipitamment en entendant

; pas de M. de Loue'ssarr.

— Eh bien, s'écria familièrement ce dernier, e semble que vous ne trouvez pat le tempe

j!... Cathe, M. de Lochères a dû te faire part s ses intentions. Lui as-iu répondu et éte«-voui * a d'accord ?

— Oui, cher monsieur, dit Vital, M Ue de Louëssart a eu la bonté de me donner une réponse favorable et j'en suis bien heureux!

— Bravo! s'exclama le garde général en embrassant Catherine. Recevez tous deux mes compliments...

Puis il serra la main de Vital et ajouta :

— Et maintenant à quand la noce ? Le mariage est comme le café; il faut le prendre tout chaud...

M. de Lochères se rappela soudain la lettre de son fils. Au milieu de ses émotions d'amoureux, il l'avait complètement oubliée.

— Je suis, répondit-il, encore plus impatient que vous... Néanmoins, il est survenu, ce matin, dans ma vie, un incident qui pourrait retarder le moment où M 1Ie Catherine sera tout à fait à moi.. . J'ai reçu une lettre de mon fils qui demande à séjourner quelque temps à la Harazée...

— Comment, vous avez donc un fils? interrompit M. de Louëssart ébahi et vexé; vous ne nous en aviez jamais parlé!

— Je n'en ai pas eu l'occasion... D'ailleurs, Félix et moi, nous étions en froid depuis quelques années... Il avait été élevé par sa mère avec laquelle j'ctaîs en mésintelligence, et il avait épousé ses rancunes... Aujourd'hui il vient à résipiscence et sollicite de rentrer en grâce... Je vous avoue que sa lettre m'a fortement contrarié;

j'ai hésité tout d'abord à accueillir ce garçon, qui m'est peu sympathique et qui menace de tomber chez moi comme un aérolithe... Aujourd'hui moins que jamais, je ne me soucie de le mettre en tiers dans mon bonheur...

— Mais c'est votre fils, objecta Catherine :

vous ne pouvez pas lui fermer votre porte et l'abandonner!

— Oh ! répliqua Vital, il ne sera pas malheureux : il possède du chef de sa mère une belle fortune, il va être majeur et peut parfaitement se passer de moi.

— N'importe, insista M lle de Louëssart, ce serait cruel et je m'en voudrais toute ma vie d'être la cause involontaire de l'affront infligé à votre propre fils... Je vous en prie, monsieur Vital, ne commençons pas nos fiançailles par une mauvaise action !

— Vous me dites en ce moment, ma chère Catherine, exactement ce que je me suis dit ce matin.

— Eh bien alors, écrivez à ce garçon qu'il peut venir à la Harazée.

— C'est fait, repartit Vital en baisant la main de M lle de Louëssart, et je suis content de voir que nous pensons de même... J'ai écrit à mon fils de me prévenir par dépêche du jour de son arrivée. Mais cette malencontreuse visite nous obligera à retarder l'époque de notre mariage..*

Félix ne se doute pas, naturellement, de mes intentions. Il ne suppose pas que je vais lui donner une belle-mère et j'aurai besoin de quelque temps pour le préparer à ce changement de condition. D'ici là, si vous le permettez, nous nous abstiendrons de divulguer un projet qui me met la joie au cœur et que j'aurais voulu réaliser dès demain...

Catherine leva sur lui ses yeux attendris.

— Je vous le répète, monsieur Vital, je serais désolée d'être pour vous et les vôtres une cause de trouble... Nous prendrons le temps que vous voudrez,.. D'ailleurs, n'ai-je pas besoin moi-même de m' accoutumer à une situation qui me semble un conte de fées?

— Chère enfant, je vous adore, dit Vital en la serrant de nouveau dans ses bras.

Quant à M. de Louëssart, il ne desserrait pas les lèvres et fronçait les sourcils. Il n'était pas encore remis de la surprise désagréable qu'il venait d'éprouver en apprenant que M. de Lochères était père d'un grand fils. L'existence de cet héritier direct jetait une douche sur son enthousiasme et dérangeait ses combinaisons intéressées. Il trouvait, d'ailleurs, que dans cette affaire on ne se préoccupait pas assez de son opinion ni de ses convenances. Il aurait voulu publier dès le jour même, dans tout le pays, la nouvelle du mariage de sa fille; sa jactance et sa vanité

LE REFUGE 1 4f

souffraient du silence qu'on lui imposait, sans même l'avoir consulté. Mécontent et déçu, il se tenait à l'écart d'un air de dogue boudeur et renfrogné.

rois jours après, M. de Lochères reçut le télégramme suivant :

a Arrivé à Paris. Serai samedi soir, y h. 4^, aux blettes.

a Charles-Félix. »

Le samedi il fit atteler la Victoria et partit dès quatre heures pour la station. En traversant le Four-aux-Moines, ses yeux se tournèrent vers la maison grise des Louëssart. Catherine, prévenue de son passage, était à Tune des fenêtres. Il vit sa tête brune se pencher à la croisée et une main blanche lui envoyer un salut amical. Cette apparition le remonta un peu et fit diversion à la

sourde inquiétude qui agitait son esprit. En pensant à ce fils resté si longtemps un étranger et qui allait de nouveau se mêler à sa vie, il se sentait soucieux et tracassé. Quelle sorte de garçon allait-il trouver aux Islettes? Félix avait été élevé par sa mère, et si M me de Novalèse l'avait modelé à son image, il fallait s'attendre à de fâcheuses surprises. Vital cherchait à se remémorer les détails de ses dernières entrevues avec son fils. 11 revoyait un garçonnet de douze ans, debout dans une encoignure, la mine craintive et méfiante, les yeux fixés sur le parquet, les mains obstinément nouées derrière le dos, ne répondant aux questions paternelles que par de farouches monosyllabes. Il se rappelait que chaque fois un éclat de colère coupait court à cet irritant tête-à-tête et qu'il s'en revenait à son hôtel, exaspéré contre la mère et l'enfant. Ces pénibles souvenirs, fraîchement remués, assombrissaient pour M. de Lochères le riant paysage de la vallée de la Bîesme et lui faisaient envisager sous de maussades couleurs la rencontre vers laquelle son cheval le menait trop vite à son

Le cocher ne mit guère qu'une heure pour aller de la Harazée aux Islettes et on arriva à la station bien avant que le train fût signalé. Vital descendît et se promena le long du trottoir. A la fois surexcité et las, il (-coûtait machinalement la

musique éolienne des fils télégraphiques, le battement précipité de la sonnerie électrique qui semblait en proie à la même fièvre nerveuse que lui. De temps à autre, il s'arrêtait, consultait sa montre, la confrontait avec l'horloge de la gare et reprenait son piétinement saccadé, Enfin, du fond du tunnel de la côte de Biesme, un long sifflement retentit; brusquement, le train fumeux, haletant, déboucha de la voie souterraine et atteignit la station. M. de Lochères jeta un anxieux coup d'œil sur les wagons qui défilaient dans un mouvement ralenti; puis, quand l'arrêt fut complet, il aperçut un jeune homme, vêtu d'un élégant complet noir, qui descendait d'un compartiment de première et parcourait d'un regard chercheur le trottoir de la station. C'était certainement Charles-Félix, Vital l'examina rapidement et, tandis qu'il s'avançait, se sentit secoué par une étrange émotion. Il lui semblait qu'il voyait venir au-devant de lui sa propre image, lorsqu'il avait vingt ans.

Le jeune voyageur était grand, svelte et robuste. Bien qu'il comptât à peine vingt et un ans, il en paraissait vingt-quatre, tant l'homme était déjà formé, tant les traits étaient déjà fermes et virils. D'abondants cheveux châtain clair encadraient un front carré et pur; des sourcils bruns et fournis s'arquaient au-dessus des yeux bleu foncé, largement ouverts, à l'expression franche,

fil

aressante, énergique. Le nez droit, assez long, iix ailes mobiles, dilatait ses narines comme ■UT mieux aspirer la joie de vivre. De blondes moustaches, encore rebelles, surmontaient la bouche aux bonnes lèvres bien modelées et un peu boudeuses; un menton gras, solide, trahissant les origines savoyardes, complétaient cette figure avenante, loyale, à la fois sérieuse et enjouée, avec un rien de grâce enfantine.

Ils étaient maintenant l'un près de l'autre et le jeune homme, ayant deviné la personnalité de ce gentleman à barbe grise, avait fait un mouvement en avant.

— Monsieur de Lochères?... dit-il, mon père!

En entendant cette voix chaude et juvénile,

Vital très ému avait bonne envie de se jeter au cou de ce garçon qui lui ressemblait comme un jeune frère, mais une réflexion d'homme mûr et circonspect arrêta son élan. Il se dit qu'il devait se défier de sa sensibilité et qu'avant de se livrer, il fallait mieux connaître celui à qui il avait affaire. Il se borna donc à serrer la main de son Is et à lut répondre :

— Bonjour, Charles-Félix, soyez le bienvenu !

La froideur de l'accueil paternel glaça Charles- Félix. Une crispation de ses lèvres trahit sa déconvenue; il rougit, se raidit; son attitude devint

mbarrassée et cérémonieuse.

Ma voiture nous attend à la porte de la

gare, continua M. de Lochères... Ne vous occupez pas de vos bagages... L'omnibus tes conduira à la Harazée.

Us sortirent. Vital fit monter le jeune homme, casa une valise entre les jambes du cocher, puis la Victoria traversa vivement la grande rue des Islettes.

— Avez-vous fait bon voyage?

— Très bon, merci.

— Vous n'êtes pas trop fatigué?

— Oh ! pas le moins du monde.

Ces questions et ces réponses s'échangèrent brièvement avec la même gêne de part et d'autre. Charles-Félix était tout à fait décontenancé; le pli de sa bouche devenue boudeuse laissait voir combien sa jeune fierté souffrait de cette glaciale réception paternelle. M. de Lochères le comprit et, honteux de sa dureté, reprit avec moins de raideur dans la voix :

— Étes-vous venu de Claremont directement?

— Je me suis arrêté quarante-huit heures à Paris pour rendre visite à un parent.

— Madame de Novalèse... Votre mère vous a été enlevée bien vice?

— En huit jours.

— De quelle maladie est-elle morte?

Les yeux de Charles-Félix se mouillèrent.

— D'une fluxion de poitrine... Ma mère était très robuste et j'espérais qu'elle résisterait à l'in-

vasion du mal ; mais les poumons avaient été trop gravement atteints et elle a succombé après une semaine de souffrances... C'a été pour moi un coup de massue.

On voyait qu'il se retenait pour ne pas pleurer. M. de Lochères comprit qu'il ne fallait pas appuyer davantage sur la blessure encore saignante. Il respecta cette douleur d'enfant et détourna la tête pour laisser à Félix le temps de se remettre. Pendant quelques minutes, ils demeurèrent silencieux. A travers ses larmes, Charles- Félix contemplait les pentes boisées qui ondulaient de chaque côté de la Biesme, et son regard désorienté semblait chercher des cimes de montagnes à l'horizon.

Vital surprit ce regard perdu dans le ciel :

— Comment trouvez-vous l'Argonne? demanda-t-il... Ahl dame, ça ne vaut pas votre Savoie.

— Non, répliqua très franchement le jeune homme, et pourtant de tous les pays que j'ai traversés depuis mon départ, celui-ci me rappelle le mieux certains coins de ma province. C'est verdoyant et frais comme chez nous.

— Est-ce la première fois que vous voyagez?

— Pas tout à fait... Nous allions tous les ans passer un mois à Turin... Le reste du temps, nous demeurions à Claremont ou à Chambéry... C'est là que j'ai achevé mes études.

LE RF.FUGÏ

— Au lycée?

— Non, à la maison... Ma mère voulait me garder près d'elle ; elle m'a donné un précepteur, l'abbé Grivaz, un enragé botaniste avec lequel je faisais de belles herborisations en montagne.

— Vous aimez la Savoie?

— Beaucoup... comme tous les gens de la montagne...

— J'espère que vous ne vous déplairez pas trop

— Je ne demande qu'à m'y plaire, répliqua vivement Félix... Et intérieurement il ajouta : « Cela dépendra de vous. »

Vital dut lire cette restriction mentale dans les yeux de son fils, car il redevint taciturne et méditatif. Un silence tomba entre eux. On avait traversé le Claon, puis la Chalade, et on atteignait le Four-aux-Moines. Le logis du garde général avait ses fenêtres closes, mais M. de Lochères se disait que Catherine devait guetter le retour derrière ses rideaux, et son regard s'arrêtait complaisamment sur la petite maison grise. Charles-Félix suivit involontairement ce regard et observa:

— Ce hameau est joliment situé... Il me rappelle ceux de la Savoie...

Une légère rougeur colora les joues de Vital et il se borna à murmurer entre ses dents :

— La Harazée est mieux encore...

Un nouveau silence, puis, un quart d'heure

après, la voiture ayant tourné la corne du bois, le père s'écria :

— Nous voici chez nous!...

Le fils regarda le manoir flanqué de ses deux tourelles drapées de lierre, la gorge boisée dont le soleil rougissait la crête, le petit étang mélancolique, et déclara :

— Oui... Ici encore, il me semble que je suis chez nous.

Déjà Saudax ouvrair la grille à deux battants et la victoria stoppait devant le perron fleuri de géraniums. Les deux voyageurs mirent pied à terre. Vital présenta le jeune homme au vieux garde et à Marianne.

— Voici mon fils Charles- Félix... Ne trouvezvous pas, Saudax, qu'il me ressemble?

— Ma fi oui, répondit le garde; si vous aviez une vingt-huitaine d'années de moins, monsieur Vital, on s'y tromperait quasiment.

La réflexion rappelait trop crûment à M. de Lochères qu'il était à un âge où l'on ne doit plus avoir de prétentions ; elle sonna sans doute désagréablement à ses oreilles, car il tourna les talons et s' adressant à Félix :

— Suivez-moi, reprit-il, je vais vous montrer votre appartement.

(1 le conduisit au premier étage où deux pièces avaient été préparées pour le nouveau venu : un cabinet de travail et une chambre à coucher.

— Nous dînerons à sept heures et demie, lui dit M. de Lochères... D'ici là vous aurez le temps de vous mettre à l'aise et de vous reposer... La cloche vous préviendra, du reste, et vous me trouverez dans la salle à manger...

Il se retira en lui serrant légèrement la main . Resté seul, Charles-Félix examina l'appartement qui lui était destiné. Les fenêtres donnaient sur les jardins et sur les bois; les chambres meublées en pitchpin, tendues d'étoffes claires, contenaient tout ce qu'il faut pour rendre un intérieur plaisant et confortable. Le jeune homme, habitué à la simplicité savoyarde, se serait estimé fort heureux de cette hospitalière installation si le glacial accueil paternel n'avait tout gâcé. Il avait compté qu'une fois le premier moment de gêne passé, son père se dégèlerait et lui tendrait les bras. La persistante froideur de M. de Lochères le mortifiait. Tout en se lavant et en réparant le désordre de sa toilette, il commençait à regretter d'avoir sollicité cette hospitalité qu'on lui donnait avec si peu de bonne grâce.

a II est évident, songeait-il, que mon père m'a accueilli par pure convenance. Il croit accomplir un devoir, mais son cœur me reste fermé. C'est ce cœur rancunier qu'il faudrait émouvoir et adoucir. M. de Lochères ne paraît pas méchant : je voudrais trouver un moyen de lui prouver que je suis tout disposé à vivre en bons termes avec

lui et à l'aimer. Ce ne sera pas commode, à ce que je vois, mais rien ne coûte d'essayer... Après tout, s'il me tient rigueur, j'aurais toujours la ressource de retourner à Claremont. »

Tandis qu'il pensait à la façon de pénétrer et de toucher ce cœur rebelle, la cloche sonna. Joseph vint le prévenir que le dîner était servi et le conduisît dans la salle à manger où M. de Lochères se promenait de long en large. Charlcs- Félix était en train de s'émerveiller du luxe élégant de cette grande pièce où il se sentait un peu dépaysé, quand Vital l'invita à prendre place en face de lui à la table carrée, dont la largeur donnait je ne sais quoi de cérémonieux et de solennel à l'arrangement de ces deux seuls couverts se faisant vis-à-vis à une notable distance. Joseph servait majestueusement, avec une correction anglaise, et sa présence continuelle enlevait à te repas tout caractère d'intimité. Les deux convives mangeaient en échangeant de banales relaxions. M. de Lochères interrogeait son fils sur ses goûts en matière gastronomique, sur ses distraction» favorites; il vantait les ressources du pays, les bois giboyeux, la rivière poissonneuse. Le jeune homme, intimidé, repondait de travers, déclarait qu'il n'était ni chasseur ni pécheur « qu'il m'.i vait que de très vagues connaissances en équitation, attendu que dans son pays de montagne on préférait les courses à pied. Puis la conversa

lion tombait, une atmosphère de froideur enveloppait la luxueuse salle à manger.

— Ce garçon a été élevé comme un capucin, se disait Vital, il n'a de plaisir à rien et je l'aurai constamment sur mon dos.

— Décidément, pensait de son côté Charles- Félix, je crois que je serai obligé de retourner à Claremont.

Pourtant, lorsque au dessert Joseph eut versé le Champagne et préparé les liqueurs, M. deLochères le congédia. Il s'inclina silencieusement et sorùt, plus que jamais discret, majestueux et correct.

Quand il eut disparu, Félix ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Vital dévisagea curieusement son fils, puis levant son verre:

— Allons, s'écria-t-il, si vous n'aimez ni la chasse, ni la pèche, ni le cheval, vous devez aimer au moins le Champagne... Trinquons, comme au vieux temps... Je bois à votre bonne arrivée à la Harazée et je souhaite que vous vous y plaisiez!

Leurs verres se choquèrent par-dessus la large table et le jeune homme vida le sien jusqu'à la dernière goutte, pour y puiser un peu d'aplomb.

— Je vous remercie, mon père, répondit-il bravement; à mon tour, je souhaite de tout cœur

que votre toast ne soit pas une simple formule de politesse.

Vital, interdit et piqué, le regarda dans les yeux; mais les lumineuses prunelles bleues de Félix avaient une expression si franchement affectueuse qu'il se sentit désarmé.

— Pourquoi, murmura-t-il, doutez-vous de la sincérité de mes paroles ?

— Mon Dieu, répliqua Félix, je ne sais si cela tenait à la présence de votre solennel valet de chambre ou à cette grande table qui nous sépare, mais le premier repas que nous avons pris ensemble manquait un peu d'intimité... Un étranger qui nous aurait entendus ne se serait jamais douté que vous êtes mon père et que je suis votre fils.

— A la bonne heure, voilà qui est parler carrément... L'intimité, mon garçon, est une herbe qui demande un peu de temps pour croître et se développer... Et vous conviendrez que ce n'est pas tout à fait ma faute, si nous ne nous sommes . pas vus depuis neuf ans.

Il se leva pour aller chercher les liqueurs sur le dressoir; mais au lieu de reprendre sa place de l'autre côté de la table, il s'assit près de son fils.

— Demain, continua-t-il d'un air plus conciliant, nous nous arrangerons pour diminuer les distances et pour manger cote à cûtc...

— Et nous renverrons votre solennel Joseph, n'est-ce pas? ajouta Félix en riant.

Ce rire limpide qui ouvrait franchement les lèvres du garçon et montrait une rangée de dents éblouissantes charma M. de Lochères.

— Soit! nous renverrons Joseph! riposta-t-il gaiement.

II attira à lui la boîte de cigares, et l'offrant à son fils :

— Fumez-vous, Charles- Félix?... Charles- Félix, répéta-c-il entre ses dents, diantre soit du parrain pîémontais qui vous a affublé de ce nom royal et compliqué!... Ce double prénom est un peu comme Joseph... Il coupe l'intimité, ne trouvezvous pas ?

— Eh bien ! hasarda le jeune homme avec son charmant sourire, appelez-moi Féli, comme lorsque j'avais sept ans... Je ne sais si vous vous le rappelez?... Nous étions déjà en Savoie ; le soir, après souper, vous me preniez sur vos genoux et vous me disiez des contes de votre pays : "Pierre, le bon voleur, et les histoires des gens de Resson « qui se mettent à table jusqu'au menton ». Nous étions alors une paire d'amis et c'était un bon temps!... Vous en souvenez-vous?...

Oui, Vital de Lochères s'en souvenait, hélas!... C'était l'époque où l'ennui de son austère intérieur conjugal lui avait le plus cruellement pesé. Années maussades, années de continuelles scènes

LE REFUGE IfÇ

querelleuses, où sa seule consolation avait été de jouer avec le petit Féli... Et pourtant ce souvenir évoqué le remua profondément. Sans le chercher, Charles-Félix avait trouvé par sa bonne grâce et sa séduction naturelle le moyen de pénétrer jusqu'au fond du cœur paternel et de l'attendrir...

Vital se leva brusquement et ouvrit les bras : — Eh bien, Féli, mon garçon, s'écria-t-il, viens m'embrasser!...

j> end a nt les premiers jours qui suivirent l'arrivée de Charles- Félix, le père et le fils ne se quittèrent presque pas. Vital avait à cœur de faire oublier au jeune homme la froideur de son accueil et de l'apprivoiser tout à fait. Le lendemain étant un dimanche et, Féli ayant témoigné le désir d'assister à la grand' messe, M. de Lochères le conduisit lui-même à l'église de la Chalade. L'apparition, dans la nef, de Vital en compagnie de ce grand beau garçon ne manqua pas d'exciter la curiosité des fidèles et de leur causer de notables distractions. Plus d'une tête féminine se tourna pour lorgner à la dérobée le jeune Lochères, et cet événement défraya tout le jour la conversation des parois-

rir te m< d',

Lorsqu'ils rentrèrent à la Harazée, ils trouvèrent le déjeuner servi dans une petite salle plus modeste, où Vital prenait ses repas lorsqu'il était seul.

Tu ne te plaindras pas, cette fois, de la solennité du réfectoire, dit plaisamment M. de Lochères; dorénavant, nous mangerons ici, quand nous serons en téte-à-téte, et nous pourrons y deviser, les coudes sur la table.

Mis à son aise, Féli se détendit et se montra tel qu'il était, sympathique et séduisant, naturel, expansif et enthousiaste. Élevé par une femme, il avait du tact, de délicates attentions, une distinction native. Dans la solitude, son caractère tendre ec démonstratif s'était développé librelent. N'ayant pas subi la déflorante promiscuité d'un collège, il conservait une noblesse de sentiments, une fraîcheur d'âme, qui enchantaient M. de Lochères. Ce qui agréait encore mieux à Vital, ce qui flattait le plus son amour-propre de père, c'est que l'enfant n'avait pas maternisé. Physiquement et même moralement, il était resté un Lochères des pieds à la tête. A chaque instant, le père notait au passage, dans l'éclair d'un regard, dans la vivacité d'un geste ou l'impétuosité d'un élan du cœur, les traces de son propre tempérament, et cela le ravissait. Après avoir redouté d'introduire dans sa vie intime ce garçon perdu de vue depuis des années, il se félicitait

maintenant de l'arrivée de Féli, comme d'une aubaine. Cette camaraderie si nouvelle pour lui absorba tellement les premières journées qu'il ne trouva pas le temps de retourner au Four-aux- Moines. Il n'oubliait pas Catherine cependant et il lui tardait de la revoir, de lui confier ses impressions au sujet de Féli, de lui dire combien il se louait d'avoir suivi ses conseils; mais, indépendamment du plaisir qu'il prenait dans ce têteà-tête avec son fils, il se faisait scrupule de l'abandonner si vite pour se livrer uniquement à son amoureuse inclination.

Néanmoins, tout en choyant Charles-Félix et en le promenant dans les environs de la Harazée, il préparait prudemment le terrain et s'arrangeait d'avance pour se ménager des heures de liberté.

— Féli, lui avait-il dit un soir, tu es ici chez toi, tu connais les êtres et les entours de la maison et il ne faut pas que tu te croies obligé à me tenir tout le temps compagnie. Tu es libre d'occuper tes loisirs selon tes goûts. Si tu es un liseur, je te ferai venir tous les livres que tu désireras. S'il te prend fantaisie de te promener, fais un signe et on tiendra la victoria à ta disposition; si tu préfères courir les bois, Saudax sera enchanté de te piloter dans la forêt. Quand tu voudras de ma société, préviens-moi et je serai trop heureux de te consacrer mon temps, mais nous ne devons pas

être une gêne l'un pour l'autre et de cette façon notre intimité aura plus de chances de durée...

Féli le remercia de cette franchise de langage qui les mettait tous deux à l'aise et il se promit d'user de cette liberté si cordialement offerte, pour satisfaire ses goûts d'excursionniste.

Son précepteur, l'abbé Grivaz, lui avait inculqué l'amour des courses en montagne. M. de Lochères n'était point matineux; il gardait de sa vie mondaine l'habitude de prolonger ses veillées et de se lever très tard. Le jeune homme résolut d'en profiter pour faire connaissance avec les défilés de l'Argonne dont le voisinage l'attirait, et, dès le troisième jour, s'étant réveillé avec le soleil, il sortit de la Harazée et gravit le sentier de la Fontaine-aux-Charmes. Il était bon marcheur et ses excursions montagnardes l'avaient exercé à s'orienter sous bois; c'est pourquoi il ne se soucia pas de déranger Saudax et s'engagea tout seul, à l'aventure, en pleine forêt.

L'originale physionomie de l'Argonne lui plut. Les ravins profonds, aux talus sablonneux, où des ruisseaux bondissaient avec un bruit clair; les grands espaces découverts où les genêts épanouissaient leurs fleurs d'or et où de blancs bouleaux s'échevelaient parmi des tapis de bruyères roses; la fraîcheur des sources, la majesté des longues avenues gazonneuses, lui révélèrent d'intimes beautés forestières. Les hautes futaies de

chênes et de hêtres, surtout, le charmèrent avec les profondes cavées de leurs ramures et l'épanouissement des digitales pourprées aux marges des tranchées herbeuses. Il eut un moment l'illusion de certaines pentes boisées des vallées savoyardes, et le souvenir de son pays natal le plongea dans une douce mélancolie. Après avoir traversé la forêt dans sa largeur et aperçu, du haut d'un promontoire rocheux, la vallée de l'Aire, la petite ville de Varennes, l'enchaînement de collines à l'extrémité desquelles Montfaucon apparaît comme un nid d'oiseau de proie, il songea au retour et longea une verte percée en plein taillis qui, à son sens, devait le ramener dans la direction de la Harazée. Mais, trompé par les apparences, à l'extrémité du plateau, il déboucha dans un défilé parallèle à celui de la Fontaïne-aux-Charmes et se trouva en vue des maisons du Fou r-aux -Moines. Un peu plus bas, on apercevait les prairies et la route blanche de la Biesme. Il se rappela que trois jours avant il était arrivé des Islettes par cette même route, et descendit rapidement le sentier abrupt qui rejoignait la vallée.

Comme il s'approchait du hameau, une jeune fille sortit de l'une des maisons et remonta le sentier que suivait Charles- Félix. Vêtue d'une robe claire, tête nue, elle tenait à la main un de ces brocs en terre vernissée qu'on nomme dans

s pays un brusron, et s'en allait probablement le •emplir au ruisseau. Le jeune homme fut frappe t la grâce de son corps élancé et onduleux, de i blancheur de son délicat visage couronné de 'eux bruns, et ralentit le pas. Catherine de Louëssart — car c'était elle — le reconnut immédiatement pour le voyageur qu'elle avait vu dans la Victoria au retour des Islettes et que, le lendemain, elle avait retrouvé à l'église de la Chalade. Ils se croisèrent... Catherine remarqua au passage sur les traits de Charles-Félix une expression de naïve admiration. Alors elle baissa les yeux et involontairement un espiègle sourire effleura ses lèvres; puis, confuse d'avoir souri, elle rougit et, sans savoir pourquoi, Félix rougit à son tour. Elle pressa le pas; lui, au contraire, s'arrêta un moment pour la suivre des yeux. Le mince et souple corps de la jeune fille disparut parmi les viornes et les aunelles qui couvraient les berges du ruisseau, et le jeune homme continua de des- :endre vers la route.

Il arriva à la Harazée encore tout illuminé par !a blanche vision du Four-aux-Moines, juste au noment ou sonnait la cloche du déjeuner, et xouva son père déjà attablé. Pendant le repas, : éli parla avec enthousiasme des beautés de la orêt et du charme de sa promenade; mais par un pudique sentiment de retenue, qui tenait à son éducation faite par une mère rigide et un

prêtre, il s'abstint de mentionner sa rencontre

au bord du ruisseau et l'agréable impression qu'il en avait rapportée.

Ils étaient en train de prendre le café sous les tilleuls qui ombrageaient la façade donnant sur le jardin, lorsque Joseph annonça que M. de Louëssart désirait parler à M. de Lochères.

— Ah! fit Vital avec un léger tressaillement, priez-le de venir ici... C'est un voisin, expliquar-il en réponse à l'œillade interrogative de Féli.

Le garde général entra délibérément comme chez lui. Il était sanglé dans une vieille tunique défraîchie et guêtre jusqu'aux genoux. Son nez bourgeonné tranchait sur la pâleur de son teint brouillé ; ses yeux gris fureteurs examinaient Féli en dessous.

— Serviteur, messieurs! s'écria-t-il; ne vous dérangez pas!

Vital se dérangea néanmoins et procéda aux présentations :

— M. de Louëssart, garde général des forêts domaniales... Mon fils, Charles-Félix de Lochères, qui est avec moi depuis trois jours...

M. de Louëssart salua Féli, parut agréablement éconné et s'extasia sur la bonne mine du jeune Lochères :

— Sapristi! mais c'est un grand et beau garçon. Du reste, il a de qui tenir, car vous êtes un

gaillard, mon cher Lochères... Enchanré de faire votre connaissance, mon jeune ami; touche?

là!...

Vital l'invita à s'asseoir et lui offnt du café. II se défendit tout d'abord : a 11 n'était entré qu'en passant; il avait d'ailleurs déjà bu sa demitasse à la maison... 2 Néanmoins, il se laissa doucement violenter et accepta un petit verre de kirsch :

— Je montais dans les bois de la Grurie pour un martelage et, comme je longeais la grille, j'ai voulu savoir de vos nouvelles. Il y a une semaine qu'on ne vous a vu, mon cher, et j'étais inquiet de votre santé.

— Il m'a fallu procéder à l'installation de Féli et lui montrer un peu le pays. Mais maintenant le voilà acclimaté et prêt à voler de ses propres ailes. Il s'est déjà promené ce marin pendant cinq heures en forêt.

— Ahl ah! s'exclama le garde général en se renversant sur sa chaise, vous êtes un marcheur, jeune homme, mes compliments! Vous n'aurez qu'à venir avec moi. Je vous ferai admirer de belles futaies et ma fille elle-même, qui se connaît en paysages, vous indiquera aux environs des sites très pittoresques.

— Comment va M llc de Louëssart ? demanda timidement Vital.

— Très bien; seulement cite est en peine de

vous, et elle espère que vous nous présenterez bientôt votre grand garçon... Faut-il lui annoncer votre visite?

— J'aurai le plaisir de la voir demain dans l'après-midi et je lui amènerai Féli...

Bien qu'il eût affirmé qu'il ne resterait que quelques minutes, M. de Louëssart ne paraissait plus pressé de partir. Il s'était versé un second verre de kirsch et le humait lentement. Par intervalles il bourrait une pipe de racine de bruyère, l'allumait sans façon, parlait très haut avec des gestes excessifs. Sa conversation décousue passait d'une histoire de chasse à des récriminations sur les ennuis de son métier. Tout en discourant, il laissait éteindre sa pipe, la rallumait et reprenait son verbiage. A la fin, s'apercevant que personne ne lui donnait la réplique, il leva brusquement le siège.

— Sacrebleu! grommela- t-il, je m'oublie... Et Munerel m'attend là-bas au rain du bois!... Bonjour, jeune homme; au revoir, mon bon Lochères, à demain !

Quand il eut décampé, Félix regarda son père qui semblait passablement troublé et gêné.

— Vous êtes très lié avec ce garde général ?

lui demanda- t-il.

— Très lié... non pas... C'est-à-dire que nous voisinons de temps à autre... Tu sais, dans un petit pays comme le nôtre, les ressources de so-

cîété sont médiocres et on n'a pas le choix... Tu le trouves un peu lourd, n'est-ce pas?

— Je le trouve commun, bavard et mal élevé, déclara franchement le jeune homme, dont tous les délicats instincts avaient été froissés par la familiarité impudente du garde général. De plus, il a je ne sais quoi de sournois dans le regard et de faux dans la bouche, qui ne me revient guère.

— M. de Louëssart n'est pas un méchant homme, essaya d'expliquer Vital; seulement, c'est un fils de verrier, et ces gentilshommes souffleurs de bouteilles pèchent un peu par la distinction.

— Il est marié?

— Il l'a été et il a eu de son mariage une fille charmante.

■ — Hum! murmura Féli, il faut que la fille ait bien des qualités pour faire passer sur les défauts du père.

M. de Lochères s'était levé; un pli de contrariété barrait son front et il demeurait taciturne. Le jugement sévère porté par Féli sur M. de Louëssart le mortifiait d'autant plus qu'en son for intérieur il l'estimait parfaitement fondé. La triste impression produite par le garde général sur ce garçon si sensible et si fier préparait mal le terrain et ne facilitait point l'aveu qu'il comptait faire de ses projets matrimoniaux. Comment

Vital oserait-il jamais déclarer à Féli qu'il se proposait de lui donner pour belle-mère la fille de ce personnage vulgaire, dont la tenue et les habitudes laissaient si fort à désirer?... Enfin, il avait heureusement du temps devant lui. D'ici là, il espérait que la beauté et la grâce de Catherine plaideraient en sa faveur et serviraient d'excuse à cette mésalliance... Maintenant il lui tardait de présenter son fils à la jeune fille.

— M lle de Louëssart, reprit-il, ne ressemble en rien à son père; elle a précisément des qualités sérieuses et rares, qui la tirent hors de pair... Du reste, tu la verras demain et tu jugeras par toimême.

le iirnci

,ital et Féli cheminaient côte à côte dans la direction du Four-aux-Moincs.

Un voile de blancs nuages pommelés, s' étendant peu à peu sous le ciel comme un écran de mousseline, tamisait les rayons du soleil et un léger vent d'ouest en tempérait l'ardeur. De temps en temps, sur ta route, des «pirates de poussière s'élevaient et tourbillonnaient ainsi que des flocons de fumée; du côté de la Biesme, le bruit sourd des faux abattant l'herbe mûre arrivait jusqu'aux oreilles des deux marcheurs.

— Dans le pays, dît M. de Lochères à ion fils, on ignore le divorce qui m'a séparé de ta mère; je n'en ai parlé à personne, ci maintenant

que la mort a fait le silence sur nos torts réciproques, maintenant que tu es revenu près de moi, il est inutile que les gens d'ici soient mis au courant de cette pénible histoire. Je te recommande donc d'être très réservé sur ce chapitre et de te tenir sur tes gardes, au cas où les Louëssart te questionneraient.

— Soyez tranquille, mon père, répondit mélancoliquement Félî; le passé m'est aussi pénible qu'à vous et vous pouvez compter absolument sur ma discrétion.

Ils approchaient de la maison du garde général et, tandis que M. de Lochères se dirigeait vers le perron, Féli reconnut le logis d'où était sortie la jeune fille rencontrée la veille au bord du ruisseau.

— Ah! murmura-t-il, c'est donc ici que demeure votre garde général?

— Oui, cela a l'air de t'étonner?... Il s'est logé au Four-aux-Moines pour être plus à portée de son triage.,.

Il agita la sonnette; Mariette vint ouvrir et introduisit cérémonieusement les deux visiteurs dans la pièce que M. de Louëssart appelait son salon et où l'on se tenait à peine trois ou quatre fois par an. Cela se devinait à une odeur de renfermé qui imprégnait l'air humide, à l'ordre méthodique des fauteuils de velours d'Utrecht rangés le long du mur et à la cheminée dont le

loyer était bouché par une sorte de tampon de mousse jaunie. Néanmoins, les volets entrebâillés, le parquet fraîchement ciré et un vase de fleurs posé sur une table ronde à dessus de marbre, indiquaient qu'on s'était décidé dès le matin à recevoir les visiteurs dans le a salon » . Vital et Féli étaient à peine entrés qu'une porte de communication livra passage à M. de Louëssart et à Catherine. Charles-Félix constata avec plaisir que la jeune fille à la cruche était bien M lle de Louëssart. Vital serra tendrement la main de Catherine et présenta son fils :

— Oh! dit étourdiment M Ue de Louëssart, je connaissais déjà M. Charles- Félix!...

— Oùlaviez-vous donc vu? demanda M. de Lochères.

Elle rougit légèrement, et, de même que Féli, elle ne cru: pas devoir mentionner sa rencontre au bord du ruisseau :

— Mais, répondit-elle, à l'église où vous êtes venus tous deux dimanche dernier entendre la grand'messe... Vous imaginez-vous que votre présence ait passé inaperçue?... Tout le village en est encore en cbullirion; vous devez bien penser que l'arrivée de monsieur votre fils a fortement excité la curiosité des bonnes gens de la Chalade!

Après avoir roulé un moment sur l'ennui de vivre dans ces petites localités où chacun s'oc-

cupe des affaires du voisin et commente plus ou moins charitablement ses faits et gestes, la conversation devint peu à peu languissante. La physionomie ennuyée de ce salon nu et inconfortable glaçait les visiteurs. Vital, gêné par la présence de son fils, n'osait se montrer trop expansif avec Catherine et se résignait à écouter les doléances du garde général. Féli demeurait muet, bien qu'il éprouvât un vif désir de lier connaissance avec la jeune fille. Celle-ci paraissait distraite ou absorbée par ses réflexions; ses yeux pensifs contemplaient alternativement M. de Lochères et Charles-Félix; la ressemblance existant entre le père et le fils la frappait et elle se complaisait en cette minutieuse confrontation. Elle savait gré à Féli d'être le portrait rajeuni de Vital et elle se sentait attirée vers lui, rien qu'à cause de cette parité des traits.

Le garde général, qui s'évertuait en vain à réchauffer l'entretien, dit tout à coup :

— Cathe, sî tu nous offrais quelques rafraîchissements?... Pas ici, par exemple! Ce salon est décidément glacial... Ma foi, messieurs, sî vous le permettez, je vous traiterai à la bonne franquette et nous irons sans cérémonie prendre un verre de bière dans le jardin.

Chacun parut charmé de se soustraire à l'atmosphère réfrigérante du salon. On se leva avec ensemble ec on descendit au jardin. Catherine,

avec l'aide de Mariette, installa sous les noisetiers les bouteilles et les verres, puis on s'assit autour de la table; M. de Louëssart alluma sa pipe et emplit les verres à !a ronde. Catherine et Féli n'étaient ni l'un ni l'autre des buveurs de bière; Us effleuraient à peine du bout des lèvres leur chope mousseuse et semblaient n'y trouver qu'un médiocre plaisir. Vital eut pitié d'eux :

- Félî, suggéra-t-U, demande à M lle de Louëssart de vouloir bien te montrer son jardin... Cela t'intéressera, toi qui es un botaniste!...

Les deux jeunes gens quittèrent la tonnelle et firent quelques pas dans l'allée principale.

— Si vous aimez les fleurs, monsieur, dit Catherine, vous aurez une déception, car notre clos ne produit que des légumes et de mauvaises herbes... Comme les crues du ruisseau l'inondent chaque hiver, papa a renoncé à y cultiver des plantes d'agrément. Les rosiers qui s'obstinent à pousser chez nous y mettent de la bonne volonté!... Le terrain est humide et, ce qui est un comble, nous manquons d'eau potable à la maison...

— Et vous êtes obligée d'aller chaque jour puiser votre provision au ruisseau, remarqua Féli en faisant allusion à la rencontre de la veille,

— Oui; c'est ce qui vous explique pourquoi vous m'avez surprise hier, en train d'accomplir cette corvée domestique... Vous devez cire ma'

tinal, car vous aviez l'air d'avoir déjà longuement marché à travers bois?

— Dans mon pays, en Savoie, nous sommes tous de grands coureurs de forêts, et j'ai été élevé par un précepteur avec lequel j'herborisais presque chaque jour en montagne.

— Vous ne viviez donc pas avec M. de Lochères avant de venir à la Harazée?

Féli se souvint des recommandations paternelles et se borna à répondre laconiquement :

— Non, j'achevais mes études à Chambéry...

Pendant ce temps, le garde général interrogeait à son tour M. de Lochères :

— Vous n'avez encore rien dit à votre jeune homme touchant nos projets d'alliance ?

— Non, j'attends de l'avoir complètement apprivoisé avant de lui annoncer l'intention ou. je suis de me remarier... Pour un grand garçon bientôt majeur, ce sera une pilule un peu amère à avaler.

— Le tait est qu'on ne peut plus le traiter en bambin... Il a quasi la mine d'un gaillard de vingt-cinq ans.

Il se pencha en dehors de la tonnelle et montra à Vital d'un clignement d'yeux les deux jeunes gens devisant gaiement au bout de l'allée :

— Regardez-le. Bien que Cathe soit élancée comme une asperge, il parait plus grand qu'elle. Comme ça pousse, la jeunesse, hein! mon cher

ami, et comme ça nous pousse! A côté de cet

enfants, nous avons l'air de deux patriarches. bien que nous ne soyons pas encore trop décatis ni l'un ni l'autre.

— Oui, avoua Vital avec un soupir, c'est beau d'être jeune!

La réflexion de M. de Louëssan l'avait soudain rembruni. II se leva et ajouta :

— Je crois qu'il est temps de regagner la Harazée. A bientôt, monsieur de Louèssart; un de de ces marins, je reviendrai seul faire ma cour à M 1,c Catherine.

Ils rejoignirent les deux jeunes gens et l'on prit congé.

Quand ils furent en téte-à-têre, sur la route, M. de Lochéres demanda à Féli :

— Eh bien, comment irouves-tu M Ue de Louè'srt?

— Elle est charmante! s'écria le jeune homme an ton enthousiaste.

— Tu vois que je ne t'avais pas trompé.

— Non, vous n'aviez pas exagéré; elle a de la grâce, de l'esprit naturel et avec cela une rare distinction...

-N'est-ce pas? continua Vital ravi; et quand i connaîtras mieux, tu découvriras en elle tout un trésor de belles et bonnes qualités!

— Je ne m'attendais pas, reprit pensivement éli, à rencontrerauprèsd'un pareil père une fille

aussi sympathique... Pourvu qu'à ce contact elle ne finisse point par se gâter.., Pour son bonheur, il serait à souhaiter qu'elle sortît bien vite de ce milieu vulgaire et répugnant.

— Oui! c'est à désirer, s'écria M. de Lochères, et celui qui la tirera de là n'aura pas à s'en repentir!...

Il avait la langue levée pour avouer à son fils que ce libérateur souhaité, ce serait lui-même; mais la réflexion de M. de Louëssart au sujet de la verte jeunesse de Catherine et de Féli, comparée à la maturité déclinante de leurs parents, lui restait sur le cœur et l'intimidait. Il regardait la juvénile figure de son fils et avait honte d'avouer ses amours quasi séniles à ce garçon débordant de sève printanière. Il aurait trop souffert s'il eût surpris sur les lèvres de son fils un sourire de charitable pitié. Il eut peur de paraître ridicule et préféra se taire encore une fois.

A quelque huit jours de là, Féli entra un matin chez M, de Lochères :

— Je suis fort ennuyé, lui dit-il; le curateur qui a été nommé par mon conseil de famille après mon émancipation, m'écrit qu'il se présente un acquéreur pour les immeubles que ma mère

~ n. Comme je ne puis rien aliéner

possédai

avant d'être majei

la

^alisée

qu au :

vente ne saurait être époque où j'aurai

i ans, mais il faudrait répondre affir-

mativement dès aujourd'hui et ce curateur ne veut rien décider sacs moi. Il m'engage donc à me rendre en Piémont afin de nlentendre verbalement avec la personne qui désire acherer. Je vais être obligé de discuter des questions d'affaires auxquelles je n'entends absolument rien et cela me tracasse horriblement. Sans compter qu'il faudra d'abord vendre le mobilier garnissant la maison de Turin et que ce sera pour moi une opération pénible...

— Hum! répliqua Vital, c'est ce qu'on appelle une tuile, bien qu'en réalité les choses soient plus simples que tu ne l'imagines... Mais à ton âge on se fait des monstres de tout; cela se comprend, du reste!...

Il releva la tête, vit la mine déconfite de son fils, et, pris de compassion, il fut tenté de le tirer d'embarras en lui offrant de se charger de cette ennuyeuse corvée. Mais une objection qui traversa simultanément son esprit le fit hésiter : l'y avait-il pas quelque imprudence à s'éloigner en ce moment de la Harazée, en laissant dans le voisinage de Catherine ce garçon jeune, aimable et séduisant?... M" e de Louëssart était femme, et d'ordinaire les absents ont tort... Les yeux de Vital se rabaissèrent sur la physionomie honnête et loyale de son fils et il eut honte de ses appréhensions. Féli n'était encore qu'un enfant, et ne pou- ■ait lui inspirer de crainte sérieuse. D'ailleUN

M. de Lochères réfléchit que s'il rendait ce service au jeune homme, il acquerrait de nouveaux droits à sa gratitude, et que ce serait le meilleur moyen de le bien disposer plus tard en faveur de son projet de mariage. Cette dernière considération triompha de ses scrupules et le décida tout à fait :

— Voyons, s'écria-t-il, veux-tu que je te débarrasse de cette corvée et que j'aille à Turin en ton lieu et place?

— Quoi! vous consentiriez à faire pour moi ce long et fatigant voyage?

— Bah! les voyages ne m'effraient pas; les notaires, non plus; j'ai des uns et des autres une vieille habitude, riposta Vital. Nous irons ce soir à Vienne-le-Château, tu m'y donneras une procuration en forme et demain je bouclerai ma valise...

Féli se jeta au cou de son père, l'embrassa avec effusion et se confondit en remerciements.

Quand tout fut prêt, M. de Lochères poussa jusqu'au Four-aux-Moines, afin d'instruire Catherine de son départ et de lui faire ses adieux. 11 arriva au moment où le père et la fille achevaient de déjeuner et leur annonça qu'il partait pour Turin.

— Je vais, dit-il, régler certaines affaires qui intéressent mon fils et je serai absent huit ou dix jours au plus.

■ Est-ce que le jeune homme vous accompagne? demanda M. de Louê'ssart.

— Non pas ; il restera à fa Harazée, où il n'aura pas, je pense, le temps de s'ennuyer.

— Nous nous chargerons de le distraire! déclara le garde général; je le conduirai en forêt et je le prierai de venir de temps à autre manger la soupe avec nous... N'est-ce pas, Cathe?

- Je crains, repartit M lle de Louè'ssart, que ce ne soit pour lui une médiocre distraction...

M. de Lochères, qui connaissait les opinions de Charles-Félix au sujet du garde général, s'abstint prudemment de prendre aucun engagement en son nom. Néanmoins, quand il fut sur le point de quitter le Four-aux-Moines, il emmena Catherine à l'écart et, l'embrassant très tendrement, U ajouta tout bas :

— Je me méfie un peu des plaisirs que votre 1ère ménage à Féli; mais j'ai plus confiance en

vous, chère enfant, et sî vous voulez bien vous occuper de lui, je suis certain qu'il vous en sera très reconnaissant.

Il partit le même soir et Féli le conduisit jusqu'aux Islettes.

l82 LE REFUGE

yant passé sa matinée dans les taillis de la Grurie, M. de Louëssart suivait, vers onze heures, le sentier de la Fontaine-aux-Charmes. Contre son habitude, il était plongé en une méditation si laborieuse qu'il oubliait de regarder où il posait le pied. Ses gros souliers de chasse glissaient sur les cailloux, et, à chaque pierre qui roulait sur la pente, il semblait qu'une idée neuve surgît dans son cerveau. Il songeait que Charles-Félix de Lochères était un fort gentil garçon, qu'il serait bientôt majeur et posséderait, au dire de son père, une belle fortune indépendante ; il songeait également qu'étant Tunique héritier de Vital, il réunirait un jour sur sa tête une centaine de mille francs de

renie, au bas moi; il en concluait que Féiî serait pour une fille à marier un parti plus désirable encore que le propriétaire de la Harazée. Déjà, l'autre jour, en voyant le jeune homme ei sa fille se promener côte à cote dans le jardinet du Fouraux-Moines, il avait constaté qu'ils paraissaient façonnés l'un pour l'autre et qu'ils feraient, ma foi, une jolie paire. Féli, à la vérité, était un peu jeune, mais il avait l'apparence d'un garçon de vingt-cinq ans. La jeunesse, d'ailleurs, n'est point un défaut; elle rend les gens plus maniables. A vingt ans, on a le caractère plus flexible qu'à cinquante, et aussi le cœur plus chaud et plus libéral. Franchement, il était regrettable que Catherine n'eût pas connu le fils avant de s'engager avec le père. La bonne mine et l'agréable tournure de Charles-Félix auraient exercé sur elle un tout autre attrait que la grisonnante maturité de Vital, et les deux fiancés eussent été mieux assortis. Mais voilà!... On se trouvait de part ci d'autre lié par la parole donnée...

M. de Louéssart poussa d'un coup de pied dépité un caillou qui alla rebondir dans le ru. Lié, lié?... Pas tant que ça, après toutl L'engagement n'était pris que sous condition suspensive, et là preuve, c'est que Vital n'avait pas voulu qu'on divulguât le mariage projeté avant qu'il en eût causé avec son fils. Dans l'intervalle, tel incident pouvait se produire qui modifiât radicalement

cupe des affaires du voisin et commente plus ou moins charitablement ses faits et gestes, la conversation devint peu à peu languissante. La physionomie ennuyée de ce salon nu et inconfortable glaçait les visiteurs. Vital, gêné par la présence de son fils, n'osait se montrer trop expansif avec Catherine et se résignait à écouter les doléances du garde général. Féli demeurait muet, bien qu'il éprouvât un vif désir de lier connaissance avec la jeune fille. Celle-ci paraissait distraite ou absorbée par ses réflexions; ses yeux pensifs contemplaient alternativement M. de Lochères et Charles-Félix; la ressemblance existant entre le père et le fils la frappait et elle se complaisait en cette minutieuse confrontation. Elle savait gré à Féli d'être le portrait rajeuni de Vital et elle se sentait attirée vers lui, rien qu'à cause de cette parité des traits.

Le garde général, qui s'évertuait en vain à réchauffer l'entretien, dit tout à coup :

— Cathe, si tu nous offrais quelques rafraîchissements?... Pas ici, par exemple! Ce salon esc décidément glacial... Ma foi, messieurs, si vous le permettez, je vous traiterai à la bonne franquette et nous irons sans cérémonie prendre un verre de bière dans le jardin.

Chacun parut charmé de se soustraire à l'atmosphère réfrigérante du salon. On se leva avec ensemble et on descendit au jardin. Catherine,

LE BIFUCE

avec l'aide de Mariette, installa sous les noisetiers les bouteilles et les verres, puis on s'assit autour de la table; M. de Louëssart alluma sa pipe et emplit les verres à la ronde. Catherine et Féli n'étaient ni l'un ni l'autre des buveurs de bière; ils effleuraient à peine du bout des lèvres leur chope mousseuse et semblaient n'y trouver qu'un médiocre plaisir. Vital eut pitié d'eux :

— Féli, suggéra-t-il, demande à M lle de Louëssart de vouloir bien te montrer son jardin... Cela t'intéressera, toi qui es un botaniste!...

Les deux jeunes gens quittèrent la tonnelle et firent quelques pas dans l'allée principale.

- Si vous aimez les fleurs, monsieur, dit Catherine, vous aurez une déception, car notre clos ne produit que des légumes et de mauvaises herbes... Comme les crues du ruisseau l'inondent chaque hiver, papa a renoncé à y cultiver des plantes d'agrément. Les rosiers qui s'obstinent à pousser chez nous y mettent de la bonne volonté!... Le terrain est humide et, ce qui est un comble, nous manquons d'eau potable à la mai-

-Et vous êtes obligée d'aller chaque jour puiser votre provision au ruisseau, remarqua Félî en faisant allusion à la rencontre de la veille.

— Oui; c'est ce qui vous explique pourquoi vous m'avez surprise hier, en train d'accomplir cette corvée domestique... Vous devez être ma-

les dispositions de l'une des parties. Qu'adviendrait-il, par exemple, si M. de Lochères tombait malade ou si Catherine s'apercevait qu'elle s'était trompée? Le garde général inclinait à penser que sa fille n'était point passionnément éprise de son fiancé quinquagénaire et qu'elle l'avait choisi faute de mieux. Le cœur des filles change comme le vent. 11 se souvenait d'un vieux proverbe qui dit : a L'homme esc l'étoupe, la femme est le feu, vient le diable qui souffle, s Supposons, pensait M. de Louëssart, que Catherine et ce beau garçon de Félî se voient un peu plus souvent, le diable est malin, il pourrait bien leur souffler de l'amour, et cet amour entre deux jeunes gens de vingt ans flamberait tout autrement que le feu, à demi étouffé sous la cendre, de M. de Lochères. Il ne s'agirait que de rapprocher l'étoupe de la flamme, et ceci me regarde...

Tout en ruminant ces pensées, le forestier était arrivé devant la grille de la Harazée. Il aperçut Saudax dans la cour, s'informa si M. Charles-Félix était au logis, et, sur la réponse affirmative du concierge, il entra sans plus de cérémonie. Joseph le conduisit au jardin où Féli lisait en se promenant sous les tilleuls :

— Bonjour, cher monsieur, dit M. de Louëssart; en passant devant la Harazée j'ai voulu prendre de vos nouvelles et de celles de M. de Lochères... Comment supportez-vous votre so-

en MM ar=er:e „ loi B

sîons de s'a

tant aujourd'hui, je (

s qu'il y a chex bous bb assez boa déjeuner, et je seras ravi si vous me

Taisiez l'aminé de le partager avec ma fille et moi... C'est oui, n'est-ce pas ? Sans raçon ! Catherine m'a chargé d'instter pour que tous acceptiez... Nous aurons un brochet de la Biesme et, pour faire la digestion, nous irons tous trois achever l'après-midi en forêt...

Féli avait bonne envie de décliner l'invitation et il est certain que, s'il se fût agi de déjeuner en tête-à-téte avec le garde général, il aurait refusé tout net. Mab la perspective de la compagnie de M Ile de Louéssart le tenta. Son premier entretien avec cette charmante fille lui laissait un si attrayant souvenir qu'il ne résista pas au plaisir de le renouveler. Un quart d'heure après, il cheminait sur la route côte à côce avec M. de Louéssart, et, à midi sonnant, ils entraient ensemble dans la petite maison grise du Four-aux- Moines.

— Cathel s'exclama le garde général, en pénétrant dans la salle à manger, je t'amène M. I ■ ■ 1 1 x de Lochères. Il a consenti à venir tAter de noire brochet...

— J'arrive dans un instant, répondit du fond

de la cuisine une limpide voix allègre, j'aide Mariette à enfourner et je suis à vous!

Catherine apparut, en effet, au bout de quelques minutes, le corsage pris dans un tablier blanc à bavette, les cheveux et les cils saupoudrés de farine.

— A la bonne heure, monsieur! dir-elle, c'est aimable à vous d'avoir accepté notre invitation... Pour accompagner le fameux brochet dont vous a parlé papa et qui eût été un menu un peu maigre, je vous ai confectionné un mets local, une quiche... C'est tout ce que je sais en fait de cuisine, mais je suis très fière de mon petit talent et très désireuse d'avoir votre avis.

On se mit à table et, peu après, Mariette apporta la quiche toute bouillante sur sa plaque de tôle. C'est une pâtisserie lorraine, une galette au lard, aux ceufs et à la crème. Il faut un estomac robuste pour la digérer, mais les gens du pays en font leur régal. La quiche de Catherine était à point : dorée, boursouflée, onctueuse, elle exhalait une savoureuse odeur. On l'arrosa avec un léger vin blanc des Côtes; Félî en reprit deux fois, complimenta franchement la pâtissière et demanda la recette. M lle de Louëssart regardait le jeune Lochères mordre dans la galette à belles dents; un sourire retroussa ses lèvres malicieuses:

— Je suis bien aise, déclara-r-elle, de voir que vous êtes gourmand, c'est une bonne note! Quant

tous passer le rouleau sur votre pare de façon qu'elle ne soit pas phis épaisse qu'une pièce de deux sous, tous retendez sur la tôle en relevant les bords et vous y semez de petits dos de lard ; puis vous battet séparément des jaunes d'oeuf que vous mélangez avec de la crème fraîche ; vous répandez le tout sur la pâte, vous saupoudrez de sel et vous portez vivement votre galette au tour, où vous lalaissezà peine cinq minutes... Ce n'est pas plus difficile que ça; le tout est de réussir I Est-ce que vous avez l'intention d'essayer?...

Elle se mit à rire et sa gaieté communion tive gagna Féli. Lui aussi riait de tout cœur; son rire d'enfant découvrait sous les moustaches ses dents blanches et saines, puis, montant des lèvres aux yeux, il illuminait ses prunelles bleues à la fois si câlines et si pures. Cette hilarité presque gamine donnait une séduction singulière à ton visage qui, au repos, avait une expression plutôt sérieuse.

Le début joyeux du déjeuner exerça son In h reuse influence sur tout le reste du reps' Louëssart, contre son ordinaire, se roomr de paroles et s'abstint de déclamation! verbeuse*. Il laissait les deux jeunes gens 1 1 « sonnait paternellement à leur» n I

qu'elles lui parussent naïves et presque niaises. Catherine questionnait Félisurla Savoie; le jeune homme décrivait avec feu les beautés de son pays ; l'azur des lacs enfoncés dans la verdure, les merveilleuses couleurs des montagnes neigeuses, les hauts pâturages où tinte la a clarine » des troupeaux, l'abondance des fleurs alpestres dans le voisinage des glaciers.

— Vous ne vous imaginez pas, disait-il, la joie d'herboriser là-haut, au-dessus des nuages; le plaisir qu'on éprouve à découvrir une plante nouvelle! J'ai eu des minutes d'extase en cueillant une gentiane ou une anémone...

M" e de Louéssart était touchée de l'enthousiasme de ce garçon qui joignait à la verdeur robuste et énergique d'un homme fait la volonté et la candeur de l'enfance. Elle était prête à son tour à s'extasier devant cette fraîcheur d'àme comme devant une vierge et originale plante de montagne.

Quand on eut desservi et que le café fut versé, M. de Louéssart dit en vidant sa tasse :

— Mes enfants, le devoir avant tout! Il faut que je retourne à la Grurie pour surveiller mes gardes; mais rien ne vous empêche de m'y accompagner. Au contraire, cela vous dégourdira les jambes... II fait un temps de demoiselle : ni trop chaud ni trop frais, et, tandis que je terminerai ma besogne, vous irez visiter les Sept-Fon-

laines, qui ne sont pas loin de mon champ | rations et qui méritent d'être vues... Fst-i c M tendu? Oui. En ce cas, mette* vos chapeaux 01 eu route!

Une fois dehors, ils gravirent cote a côte lr

chemin par lequel Féli était descendu au I

aux-Moines quelques semaines auparavant. Ce

chemin de mulets gagnait le plateau de II I

par une rampe toute droite et user, ahrupte, M. de Louëssart, qui trottait en avant BOflQW un chat maigre, se retourna vers Ici jeunes gem et, s'apercevant que Catherine restait en Kffli <■

— Te voilà déjà essoufflée? lui cria r-il . Tll devrais demandera ce jeune homme de i<--'<-

le bras.

Etonnée de cette sollicitude dont le garde général n'était pat coutumîer, Catherine ouvrait de grands yeux et les fixait alternativement sur um père et sur Féli.

— Pardonnez-moi de ne pa* déjà vowi l'avrfr offert, mademoiselle, protMca ce dernier en m rapprochant de U jeune fille,

Hle se décida à accepter et Félix U fpMê «m precanàon ren fendroit le amm pierrevx

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de monter sans fatigue... Marchez donc lentement et ne craignez pas de vous appuyer sur moi...

Mettant le conseil à exécution, ils grimpèrent le long du sentier sans se hâter. Féli sentait le mignon bras de Catherine frôler légèrement sa poitrine et se presser involontairement contre le sien, La caresse inconsciente de cette chair jeune et fraîche, le voisinage si proche du corps de cette adorable fille lui causaient une voluptueuse délectation jusque-là inéprouvée. Pour la première fois, un trouble étrange et doux lui comprimait la gorge et l'empêchait de parler. Il se laissait bercer au rythme de leurs pas harmonieusement accordés, et il aurait désiré que la montée se prolongeât indéfiniment. Bien qu'ils eussent enfin atteint le plateau et que Catherine se fût arrêtée un moment pour respirer, Féli continuait de serrer le bras de M ile de Louëssart.

Plus maîtresse d'elle-même, la jeune fille s'aperçut de l'émoi de son compagnon et, subitement rroublée à son tour, devint très rouge. Sans brusquerie elle dégagea son bras et murmura :

— Merci!... Je puis maintenant marcher seule... Regardez, s'exclama-t-elle, quelle avance mon père a sur nous!... Doublons le pas pour le rattraper, voulez-vous?...

Et, donnant l'exemple, elle commença de courir si lestement que Féli avait peine à la sui-

II MFUGl

vre. Cène course précipitée le surexcitait encore. Il voyait devant lui Catherine tuîr dans U verdure, les coudes au corps, ia taille cambrée et souple; l'onduleux envolementde la jupe claire qui effleurait les branches avec un Trou-trou soyeux, lui faisait monter au cerveau une indéfinissable griserie.

Lorqu'ils rejoignirent le garde gémirai, ils avaient tous deux les joues en feu et les yeux brillants. M. de Louëssart les enveloppa d'un curieux regard :

— Eh bien, demanda- t-il, qu'est-ce que cette course au clocher?

— Dame! riposta Catherine avec humeur, tu nous plantes là sans t'inquiéter de nous... Il a bien fallu courir après toi!

Ils cheminèrent quelque temps en silence, puis débouchèrent sur une longue route herbeuse qui filait toute droite à perte de vue, à travers le plateau, et qu'on nomme la Haute-Chevauchcc.

Un peu plus loin, un sentier dévalait en pente douce, puis s'arrêtait net à la naissance d'un ravin s'ouvranc brusquement au pied des arbres, — une sorte de puits verdoyant, au fond duquel on entendait le bouillonnement confus de plusieurs sources abondantes.

— Voici la gorge des Sept-Fon tainct, dit M. de Loucssart; reposez-vous un moment sous les hêtres.., Cathe, tu montreras les sources à M. de

IÇ2 LE REFUGE

Lochères, et je viendrai vous reprendre dès que j'aurai bâclé ma besogne.

— Soit, répliqua Catherine un peu nerveuse, nous t'attendrons ici; mais ne t'oublie pas à bavarder avec tes gardes et ne nous fais pas poser trop longtemps!

LE REFUGE IÇ}

éli et M lle de Louëssart restèrent quelque temps sous les hêtres, sans parler, uniquement occupés à écouter rêveusement le frais glou-glou de l'eau qui sourdait au fond de la combe. Au loin, on entendait les voix des gardes faisant l'appel des arbres marqués du marteau. Ces cris lointains et la rumeur des sources invisibles interrompaient seuls le grand silence de la forêt.

— Peut-on descendre jusqu'au fond de ce creux ? demanda Féli.

— Oui, il y a une grimpette qui y mène, répondit la jeune fille. Suivez-moi.

En contournant le bord de l'entonnoir, ili parvinrent b un sentier dissimulé dans le taillis et

'9-4 L E BEFUGE

qui coupait en biais la pente escarpée. Le sentier était humide et glissant.

— J'ai le pied plus sûr que vous, mademoiselle, dit Féli, laissez -moi passer devant et vous donner la main.

'J.i confus désir le poussait à saisir cette occasion de goûter de nouveau les délicieuses sensations de la montée, mais M ,le de Louëssart ne s'y prêta point.

— Merci, répliqua-t-elle d'un ton bref, nous nous gênerions mutuellement.

Elle continua de marcher la première, relevant d'une main les plis de sa jupe et de l'autre écartant les brindilles de cornouillers et de clématites qui lui frôlaient les joues.

Féli, un peu mortifié du refus, lui emboîtait le pas, admirant la grâce de sa démarche et l'agilité avec laquelle elle se faufilait parmi les cépées.

Ils arrivèrent enfin au fond de la gorge où un espace libre et gazonneux s'arrondissait sous l'abri des arbres, et où plusieurs sources s'étaient ménagé de clairs réservoirs : les unes s'échappaient des fentes d'une roche tapissée de capillaires et de scolopendres ; les autres naissaient au ras du sol parmi les menthes et les salicaires, et s'épanchaient à gros bouillons; elles se réunissaient toutes un peu plus bas pour former le ru des Sept- Fontaines. Au-dessus, des pommiers

sauvages, des trembles et des alisiers rejoignaient leurs branches et ne laissaient voir dans leur entre-croisement que de petits coins de ciel bleu . Une glauque lumière tombait à travers ce fouillis et s'harmonisait avec le verdoiement des feuillëes et des plantes aquatiques. Un détail insolite ajoutait une note inattendue à l'originalité du paysage; accrochés aux branches les plus voisines des sources, des rubans multicolores pendaient à demi détrempés par l'humidité.

— Que signifient, demanda Féli intrigué, ces faveurs suspendues aux arbres comme des exvoto?

— Ce sont des ex-voto, en effet, répondit Catherine en riant. Les Sept-Fontaines ont la réputation d'exaucer les vœux qu'on leur adresse. Les filles qui craignent de coiffer Sainte-Catherine viennent ici en pèlerinage. Elles accrochent aux branches le ruban de leur cou ou de leur coiffure; si, après une neuvaine, la soie a conservé la vivacité de sa couleur, c'est qu'on se mariera dans l'année.

Féli regarda pensivement le virginal visage de Catherine, dont la mate blancheur ressortait mieux encore dans la demi-obscurité des feuîllées, et une vague mélancolie le saisit à la pensée qu'elle aussi se marierait un jour, et que peut-être son choix était déjà fixé.

— Et vous, mademoiselle, hasarda-t-il, ne

comptez-vous pas profiter de l'occasion pour accrocher aussi un ruban à l'une des branches ?

— Oh! moi, s'écria-t-elle...

Elle s'interrompit pour scruter rapidement la physionomie franchement ouverte du jeune homme et pensa : « Il ne se doute de rien, son père ne lui a pas encore parlé de ses projets... »

Puis elle reprit en haussant les épaules :

— Bah ! à quoi bon ?

— Ne songez-vous pas à vous marier?... Ce serait un moyen de quitter le Four-aux-Moines.

Elle rougît. Cette dernière réflexion en disait long sur la perspicacité de Féli; lui aussi avait jugé M. de Louessart, et deviné combien la vie commune devait être parfois pénible et déprimante pour la jeune fille.

■ — Mon Dieu, oui, réplîqua-t-elle après un moment de silence, j'y ai songé et il est probable que je ferai comme les autres. Mais je ne suis pas superstitieuse et je ne crois pas à la vertu des sources. D'ailleurs, à quoi sert de chercher à influencer la providence? Notre destinée est en son pouvoir et qui sait ce que demain nous réserve ?. . .

Elle alla s'asseoir sur un quartier de roche éboulée, se décoiffa et remit en ordre ses cheveux ébouriffés par le frôlement des branches, tandis que Féli, les mains croisées, demeurait debout devant elle.

— C'est assez parler de moi, continua-t-elle en souriant et en levant vers le jeune homme ses grands yeux questionneurs; si nous nom occupions un peu de vous? Ne restez pas là comme un terme. Il y a prés de moi un autre bloc de pierre qui vous servira de banc... Est-ce indiscret de vous demander si vous comptez séjourner longtemps à la Harazée ?

— Mais j'y séjournerai tant que mon père le voudra bien, répondit-il; je m'y trouve heureux, beaucoup plus que je ne l'espérais.,. En y venant, je redourais un peu l'accueil que j'y recevrais. Mon père et moi nous ne nous é:ions pas vus depuis plusieurs années et j'ignorais si nos deux caractères se conviendraient. Eh bien, après un court moment de gêne, il m'a tendu les bras et m'a mis à l'aise avec une rondeur, une cordiale bonté que je n'oublierai jamais... Je me sensà la Harazée tout à fait chez moi et je serais désolé d'en sortir.

— Cependant, hasarda Catherine, il pourrait surgir quelque événement qui vous en rendit le séjour moins agréable. Si, par exemple, M. de Lochères pensait à se remarier?

— Croyez-vous? demanda Féli d'un air peu convaincu. H ne m'en a jamais rien dit et pourtant nous sommes arrivés tous deux à un tel degré de confiance qu'il y aurait fait certainement allusion, s'il y pensait sérieusement. Dans

cous les cas, ajoura-t-ïl, si l'idée lui venait de se remarier, s'il épousait une femme aimante, d'un âge proportionné au sien, en quoi cela m'empêcherait-il de vivre près de lui? II ne s'y opposerait pas, j'en réponds, et, quant à ma future belle-mère, je me montrerais sî aimable avec elle qu'elle finirait probablement par m'aimer un peu.

— Ça, j'en suis sûre! s'écria Catherine avec sa spontanéité coutumière.

Et, en effet, son cœur avait été gagné par l'affectueuse chaleur avec laquelle le jeune homme parlait de son père. Il ouvrait son âme avec rant de sincérité, il y avait en lui une sensibilité si délicate alliée à une si précoce raison!... A mesure qu'il s'exprimait avec plus d'expansion, il intéressait davantage M 11 * de Louëssart et lui devenait intimement sympathique.

En entendant l'exclamation de Catherine, Féli s'épanouit; une lueur de gratitude éclaira ses yeux bleus qui se fixèrent plus tendrement sur ceux de son interlocutrice et, un instant, leurs regards se fondirent l'un dans l'autre avec une douceur qui les laissa tous deux émus et heureux. Ce ne fut qu'un éclair, mais un éclair de joie profonde; puis la jeune fille ferma à démises paupières et murmura comme si elle achevait tout haut sa pensée :

— Quoi qu'il en soit, il arrivera toujours un

moment où vous quitterez la Harazée; vous ne resterez pas célibataire, je suppose, et un jour vous songerez à votre tour à vous marier...

Féli demeura un instant rêveur et ses yeux cherchèrent de nouveau ceux de sa voisine.

— Certes oui, déclara-t-il, et le plus tôt que je pourrai.

— Oh ! se récria-t-elle avec son malicieux sourire, ne soyez pas si pressé! Vous êtes encore un peu jeune et les garçons ne se marient guère à vingt ec un ans!

- Pourquoi pas? répliqua-t-il en s'animant.

Le vieil abbé qui fur mon précepteur avait coutume de dire qu'il faut se marier jeune et prendre fiancée de son âge; c'est, ajoutait-il, le meilleur moyen de s'aimer chrétiennement et longtemps... Je suis de son avis, Seulement, je voudrais me marier à mon gré. Je ne suis pas ambitieux, je ne m'inquiéterais ni de la fortune ni du rang; je choisirais une jeune fille honnête et belle, ayant le même âge, les mêmes illusions que moi, et je lui dirais : « Commençons la vie ensemble, aimons-nous et restons jusqu'au bout étroitement unis, dans les bons comme dans les mauvais jours, n

Sa voix juvénile montait tout d'un élan vers la voûte verdoyante des arbres. Er Catherine se sentait de plus en plus remuée, de plus en plus attirée vers ce garçon qui ressemblait à Vital,

mais à un Vital jeune, enthousiaste et pur, un Vital à l'âme intacte, sans les amertumes et les déboires qui avaient lassé et précocement vieilli son aîné... Une impulsion irréfléchie l'inclina vers lui:

— Vous êtes un brave cœur, vous! murmurat-elle en lui tendant la main.

IL saisit cette main ingénument offerte, s'agenouilla et y posa un baiser brûlant.

L'impression de cette vive caresse, si dévotement passionnée, causa à Catherine un trouble tout nouveau. La brûlure s'infusa dans sa chair, courut dans ses veines et se répandit dans tout son corps. Jamais elle n'avait éprouvé cette sensation délicieuse et opprimante, lorsque les lèvres de M. de Lochères s'étaient posées sur ses joues. Instantanément, elle sentit la différence entre la caresse qu'on reçoit sans y mettre rien de soimême et celle dont on est pour ainsi dire complice. Elle en fut effrayée, honteuse, et malgré tout charmée. L'étourdissement qui la paralysait fut si complet qu'elle oublia de retirer sa main d'entre les doigts tremblants de Féli...

Elle fut rappelée à elle-même par un : houp ! sonore qui résonnait sur la crête de la combe.

— C'est mon père qui nous cherche, balbutiat-elle en se dégageant et en se levant.

Ils étaient tous deux tellement émus qu'ils n'eurent pas la force de répondre à l'appel de

M. de Louëssart; ils remontèrent précipitamment la grimpette et, en débouchant du taillis, aperçurent le garde général qui se promenait sous les hêtres.

— Hé! hé! cria-r-il d'un ron gouailleur, il me semble que c'est moi qui croque le marmot!...

Il avait dû prendre plus d'une lampée d'eaude-vie de marc avec ses gardes, car ses petits yeux luisaient et son teint était marbré de taches rouges, comme une feuille de vigne à l'automne.

— Je me suis égosillé à vous appeler, ajoutat-il, mais le vacarme des sources vous empêchait sans doute d'entendre, car vous ne pipiez pas, et je commençais à croire que vous m'aviez faussé compagnie. Savez-vous qu'il est bientôt sept heures etque nous ne serons chez nous qu'à la brune? Nous descendrons par la Fontaine-aux-Charmes afin de déposer d'abord M. Félix à la Harazée... Par conséquent, il s'agit d'ouvrir le compas et de ne pas flâner en route.

Catherine, sans répondre, regardait son père avec inquiétude. On se mit en marche, les deux hommes prenant l'avance et la jeune fille demeurant pensive, un peu en arrière. M. de Louëssart avait appuyé familièrement sa main sur t'épaule de Féli et, d'une voix enrouée où traînait l'accent lorrain .

— Eh bien, demandait-il, que dites-vous des Sept-Fontaines, hein? Est-ce assez cocasse tous ces rubans qui pendillent aux branches ?... Et, vous savez, chaque couleur a sa signification : le vert, c'est l'espérance ; le bleu, c'est l'amour satisfait; le jaune, ah ! dame, le jaune, c'est la jalousie... Il ne vient pas que des filles aux Sept-Fontaines; on y voit aussi des femmes abandonnées et des maris trompés... Ça ne manque pas dans le pays, et les rubans couleur de coucou sont en majorité!...

Il éclata de rire, enchanté de sa plaisanterie, puis comme on débouchait sur la Haute-Chevauchée, il se retourna vers Catherine qui s'attardait dans le sentier.

— Cathe! s'exclama-t-il, si tu vas de ce trainlà nous n'arriverons jamais... Voyons, ne fais pas la mijaurée et prends le bras de M. Félix.

Le jeune homme, impatient de se soustraire au bavardage de Louëssart, s'empressa de revenir vers Catherine et insista pour lui servir de cavalier. Cette fois, elle n'osa refuser; elle savait par expérience combien son père devenait irritable lorsqu'il était surexcité par l'eau-de-vie; avec quelle persistance têtue il exigeait alors qu'on obéît à ses caprices, et elle voulait éviter une scène ridicule.

Elle accepta donc l'offre de Féli, mais demeura taciturne. Celui-ci, trop heureux de sentir

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de nouveau ce bras mignon posé sur le sien, ne cherchait pas à rompre un délicieux silence. Ils cheminèrent ainsi sans rien se dire à travers la futaie obscure de la Bolante, où planait dans l'ombre, pour la jeune fille, le souvenir inquiétant de M. de Lochères.

En avant, cheminait à grandes enjambées M. de Louëssart ; il épanchait bruyamment sa joviale humeur, brandissait sa canne de houx et chantait d'une voix fausse un air de fanfare :

Pour être un bon clmsscttr, il faut N'être jamais en défaut. ,.

Quand ils sortirent de la futaie pour traverser la clairière qui mène au défilé de la Fontaineaux-Charmes, le jour tombait déjà et le croissant de la lune commençante surgissait au-dessus des bois. Ce lever de lune, si doux à travers l'échevèlement des bouleaux, imprégnait la clairière d'une clarté de féerie. Les tapis de bruyère gardaient encore de mourantes teintes rosées; de fines vapeurs rampaient dans les fonds humides et, à travers ce transparent voile, on distinguait au loin la nappe argentée du petit étang. La pénétrante poésie du crépuscule gagnait les deux jeunes gens et, en même temps que le mince croissant couleur d'opale montait dans le ciel, une frissonnante aube d'amour montait dans leurs cœurs.

— Quelle exquise soirée ! dit Féli.

— Oui, soupira Catherine, on voudrait en savourer longtemps la joie et oublier pour toujours ses tracas et ses inquiétudes...

— Je suis heureux de savourer cette joie avec vous, bien heureux!

M lle de Louëssart posa un doigt sur ses lèvres :

— Chut! interrompit-elle, ne le dites pas si haut ; ça réveillerait la mauvaise chance qui sommeille...

Ils longeaient encore l'étang endormi quand M. de Louëssart sonna à la grille de la Harazée. Ils pressèrent le pas pour le rejoindre. Féli serra tendrement le bras que Catherine dégageait avec lenteur.

— Bonsoir, mademoiselle, murmura-t-il.

— Vous voici chez vous, s'exclama Louëssart.

Bonne nuit, et à bientôt! Ne nous oubliez pas quand vous écrirez à votre père et dites-lui que nous avons soin de vous!...

LE &EFTJGE 20f

G ccoudée à l'appui de sa fenêtre, Catherine rêvait, le regard perdu dans les nuées. Depuis sa promenade aux Sept-Fontaines, elle demeurait oisive tout le jour, n'ayant plus de goût à la besogne du ménage, plus de plaisir à ses lectures favorites. Elle parcourait une page sans la comprendre, jetait le livre et passait des heures à regarder mélancoliquement dans le vide. Cette après-midi de juillet, l'état de l'atmosphère ajoutait encore à son accablement. De gros nuages plombés endeuillaient le ciel du côté de la Chalade et une brume d'orage planait sur les bois. Une tristesse lourde pesait aussi sur la jeune fille. Comme la Grctchen de Faust, elle aurait pu chanter :

Mon cœur est en peine,..

Constamment les mêmes images hantaient son cerveau et les mêmes scrupules tourmentaient sa conscience. Une tendre et irrésistible sympathie l'entraînait vers Féli et en même temps elle se reprochait cette tendresse comme une trahison envers M. de Lochères. a: Décidément, songeait-elle, serais-je une mauvaise fille, déloyale et dépravée, ainsi que le prétendent les dames de la Chalade?... Je me suis engagée à Vital et, aux yeux de Dieu qui nous juge, il est certain que cette promesse me lie aussi sérieusement que si je l'avais faite à la mairie ou à l'église. Je me suis laissé aimer, j'ai laissé espérer à cet homme que je l'aimerais, et voilà que maintenant je suis en train de penser à un autre. A la vérité, cet autre n'existait pas encore pour moi, lorsque j'ai accepté les propositions de M- de Lochères. J'ai promis d'épouser Vital, non par amour, mais par un sentiment de secrète pitié, par besoin de me dévouer à quelqu'un... N'importe, ma fille, c'est vilain, ce que tu fats là, et tu es aussi fautive que si tu étais mariée!... Oui, je l'avoue, c'est mal, mais j'ai péché par ignorance. Je serais bien plus coupable encore si je persistais à épouser M. de Lochères, maintenant que je vois clair au fond de moi, et que je suis certaine de ne pouvoir désormais ni l'aimer ni

le rendre heureux. Non, je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!... Suis-je assez misérable et avais-je assez raison, l'autre soir, de dire à Féli de ne pas parler si haut de son bonheur ! »

Ce souvenir des paroles murmurées au bord de l'étang ramena la pensée de Catherine sur le jeune Lochères, et elle s'y posa avec la même joie qu'une hirondelle battue du vent s'abrite enfin sous les chevrons où pend son nid. Ayant toujours été sincère avec elle-même, M l!e de Louëssart ne cherchait pas à se leurrer. Oui, elle aimait Féli, non seulement à cause de ses qualités physiques et morales, mais parce que, le premier, il avait suscité en elle les troubles délicieux de la passion, parce qu'il était jeune comme elle et, comme elle, novice en amour. Leurs âmes neuves avaient les mêmes étonnements, les mêmes épanouissements, les mêmes extases. Cette rare conjonction de deux cœurs qui s'éveillent ensemble, s'initient mutuellement, ingénument à la joie d'aimer, détermine, quand elle se produit, une explosion de lumineuse et brûlante tendresse. Tels, les adorables tâtonnements voluptueux de Daphnis et Chloé; tel l'élan passionné qui emporte Juliette vers Roméo.

Catherine avait beau s'en défendre, elle subissait ce juvénile enivrement de l'amour partagé, aussi pur, aussi ardent que les vives rougeurs de l'aurore. Volontiers, elle se fût écriée comme Ju-

lietce : « Nourrice, informe-toi de son nom... S'il est marié, la tombe sera mon Ht de noce! » Elle songeait : a Si je ne puis être à lui, je ne serai à personne; b puis, comme, à son âge, on a l'espérance vivace, elle ajoutait : a II est encore temps, je parlerai à M. de Lochères, je lui ouvrirai franchement mon cœur. Il est généreux, il me relèvera de ma promesse. » Tandis qu'elle se rassérénait peu à peu, à l'aide de cette douteuse illusion, voilà que sur la route elle vit Féli se diriger vers le Four-aux-Moines. Son premier mouvement fut de quitter la fenêtre et d'ordonner à Mariette de ne recevoir personne; mais, quand elle arriva sur le palier de sa chambre, elle réfléchit que peut-être Féli l'avait déjà aperçue à sa croisée, et que ce serait une grosse mortification pour lui si, la sachant au logis, il trouvait néanmoins porte close; tant et si bien qu'elle s'attendrit et descendit au rez-de-chaussée sans faire aucune recommandation à la servante.

Cependant, le jeune homme se hâtait vers le Four-aux-Moines. Dans l'après-midi, il avait tout à coup réfléchi que, trois jours s'étant écoulés depuis son déjeuner chez les Louëssart, il leur devait une visite de digestion. Peut-être bien aussi — pour tout dire — supposait-il que le temps incertain retiendrait M lle de Louëssart à la maison et, malgré la menace de lointains roulements de tonnerre, il s'était mis en route.

Il marchait allègrement, le coeur et le pied légers. Ignorant les projets de son père, il n'avait ni les scrupules ni les tourments de Catherine, et il s'abandonnait sans remords au penchant qui l'en traînait vers elle. Durant le trajet, il se berçait avec de beaux rêves de félicité future: a Si elle m'aimait, songeait-il, qui m'empêcherait de l'épouser? Mon père la trouve charmante et me laisserait sans doute parfaitement libre. Quelle raison, d'ailleurs, pourrait-il m'objeccer?La pauvreté de Catherine?... J'ai, Dieu merci, une belle fortune, bien à moi, qui me permet de choisir ma fiancée sans m'inquiérer d'une vulgaire question d'argent?... Mon extrême jeunesse?... Bah! je ne suis pas le premier qui prendrait femme à vingt et un ans. Les difficultés ne viendraient certainement pas de ce côté-là. D'ailleurs, dans quelques semaines j'aurai atteint ma majorité et si, par impossible, mon père me refusait son consentement, malgré toute la respectueuse affection que je lui porte, la certitude d'être aimé me donnerait le courage de passer outre... Mais Catherine m'aime-t-elle?... Voilà le problème. Pour le résoudre, je n'ai d'autre expédient que de m'adresser à M lle de Louessart elle-même et de lui poser franchement ia question... Seulement, il me semble que je n'oserai jamais. Tantôt, en quittant la Harazée, j'avais bien résolu en mon par-dedans de m'exphquer aujourd'hui avec elle,

IlO LE REFUGE

mais à mesure que je me rapproche de sa maison, ce qui me paraissait si simple, il y a une demi-heure, me semble maintenant embarrassé et compliqué... n

Tout en soliloquant, il avait débouché dans le sentier, gravi le perron et, avec un tremblement intérieur, il tirait le pied de biche de la sonnette. Mariette vint ouvrir er, rien qu'à une nuance plus accueillante de sa physionomie, il devina qu'il rencontrerait quelqu'un au logis.

— M. de Louëssart est chez lui? demanda-t-il timidement.

— Nenni; monsieur s'en est allé en forêt.

Mais M ,,s Catherine est là, je vais la prévenir...

Elle l'introduisit dans le couloir obscur. Au même moment, une large raie lumineuse coupa l'ombre du corridor. La porte de la salle à manger s'était entre-bâillée et Catherine invitait le visiteur à entrer.

— Mademoiselle, balbutia Féli, perdant tout son aplomb dès qu'il se vit en présence de la jeune fille, j'espérais rencontrer monsieur votre père... Je suis désolé de ne pouvoir le remercier de vive voix...

Elle ébaucha un sourire incrédule :

— Mon père, monsieur, répondit-elle avec un rien d'ironie, sera encore plus désolé que vous... On n'a guère chance de le rencontrer dans l'après-midi... Asseyez-vous, je vous en prie.

Et comme Féli, intimidé, gardait le silence, elle reprit d'une voix moins assurée :

— Avez-vous des nouvelles de M. de Lochères ?

— Oui... Mon père m'écrit que nos affaires le retiendront un peu plus qu'il ne pensait et qu'il va talonner les notaires italiens, car il lui tarde de rentrer à la Harazée. Il me charge de ses hommages pour vous... Pauvre père, il est bien bon de s'occuper de mes intérêts; c'est une corvée dont je ne me serais jamais tiré et je lui sais un gré infini de me l'avoir épargnée; je suis certain qu'il s'ennuie ferme là-bas.

— Oui! murmura distraitement Catherine.

Elle était devenue pensive et son visage se

voilait d'une mélancolie qui rendit le jeune homme encore moins sûr de lui, car il crut y lire une vague contrariété causée par l'inopportunité de sa visite.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il avec un soupir, je crains d'avoir été indiscret... Ma visite vous a dérangée et je ne veux pas abuser...

Il allait se lever; M ,Ie de Louëssart l'arrêta d'un geste :

— Vous n'êtes pas indiscret le moins du monde. Du reste, ce ne serait pas le moment de partir, car le temps se gâte et je crois qu'il pleut déjà- En effet, de larges gouttes s'écrasaient contre

les vitres et les nuages épais étaient tellement bas qu'on y voyait à peine. Un coup de tonnerre éclata violemment.

— Cette fois, continua Catherine après avoir légèrement tressailli, vous voilà prisonnier et il vous faudra me supporter avec mes humeurs noires... Je suis aujourd'hui affreusement nerveuse et maussade.

L'ombre que les nuées répandaient dans la salle rendait à Féli un peu d'aplomb. Cette demiobscurité apportait je ne sais quoi de plus intime à leur téte-à-réie et l'encourageait à parler.

— Vous êtes triste? demanda-t-il avec sollicitude. Qu'avez-vous?

— Rien. C'est l'orage, sans doute.

— Tant mieux, s'écria-t-il avec une vivacité qui la fit sourire; tout à l'heure vous aviez un visage si fermé, si sévère, que je me suis figuré que vous étiez fâchée contre moi.

— Fâchée contre vous, et pourquoi?

— Je ne sais... Quand le cerveau travaille, on se forge des griefs plus ou moins imaginaires... J'ai supposé que vous m'en vouliez de vous avoir quasiment forcée l'autre jour à prendre mon bras et... aux Sept-Fontaines, d'avoir osé vous baiser la main...

Catherine rougissait et baissait les yeux. L'humilité de cette confession, les délicats scrupules de Féli la touchaient et la remplissaient de confu-

sion. En même temps, elle lui savait gré de sa délicatesse ; elle l'aimait davantage en constatant qu'il était si peu vain, si déliant de lui-même, alors que sa beauté et ses dons de séduction auraient pu le rendre fat et audacieu sèment exigeant. Elle éprouvait le besoin de le lui dire, ou du moins de lui témoigner par un signe, par un geste, combien elle l'en estimait encore plus. Ses paupières aux longs cils s'entr'ouvrirent, et la bienveillance de ses regards humides rassura le jeune homme.

— Vous ne m'en voulez pas? murmura-t-il.

— Non, répondit-elle en secouant la tête; puis, obéissant à une magnétique attraction, elle lui tendit la main.

Il s'empara de cette main fluette et fondante qui tremblait dans la sienne. Il la tint longtemps captive; il la serrait avec délices et, à mesure que l'étreinte se prolongeait, il sentait la main prisonnière devenir plus confiante, plus démonstrative. Les deux paumes se touchaient, ne semblaient plus faire qu'une même chair brûlante, et, au dehors, la pluie qui tombait, torrentielle, traversée d'un sourd fracas de tonnerre, isolait les deux jeunes gens du monde cn-

— Catherine, disait Félî, je vous aime!

Elle l'écoutait grisée, heureuse, oubliant ses scrupules, et Vital, et toute la terre. Ils s'étaient

levés, ils se tenaient l'un près de l'autre, les mains unies, les regards confondus. Dans le ruissellement de la pluie, la voix caressante de Féli répétait :

— Je vous aime, je vous aime!

11 l'attirait à lui er, incapable de résister, elle tendait instinctivement son front à ses lèvres, lorsqu'un heurt précipité à la porte de la cuisine les sépara brusquement.

C'était la petite bonne, que les coups de tonnerre affolaient et qui leur demandait la permission de se réfugier auprès d'eux.

— Ah ! mademoiselle, gémissair-elle toute pâle, en se blottissant dans un coin; je mourais de peur dans ma cuisine; il me semblait, à chaque coup, que le tonnerre allait tomber dans notre cheminée... Encore un! s'écria- t-elle en plongeant sa figure dans ses mains. Sainte Mère de Dieu, qu'allons-nous devenir?... Quel temps! et M. de Louëssart qui est en forêt!...

— Rassure-toi, Mariette, dit Catherine à laquelle l'effroi de la servante avait donné le loisir de se remettre, je ne suis pas en peine de lui, 11 aura trouvé le moyen de s'abriter... Mais, vous, monsieur Félix, comment rentrerez-vous à la Harazée?

— Moi, répondit-il en tressaillant, comme si on l'eût éveillé en plein rêve, la pluie m'est indifférente... D'ailleurs, l'orage est trop violent

pour durer... Tenez, je crois que ça s'éclaircic déjà, du côté de la Chalade.

En effet, l'ondée tombait plus calme et le ciel se découvrait peu à peu. Bientôt, une trouée bleue apparut entre les nuées et la salle s'emplit d'une clarté blanche. La pluie n'était plus qu'une rosée menue et la petite bonne, rassérénée, s'était décidée à réintégrer sa cuisine.

Catherine se rapprocha de la fenêtre :

— Ne trouvez-vous pas qu'on étouffe ici? déclara-t-elle.

Elle ouvrit les deux battants et ils s'accoudèrent tous deux à l'appui de la croisée. Le ciel était maintenant presque complètement bleu et les roulements du tonnerre s'assoupissaient dans l'éloigné ment. Les cheneaux du toit s'égouttaient sur la terre détrempée avec un clapotis mélancolique; les choux et les salades du jardinet avaient des luisants argentés au soleil et les noisetiers de la tonnelle étaient tout diamantés de gouttelettes; au loin les bois fumaient.

— Catherine! murmura Féli en se serrant contre la jeune fille.

Il voulait lui reprendre la main, mais elle la lui refusa.

— Non... plusl déclara-t-clle... Vous allez sagement profiter de cette embellie pour regagner la Harazéc.

— Soit, je suis trop heureux pour vous déso-

2l6 LE REFUGE

béir... Mais quand pourrai-je revenir vous voir? Elle secoua la tête.

— Je ne sais. Mariette est bavarde et je ne veux pas qu'elle jase sur vos visites trop fréquentes.

La figure de FéU se contrista.

— Alors quand? soupira- t-il... Je ne me résignerai jamais à rester longtemps loin de vous.

Elle pensait de même, sans doute, car, après un moment de méditation, elle repartit :

— Dimanche, après la grand'messe... Pourrez-vous retrouver tout seul le chemin de la Haute-Chevauchée ?

— Oui, certainement.

— Eh bien! montez-y dimanche. Je vous attendrai à la Pierre-Croisée... Et maintenant, Féli, il faut nous quitter...

Elle leva doucement sa main, la lui posa sur les lèvres, puis le congédia avec un dernier regard imbibé de tendresse.

LE REFUGE 2ÎJ

a Pierre-Croisée est simplement une croix de pierre moussue, qui se dresse au milieu d'un carrefour, à l'endroit où le chemin de la Chalade coupe la Haute- Chevauchée. Catherine s'y était assise, un livre à la main. Elle lisait distraitement. Son regard quittait à chaque instant la page commencée, pour fouiller la profondeur de la verdoyante avenue qui fuyait toute droite à travers bois. Il est probable que, si M me de Verrières ou M lle de Saint-André l'avaient surprise au beau milieu du carrefour en train d'attendre Félix de Lochères, elles auraient été fort scandalisées de cette façon de sanctifier le repos du dimanche; mais Catherine n'en avait cure. Peu surveillée par son père

et habituée dès l'adolescence à courir librement en forêt, elle ne prenait pour règle que les impulsions de son cœur et ne se croyait responsable de ses actes que devant le tribunal de sa conscience. Or, en ce moment, sa conscience était en repos. Elle aimait Féli et elle était convaincue que Féli l'aimait sincèrement; elle avait une foi absolue dans la loyauté ec la délicatesse de son amoureux et ne voyait aucun mal à se promener sous bois avec le jeune Lochères, de même qu'elle l'avait fait maintes fois avec de jeunes bourgeois campagnards, beaucoup moins bien élevés et moins réservés que lui.

Le seul point noir qui troublât sa sérénité était l'engagement pris à l'étourdie avec M. de Lochères père. Mais à force d'examiner ce cas de conscience, à force de le tourner et de le retourner en son esprit, elle finissait par le juger moins grave et moins alarmant. Elle se promettait de s'en expliquer avec Vital lorsqu'il serait de retour; elle estimait le père de Féli trop sensé ec trop honnête homme pour ne point la relever d'une promesse inconsidérée. Elle était comme les débiteurs qui ont signé un billet et qui se rassurent en songeant que le jour de l'échéance est encore lointain. Cette fâcheuse affaire était un cas réservé et il lui semblait qu'il serait temps d'y songer lorsque M. de Lochères reviendrait à la Harazée. D'ici là, elle ne pensait qu'à savourer les

délices du sentiment nouveau qui venait d'éclore en elle comme une floraison de printemps.

Tandis qu'elle quittait puis reprenait sa lecture, elle entendit un léger bruit sur le chemin herbeux de la Haute-Chevauchée et vit la silhouette de Féli se détacher des vertes profondeurs de l'avenue. Il allait d'un pas si dégourdi qu'en moins d'une minute il arriva près d'elle. Catherine l'accueillit avec un sourire espiègle :

— A la bonne heure, dit-elle, vous connaissez déjà la forêt comme un habitant du pays et vous êtes tombé droit sur la Pierre-Croisée.

— Oh ! j'ai un flair de sauvage pour m'orienter, et puis, en apercevant de loin la tache claire d'une robe parmi les taillis, j'avais deviné que cette robe était la vôtre.

— Elle aurait aussi bien pu appartenir à une paysanne quelconque, car ce carrefour est très fréquenté, surtout le dimanche... Si vous le voulez bien, nous nous enfoncerons sous bois, ce sera plus sage.

Elle prit le bras de Féli et, doucement, par les clairières semées de genêts et de néfliers, ils atteignirent le Haut-Bouleau. Il y avait là un rond-point en plein taillis, au centre duquel un tremble étendait ses feuilles sans cesse agitées d'un frémissement nerveux. Au pied de l'arbre dressé comme une blanche colonne, le sol bossue et recouvert d'une pelouse fine formait

un banc naturel. Ils s'y assirent à l'ombre légère des ramures, d'où, tombait un murmure semblable au clapotis d'une ondée. Autour d'eux, le silence n'était rompu que par ce frais susurrement des feuilles.

— Est-ce que vous m'avez attendu longtemps? demanda Féli.

— Une bonne demi-heure, sans reproche, répondit Catherine; quand j'ai atteint la Pierre- Croisée, le premier coup des vêpres tintait à la Chalade et voici justement le dernier qui sonne.

Par-dessus les ravins et les futaies, les argentines voix des cloches de la Chalade prenaient en effet leur volée et, de l'autre côté du plateau, celles de Boureuilles leur répondaient en chœur. Ces mélodieuses sonneries aériennes donnaient un charme de plus à la solitude forestière. Leur musique atténuée par la distance faisait mieux sentir combien on était loin des habitations humaines, et leur passage mettait une quiète sécurité au cœur des deux amoureux.

— J'ai été retardé, reprit-il en manière d'excuse, par l'arrivée du piéton qui m'apportait une lettre de mon père...

Catherine était devenue presque aussi nerveuse que les feuilles du tremble.

— Ah! murmura-t-elle d'une voix étranglée.

Quoi de nouveau ?

— Mon père m'écrit qu'il part de Turin; il ne

fera que traverser Pans et sera aux Mettes demain soir.

M lle de Louè'ssarr pâlie et dans cette pâleur ses yeux se détachèrent en noir, agrandis et assombris par une subite peur anxieuse. La quiétude versée par l'aérienne musique des cloclies s'était évaporée, et l'angoisse des jours précédents tourmentait de nouveau son cœur. Demain, Vital rentrerait à la Harazée et sa première visite serait certainement pour la maison du Four-aux- Moines. L'échéance dont la jeune fille se plaisait à croire la date encore loin taine s'approchait avec une cruelle rapidité et maintenant l'explication décisive lui apparaissait pleine de hasards et de périls.

— Qu'avez-vous ? s'écria Féli, surpris de l'altération des traits de son amie. On dirait que ce retour vous attriste. Il faut vous en réjouir, au contraire, car il hâtera le moment où nous serons complètement heureux; elle enlèvera à notre situation ce qu'elle peut avoir d'embarrassant et d'équivoque. Dés demain, je parlerai à mon père de mes projets, je lui dirai comment nous avons été attires l'un vers l'autre et je lui annoncerai mon intention de vous épouser,

— Non, non, interrompit-elle précipitamment, ne soyez pas si prompt! Ne confie/, rien encore à M. de Lochères.

— Pourquoi? demanda-t-il très étom" 1

— Parce que... parce que je ne suis pas si sûre que vous du succès de votre démarche... Et puis, ajouta-t-elle, comprenant combien la raison qu'elle invoquait paraissait peu sérieuse, et puis, il faut avant tout que je consulte mon père.

— Votre père! répliqua Féli mal convaincu.

Croyez-vous qu'il ait un motif de refuser son consen cernent?

— Il n'en a aucun, mais, je le connais, il est d'humeur quinteuse et contredisante; il suffit qu'on ait l'air de tenir peu de compte de son autorité pour qu'il se rebiffe et se dérobe, uniquement par esprit d'opposition. Je vous en prie, laissez-moi agir tout d'abord et attendez, pour parler à votre père, que je vous donne carte blanche!...

Féli demeurait incrédule. L'opposition de M. de Louessart lui paraissait invraisemblable. H ne comprenait pas que ce garde général besogneux pût hésiter un seul instant à l'accepter pour gendre, et les craintes de M" e de Louessart étaient pour lui inexplicables.

— Catherine, dit-il en la regardant fixement, vos hésitations m'effraient. Quel mystérieux motif avez-vous de recarder le moment où nous serons l'un à l'autre ?... On croirait que vous regrettez de vous être trop avancée et que vous cherchez un prétexte pour vous dégager... Votre

cœur s'esr-il déjà refroidi et ne m'aimez- vous plus?

Les yeux de la jeune fille s'emplirent de lar-

— Moi?protesta-t-elle, ne plus vous aimer?... Pouvez-vous imaginer pareille chose!... Ah! si vous saviez lire au fond de moi, vous verriez que je n'ai jamais été plus à vous qu'en ce moment, et que je suis fière de votre choix... C'est vous, Féli, qui m'avez appris ce que c'était que l'amour. Avant de vous connaître, j'ignorais ce senriment-là, je me figurais qu'il n'existait que dans les romans, J'étais comme une pauvre plante qui végète dans une cave et qui n'a pas idée de ce qu'est le soleil. Vous êtes venu, vous m'avez regardée avec vos yeux si câlins et si bons, et tout s'est illuminé; après avoir grelotté dans ma solitude, il m'a semblé que j'avais toute la chaleur de l'été en moi.

Comme si elle eût pressenti que, pour dissiper ses doutes et le rassurer complètement, il fallait une preuve plus convaincante que des paroles, elle lui jeta les bras autour du cou.

— Mon ami, chuchota^t-elle, je vous chéris plus que tout au monde!

Cette marque de tendresse si spontanée et si vive eut un effet que M l,e de Louëssart n'avait pas prévu. Le corps de Féli s'embrasa; en sa c jeune et jusqu'alors sevrée de caresses fén

bouillonna une écumeuse sève de volupté. Il saisit à son tour Catherine dans ses bras et la serra contre lui avec emportement. Il sentit palpiter cette virginale poitrine d'enfant et ployer sur son bras cette taille souple dont il avait tant admiré la grâce. Leurs têtes se touchaient, les lèvres de Féli couvraient de baisers les cheveux et les yeux mouillés de M lle de Louè'ssart. Celle-ci, à son tour, grisée par ces suaves et inéprouvées blandices d'amour, perdait la tête. Elle était fille de verriers et avait dans les veines quelques gouttes brûlantes du sang paternel. Brusquement elle s'enflamma; ses lèvres serrées s'entr'ouvrirent et elle rendit passionnément les baisers qu'elle recevait.

Cela dura quelques secondes à peine. Une volée de sonneries argentines passa de nouveau sur les boîs, annonçant la fin des vêpres. Les tintements de ces cloches d'église rappelèrent soudain Féli à la réalité. Il y avait en lui une candeur chevaleresque, une droiture qui se réveillèrent à temps. L'amour vrai qu'il portait à la jeune fille lui fit honte de ce sensuel emportement. Il dénoua ses bras, s'agenouilla devant Catherine et lui baisant discrètement le bout des doigts :

— Ma chérie, murmura-t-il, j'ai confiance en vous et je remets mon bonheur entre vos mains. Je ne parlerai à mon père que lorsque vous m'y autoriserez...

LE REFUGE 22f

Il la souleva doucement, encore chancelante, lui donna le bras et la reconduisit jusqu'à la Pierre-Croisée. Là, ils s'embrassèrent chastement une dernière fois, et Catherine redescendit lentement vers le Four-aux-Moines.

J N descendant du train, M. de Lochères trouva Féli à la station. Après les premières embrassades, Vital, à peine installé dans un coin de la Victoria, frappa doucement sur l'épaule de son fils.

— Tu es gentil d'être venu au-devant de moi, lui dit-il; aussi vais-je t'annoncer tout de suite une bonne nouvelle; j'ai traité avec l'amareur qui désirait t'acheter ton palafto; nous nous sommes entendus sur le prix et l'acte sera signé dès que tu seras majeur, c'est-à-dire dans une semaine, puisque nous voilà fin juillet. Quant au mobilier, il a été vendu et bien vendu... Je t'apporte les fonds... Tout ça n'a pas été sans peine. Ces Piémontais traînaient les choses en longueur, espérant toujours qu'à force de m'impa-

tîenter, ils viendraient plus facilement à bout de moi; mais je leur aï poussé l'épée dans les reins.,. Il me tardait de rentrer chez nous et j'étais positivement en mal de la Harazée... Qui m'eût dit autrefois, soupira-t-il, que je deviendrais casanier à ce point, et que quinze jours d'absence suffiraient pour me donner la nostalgie de l'Argonne?... Et ici, quoi de neuf?... Tu ne t'es pas trop ennuyé?

— Je me suis ennuyé de ne pas vous voir, répondit Féli, maïs j'ai pris néanmoins quelques distractions. Les Louëssart ont été parfaits pour moi et se sont efforcés de me distraire. Ils m'ont invité à déjeuner, m'ont promené en forêt. Et, à ce propos, je crois qu'il sera poli de les avoir un de ces jours à dîner...

M. de Lochères l'écornait en dressant l'oreille. Déjà, pendant son séjour à Turin, il remarquait que Féli, dans ses lettres, parlait avec un singulier enthousiasme des habitants du Four-aux-Moines. A chaque instant, le nom de Catherine revenait sous sa plume, et toujours avec des épithètes louangeuses. Cette excessive admiration, qui rendait Vital rêveur, n'avait pas peu contribué à lui donner le mal du pays,

■ — Mazette, observa-t-îl avec un accent ironique, te voilà bien retourné! Avant mon départ, tu montrais plutôt de l'aversion à i'encomre

du garde général; tu le traitais d'insupportable bavard et de faux bonhomme. Son déjeuner t'at-il converti à ce point que tu lui découvres maintenant des qualités?

— Le garde général m'est indifférent... C'est ce qu'on appelle un « raseur » ; mais la jeune fille lait oublier tous les défauts du père... M lle Catherine est la grâce et le charme en personne, elle a un attrait qui embellit tout, même son triste intérieur.

— C'est vrai... Tu es allé souvent chez les Louëssart?

— Trois fois seulement.

— En quinze jours, c'est suffisant.

M. de Lochères, redevenu méditatif, s'était renfoncé dans l'encoignure de la capote, le front plissé, le nez incliné et la lèvre supérieure débordant l'inférieure. Féli le crut fatigué et respecta son silence. Quand on approcha du Fouraux-Moines, Vital, ayant en tapinois relevé la tête pour jeter un regard ému sur la petite maison grise habitée par Catherine, s'aperçut soudain que les yeux de Féli étaient tournés vers le même objectif, avec la même expression attendrie.

— Hum! pensa-t-il, voilà une rencontre singulière... Puis il ajouta tout haut : — Les Louëssart n'ont pas l'air d'être chez eux.

— Non, répliqua ingénument Féli; le garde

général esc en tournée ec M 11 ' Catherine a dû aller à l'ouvroir de la Chalade.

— Tu es bien informé de leurs faits et gestes ! grogna Vital, passablement agacé.

Ce dernier incident acheva de rembrunir sa physionomie. Pourtant, quand on fut arrivé à la Harazée ec que le père et le fils se retrouvèrent dans la salle à manger, à l'heure du dîner, M. de Lochères s'efforça de dissiper les nuages qui lui avaient embrumé l'espric et reprit son air bon enfant.

— Vous êtes parti de Paris dès huit heures, dit Féli, et vous devez avoir grand'faim.

— Coucî-couci... D'abord j'ai déjeuné à Êpernay et puis la grosse chaleur m'a coupé l'appétit... Mais, par exemple, je meurs de soif.

— Joseph a monté une bonne bouteille de corton, afin que nous buvions à votre retour... Si vous saviez comme je suis content de vous ravoir en face de moi à table!

Cette satisfaction qui n'avait rien de suspect rasséréna Vital.

Le vieux bourgogne avec sa sève lampante, couleur de rubis, finit par lui dérider le front ec égayer le desserr. Pourtant, avec le crépuscule, la bonne humeur de M. de Lochères tomba, la conversation languit et il remonta chez lui en alléguant que ses vingt-six heures de voyage lui avaient donné une courbature...

Dès qu'il fut dans sa chambre, cette prétendue fatigue sembla avoir disparu, car il alluma un cigare, se promena un moment de long en large, puis s'accouda à la fenêtre, pour ruminer plus à l'aise les idées qui l'avaient déjà préoccupé sur. la route de la Biesme.

La nuit était propice à la méditation. Des nuages orageux couvraient le ciel et ne laissaient poindre aucune lueur d'étoiles; il faisait noir dans la gorge de la Fontaine-aux-Charmes; le lourd silence de la campagne n'était troublé que par un léger bruit d'eau et par les notes cristallines des crapauds épars au long des berges humides. Et Vital songeait :

« Aurais-je eu tort d'abandonner Féli à luimême dans cette solitude de la Harazée, et se serait-il amouraché de Catherine? J'ai été imprudent, j'aurais dû me rappeler qu'à vingt ans le cœur est inflammable et que le garçon a hérité de mes défauts aussi bien que de mes qualités. Il est sensible, ardent et passionné. Mais, en vieillissant, nous avons tous une stupide facilité à oublier ce que nous étions au début de notre jeunesse. 11 est certain qu'à son âge je n'aurais pas passé deux jours en présence de Catherine sans en tomber étourdiment amoureux. Rien ne prouve que Féli ait échappé à la séduction de ce voisinage, et, dans ce cas, la situation, déjà si délicate, se compliquerait d'une façon fort désa-

gréable. Heureusement, ces platoniques amours flambent comme un feu de paille et s'éteignent vite, faute d'aliments. Je connais M lle de Louessait, elle n'est ni coquette ni légère et elle n'a certes pas encouragé la folie d'un jouvenceau qui, à ses yeux, n'est encore qu'un enfant... Et pourtant, malgré ces beaux raisonnements, je ne suis pas tranquille; au fond de moi, je sens une sourde inquiétude... Sait-on jamais ce qui se passe dans un cœur de femme ou de jeune fille? Si Féli n'est encore qu'un enfant, moi, je suis un homme plus que mûr, je m'achemine vers les portes de la vieillesse et il n'y a pas là de quoi être bien rassuré,.. Je verrai Catherine dès demain, son visage est transparent comme une eau limpide et j'y découvrirai tout ce qui s'agite au fond de son âme. Si je sors du Four-aux-Moines, tourmenté par un doute, j'aurai une explication avec Féli. n

Il ferma sa fenêtre, se mît au lit et s'endormit péniblement.

Au marin, il se réveilla fiévreux et mal en train. Pendant qu'il procédait à sa toilette, la haute glace de son armoire lui renvoyait une image peu attrayante : un teint couleur de feuille sèche, un front plissé, des paupières bouffies, des yeux las et cernés...

a Voilà, se disait-il avec une amère mélancolie, un piteux visage pour un amoureux oui va voir

sa belle!... Ce n'est pas avec cette mine de carême que je rétablirais sérieusement mes affaires au cas où elles seraient compromises... A Dieu ne plaise! car je ne sais ce que je deviendrais. Si de simples suppositions me jettent déjà dans un tel désarroi, à quelles tortures serais-je condamné, si la réalité les justifiait? Ce serait un naufrage, un désastre auquel je ne survivrais pas. J'aime passionnément Catherine. Pendant cette absence de quinze jours j'ai mieux compris encore avec quelle force son charme me possède. Il m'est entré dans le cœur et dans la chair comme une flèche qu'on ne pourra plus arracher. Cette ensorcelante jeune fille, avec sa grâce chaste et voluptueuse à la fois, m'a seule redonné le goût de la vie et l'illusion de la jeunesse; elle est pour moi comme l'unique et miraculeux refuge auquel j'aspirais après tant d'orages... »

Quand il descendit dans la salle à manger, il y trouva Féli qui l'attendait. Le garçon était éveillé et jovial comme un jeune merle.

— Eh bien! demanda-t-ilàsonpère, avez-vous dormi er êtes-vous défatigué?

— Ne t'inquiète pas de moi, répondît évasivement M. de Lochères, je me sens déjà plus gaillard et demain il n'y paraîtra plus.

Il s'efforçait, en effet, de prendre un air détaché et de dissimuler son inquiétude. Après le déjeuner, il s'esquiva tandis que Féli flânait au

jardin, et gagna furtivement la route du Fouraux-Moines.

En chemin, l'idée de revoir Catherine après quinze jours, qui lui avaient semblé d'une longueur démesurée, opéra une évolution bienfaisante. Il ne pensa plus qu'à la joie d'être de nouveau près d'elle. « Elle sera seule, songeait-il, dans cette petite salle du rez-de-chaussée où nous avons eu de si incimes et de si bonnes causeries; je m'assiérai à ses côtés, je m'emparerai de ses deux mains et je lui dirai combien le temps m'a duré loin d'elle; elle est sincère, elle me contera l'emploi de ses journées, les visites de Féli,et je devinerai rien qu'au son de sa voix, rien qu'à l'expression de son regard, quelle sorte d'impression il a produite. »

Son espérance fut déçue. Au lieu du tête-à-tête qu'il se promettait, il eut à subir la présence d'un tiers. M. de Louëssart, ayant procédé dès le matin à une tournée en forêt, était rentré tard et achevait à peine de déjeuner, lorsque Vital fut introduit dans la salle à manger.

A l'aspect de M. de Lochères, le garde général se leva, obséquieusement, et, avec une recrudescence de fausse bonhomie, enveloppa dans une étreinte les deux mains du visiteur.

— Vous voilà donc enfin, intrépide voyageur!

Nous vous attendions avec impatience...

Il glissa, en dessous, un malin r

mine déconcertée de Vital et ajouta patelinement :

— C'est grand hasard que vous me trouviez au logis, et je me félicite d'y avoir été retenu par mes écritures, puique cela me vaut le plaisir de vous revoir au débotté.

Pendant ce colloque, Catherine, d'abord très émue à l'apparition de M. de Lochères, avait eu le temps de se remettre de son saisissement et de maîtriser les battements de son cœur. Grâce à la présence de son père, elle échappait au moins pour un jour au souci d'une explication pénible. Cette réflexion rassurante dissipa ses transes, et lorsque M. de Lochères vint à elle pour l'embrasser, elle lui tendit affectu eu sèment le front.

— Avez-vous fait bon voyage ? demanda- t-elle avec un sincère intérêt.

L'état de sa conscience inquiète et les torts qu'elle avait à se reprocher excitaient en elle une compassion attendrie; ils la prédisposaient à redoubler de sollicitude et d'égards envers cet homme auquel elle allait causer une si cruelle déception. Aussi sa voix avair-elle des inflexions d'amicale douceur en s'adressant à Vital.

— Un bon voyage!... répondit celui-ci, oui, matériellement,.. Mais un voyage tourmenté par les ennuis de l'absence et par l'impatient désir de revenir au plus vite vers ceux que j'aime...

si!

J'ai su, par Féli, ajoura-t-il en fixant ses yeux sur ceux de Cacherine, combien vous l'aviez accueilli cordialement et avec quel empressement vous aviez cherché à égayer sa solitude... Je vous en remercie pour moi et pour lui.

Le visage de la jeune fille restait calme : ses paupières s'étaient seulement baissées et, entre les cils, on apercevait à peine les points lumineux de ses prunelles, tandis qu'un vague sourire effleurait ses lèvres.

— Vous n'avez pas à nous remercier, s'écria le garde général; nous n'avons fait que notre devoir et, d'ailleurs, nous en avons été amplement récompensés... M. Féli est un charmant et gai compagnon; il nous a tout à fait pris le cœur... N'est-ce pas, Cathe?...

— Oui, répliqua-t-elle en s'adressant directement à Vital, il est bien votre fils et il a toutes vos qualités!...

Le garde général ne bougeait point de la salle à manger; il se montrait plus loquace encore que de coutume et se mêlait si activement à la conversation que le moindre aparté était impossible. L'après-midi s'écoula sans que Vital eût pu un seul instant s'entretenir avec Catherine en particulier. A la fin, il se leva, agacé, invita M. de Louessart et sa fille à déjeuner à la Harazée pour le dimanche suivant, et se retira sans rien savoir de ce qu'il désirait apprendre.

Le soir, au dîner, il dit à Féli :

— J'ai profilé de mon après-midi et j'ai poussé jusque chez les Louëssart; je les ai invités à déjeuner pour dimanche et ils ont accepté...

Le jeune homme leva sur son père ses yeux joyeux et limpides. On y lisait une si souriante sérénité que Vital recommença à traiter ses craintes de chimériques.

— Ils m'ont chanté tes louanges, conrinua-t-il, tu as fait la conquête du père et de la fille...

Il s'était promis de soumettre Féli à un interrogatoire, mais devant ce visage honnête, à l'expression si loyale et si franche, il eut honte de son rôle de juge d'instruction:

a En somme, réfléchit-il, rien dans l'attitude ni les paroles de Catherine n'a confirmé mes soupçons; je n'ai rien appris, rien éclairci. A quoi bon troubler ce garçon et lui mettre en tête des idées qu'il n'a peut-être jamais eues... Attendons!... »

^«J E dimanche suivant, après avoir entendu la grand' messe à la Chalade, i M. et M llc de Louëssart cheminaient dans la direction de la Harazée. Mis en verve par la perspective d'un bon déjeuner, le garde général paraissait tout à fait gaillard. Il sifflotait ses airs favoris et épiait de temps à autre, à la dérobée, le visage de Catherine qui marchait silencieuse à ses côtés.

La jeune fille ne semblait point partager la belle humeur épanouie de son père. Elle avait une brume de tristesse dans les yeux; ses lèvres, si facilement souriantes, étaient contractées et chagrines; à mesure qu'on s'approchait de la Harazée, son front s'assombrissait davantage et elle ralentissait le pas. Elle songeait que, tout à

l'heure, probablement, elle serait mise en demeure de s'expliquer avec M. de Lochères. Pendant le déjeuner, sa situation entre le père et le fils deviendrait très embarrassante et sa nature sincère et droite répugnait à la duplicité. L'odieuse équivoque ne pouvait se prolonger davantage; elle le comprenait, elle prévoyait aussi que, pendant la journée, elle aurait l'occasion de se trouver en tête-à-tête avec Vital et de lui révéler l'état de son cœur. Mais, en même temps, elle redoutait cette explication qui serait à la fois mortifiante pour elle et cruelle pour lui. Elle tremblait d'appréhension et de pitié, à la pensée du coup qu'elle lui porterait et des reproches mérités qu'il lui adresserait. Malgré la tiédeur de la matinée de juillet, elle se sentait glacée et un frisson lui secouait les épaules.

Déjà l'on entendait le sourd bouillonnement de l'écluse du moulin qui dressait ses murailles blanches à cent mètres du château, quand M. de Louè'ssart posa sa main sur l'épaule de Catherine et, la forçant de s'arrêter, la dévisagea, puis clignant l'un de ses yeux futés, l'interrogea tout à trac :

— Cathe, tu n'es pas dans ton assiette ordinaire; il y a quelque chose qui te tarabuste?

Elle tressaillit et jeta au garde général un noir regard qui n'annonçait pas des dispositions très confiantes. Elle ne se souciait point de le mettre

dans le secret de ses agitations et elle était vexée qu'il les eût devinées.

Tu te trompes, répondit-elle brièvement, je n'ai rien.

— Je ne me trompe pas, affirma péremptoirement M. de Louëssart, je suis un vieux singe plus malin que tu ne te l'imagines et on ne m'en fait pas accroire... Depuis hier... Depuis le retour de M. de Lochères, tu n'es plus la même et je m'en aperçois,,. Tu es nerveuse, irritable, et tu as tes yeux couleur d'orage... En ce moment même, te voilà toute pâlotte et tu frissonnes comme en plein cœur d'hiver... Ça n'est pas ordinaire, surtout quand on va à une partie de plaisir... Cathe, tu as un souci qui te tourmente.

Elle s'obstinait à secouer la tête négativement. Le garde général coula un coup d'œil à droite et à gauche pour s'assurer que la route était solitaire et qu'aucun fâcheux ne rôdait à proximité, puis il continua en baissant la voix :

— Eh bien, je vais te le dire, moi, ce qui te tracasse! Tu as du regret de t'être trop avancée avec M. de Lochères; maintenant que le voici de retour, tu prévois qu'il va réclamer l'exécution de ta promesse, et tu ne sais comment te tirer de la situation difficile où tu t'es mise.

Catherine haussa les épaules et lança à son père un regard irrité :

— Permets, réplîqua-t-elle impétueusement; en

supposant que la situation soie difficile pour moi, il me semble que tu y as fortement contribué... Tu oublies que c'est toi qui as amené M. de Lochères chez nous et qui m'as encouragée à m'engager avec lui.

— Possible... Je n'ai pas la mémoire si courte que tu le prétends et j'avoue qu'à un certain moment j'ai désiré ce mariage... Mais si j'ai poussé à la roue et si l'équipage s'est embourbé dans un mauvais pas, je ne décline pas ma part de responsabilité; c'est pourquoi je suis prêt à t'aider à sortir de l'ornière...

— Je t'en supplie, dit-elle effarée et énervée, ne te mêle de rien... Si je me suis trompée, tant pis!... Je te défends d'intervenir dans une affaire qui ne touche que moi !

— Ouais!... Elle me touche bien un peu aussi... Enfin, tu es la principale intéressée... Alors tu te résignes à épouser M. de Lochères? Mon Dieu, ce sera un mariage de raison, et les vieux amoureux font souvent les meilleurs époux... Que soit!... il y a un jeune, brave et beau garçon que ta décision désespérera et qui en tombera malade, pour sûr.

— Qu'est-ce que ça signifie ? interrompit Catherine en rougissant.

— Cela signifie que Charles-Félix t'aime follement et que tu l'aimes un peu, toi aussi... Ne nie pas, j'ai de bons yeux et de bonnes oreilles.

Tu l'aimes!... C'est une preuve de goût, car il est charmant... Et malgré cela, par grandeur d'âme et pour un niais point d'honneur, tu vas tenir une promesse dont tu es la première à te repentir: sans compter que cela te créera une situation étrange entre le père et le fils et que Féli t'accusera avec raison de coquetterie et de cruauté.

— Où prends-tu que je persiste à épouser M. de Lochères? repartît la jeune fille d'un air sombre; t'en ai-je dit un mot? Non... je veux seulement être sincère et ne pas continuer à le leurrer, ce qui serait odieux...

— Ceci est un autre point de vue. Si je t'entends bien, tu comptes avoir une explication avec M. Vital et le prier de te rendre ta parole? A merveille et je ne puis que te féliciter de cette courageuse résolution... Seulement l'opération est diantrement délicate, je comprends qu'elle te tracasse à l'avance et je te plains, car je ne te crois pas de taille à jouer une aussi grosse partie.

— Pourquoi, s'il te plaît?

— Parce que, ma chère enfant, tu n'as ni assez de diplomatie pour accommoder les choses en douceur, ni assez de sang-froid pour éviter une scène désagréable... Je te vois nerveuse, anxieuse et capable de tondre en larmes au milieu de l'explication. Crois-moi, ça n'est pas commode de

dire en face à un galant homme qu'on ne l'aime pas et qu'on regrette de s'être engagée avec lui. Ces sortes d'affaires demandent à être traitées par un tiers assez circonspect pour ne point casser les vitres et ayant assez d'autorité pour qu'on l'écoute avec déférence... Or, en pareille circonstance, le tiers indiqué, c'est moi, ton père et ton tuteur...

— Vous! s'écria-t-elle d'un ton peu rassuré.

— Tu as tort de te méfier de moi, insista le garde général; je saurai mieux que personne faire comprendre à M. de Lochères combien la disproportion d'âges nous effraye, et combien elle serait périlleuse pour les deux conjoints... Remarque que je parlerai en mon nom et qu'il admettra bien plus facilement mes arguments que les riens, parce qu'ils blesseront moins son amourpropre.

Catherine demeurait immobile, la tête baissée et le front barré par un pli soucieux. Au fond, une voix subtile lui insinuait que M. de Louëssart avait peut-être raison et qu'elle serait délivrée d'un gros poids, si un autre se chargeait de r vêler à Vital le changement qui s'était produit depuis son départ. Seulement, elle accordait une médiocre confiance à son père; elle le soupçonnait de manquer de tact et de délicatesse; elle craignait qu'il n'assénât le coup trop brutalement, de façon à briser le cœur d'un

homme qu'elle estimait et auquel elle gardait une sérieuse affection.

M, de Louiissart la vit hésitante et poursuivit avec une vivacité plus persuasive :

— Crois-moi, donne-moi pleins pouvoirs...

Tu ne t'en repentiras point. D'ailleurs, qu'esc-ce que tu risques?... Si je m'acquitte mal de ma mission ou si je n'y réussis qu'à moitié, tu auras toujours la ressource de t'expliquer carrément avec M. de Lochères. Du moins, je t'aurai frayé le chemin et rendu les débuts plus faciles... Voyons, est-ce entendu et puis-je aller de l'avant?...

— Soit, murmura-t-elle, mais je t'en prie, ménage les sentiments de M. Vital; ne sois pas cassant avec lui comme tu l'es parfois avec les gens que tu veux convaincre... Répète-lui bien que, si je ne puis me résoudre à l'épouser, j'ai toujours pour lui une vive et respectueuse amitié...

— Ah çà ! riposta le garde général, t'imaginestu que je sois un pacan et que je manque d'usage!... Tranquillise-toi; je mettrai des gants... Je ne lui jetterai pas maladroitement la chose en pleine figure, j'attendrai qu'une occasion favorable nous laisse en tête-à-tête et me fournisse une transition pour entrer en matière... Toi, de ton côté, tiens-toi sur la réserve et évite de te trouver seule avec lui, avant que j'aie frappé le grand coup... Du reste, je veillerai au grain...

Ils s'étaient peu à peu rapprochés du château et ils y arrivèrent au moment où la cloche sonnait le premier coup du déjeuner.

Vital et Féli les attendaient au salon. De même qu'au jour 011 le père et la fille étaient venus pour la première fois à la Harazée, le vestibule et les pièces du rez-de-chaussée avaient un air de fête. Des roses et des touffes de verdure décoraient les jardinières, un gai soleil filtrait à travers les persiennes entre-bâillées.et de l'autre côté des portesfenêtres on entendait dans le jardin de légers bourdonnements d'insectes. Catherine contempla silencieusement cette profusion de plantes fleuries, ces hospitaliers préparatifs destinés à lui souhaiter la bienvenue. Involontairement elle faisait un retour sur le passé et son cœur se serrait à la pensée des changements qui, depuis trois mois, s'étaient opérés en elle. A ce moment, ses yeux mélancoliques rencontrèrent ceux de Vital. Il avait fait sans doute la même réflexion et éprouvé la même impression de tristesse, car la jeune fille surprit dans le regard de M. de Lochères une lueur d'amertume qui l'angoissa davantage.

Joseph annonça que le déjeuner était servi.

Vital offrit son bras à Catherine et la conduisit dans la salle à manger. Il l'avait placée en face de lui, tandis que Féli et M. de Louëssart se faisaient vis-à-vis. De cette façon, M. de Lochères

pouvait à son aise épier les mouvements, les jeux de physionomie, non seulement de M 1Ie de Louëssart, mais aussi de son fils. Catherine eut L'intuition de la surveillance qui s'exerçait sur elle et sur son voisin de droite; aussi observa-t-elle une extrême réserve qui désola Féli, Le jeune homme avait beau se mettre en frais pour égayer sa voisine; ses sourires, ses attentions et ses discours ne parvenaient pas à la distraire de sa rêverie. Vital ne perdait rien des prévenances de son fils et de l'amabilité qu'il dépensait sans résultat. En constatant l'apparente indifférence de la jeune fille, il regagnait un peu de calme et de liberté d'esprit : « En somme, pensait-il, il n'y a au fond de tout cela qu'une amourette éclosedans la tête de Féli, un Jlirr que sa voisine se garde bien d'encourager. Je m'étais alarmé à tort et je ferai tantôt amende honorable à Catherine. N'importe, il est temps de jeter une douche sur le (eu de paille de ce jouvenceau et, aujourd'hui même, je m'entendrai avec la fille et le père sur la nécessité d'annoncer sans retard à qui de droit la nouvelle de notre prochain mariage. »

Les préoccupations qui absorbaient trois des convives sur quatre, leur coupaient l'appétit et jetaient une vague froideur dans l'atmosphère de la salle à manger. Bien qu'il eût grand'faim et mangeât pour quatre, M. de Louëssart s'aperçut que la conversation languissait et s'efforça de

l'animer. Il avait la langue dorée et possédait l'art de parler longtemps sans rien dire. Il s'extasia longuement sur les raffinements du menu et la qualité des vins, puis il entreprit Féli sur ses promenades à travers bois, sur la variété des sites del'Argonne et sur les surprises qu'il lui réservait encore, pour le cas où il voudrait bien l'accompagner en forêt.

— A propos, demanda Vital, n'est-ce pas aux Sept-Fontaines que vous l'avez conduit dernièrement?

— Oui, répondit le garde général. Cathe et M. Félix étaient tellement ravis du paysage que j'ai eu grand'peine à les arracher de là.

— Les Sept-Fontaines?... dit en soupirant M. de Lochères, il y a bien longtemps que je ne les ai visitées er je serais curieux de les revoir.

— Rien de plus aisé. Je suis précisément en opération de ce côté. Arrangeons-nous pour y aller un jour déjeuner en pique-niquel

— Faisons mieux, repartit Vital; aujourd'hui l'air est vif et la chaleur sera un peu tombée quand nous aurons bu notre cafc. Rien alors ne nous empêchera de monter jusque-là et ce sera une agréable promenade digestive.

La proposition fut acceptée avec empressement par Féli qui voyait dans cette course l'occasion d'un tête-à-tête avec Catherine, et par M. de Louëssart qui comptait en profiter, au retour,

pour causer sérieusement avec M. de Lochères. Quant à ce dernier, il espérait bien être le cavalier de M lle de Louëssart et se dédommager ainsi des ennuis de l'absence ainsi que des alarmes de la veille. La satisfaction étant à peu près générale, on acheva de déjeuner gaiement et, dès qu'on eut pris le café, chacun s'apprêta pour le départ.

endant que M. de Lochères et Féli cherchaient leur chapeau et leur canne, M. et M lle de Louëssart sortaient du vestibule. Quand ils furent dans la cour, le garde général dit à sa fille :

— Prends mon bras et ne le lâche plus jusqu'aux Sept-Fontaines... C'est le seul moyen d'empêcher Lochères de te parler en particulier, avant que j'aie l'occasion de causer d'abord avec lui.

En effet, lorsque Vital accourut avec l'intention d'être le cavalier de Catherine, il eut l'ennui de la voir accaparée par M. de Louëssart, et comme il revendiquait son droit de maître de maison, le garde général lui répondit avec une fermeté à la fois sèche et polie :

— Excusez ma fille, mon cher ami, elle est un peu fatiguée et, quand il s'agit de monter, elle s'essouffle moins vite avec moi, étant habituée à ma façon de marcher.

Ils gravirent donc tous quatre le chemin sablonneux de la Fontaîne-aux-Ch armes. L'étang, grossi par les dernières pluies, était plein jusqu'aux bords; une brise d'est agitait les cimes des joncs, ridait la nappe grise et poussait vers le talus de petites vagues, qui sautaient par-dessus la chaussée et se déversaient en cascades dans le lit du ruisseau.

— Vous voyez, s'écria sentencieusement le garde général, voici une nouvelle preuve à l'appui des rapports que je ne cesse d'adresser à l'administration... L'étang déborde. Vienne une nouvelle tempête comme celle de la semaine passée et l'eau se précipitera à flots dans le ravin. Déjà au Four-aux-Moines, le ru des Meurissons est devenu un torrent et inonde le sentier qu'il rend impraticable... Nous vivons avec une épée de Damoclès suspendue surnos têtes... Bah! qu'importe aux gratte-papier de la préfecture! Ils sont assis bien tranquillement sur leurs ronds de cuir et se moquent de nos doléances. Ils ne se remueront que lorsque la débâcle aura eu lieu et qu'il ne sera plus temps d'y remédier...

M. de Louessart pérora longtemps. La nécessité d'exécuter des travaux d'art dans les défiles

débouchant sur la Biesme était son dada favori et, une fois qu'il l'avait enfourché, il n'en descendait pas volontiers. Ses dissertations menèrent les promeneurs jusqu'à la Haute-Chevauchée.

Quand on eut atteint le cordon de hêtres qui s'arrondit à la naissance du ravin des Sept-Fontaines, M. de Louéssart, très échauffé par son discours, proposa une halte.

— Nous sommes tous peu ou prou en moiteur, observa-t-il, et il serait imprudent de dévaler immédiatement dans la gorge, où la température est glaciale... Asseyons-nous ici...

Il fit claquer sa langue et ajouta :

— Quel dommage que nous n'ayons pas emporté avec nous une de ces liqueurs toniques et réconfortantes qui accompagnaient le café de la Harazée !

— J'y ai songé pour vous, dit en souriant M. de Lochères, et j'ai pris de quoi nous confectionner un grog aux Sept-Fontaines.

Il lui tendit une gourde pleine de rhum. A deux reprises, le garde général en versa une lampée dans le creux de sa main transformée en gobelet, lappa le liquide d'un coup de langue, s'essuya la moustache et, après un soupir de satisfaction, alluma béatement sa pipe.

Le vent courait dans les feuillages retombant des hêtres et les berçait, ainsi que de frais éventails, sur les têtes des quatre personnages éten-

dus à l'ombre. Comme le dimanche précédent, on entendait passer sur les bois les mélodieuses envolées des cloches dominicales : elles remémoraient à Catherine et à Féli les délices de leur dernière entrevue au Haut-Bouleau, et ce souvenir versait en eux, comme un philtre, le désir de se retrouver seul à seule, l'impatience de s'aimer enfin librement. Ils ne bougeaient plus et se berçaient dans une rêveuse langueur, quand M. de Lochères, que l'immobilité rendait nerveux et auquel la musique des cloches ne suggérait aucune amoureuse réminiscence, se leva et déclara qu'il était temps de visiter les Sept-Fontaines.

Ils le suivirent et descendirent en file indienne jusqu'au creux du ravin. Là, chacun erra à sa fantaisie; Catherine se cueillit un bouquet, avec l'aide de Féli qui escaladait les roches pour l'approvisionner de capillaires et de scolopendres. M. de Louëssart avait emmené Vital vers les ramures où les faveurs multicolores se balançaient mollement.

— Eh bien, demandait-il, vous y reconnaissezvous?...

— Rien n'est changé, soupirait M. de Lochères, et, comme au temps où j'étais jeune, les branches ne manquent pas de rubans.

— Ah! mon gaillard, s'écria familièrement le garde général, en ce temps-là je gage que plus

IfJ

d'une Elle ou d'une femme est venue en accrocher ici pour l'amour de vous!

Tout en riant de cette plaisanterie, il faisait de nouveau appel à la gourde de Vital et s'administrait une rasade :

— Si nous remontions, hein ?... Je sens comme un manteau déglace sur mes épaules... Ce creux de ravin est un nid à rhumatismes, et, à nos âges, il est inutile de s'exposer à pincer un lumbago... Hé ! les enfants, il est l'heure de rappliquer... En

Agiles comme des chèvres, Catherine et Féli grimpaient déjà le raidillon et devançaient leurs parents. Quand [ e garde général et son compagnon arrivèrent un peu essoufflés sous les hêtres, Us virent les deux jeunes gens qui se dirigeaient vers la Haute-Chevauchée. Vital voulait hâter le pas pour les rattraper, mais M. de Louessart le retint par le bras :

— Non, déclara-t-il, laissez-les aller... J'ai à causer avec vous et ils n'ont pas besoin d'assister à notre conversation...

Il fit de sa main un porte-voix et cria:

— Mes enfants, filez toujours tout droit...

Nous vous rejoindrons au carrefour des Meurissons,..

— Ça, c'est une chance! murmura Féli, enchanté de la recommandation du garde général, nous allons enfin pouvoir être un moment seuls !...

sn

Catherine demeurait silencieuse. En entendant l'injonction paternelle, un tressaillement l'avait secouée des pieds à la nuque. Elle comptenait que l'explication allait avoir lieu et que, dans quelques minutes, M. de Louè'ssart et M. de Lochères tiendraient dans leurs mains son bonheur et celui de Féli. L'heure était décisive et solennelle. Ses yeux se levèrent un instant vers la bande de ciel qui fuyait en se rétrécissant entre les deux lisières de l'avenue. Un ramier la traversait avec un sourd frémissement d'ailes et, tout au loin, les chaudes rougeurs du soir empourpraient les hautes frondaisons, tandis qu'au ras du sol les taillis s'emplissaient déjà d'une ombre mystérieuse. Un frisson d'angoisse la saisit. Elle pensa aux souffrances de Vital, à sa légitime indignation et aussi à sa colère, dont Féli serait la première victime. Instinctivement, elle prit le bras du jeune homme et le serra tendrement contre le sien, comme pour solliciter le pardon des ennuis qu'elle allait lui causer. Elle se demandait comment, lorsque M. de Lochèresles rejoindrait à la croisée des chemins, elle affronterait les regards courroucés de ce dernier et ce qui se passerait entre le père et le fils. Elle trembla pour Féli et alors l'idée lui vint de se dérober avec lui à cette redoutable confrontation, a Si, par suite de mon retus, songea-t-elle, une brouille éclate; si M. de Lochères se fâche et cherche à nous se-

parer, ayons du moins ensemble une dernière bonne soirée. » Avec cette promptitude de décision dont elle était coutumière, elle résolue d'emmener son ami au Four-aux-Moines et de l'y garder à souper, afin de lui donner encore quelques heures de joie avant l'inévitable scène du retour. Aussi, lorsqu'ils arrivèrent au carrefour des Meurîssons, elle s'arrêta, fouilla du regard l'avenue vaporeuse et dit à Féli, en dissimulant son anxiété sous une apparence d'espièglerie :

— Savez-vous une fantaisie qui me prend?...

Au lieu d'attendre ces messieurs, descendons tout droit au Four-aux-Moines et venez souper avec nous!

— Mais, objecta Féli, ils seront inquiets, ils nous chercheront...

— Bah! ils supposeront que nous avons manqué de patience et que nous sommes rentrés sans eux... Du reste, une fois à ta maison, j'enverrai prévenir votre père. Quant au mien, il a depuis longtemps pris l'habitude de ne pas s'inquiéter de moi.

La perspective offerte à Féli était trop attrayante pour qu'il résistât longtemps. Il se laissa convaincre et tous deux s'enfoncèrent dans le chemin qui menait au Four-aux-Moines.

Pendant ce temps, le dialogue suivant s'engageait entre Vital et M. de Louê'ssart, au sortir du sentier des Sept-Fontaines :

— Monsieur de Lochères, commença le garde général, si je vous ai retenu en arrière, c'est que je désirais vous reparler du projet que nous avions ébauché ensemble avant votre départ.

— Cela tombe bien, répondit Vital, je me proposais également d'avoir à ce sujet un entretien avec vous... Pendant mon voyage, j'ai réfléchi qu'il était dangereux de garder secret plus longtemps mon futur mariage... J'ai donc résolu d'annoncer dès demain à mon fils que je compte lui donner prochainement une belle-mère et que cette belle-mère sera M" c de Louessart...

— Hum!... En vérité?.., Eh bien, si vous m'en croyez, mon cher, ne lui en dites rien encore... Ne nous pressons pas.

— Hein? s'exclama Vital stupéfait; vousmême n'étiez-vous pas d'avis qu'un mariage ne doit pas traîner en longueur?

— Si fait... Mais dans l'intervalle j'ai réfléchi, moi aussi... (I m'est venu des scrupules. Catherine est très jeune... Je me suis demandé s'il était moral de prêter les mains à une union aussi disproportionnée...

— C'est à moi que vous dites cela, monsieur de Louëssart? interrompit M. de Lochères d'un ton hautain.

— A vous-même, monsieur de Lochères, répliqua le garde général en redressant sa longue taille.

Pas d'équivoque!... Est-ce votre opinion

seule que vous exprimez ou bien M" e de Louëssart

partage-t-elle cette façon de penser?

— Catherine ne m'a rien dit... La pauvre enfant est trop loyale, trop respectueuse de la parole donnée, pour chercher à se dégager, dût-elle souffrir de son sacrifice. Je parle comme père et, je vous le répète, ma tendresse paternelle m'oblige à suppléer par une attentive sollicitude à l'inexpérience d'une enfant qui ne sait encore rien de la vie. Depuis quelques semaines, monsieur, j'observe en secret ma fille ; je la vois troublée, nerveuse, je surprends parfois des larmes dans ses yeux, et cet état de tristesse, qui lui est si peu habituel, me tourmente. Je crains qu'elle ne regrette de s'être trop avancée, sans oser cependant en convenir... II ne faut pas nous illusionner, Lochères, un quinquagénaire n'est pas le mari rêvé par une jeunesse de vingt ans; l'écart est trop grand et il en peut résulter des inconvénients graves pour les deux parties.

— Assez de phrases, interrompit violemment Vital, concluez... Vous ne voulez plus de moil

Il souffrait atrocement; chacune des paroles du forestier le mettait à la torture. Les arguments habilement préparés par M. de Louëssart le blessaient d'autant plus cruellement qu'ils le frappaient à l'endroit sensible et contenaient de dures vérités... On le trouvait trop vieux, presque ridicule et on s'en apercevait seulement depuis l'ar-

rivée de son fils... De cuisantes épines de jalousie lui déchiraient le cœur.

— Je suis, pour des gens comme vous, un trop médiocre parti, continua-t-il avec un accent douloureusement sarcastique.

— Ne vous fâchez pas, Lochères ! répliqua doucement M. de Louëssarr; ma fille et moi nous avons pour vous la plus vive et la plus respectueuse amitié... Nous nous estimerions très fiers d'une alliance inespérée, si vous aviez seulement vingt ans de moins...

— Oui, si j'avais la jeunesse de Féli, vous daigneriez m'accepter!...

■ — Chut! murmura le garde général, nous voici au carrefour et il ne faut pas que ces jeunes gens reçoivent les éclaboussures de notre discussion...

Il s'arrêta stupéfait à la croisée des chemins et jeta un coup d'ceil circulaire sur les sentiers qui y débouchaient.

— Tiens, dit-il, il n'y a personne!...

— Parbleu! ricana amèrement Vital... c'était un coup monté...

— C'est un peu fort! marmonna M. de Louéssart, qui se mit à hucher : — Hop I hop !

Pour toute réponse, très loin, au fond de la gorge des Meurissons, dans le profond silence de la forêt déjà obscurcie par le crépuscule, ils entendirent une claire voix féminine chanter :

1(t •tourne-l'en, h-aii roi %cnauJ, Trouver ta mie en son chdteau.

Tu n'as plus longtemps à l'aimer, J'ai mis la mort dans mon baiser...

— Ah ! gémit M. de Lochères, qui reconnue la chanson, c'esr la voix de votre fille...

— En effet, s'exclama le garde général; quels érourneaux!... Ils ont oublié qu'ils devaient nous attendre, et à cette heure ils sont déjà dans le sentier du Four-aux-Moines... Ah ! la belle insouciance de la jeunesse!... Nous avons été comme eux, mon pauvre monsieur de Lochères!...

Vital se taisait, atterré. Ainsi, tandis qu'il souffrait comme un misérable, elle chantait!.,. Elle descendait insourieu sèment à travers bois, au bras de Féli !

— Allons-nous-en! grommela-r-il d'une voix sourde.

Us s'engagèrent dans le sentier de la Fontaine-aux-Charmes. M. de Lochères marchait à grandes enjambées et le garde général avait peine à le suivre.

« Non, pensakle malheureux Vital, je ne peux pas y croire!... Elle est incapable d'une pareille cruauté!... Il doit y avoir là-dessous quelque machination de cet ignoble forestier... »

Il se retourna, saisit violemment les poignets de M. de Louessart, et le hochant comme un prunier :

— Vousmejurez, demanda-t-il, que Catherine ignore votre démarche et que ce n'est pas elle qui vous a chargé dédire tout cela?

— Parole d'honneur!

— Eh bien, je veux qu'elle me le dise ellemême... Je n'y ajouterai foi que lorsque je l'aurai interrogée et qu'elle m'aura répondu sincèrerement... Je désire la voir dès demain marin, entendez-vous?... Vous allez me promettre de lui annoncer ma visite et de ne pas chercher à l'influencer!

— Soit!... Tout ce que vous voudrez... Mais lâchez-moi, vous me brisez les poignets.

Us se remirent en marche et longèrent silencieusement le petit étang ensommeillé. Quand ils s'arrêtèrent devant la grille de la Harazée, M. de Lochères regarda Louëssart droit dans les yeux :

— Je serai chez vous demain, à dix heures...

Souvenez-vous de votre promesse.

— N'ayez pas peur, je suis un galant homme... Mais vous, à votre tour, promettez-moi de ne pas faire de scène à ce pauvre M. Féli... D'ailleurs, je vous le renverrai le plus tôt que je pourrai.. Bonne nuit, monsieur de Lochères, et soyez plus calme... La colère ne vaut rien, surtout avec les femmes et les enfants!...

a nuit fut pour M. de Lochères une mortelle épreuve, la fiévreuse veillée d'une âme en détresse. Ballotté en sens contraires comme une barque désemparée, il passait de l'extrême désespoir à d'enfantines illusions. Il se disait : « Je suis trop vieux, elle ne m'a accueilli que par pitié et la voilà déjà lasse de son dévouement... » puis : « Son père est un intrigant; quelque vil intérêt le pousse à la détacher de moi, mais elle a l'âme droite et quand je serai seul avec elle, quand je lui répéterai combien je l'aime, elle se laissera toucher et me tendra les mains... » Il ne pouvait se décider à se coucher, il s'agitait à travers sa chambre comme un écureuil en cage. Vers dix heures, il entendit une voix appeler Saudax, la grille s'entre-bâiller et un

pas alerte traverser la cour. C'était Féli qui rentrait, après avoir achevé sa soirée chez les Louëssart... Alors une rage de jalousie lui monta au cerveau. Ce garçon était amoureux de Catherine; elle le savait et elle l'aimait déjà peut-être!... Us avaient eu assez le temps de fleureter ensemble durant son absence er, ce soir, pendant cette course à travers bois, que s'éraient-ils dit? Quelles promesses lui avait-elle faites? Quelles caresses permises?

Il fut tenté de se précipiter dans l'escalier, d'arrêter le jeune homme au passage et de le sommer de tout avouer... L'évidente inutilité de cet esclandre le cloua près du seuil. A quoi bon faire une scène à ce garçon qui ne se doutait certainement pas d'avoir son père pour rival?... M. de Lochères resta immobile, l'oreille au guet, écoutant Féli grimper lestement l'escalier, puis ouvrir et refermer avec précaution la porte de sa chambre.

La maison retomba dans un profond silence et Vital se sentit plus déchiré, plus déprimé encore. Il ne lui manquait plus que d'être jaloux de son filsl... Cette humiliante aventure complétait l'ironie de sa destinée. 11 en comprenait le ridicule; il était partagé entre la honte de s'être exposé à cette avanie et la colère d'avoir été pris pour dupe. Il lui tardait de connaître toute la vérité, d'être délivré de cette torturante incertitude. Les

ï6l LE KEEUGE

heures de la nuit lui semblaienr s'enrouler avec une irritante lenteur. De guerre lasse, il se coucha, dormir à peine et se jeta hors du lit dès les premières blancheurs de l'aube. Il avait résolu de sortir de la Harazée pendant que tout y sommeillait encore. 11 ne se souciait point de donner aux domestiques le spectacle de son agitation et il ne voulait pas se rencontrer avec Fêti avanr sa visite au Four-aux-Moines. Il s'habilla, descendit à l'office, s'y restaura au hasard d'un morceau de pain et d'une tranche de viande froide, avala un verre de vin, puis se faufila sans bruit dans la cour. Saudax venait de se lever. Il le prévint qu'il partait en forêt, recommanda qu'on ne l'attendît point pour le déjeuner et gravit lentement le sentier de la Fontaine-aux-Charmes.

Bien que le ciel fût nuageux et l'atmosphère orageuse, M. de Lochères éprouva un soulagement à se trouver en plein air. Il lui semblait que la marche et le spectacle changeant de la forêt lui aideraient à supporter les heures d'attente. Quand il eut atteint le plateau semé de hautes bruyères, où çà et là des bouleaux se dressaient comme des spectres frissonnants et qu'il vit tout à coup devant lui les immobiles lisières de la forêt, il s'aperçut qu'il suivait machinalement un sentier déjà parcouru. A certains détails, il reconnut la tranchée herbeuse qui menait aux futaies de ta Bolante.

A mesure qu'il avançait, sur ses pas, les souvenirs du mois de mai dernier se levaient vaporeux et mélancoliques comme la pâle feuilloe des bouleaux. Il revit en imagination cette claire matinée printanière où il avait rencontré Catherine dans la combe blanche de muguets, et où elle lui avait fredonné la chanson du Roi Renaud, — cette même chanson dont l'air lui revenait maintenant avec une persistance douloureusement obsédante, depuis que, la veille, la cruelle fille l'avait chantée à pleine voix dans les sentiers du Four-aux-Moines :

Retourne-l'en, beau roi Renaud, Trouver ht mit en son ehdieou;

Tu n'as plus longtemps i r.iimer.

J'ai mis lu nio'i iaM mon baistr.,.

Tout en marchant parmi les grises colonnades de la futaie, il se comparait dérisoiremem au roi Renaud. Lui aussi, parmi les bois, il avait rencontré une adorable fée donc les yeux l'avaient ensorcelé; lui aussi pouvait dire, comme le héros de la chanson :

Ni de

Je n'en ni le aatr réjoui.

Pendant que je ehassais U Uk'

La fi '

lk;v

II retraversa la combe de la Bolante; les muguets défleuris en tapissaient encore les flancs pierreux; la source y coulait toujours dans son

réservoir de pierres moussues ; mais les plantes éparses sur le sol jaunissaient déjà et l'eau en s' épanchant goutte à goutte avait l'air de pleurer. Vital sortit de la futaie, le cœur navré, gagna ce carrefour des Meurissons où il avait si atrocement souffert, le soir précédent, et commença à descendre le sentier du Four-aux-Moînes. Quand il fut à l'orée du bois, il s'assit sur le talus. — A ses pieds, le ru enflé par les pluies d'orage bouillonnait d'une voix grondeuse; plus bas, dans l'évasement du défilé, des toits rouges tranchaient sur la verdure; des fumées bleuâtres y rampaient, comme écrasées par la lourdeur de l'air, et détachée ainsi qu'une sentinelle avancée, seule au bord du ru, la maison des Louessart dressait son pignon gris garni de bardeaux goudronnés; — au delà, parmi les prés fauchés, la Biesme limoneuse décrivait une molle courbe, puis le terrain se relevait et des bois fermaient l'horizon.

La gorge serrée, le cœur gros, M. de Lochères contemplait ce paysage solitaire, éclairé par un pâle soleil intermittent, et lui trouvait une physionomie de mauvais augure. Au moment de tenter près de Catherine une démarche décisive, au moment de faire cette visite qu'il avait sollicitée et attendue avec une si fébrile impatience, la peur le paralysait. Soudain, à travers la rumeur du ruisseau, il entendit un tintement lointain: c'était l'horloge de U Chalade qui sonnait dix

heures. Alors il se leva, frissonnant, et marcha à grands pas vers la maison du garde général.

Mariette était sur le perron. Elle l'introduisit dans la salle à manger; à peine y était-il depuis une minute qu'une porte de communication s'ouvrit et que Catherine apparut.

Elle semblait plus blanche et plus mince que de coutume dans sa robe de laine grise au corsage bouffant. Les cheveux noirs, noués à la hâte, retombaient en un chignon lâche sur la nuque; ses yeux à demi voilés par les cils brillaient d'une lueur humide. Son visage était calme; parfois seulement une légère crispation des lèvres trahissait l'appréhension que lui causait cette matinale visite. Elle serra affectueusement la main de Vital, lui indiqua du geste un fauteuil de paille et s'assit elle-même à quelques pas de lui :

— Vous avez désiré me parler, monsieur de Lochères, dit-elle doucement.

Vital la regarda un moment avec des yeux anxieux, puis répondit:

— Oui, Catherine, et je vous supplie de me répondre franchemenr, en toute sincérité, comme vous l'avez toujours fait depuis que nous nous connaissons...

[I s'arrêta pour respirer péniblement et reprit :

— Catherine, hier, en revenant des Sept-Fontaines, j'ai eu avec votre père un entretien qui

m'a consterné... Il m'a prévenu que ses intentions étaient changées, que la différence d'âge entre vous et moi lui inspirait des craintes pour votre bonheur; il a ajouté que vous-même, sans oser l'avouer, vous partagiez ces craintes et vous désiriez reprendre votre parole... Est-ce vrai?...

Elle baissa imperceptiblement la tête et murmura:

— C'est vrai.

Il pâlit et resta un moment sans voix, en recevant ce coup en pleine poitrine,

— Personne ne vous a influencée ?

— Personne.

Des élancements aigus lui piquaient les tempes ; il s'accouda à la table et appuya sur sa main ' sa tête endolorie. En le voyant ainsi abattu, Catherine fut touchée de pitié. Elle s'attendait à des reproches, à un éclat de colère; cette douleur muette la remua jusqu'aux entrailles.

— Monsieur Vital, reprit-elle en joignant les mains, pardonnez-moi d'avoir laissé mon père vous dire tout cela, au heu de vous l'avouer moimême... Pardonnez-moi de vous faire tant de peine!... Je vous jure que, lorsque je vous ai promis de vous épouser, j'étais poussée par une sincère affection... que j'ai toujours. Je vous voyais triste, aigri par la solitude, et j'avais le désir de vous consoler en m'artacharu à vous : je me figurais qu'avec une bonne amitié et un entier de-

vouement je parviendrais à rendre votre vie heureuse et que cela me suffirait pour être heureuse moi-même...

— Et depuis, interrompit-il, vous avez changé de manière de voir?...

Elle courba son front et ferma à demi les yeux :

— Oui... j'ai découvert qu'il y avait un autre sentiment plus fort que l'amitié, un sentiment que j'ignorais... J'ai eu peur de... ne pas l'éprouver en me mariant, et j'ai pensé qu'il n'était pas honnête de vous épouser dans ces conditions.

— Qu'importe, si je me contentais de votre amitié!... Je vous aimais tant déjà, Catherine; une fois mariés, je vous aurais aimée plus passionnément encore.

— Être aimée n'est rien, répliqua-t-elle avec une inconsciente cruauté, il faut pouvoir aimer soi-même.

— A force d'être dévotement chérie, l'amour vous serait venu... Je vous en prie, Catherine, ayez foi en moi, ne me reprenez pas votre main. Il est encore temps!

Elle secoua négativement la tête.

Cette négation silencieuse réveilla la jalousie un moment assoupie au cœur de Vital et un sursaut de colère le mit brusquement debout.

— Alors, c'est que vous en aimez un autre!

s'exclama-t-il.

Effrayée, elle s'était levée à son tour, et, très pâle, elle le regardait avec des yeux suppliants.

— Et cet autre, poursuivit-il, c'est Féli, avouezle!...

Il lui avait saisi les poignets et les serrait violemment.

— Voyons, soyez franche jusqu'au bout...

C'est Féli, n'est-ce pas?

Elle fixa sur lui ses grands yeux sincères et répondit bravement :

— Oui... c'est Féli.

— Ahl je m'en doutais, gronda-t-il en la repoussant : il est jeune, lui, er il n'a pas perdu de temps pour me supplanter... Il a profité de mon absence pour susciter ce sentiment que je n'avais pas su vous faire connaître... C'était d'un bon fils!...

— Monsieur de Lochères, protesta énergiquement Catherine, ne soyez pas injuste... Je vous jure que votre fils ignorait absolument ce qui s'était passé entre vous et moi...

— Mais vous le saviez, vous, et vous auriez dû l'en instruire!

— Peut-être... Mais souvenez-vous que vous vous étiez réservé de lui en parler le premier, et que vous nous aviez recommandé le secret, à mon père et à moi...

— Ah! comme vous savez bien le défendre, et vous avec lui!... Vous l'aimez!... et il n'a pas

mis longtemps à gagner ce cœur que vous me refusez... De quels philtres et de quelles cajoleries s'est-il donc servi pour vous faire sî promptement tout oublier?

— Il n'y a eu ni philtres ni cajoleries, repartit ingénument Catherine; vous avez amené Félî chez nous... En l'apercevant, il m'a semblé vous voir vous-même quand vous aviez vingt ans, et c'est par là que j'ai commencé à le chérir. Il a lu dans mes yeux, probablement, comme je lisais dans les siens, et, sans presque rien nous dire, nous nous sommes aimés... Voilà toute ma faute et la sienne... Vous êtes bon, monsieur de Lochères, vous serez généreux et vous nous pardonnerez...

Mais la candeur de cet aveu ne désarma point Vital : au contraire, elle irrita plus douloureusement sa rancune. En constatant combien cet amour dont elle racontait naïvement l'éclosion, rendait Catherine encore plus jolie et plus touchante, sa jalousie s'exaspéra:

— Je ne suis ni bon ni généreux, riposta-t-il, je suis un malheureux dont vous avez ulcéré le cœur et qui ne vous le pardonnera jamais...

Adieu I

Sans voir les bras suppliants de Catherine tendus vers lui, il sortit de la salle et se précipita dehors.

igf n rentrant à la Harazée, Vital était monté directement dans son appartement et avait sonné Joseph :

— Où est mon fils? demanda-t-il.

— Monsieur est en train de déjeuner.

— Bien... quand il aura fini, dites-lui que je suis rentré et que je désire lui parler.

Avec sa correction anglaise, Joseph s'inclina flegmatiquement, sans même sourciller. Cinq minutes après, Féli se présentait chez son père :

— Vous m'avez fait appeler? interrogea-t-il; puis il s'arrêta, alarmé par la pâleur et les traits contractés de M. de Lochères.

Vital s'était pourtant posé à contre-jour, le dos appuyé à un massif bureau à la Tronchin, qui se dressait entre les deux fenêtres. Il s'effbr-

çait de rester calme; mais sa main fourrageait dans sa barbe grisonnante et la tortillait par brusques secousses.

— Vous n'êtes pas souffrant?

— Non... Je suis allé ce matin chez les Louessarr et j'y ai appris une nouvelle qui n'a pas laissé de me surprendre... Il parait que tu veux te marier avec M ,,e de Louèssart?...

Le visage de Féli s'empourpra, ses grandsyeux bleus s'éclairèrent, mais il ne manifesta ni crainte ni embarras.

— Ah! murmura-t-il, Catherine vous a parlé!

Oui, c'est vrai, j'aime M ,,e de Louëssart, je l'aime de toutes mes forces et je serai infiniment heureux si on me permet de l'épouser... Pardonnezmoi de ne vous avoir pas encore entretenu de mon projet.

— En effet, interrompit sarcastiquement M. de Lochères, il me semble qu'il eût été au moins convenable de m 'informer de cette grande passion et de me demander mon avis.

L'accent amer des paroles paternelles étonna Féli et le mortifia.

— Excusez-moi, répéta-t-il, je serais désolé de paraître vous avoir manqué d'égards, mais...

quand cela a commencé, vous étiez absent; à votre retour, je voulais tout vous raconter, Catherine m'en a empêche; avant d'en rien dire, elle voulait consulter son père...

— Ah!

Chaque fois que le jeune homme prononçait familièrement le nom de « Catherine », Vital se mordait cruellement la lèvre. Les révélations ingénues de son fils attisaient son ressentiment ec avivaient sa souffrance. L'aisance avec laquelle ce garçon parlait de son amour comme de la chose la plus naturelle exaspérait sa jalousie. II voyait dans les précautions prises par M lle de Louèssart pour lui laisser tout ignorer, une preuve nouvelle de sa duplicité, de sa trahison, et un bouillonnement de colère lui montait à la gorge.

— Enfin, reprit Féli, du moment qu'elle vous a parlé ce matin, c'est que tout est arrangé. Du reste, je présumais bien qu'il en serait ainsi, après...

— Après quoi? répéta M. de Lochèrcs haletant.

— Après l'entretien que j'avais eu hier avec Catherine, en descendant au Four-aux-Moines... Je lui avais démontré combien il était pénible pour moi de vous cacher mes sentiments; cela donnait à notre amour un air de clandestinité coupable... Elle a été touchée de mes raisons, puisqu'elle vous a confié nos projets. Je regrette seulement qu'elle m'ait privé du plaisir de vous les annoncer le premier.

— Vraiment!

— J'ai maintenanr, s'écria Féli avec une naïve

exaltation, un gros poids de moins sur la conscience, je puis vous dire librement, mon cher père, que je suis le plus heureux garçon de la terre. Il ne manque à mon bonheur que votre consentement, et, comme je suis sûr que vous ne me le refuserez pas...

— Vous vous trompez absolument... Je refuse.

Féli qui ouvrait les bras pour les jeter au cou de son père, les laissa retomber et s'arrêta stupéfait :

— Vous refusez... Et pourquoi ?

— Parce que... parce que ce mariage est impossible pour routes sortes de raisons.

— Pour quelles raisons ? Est-ce parce que Catherine est pauvre? Mais j'ai assez de fortune pour deux... N'est-ce pas d'ailleurs votre avis que le mariage doit être fondé sur l'union des âmes et non sur des calculs d'intérêt? Ne vous ai-je pas souvent entendu blâmer les mariages d'argent?

— Possible, mais il y a une objection plus grave... Vous êtes encore un enfant et on ne se marie pas à vingt ans!

— Vingt et un, corrigea Féti... Permettez-moi d'ajouter que cette question ne regarde que moi... Mon opinion esc qu'on doit se marier de bonne heure, aussitôt qu'on peut le faire sans imprudence... Or, j'aime M lle de Loucssart, je

me sens assez de maturité d'esprit pour devenir un bon mari, et j'ai une fortune assez belle pour assurer à notre union, dans l'avenir, toute la sécurité et la félicité possibles... Cette objection-là n'est donc pas sérieuse, et si vous n'en avez point d'aurres...

— J'en ai d'autres...

— Eh bien, faites-les-moi connaître! s'écria impétueusement Féli, car votre résistance inex plicable m'inquiète et je finis par croire qu vous ne me dites pas tout ce que vous avez s le cœur!

— En effet, répliqua M. de Lochères avec etn portement, je ne vous ai pas tout dît.

Il avait quitté le meuble auquel il s'était adosse et il piétinait rageusement à travers la chambre il s'arrêta net en face de son fils et poursuivit :

— Sachez donc que moi aussi j'aime M ,,e de Louëssart, que je lui avais demandé de l'épouse et qu'elle y avait consenti...

Féli, confondu, suffoqué, regardait son père avec un mélange de stupéfaction et d'affectueuse pitié.

— Vous, mon père? Vous avez voulu vous marier avec Catherine?

— Oui, moi, et comme à vous, elle m'avait donné sa parole... Il est étrange qu'elle ne en ait rien dit... Cela jette un jour douteux sui sa loyauté et sa sincérité I...

Le jeune homme restait muet. Cette déclaration, à laquelle il s'attendait si peu, l'avait un moment ébranlé. Néanmoins, au fond de lui, quelque chose protestait contre ce reproche de duplicité adressé à M Ue de Louessart. Il était trop convaincu de la candeur d'âme, de la franchise et de la spontanéité de Catherine pour la soupçonner d'avoir joué un double jeu.

— Pardon, murmura-t-il en relevant la tête, voulez-vous m'autoriser à vous adresser une ou deux questions?

— J'aurais le droit, riposta hautainement M. de Lochères, de ne pas me soumettre à votre interrogatoire... Mais allez, questionnez!... J'apprécierai si je dois ou non vous répondre.

— A quelle époque avez-vous demandé à M lle de Louessart si elle voulait vous épouser?... Avant ou après mon arrivée à la Harazée?

— Avant.

— Et quand vous a-t-elle prié de lui rendre sa parole?

— Hier, par l'entremise de son père, et ce matin même, de vive voix... Éces-vous édifie ?

— Parfaitement, mon père; je suis convaincu que vous vous êtes trop pressé d'accuser Catherine de fausseté et que, dans cette circonstance, elle s'est conduite aussi loyalement et sincèrement qu'elle le pouvait.

— Ah! c'est trop fort, grommela Vital en

haussant les épaules. L'amour vous aveugle, mon cher!...

— Dites, au contraire, qu'il me rend clairvoyant... Lorsque Catherine s'est engagée avec vous, elle ne soupçonnait même pas mon existence et elle était de bonne foi... Plus tard, quand nous nous sommes connus, lorsqu'elle s'est aperçue que son cœur avait changé, elle ne pouvait rien vous avouer, puisque vous étiez absent... Et si elle m'a fait promettre de ne point vous parler de mon amour, c'est parce qu'avant tout elle désirait s'expliquer franchement avec vous, dès que vous seriez de retour et que l'occasion se présenterait.

— Ah! ah! ricana Vital rendu plus furieux parce qu'il sentait au fond que Féli était dans le vrai, on ne peut me faire entendre plus aimablement et avec plus d'outrecuidance que je suis trop mûr pour être aimé et que vous n'avez eu qu'à paraître pour me couper l'herbe sous le pied... Oui, oui, je suis un vieil imbécile et vous m'avez roulé tous deux comme un tuteur de comédie!... Mais je ne suis pas assez vieux ni assez sot pour ne pas vous juger, monsieur, et apprécier vos procédés envers moi... Je vous ignorais totalement quand vous m'avez écrit pour me supplier de vous recevoir ici. Oubliant de justes préventions, je vous avais ouvert les bras. J'ai fait mieux encore, j'ai eu la naïveté, afin de vous

rendre service, de quitter ma maison et de courir les chemins pour m'occuper de vos propres affaires... Vous, pendant ce temps, vous profitiez de mon absence pour marcher sur mes brisées et me voler le cœur d'une jeune fille qui s'était attachée à moi... Ah! vous êtes bien le digne fils de M me de Novalèse!

— Mon père, votre colère vous égare... Vous m'obligez à vous répondre que dans cette affaire il n'y a qu'un seul coupable... Vous.

Moi?... Insolent.

Oui, vous! répéta Féli s'enflammant à son tour. Si lors de mon arrivée chez vous, vous m'aviez prévenu de votre intention d'épouser M lle de Louëssarr, je vous respectais et je vous aimais trop pour chercher à devenir votre rival. J'aurais mieux veillé sur moi.

Vous êtes un grand cœur!... On le sait...

Vous auriez eu la générosité de m'abandonner M 1Ie de Louëssart! Vous ne l'auriez pas aimée!,..

— En tout cas, si je l'avais aimée, elle n'en aurait rien su... Je serais parti.

— Eh bien! vous partirez tout de même, car jamais, je vous jure, jamais je ne consentirai à ce mariage!

Féli le regardait avec de grands yeux tristes et sentait en lui un douloureux déchirement, à l'idée

ide la peine qu'il infligeait à ce père vers lequel il avait été si sympathiquement attiré, mais en

même temps l'amour de Catherine lui tenait trop au cœur pour qu'il ne fût pas fermement résolu à résister à cette injuste et despotique autorité.

— Vous oubliez, répondit-il, que je suis majeur.

— Oui, depuis hier, je le sais. Et vous comptez naturellement en profiter, plus tard, pour vous passer de mon consentement... c'est ce que vous voulez dire, sans doute?

— Mon père, j'aime Catherine, je lui ai promis del'épouser et, si malheureusement vous m'y forciez...

— Vous l'épouseriez malgré moi! cria Lochères hors de lui; ce ne sera pas ici, en tout cas... Allezvous-en, je vous chasse! Je vous chasse, entend vous!

Une rougeur monta aux joues de Féli; toute sa fierté blessée étincela dans ses yeux humides : et se redressant sous l'injure :

— J'ai compris, monsieur, dit-il gravement avant ce soir j'aurai quitté la Harazée...

Et il sortit, tandis que Vital s'élançait derrière lui avec un geste de menace.

onsieur de Lochères demeurait pantois et frémissant, les poings serrés, la face tournée vers la porte que Féli avait refermée derrière lui. A mesure que les pas du jeune homme s'éloignaient dans le fond du couloir, une décence se produisait dans le système nerveux de Vital et il avait honte de son emportement. Il revint vers Tune des fenêtres et s'affaissa, épuisé, dans un fauteuil.

Il se sentait atrocement et irrémédiablement malheureux. Tout lui manquait à la fois. Il était comme un mur en ruine dont les derniers étais se brisent, et qui croule. La femme à laquelle il s'était attaché, le fils pour lequel il s'était repris d'amitié, l'abandonnaient en même temps et, dans la maison déserte de la Harazée, il allait

se recrouver aussi solitaire et désolé que le jour où il était venu y chercher un refuge. Sa situation y serait plus misérable encore, car de nouvelles désillusions s'ajouteraient maintenant aux anciens déboires. Il y souffrirait d'une pire douleur, car la tristesse de son isolement s'aggraverait désormais de deux maux qu'il n'avait pas connus jusque-là : — les tardives et stériles ardeurs d'un amour non payé de retout et les tourments de la jalousie. Il avait chassé Fétî de la Harazée, mais il ne pouvait l'empêcher de rester dans le pays. Il connaissait assez le caractère de son fils pour être convaincu qu'il persisterait dans ses résolutions et qu'il ne s'éloignerait pas de l'Argonne avant d'avoir épousé Catherine. Il s'installerait aux environs du Four-aux-Moines er, — sans compter le scandale que produirait cette soudaine rupture entre le père ei le fils, — Vital subirait chaque jour la torture de savoir Félî heureux auprès de Catherine; chaque jour, cloîtré dans sa maussade demeure de la Harazée, îl se rongerait le cœur en songeant à l'intimité des promenades sous bois, aux libres entretiens des deux amoureux, aux délices des caresses échangées... La pensée seule de ce qui allait se passer lui était intolérable et lui arrachait un cri de détresse.

A ce moment, ses regards anxieux tombèrent, par hasard, sur le panneau où le cor de chasse

du vieux Bernard de Lochères était resté accroché. Et tout d'un coup son père s'évoqua devant lui — hautain, autoritaire, la lête droite et toute blanche, le corps robuste, boutonné dans sa veste de chasse — tel qu'il l'avait vu le jour où ils s'étaient séparés. Il se remémora les reproches du vieillard : a Tu vas quitter ton pays et ton père pour t'amuser à Paris... C'est ton droit, tu es majeur, agis à ta guise, mais tu t'en mordras les doigts. » II se rappela aussi l'opposition opiniâtre faite par Bernard à son mariage avec M"" de Novalèse, et les lettres grondeuses où le vieux lui écrivait : a Je ne donnerai jamais mon consentement à une pareille sottise! » Et pourtant Vital avait passé outre; lui aussi, comme Féli, avait répondu par la menace de sommations respectueuses: « Ah! songeait il, tout se paye et une justice mystérieuse nous inflige tôt ou tard les mêmes peines que nous avons infligées aux autres. Féli me rend avec usure les crèvecœur dont j'ai attristé la vieillesse de mon père... » 11 s'était accoudé lamentablement à son bureau et, la tête dans les mains, y demeurait dans une prostration, un accablement du corps et de l'esprit. Les minutes s'écoulaient sans que rien troublât le calme endormi de la Harazée. M. de Lochères ne se rendait plus compte de la fuite du temps. Soudain un bruit sourd dans le couloir le secoua de sa torpeur. On entendait le trot-

tement d'une caisse sur le parquet, puis des pas lourds descendaient l'escalier. Il comprit que Féli tenait parole et faisait transporter ses bagages dans la cour. Alors un choc lui ébranla le cœur. Il se leva en sursaut; un brusque revirement le poussait à s'élancer dans le couloir et à crier à Féli : « Ne t'en va pas ! » Mais alors c'était se soumettre, conduire lui-même son fils dans les bras de Catherine... La blessure saignait trop douloureusement encore au cœur du malheureux Vital, pour lui permettre une si héroïque abnégation. Une révolte de sa jalousie le rejeta dans son fauteuil. Il écouta impassible le pas pesant des domestiques, qui résonnait sur les marches avec la lenteur tâtonnante et précautionneuse de croque-morts portant un cercueil. Puis il perçut de vagues rumeurs dans la cour, des exclamations étonnées de Saudax et de sa femme. La voix de Féli, altérée et comme brisée, monta elle-même un instant jusqu'à lui. Il entendit le piaffement des sabots d'un cheval, le glissement des roues sur le sable, le grincement de la grille ouverte et refermée, et ce fut tour... La voiture tournait l'angle de la route et son roulement de plus en plus assourdi s'éteignait au loin. Un mortel silence reprit possession de la Harazée. Déjà oblique et rosé à l'approche du soir, un rayon de soleil filtra dans la chambre et éclaboussa d'un éclair le cuivre du cor de chasse suspendu au mur.

Songeant à l'affreux sentiment d'abandon qui avait dû jadis étreindre le cœur du vieux Bernard de Lochères, Vital frissonna : un sanglot se noua dans son gosier et des larmes cuisantes lui brûlèrent les yeux.

Pendant ce temps, Féli, encore étourdi du coup qu'il venait de recevoir, roulait sur la route de Vîenne-Ie- Château. Il n'existait que des cabarets aux environs du Four-aux-Moines et il avait dû se résigner à prendre gîte tout d'abord dans ce gros bourg, où il avait chance de trouver un hôtel plus décent. II comptait s'y loger provisoirement. Plus tard, après qu'il aurait consulté M. de Louessart et Catherine, il verrait à choisir à la Chalade même un appartement qu'il meublerait au besoin, car la lutte qu'il se proposait d'engager contre son père serait longue sans doute, et il désirait demeurer à proximité de la maison des Louessart.

Ainsi qu'il l'avait supposé, l'hôtel de Viennele-Château était fort convenable et il put s'y installer le soir même. Le lendemain matin, il quitta le bourg de bonne heure et se dirigea vers le Fnur-aux-Moines. Après les événements de la veille, il était urgent de meure le garde général et sa fille au courant des changements qui venaient de se produire; il ne voulait pas qu'ils les apprissent par la rumeur publique. II fut obligé de passer devant la Harazée, et quand il aperçut,

par-dessus les peupliers de la route, les deux tourelles drapées de lierre, une tristesse lui tomba sur le cœur. Il n'osa même pas se retourner pour contempler de loin la façade de la maison paternelle, tant il eut peur d'apercevoir à quelque fenêtre le visage consterné et courroucé de M. de Lochères.

Onze heures sonnaientquand il gravît le perron de la petite maison grise. Ce fut M. de Louëssart lui-même qui l'introduisit dans la salle à manger où Catherine était occupée à mettre le couvert.

En voyant Féli arriver à cette heure matinale, la jeune fille, après un premier regard jeté sur le visage de son ami, pressentit quelque tragique aventure et ne pot réprimer un mouvement d'inquiétude. Le garde général, à son tour, examina la mine du visiteur; bien qu'il eût l'intuition de l'orage qui avait dû éclater à la Harazée, il joua l'étonnement et s'écria :

— Hé! monsieur Félix, que se passe-t-il?

Vous avez l'air tout Jébhcatllé...

— Monsieur, répondit candidement Féli, j'ai en effet un gros chagrin : hier, après une violente querelle avec mon père, nous nous sommes brouillés et j'ai dû quitter la Harazée.

— Ah ! mon Dieu ! s'exclama M. de Louëssarr, de son ton de faux bonhomme, que me ditesvous là?... Ça n'est pas sérieux, je pense, et tout se raccommodera?

Dès les premières paroles de Féli, Catherine était devenue tremblante et s'était hâtée de déposer sur la nappe la pile d'assiettes qu'elle tenait dans ses mains. Elle se doutait bien qu'après l'enrrevue de la veille, au Four-aux-Moines, M. de Lochères avait eu une explication avec son fils, mais elle se leurrait encore et espérait qu'une fois en présence de Féli, Vital se serait attendri et n'aurait pas poussé les choses à l'extrême. En apprenant que le jeune homme avait été forcé de quitter la Harazée, des larmes lui montèrent aux yeux et elle éprouva un tel saisissement qu'elle fut obligée de s'appuyer au marbre du poêle.

— Oui, oui, répéta hypocritement le forestier, entre un père et son enfant ces brouilles ne durent pas... Chacun y mettant un peu du sien, la réconciliation se fera tout naturellement.

— Je ne crois pas, repartit gravement Féli, et quand vous saurez le motif de notre querelle, vous serez sans doute de mon avis... Mais il faut d'abord, monsieur de Louessarr, que je vous fasse un aveu par lequel j'aurais dû commencer...

J'aime M ,lc de Louéssart, je le lui ai dit, elle ne s'en est pas offensée et m'a autorisé à vous demander sa main...

Le garde général, avec un art consommé, feignait la plus vive surprise :

— Est-ce vrai, Cathe? demanda-r-il.

Catherine fit un signe affirmatif.

— Mais, poursuivit le jeune homme, avant mon arrivée à la Harazée, mon père avait, à mon insu, exprimé le désir d'épouser M" e Catherine et il y avait eu déjà, de votre part, un engagement que j'ignorais...

— Un engagement, interrompit M. de Louëssarten hochant la tête, un engagement?... C'est beaucoup dire... M. de Lochères nous avait fait sa demande; je lui ai répondu, en effet, que je me trouvais très flatté de sa démarche, mais rien n'était encore arrêté, de ma part, ni de celle de ma fille.

— En tout cas, mon père était convaincu que ses désirs se réaliseraient, et quand je lui ai parlé de mes projets, il m'a reproché d'aller sur ses brisées et de m'être entendu avec M Ile de Louessart pour le tromper, puis, comme je lui démontrais l'injustice de ses soupçons, comme je persistais dans ma résolution, il m'a jeté à la porte... Or, j'aime M" c Catherine plus que tout au monde, je suis décide à l'épouser et je viens, fort de son assentiment, vous prier, monsieur, de consentir à ce mariage.

M. de Louëssart continuait de secouer la tête d'une façon ambiguë :

— Hum! murmura-t-il, ceci est très grave et fort délicat, mon garçon!,.. Monsieur votre père est mon ami, et je serais désolé de le désobliger... Pourtant, dans une affaire où le bonheur de i

fille esc en jeu, je me ferais scrupule de violenter son affection... Si réellement elle a changé d'avis, si elle vous préfère, c'est à elle seule qu'il appartient de se prononcer.

Catherine, ainsi mise en demeure par cette sournoise interpellation, se redressa et d'une voix très ferme :

— Papa, déclara- 1- elle, tu le sais déjà, j'aime M, Féli; j'ai expliqué hier à son père comment j'avais changé de sentiment et pourquoi je le priais de me rendre ma parole... Aujourd'hui, je le répète devant toi, je serai fière d'être la femme de M. Féti et je n'épouserai que lui.

— Caihe, ma chère fille, répliqua le forestier d'un ton de pontife, je n'ai jamais voulu que ton bonheur... M. Félix de Lochères t'aime, tu désires l'épouser, il ne me reste plus qu'à m'incliner et à mettre de côté mes propres sympathies...

Monsieur, c'est entendu, vous serez mon gendre... Mais, mes enfants, vous n'en ave/ pas fini avec vos ennuis... Bien que vous soyez majeur, mon cher Féli, en présence du refus de votre père, vous serez obligé de lui signifier des actes respectueux...

— Je le sais, monsieur, soupira Féli.

— Cela, poursuivit M. de Louessart, qui n'était pas plus que le jeune homme ferré sur le Code, cela prendra trois ou quatre mois, au bas mot, et, d'ici là, vous êtes trop intelligent pour

î88 LE REFUGE

ne pas comprendre que nous serons tous tenus à une sage circonspection... Certes, ma maison ne vous sera pas fermée, mais vous devrez n'y paraître que de loin en loin, et jamais en mon absence... Je suis le gardien de l'honneur et de la respectabilité de ma fille, monsieur, et il ne faut pas que le moindre soupçon puisse les effleurer... Nous devons d'autant plus observer les plus strictes convenances que vous êtes en délicatesse avec votre père. Vous voilà donc averti. Jusqu'au jour du mariage, vous ne verrez Catherine que chez moi et en ma présence... Maintenant, au revoir, et excusez-moi de ne pas vous garder à déjeuner... Cathe! reconduis M. Félix de Lochéres jusqu'au perron...

Quand les deux jeunes gens furent dans le couloir, leurs mains tombèrent l'une dans l'autre :

— Ah! Catherine, dit Féli, est-ce possible!

Ne nous verrons-nous plus jamais seuls?

Le sourire familier de la jeune fille retroussa le coin de ses lèvres malicieuses :

— Papa, chuchota-t-elle, aime beaucoup à pérorer, vous le savez; maïs, dans ce qu'il dit, il y a à prendre et à laisser. Chaque fois qu'il fera beau, je monterai, après midi, jusqu'à la Pierre- Croisée : vous serez sûr de m'y trouver. A bientôt, Féli. Aimez-moi comme je vous aime, à plein cœur!...

es dames de Touvroir se plaignaient d'être trop à l'étroit dans le petit salon de M me de Brossard, chaque fois que revenait le tour de « couture » de la sémillante veuve. En hiver, passe encore, mais au mois d'août, par un temps orageux, on étouffait dans l'appartement exigu et bourré de meubles, que la dame patronnesse occupait depuis son veuvage. Le salon, grand comme la main, était encombré de poufs, de fauteuils capitonnés, de guéridons et de chiffonniers; sur la cheminée, au long des étagères, au fond des vitrines, s'étalaient comme en un magasin de bric-à-brac quantité de bibelots sans valeur, rappelant les goûts mondains de l'exjolie femme; éventails, sachets, bonbonnières, porte-bouquets, nécessaires à ouvrage, acces-

soires de cotillon, le tout défraîchi et démodé; — fragiles souvenirs, reliques fanées, mais chères encore à M me de Brossard, parce qu'elles lui parlaient des plaisirs et des succès de sa jeunesse. Pour se procurer un peu d'air respirable dans ce boudoir qui sentait le renfermé, on avait été obligé d'ouvrir la porte communiquant avec une salle à manger aussi étroite que le salon, mais dont la fenêtre ouverte et orientée au nord apportait un peu de fraîcheur aux travailleuses penchées sur leur besogne.

Ces dames étaient au complet. M llc de Louëssart, n'ayant plus reparu àl'ouvroir depuis le mois de juillet, avait été considérée comme démissionnaire et remplacée par M me Obligitte, — une fille de verrier, elle aussi, — qui avait épousé un officier de santé. Cette M me Obligitte était une mince petite femme à la mine moutonnière et gobeuse; bien qu'elle comptât quarante-cinq ans, elle conservait des airs jeunets et rougissait pour un rien, comme une ingénue.

M me Parisot, la notairesse, qui était sa voisine, venait de lui jeter entre les mains un écheveau de fil et, tout en le dévidant sur un tortillon de papier, elle lui demanda brusquement :

— Eh bien, madame Obligitte, êtes-vous contente de votre nouveau locataire?

— Oh ! répondit celle-ci avec une naïve admiration, il est mignon comme un cœur!

LE RErUCE

— Quel enthousiasme! dit M œc de Verrières en ricanant; prenez garde!... On va croire que, vous aussi, vous ères amoureuse du fils de M. de Lochères!

M. mQ Obligîtce rougit jusqu'à la racine de ses maigres cheveux blonds et ajouta en manière d'explication :

— Je vous assure qu'il est charmant,.. M. Obligiccc et moi nous n'avons qu'à nous louer de lui.

— N'importe, ma chère, reprit M""-* de Verrières, de son ton le plus acide, on ne comprend guère que vous, une mère de famille, vous ayez admis dans votre intérieur un jeune homme aussi compromettant que M. Félix de Lochères.

— Mon Dieu, madame, repartit la femme de l'officier de santé, depuis le mariage de notre aînée, nos chambres du haut ne nous étaient plus utiles; ce jeune homme nous en a offert un très bon prix; cent cinquante francs par trimestre, c'était à considérer, et sur la recommandation de M. de Louëssart, nous avons accepté.

— Belle recommandation!... Quant à moi, chère madame, si, comme vous, j'avais encore une jeune fille à la maison, je me serais bien gardée, ni pour or ni pour argent, d'y introduire un garçon de vingt et un ans, qui fait autan: parler de lui que ce jeune Lochères...

— Oh! se récria M me Obligitte, Pulchérie, ma cadette, n'a pas douze ans !...

— Et pots, franchement, en eût-elle seize, objecta M 84 Parisoc, M. Feux est bien trop occupé Je Vi ■'■- de Louessart et trop amoureux, pour s'apercevoir seulement de rexistence de Palchérie.

— Les hommes sont toujours des hommes!

gémît la voix revéche de M 1 -* de Saint- André.

— Avouez, mesdames, observa à son tour la maîtresse du logis, que depuis cet hiver nous avons été témoins d'aventures bien étonnantes! On ne dira plus que la Cbalade est un village sans histoire. Je ne crois pas que, dans les romans, on trouve beaucoup de péripéties aussi intéressantes que celles qui se déroulent sous nos yeux.

— Le scandale n'est jamais intéressant! interrompit sèchement M' !: de Saint-André.

— Lorsque, il y aura bientôt un an, continua la veuve, nous avons vu M. Viral arriver à la Clialade, qui eût jamais imaginé une si étrange succession d'événements dramatiques ? Cet homme déjà âgé s'amourachant de la petite Louëssart, ce fils tombant des nues et devenant à son tour éperdument épris de la jeune fille, des scènes de jalousie quasi tragiques, une brouille, enfin le pays entier révolutionné par cet esclandre, et prenant parti, qui pour le fils, qui pour le père...

— Et tout cela à cause de cette évaltonnée de

Catherine! s'exclama M m8 de Verrière en levant au ciel ses yeux indignés; ma parole, nous vivons en un temps singulier et nous voyons d'étranges choses. Le désordre est dans les esprits et dans les coeurs; le goût même est perverti... Car enfin comprend-on un pareil affolement pour une grande fille maigre et élancée comme une perche?... Qu'a-t-elle donc de si aitirant, cette créature, pour que des gens sensés en deviennent sottement amoureux?

— Elle a, répliqua la notaîresse, ce que nous n'avons plus, chère madame, la jeunesse... et aussi la grâce, car on ne peut pas le nier, Catherine est très séduisante.

— Dites qu'elle est coquette et dépravée, riposta M" 1 ' de Saint-André, mais les hommes aiment ça... ^

— On n'est pas impunément, ajouta M mc de Vetrières, la fille d'un monsieur aussi dépourvu de sens moral que Louëssart... Mon Dieu, je lui passerais encore ses allures libres et garçonnières, à cette fille. Elle a été mal élevée, chacun le sait... Mais je ne lui pardonne pas son immoralité... Malgré ses airs innocents et étourdis, elle est rouée comme une vieille comédienne. Elle avait d'abord jeté son dévolu sur Vital de Lochères, bien qu'il fut déjà mûr et usé; elle le savait riche et ça lui suffisait... Elle l'embobelinait si adroitement que cet ancien viveur, repris par

LE HtfOCI

son vieux péché, allait commettre la sottise de l'épouser. Mais le fils est survenu; celui-ci était jeune, appétissant et plus riche encore que le père, à ce qu'on dit; alors, elle a changé ses batteries et si bien manœuvré que ce garçon s'est enflammé à son tour et qu'elle a semé la zizanie entre le père et l'enfant... Vous ne trouvez pas cela abominable, mesdames? Moi, je suis révoltée!

— Pour moi, déclara M mi de Brossard, le seul vrai coupable, c'est M. de Louëssart, quia poussé tout d'abord sa fille à s'engager avec Vital... Quant à Catherine, dussé-je passer pour dépravée, je suis d'avis qu'entre l'amourd'un quinquagénaire et l'amour d'un charmant garçon comme M. Félix, elle est fort pardonnable de n'avoir pas hésité... J'en aurais fait autant à son âge. Sous ce rapport je suis restée ce que j'étais à vingt ans, et je prends le parti des jeunes.

Un véhément soupir, aigu comme un grincement de serrure, partit du coin où cousait M tle de Saint-André :

— Voilà une doctrine bien immorale et contraire à tous les préceptes! protesta la sœur du curé.

— Ce qui serait immoral, mademoiselle, répliqua la veuve, je vais vous le dire, moi : ce serait qu'une fille, jeune, bien portante et jolie, acceptât d'épouser un homme beaucoup plui vieux qu'elle, qu.ind elle se sent inclinée à aimer

un garçon de son âge. Vous m'objecterez que M iie de Louëssart s'était engagée avec M. de Lochères? Mais on sait ce que valent ces engagements-là quand on a vingt ans, quand le cœur est encore endormi comme une marmotte et qu'on est mal conseillée... On dît oui, par lassitude ou par dévouement, et puis, dès qu'on se rend compte de ce qu'est l'amour et de ce qu'est le mariage, on se mord les doigts et on pleure toutes ses larmes... Heureusement, dans la circonstance, Catherine a eu le temps d'ouvrir les yeux avant que le sacrifice fût consommé; elle a repris sa parole à M. de Lochères, elle a donné son cœur à Félix : tout est bien qui finit bien; ils s'épouseront et seront heureux... C'est la grâce que je leur souhaite. Ainsi soit-îl!...

— Seigneur Dieu, gémit M lk de Saint-André, peut-on s'exprimer dans un langage aussi sacrilège!

— Ils s'épouseront? marmonna malignement M me de Verrières; c'est encore à savoir... La jeune fille est imprudente et mal conseillée, le jeune homme est audacieux, impatient et probablement élevé dans les principes de son père... Ils prendront en catimini des a-comptes sur le mariage, et quand Félix de Lochères sera suffisamment renseigné sur la beauté et les attraits de M lk Catherine, il se tiendra pour satisfait et lui titerasa révérence...

— Oh ! madame, se récria la petite Obligitte, effarée et empourprée, pouvez-vous avoir de pareilles idées?... M. Félix est trop bien élevé pour se conduire de la sorre.

— Pourquoi donc pas? riposta l'impitoyable matrone; le père agissait ainsi autrefois, le fils l'imitera; bon chien chasse de race!

— Vous êtes peu charitable, M me de Verrières, observa la notairesse, et vous êtes également mal renseignée; M. Félix a la ferme intention d'épouser M ,1= de Louëssart, et la preuve, c'est qu'hier il est venu prier mon mari de notifier le premier acte respectueux à M. de Lochères père.

— Vraiment! fit M mc de Brossard, démangée par une cuisante curiosité; et comment les choses se sont-elles passées?

— Tout autrement, hélas! que le jeune homme l'espérait. M. Parisot l'a complètement désillusionné; il lui a montré un article du Code, d'après lequel les fils ne peuvent adresser de sommations à leur père que lorsqu'ils ont vingt-cinq ans révolus; les filles seules ont ce droit-là, à partir de vingt et un ans. M. Félix devra donc attendre encore quatre ans et quatre mois avant de devenir le mari de Catherine. Le pauvre garçon a quitté notre étude fore déconfit... Je le plains sincèrement et je plains aussi M. Vital, qui était féru d'amour pour cette petite... On a beau vieillir, voyez-vous, on ne s'en aperçoit

pas... Et quand on a eu dans le monde, comme M. de Lochères, rant de succès auprès des femmes, on s'imagine volontiers qu'on restera toujours jeune et séduisant...

Tandis que la bonne M 1 " 5 Parisot s'apitoyair, M me de Brossard s'était levée et passait dans la salle à manger pour préparer le thé... Elle avait gardé de sa jeunesse mondaine cette habitude du thé de quatre heures et elle trouvait ce genre de collation plus a distingué ». Tout en écoutant le grésillement de la bouilloire, elle s'était penchée à la fenêtre dont les persiennes avaient été en tre-hâi liées. Soudain elle se redressa et rentra précipitamment dans le salon, la mine allumée.

— Mesdames, chuchota-t-elle, venez voir...

Voici précisément M. Vital qui débouche au coin de la route 1

Toutes jetèrent avec une touchante unanimité leur couture sur la table et prirent sournoisement leur volée vers la salle à manger...

Vital de Lochères, en effet, avait tourné l'angle de la rue et marchait au milieu de la chaussée. Hélas ! combien changé ! Voûté, les yeux creux, les traits tirés, la barbe mal soignée... Il s'était tassé sur lui-même et s'avançait d'un pas alourdi, sans rien regarder autour de lui, absorbé par sa méditation chagrine.

— Il est: méconnaissable! affirma M rae de Brossard.

— Pauvre homme! répéta la notairesse, il fait peine...

M me de Verrières suivait le maître de la Harazée d'un œil avide et implacable; une vindicative ironie retroussait sa lèvre moustachue :

— Je ne le plains pas, moi! murmura-t-elle férocement; il est bon que de temps à autre la Providence fustige les coupables... M. de Lochères est puni par où il a péché.

i^TiSni&iiÉN qu'en pensât M ,ne de Verrières, ^ÊJyjrTÎ? Vital était grandement digne de pitié. j5^->tf? Depuis sa rupture avec Féli, non seulement sa santé s'altérait, mais il endurait les plus cruelles tortures morales, La passion de l'amour. lorsqu'elle s'empare de nous à l'heure où la maturité confine à la vieillesse, est d'autant plus tenace et redoutable qu'elle s'attaque à des cœurs affaiblis et mal résistants. La plaie une fois ouverte ne se referme plus. Tout l'envenime et la rend plus rebelle : — le sentiment du peu de temps qui nous reste pour aimer, la médiocre confiance que nous avons dans nos moyens de séduction, l'incertitude que l'approche du déclin jette sur notre âme, comme une ombre crépusculaire. M. de Lochères souffrait de tout cela et,

loo

par surcroît, il était en proie aux douleurs lancinantes de la jalousie. Celle qu'il adorait lui préférait un rival jeune et triomphant, et ce rival était son fils.

Il devenait ombrageux et irritable; un regard, une observation insignifiante l'exaspéraient. Le voisinage des gens qui le servaient et dans les yeux desquels il croyait lire une compassion ironique, lui était odieux. Déjà, dans un accès d'humeur, il avait renvoyé Joseph ; le ménage Saudax lui-même, avec sa familiarité et son bavardage, lui pesait. Vital faisait la solitude autour de lui et, à peine était-il seul, que le silence claustral de la Harazée lui semblait redoubler son supplice. Il songeait que pendant qu'il se rongeait entre les murs de sa maison, Catherine et Féli se voyaient à toute heure, se promenaient à travers bois et se grisaient de leur jeune amour. Alors la fièvre le brûlait, une frénésie soupçonneuse le poussait à sortir du logis, à épier les allées et venues des deux jeunes gens, à errer à travers bois pour surprendre leurs rendez-vous.

Le jour où les dames de l'ouvroir l'avaient vu sur la route, il était venu à la Chalade, éperonné par une maladive curiosité, surexcité par de soudaines suspicions, qui avaient germé dans son esprit au moment où il passait devant la maison des Louëssart. En traversant le Four-aux-Moines, il lui avait semblé apercevoir une robe claire, qui

frôlait les verdures du ravin et s'enfuyait dans la direction des bois. Son cœur avait été comme pincé par une étreinte brutale et immédiatement il avait supposé que Catherine allait retrouver Féli sous les futaies de la Bolante. Alors, une idée obsédante était entrée dans son cerveau, et bien que la certitude dût lui être encore plus pénible que le doute, il s'était rendu à la Chalade afin de s'assurer par lui-même de la présence ou de l'absence de son fils.

Quand il arriva devant la maison des Obligitte, il eut honte du métier qu'il faisait et s'arrêta hésitant; mais sa passion le possédait trop despotîquement pour ne pas triompher de ses derniers scrupules. Il entra, se heurta dans le couloir avec une fillette de douze ans — précisément la jeune Pulchérie Obligitte dont M me de Verrières avait parlé à l'ouvroir — et d'une voix embarrassée il demanda si M. Félix de Lochères était au logis :

— Non, monsieur, répondit la petite, il vient de sortir, il y a à peine une demi-heure...

Plus de doute; Féli avait rejoint Catherine en forêt. Une rage sourde empoigna Vital er, sans même réfléchir à l'absurdité de la poursuite à laquelle il se livrait, il rebroussa chemin. Quand il eut dépassé l'église, il s'engagea dans une route montante qui longeait une lisière et la gravit avec une hâte fébrile. Cette route fo-

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lade. aboutissait à la Pîan-Owée. JL i

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in instant assourdi, aveuglé, essoufflé. (

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dite de son esprit et de ses organes, Q r

yeux et tout d'un coup reçut on choc q

jeta rudement contre la croix de pierre, F.

de loi, dans la lointaine perspective de U b

Chevauchée, il distinguai: la robe claire déjà

entrevue au Four-aux-Moines, mais cette fois en

compagnie d'une silhouette masculine qui se

détachait en noir sur la verdure mamelonnée de

l'avenue.

Ses soupçons se trouvaient justifies. Les deux silhouettes étaient certainement celles de Catherine et de Féli. Soudain, et comme par e ment, M. de Lochères sentit ses forces renaître. La jalons ie tendait tous ses nerts et dissipait son accablement. Il se remit sur pied et. avec de! ruses de sauvage, se tauliUnt sous les branches qui ombrageaient l'un des cotes de l'allée, il s'a rangea de façon à ne point perdre des yeux 1 couple fuyant et à le suivre, sans risquer d'étr aperçu.

Il s'avançait à pas de velours, comme un braconnier qui médire de surprendre um lièvre au gîte. Bientôt il put voir plus distinctement les deux jeunes gens et reconnaître la taille souple de Catherine, la tournure à la fois élégante et robuste de Féli. Arrivés à un layon qui débouchait sur la Haute-Chevauchée, ils prirent à gauche et s'enfoncèrent, comme Vital l'avait prévu, sous les futaies de la Bolante. Il les laissa disparaître, coupa à travers bois et les revit, quelques minutes après, glissant à pas menus sur le tetrain moussu et dégarni de broussailles, qui formait le sol de la futaie. Dans cette demi-obscurité des ramures tombantes, il lui était facile de les épier de près, en se dissimulant derrière les fûts des hêtres et des chênes. Ils n'étaient plus très loin de lui et, en prêtant l'oreille, il lui était possible de percevoir le discret et confus susurrement de leurs voix.

Au bout d'un quart d'heure de marche, M. de Lochères devina que les deux amoureux avaient l'intention de descendre dans la combe de la Bolante et de s'y arrêter. Cette découverte exaspéra sa jalousie. — Ainsi le lieu choisi pour leur rendez-vous était précisément ce ravin fleuri, cette retraite enchantée où Vital avait rencontre en mai Catherine avec sa jonchée odorante de muguets! La source où, pour la première fois, dans son vieux cœur, était éclos un renouveau d'amour.

la source consacrée pour lui par un adorable souvenir, devenait le témoin des tendresses prodiguées à Féli! La pensée de cette profanation l'indignait et avivait encore son atroce blessure. En dépit de sa colère, en dépit de son navremenc, il voulait néanmoins tout voir et tout entendre. Une inexplicable folie le poussait à aller jusqu'au bout de sa souffrance.

Au lieu de continuer à marcher sur la trace des deux amoureux, il prit de l'avance, contourna la combe et y pénétra par l'étroite ouverture qui servait de déversoir à l'eau de la source. De cette façon, il les précéda au fond du ravin et eut le temps de se blottir au milieu d'une énorme cépée d'aunelles, qui le dérobait aux regards et lui offrait un observatoire à souhait.

Peu après, il entendit les voix de Féli et de Catherine qui se rapprochaient. Ils descendaient le sentier qui zigzaguait aux flancs de la combe et, ainsi qu'il l'avait pensé, ils vinrent s'asseoir sur un des troncs d'arbre épars autour du réservoir.

— Ici, dit Féli, nous serons tranquilles et nous pourrons causer à l'aise.

— N'est-ce pas? reprit Catherine; l'endroit est plaisant, et si calme, si vert! On s'y sent le cœur rafraîchi et ranimé... Les grands arbres aux branches étendues vous versent une joie tranquille... Et vraiment nous avons besoin d'être

un peu réconfortés, mon pauvre Féli, après la fâcheuse nouvelle que vous m'avez apportée.

Vous êtes bien sûr que le notaire ne s'est point trompé ?

— Hélas! non, il m'a mis le code sous le nez et j'ai été obligé de me rendre à l'évidence... La loi ne me permet pas d'adresser des actes respectueux à mon père avant vingt-cinq ans révolus.

— Ainsi, il nous faudra attendre plus de quatre ans encore!,., soupira la jeune fille.

Elle hocha la tête et ses yeux se mouillèrent.

— Quatre ans! continua-t-elle, d'ici là vous perdrez patience, mon ami, et vous vous lasserez,..

— Catherine, interrompit-il impétueusement, ne dites pas cela, ou bien je croirai que c'est vous qui manquez de patience et qui vous effrayez de ce long délai !

— Moi, Féli?... répliqua-t-elle gravement; je vous attendrai indéfiniment, dussé-je mourir vieille fille... Dès aujourd'hui, je vous appartiens et je n'appartiendrai à personne autre... Néanmoins, je l'avoue, ce grand espace de temps m'épouvante. En quatre ans, tant de choses peuvent survenir!... Il ne vous sera pas possible de passer ces quatre années à la Chalade; vous voyagerez, vous ne me verrez plus, et alors ce pauvre peu de charme que vous trouviez en moi s'évaporera à la longue... Je ne serai plus pour

vous qu'un frêle souvenir, un petit point trei blorant comme une lumière perdue au fin fon des bois.

— Vous vous trompez, ma chérie, je vous aime trop pour me séparer de vous. Je resterai ici, près du Four-aux-Moines et près de la Harazée... Et ce sera peut-être le moyen de faire entendre raison à mon père...

— Croyez-vous vraiment qu'il finisse par s'a paiser? s'écria Catherine, dans les yeux de 1 quelle une lueur d'espoir se ralluma.

— Je l'espère, répondit Féli; quand il verr que mon amour n'est pas un caprice, comme i se l'imagine, mais une affection solide et pre fonde, il s'attendrira... Au fond, il a de rattachement pour moi et il sait aussi combien je l'aime. Le premier bouillon de colère une fois tombé, il reconnaîtra lui-même qu'il a eu tort, il regrettera de m' avoir chassé de la Harazée, où en ce moment, le pauvre ! il doit broyer du noir et maudire sa solitude.

— Il vous pardonnera peut-être à vous, Féli, parce qu'en somme vous n'avez jamais été déloyal envers lui... Mais j'ai grand'peur qu'il ne me garde toujours rancune de m'être engagée et d'avoir repris ma parole. Dieu sait cependant que j'étais attirée vers lui par une vraiment tendre et filiale amitié!... Mon seul tort, c'est d'avoir cru que ce sentiment-là remplacerait l'amour, et d

lui avoir alors fait espérer que je deviendrais sa femme... Mais vous ères venu, Féli, mes yeux se sont ouverts, j'ai compris ce que c'était qu'aimer et j'ai senti aussi que je ne pouvais, sans mentir, donner à M. de Lochères un cœur qui ne m'appartenait plus,..

— Chère mienne, s'écria Féli, vous vous êtes montrée, dans ce regrettable malentendu, sincère, sensible et spontanée, comme vous l'êtes foncièrement... Ayez confiance dans l'avenir,.. En attendant, laissez-moi vous dire que je vous adore et que je suis à vous pour toujours,..

Il lui tendit les mains, elle lui abandonna les siennes et, pendant quelques minutes, qui parurent à M. de Lochères des heures de torture, ils restèrent ainsi, l'un près de l'autre, les yeux perdus dans les yeux.

Peu à peu, Féli attirait vers lui le souple corps de la jeune fille et voulait l'envelopper dans ses bras, comme il l'avait fait un dimanche, au Haut- Bouleau. Mais Catherine, bien qu'elle fût fascinée par ces regards amoureux qui avaient le bleu délicieux des rieurs de véronique, Catherine comprit qu'elle l'aimait trop pour être sûre d'ellemême et que, si elle lui accordait cette grisante caresse, elle ne pourrait plus se reprendre. Au moment où il allait la serrer contre sa poitrine, elle se leva er, avec un sourire tendre qui corrigeait la fermeté de son refus :

— Non, dit-elle, ne m'embrassez plus de cette façon!... Quand on a quatre ans devant soi, il faut être ménager de ses caresses, sans quoi il n'en resterait plus pour le moment où nous aurons le droit et le loisir de les savourer... Voyez, suis-jeassez raisonnable!... Montrez-moi que vous l'êtes, vous aussi, et quittons la combe... Vous allez me reconduire bien sagement jusqu'à la Pierre-Croisée; demain, s'il fait beau, nous irons aux Sept-Fontaines, et cette fois j'y accrocherai un ruban, afin que les fées de l'endroit nous fassent marier dans Tannée...

Ils remontèrent lentement le sentier de la combe. Quand le bruit de leurs pas et de leurs voix se fut éteint au fond de la futaie, Vital de Lochères sortit de sa cachette, pâle, le visage bouleversé, les yeux rougis. Baissant le front, d'un pas lourd, il gagna la Harazée.

AjTlfej) andis que Vital quittait tristement la £t ) Qjto combe de la Bolante et se dirigeait ïtyy tout pensif vers le sentier de la Fontaine-aux-Charmes, le temps déjà orageux s'était complètement gâté. Lorsqu'il longea le petit étang il vit se refléter dans l'eau somnolente un ciel chargé de nuages cuivrés. A peine eut-il franchi le perron de la Harazée, que l'orage se déchaîna. Une épaisse nuée obscurcit le défilé et une pluie torrentielle tomba, traversée de larges éclairs et de roulements de tonnerre qui se répercutaient dans les gorges de la forêt, mêlés à des éclats de branches fracassées et à des bouillonnements d'eaux ruisselantes.

La tempête dura toute la nuit avec un vacarme semblable aux clameurs d'une mer démontée.

Vital, qui ne pouvait dormir, écoutait avec une sorte de sauvage volupté cette émeute hurlante des éléments, où résonnait un écho des sentiments désordonnées et contraires qui se heurtaient en son âme. Il éprouvait une joie haineuse, une puérile satisfaction, en songeant que ce mauvais temps empêcherait Catherine et Féli de continuer leurs promenades à travers bois.

L'averse, en effet, s'épanchait avec une abondance si continue qu'elle semblait devoir durer des journées entières. Tantôt elle giclait perpendiculaire au sol, comme l'eau qui se précipite du haut d'une écluse brusquement ouverte; tantôt l'ouragan la lançait par paquets contre les vitres avec un bruit de grêle. Parfois aussi le vent dominait le clapotement de l'ondée; sa plainte se prolongeait dans le défilé, pareille aux abois d'un chien perdu ; elle pénétrait à travers les portes de la Harazée et s'engouffrait dans les longs couloirs avec de lamentables soupirs.

Alors un revirement inattendu se produisait dans l'esprit de M. de Lochères. Ces lamentations déchirantes arrivaient à ses oreilles ainsi que de grondeuses voix du temps passé. Il lui semblait que tous ses remords d'autrefois, tous les regrets de sa jeunesse mal employée revenaient sur l'aile du vent, dans sa maison déserte, lui reprocher la folie de son amour hoys de saison et l'injus,tice de ses rancunes.

Avec une soudaine indulgence, sa pensée se reportai: alors vers les deux jeunes gens qu'il avait surpris pendant l'après-midi sous les hêtres de la Bolante. lt se remémorait les touchantes confidences de Catherine et de Féli et leur enviait cette candeur de sentiments, cette naïve confiance dans l'avenir, cette tendresse chaste et brûlante à la fois, qu'il n'avait jamais connues, même dans la printanière effervescence de ses vingt ans. Parce qu'il n'avait pas su goûter les joies pures de l'amour sincère dans la saison opportune, parce qu'il avait gâché sa vie, possédait-il le droit de gâcher aussi celle de son fils, pour satisfaire égoïstement une tardive passion de vieillard?... Pourquoi s'obstinait-il à infliger à d'autres les infortunes dont il avait souffert? Lui qui subissait aujourd'hui encore les déplorables conséquences d'un mariage d'argent, lui qui s'était si mal trouvé d'une union fondée uniquement sur des calculs d'intérêt et où la tendresse entrait pour si peu, ne méditait-il pas, au moment où Féli était entré à la Harazée, de faire tomber Catherine dans ce dangereux piège du mariage riche? En exerçant une pression sur cette jeune fille pauvre, en usant du prestige de sa fortune pour l'amener à épouser un quinquagénaire usé et maussade, ne l'exposait-il pas aux mêmes désenchantements, aux mêmes périlleuses tentations dont lui, Vital, avait si sévèrement pâti?...

Il se disait toutes ces choses. Sa conscience les proclamait justes, dignes d'être approuvées par un cœur généreux. Mais en même temps, devant ses yeux se dressait la séduisante image de Catherine; il revoyait la blanche figure aux mélancoliques yeux noirs, à l'attirant sourire; il repensait à la grâce souple et ensorcelante de ce jeune corps virginal; il songeait que M ,le de Louëssart était la seule femme qui lui eût inspiré un amour profond, sincère et désintéressé, que seule elle aurait eu le magique pouvoir de le rajeunir et d'enchanter les années qui lui restaient à vivre; — alors, comme un coup de vent brûlant et impétueux, une fougue de désir passait en lui et sa passion se renflammait. Au dehors, l'ouragan continuait sa rage; la forêt tordait convulsivement ses grands bras verts; le ru, changé en un torrent, bouillonnait; des éclairs phosphorescents traversaient la nuit comme le flamboiement rapide d'un incendie qui se rallume en dépit des jets d'eau dont on l'inonde. Au milieu des huées du vent et des éclats de tonnerre une frénésie jalouse le reprenait. De nouveau l'impérieuse nécessité de reconquérir Catherine s'imposait à son esprit et le bouleversait. Il la voulait toute à lui. Sans elle, sa vie n'était plus qu'un cauchemar, et mieux valait en sortir immédiatement. Sous l'influence de cette nuit d'orage, son imagination s'exaltait, s'abandonnait aux conceptions les

plus délirantes. Il rêvait de pénétrer dans la maison du Four-aux-Moines, d'y surprendre Catherine seule, de l'entraîner de gré ou de force, de l'emporter palpitante dans ses bras à travers la forêt ruisselante, dussent-ils tous deux ensuire rouler dans l'eau des torrents et disparaître à jamais au milieu du hourvari delà tempête...

Le lendemain, l'aube se leva péniblement dans les buées d'une pluie battante, et le temps continua d'être mauvais, Les averses de la nuit n'avaient pas même rafraîchi l'atmosphère qui demeurait lourde et étouffante. Le vent soufflait du sud-ouest et poussait vers la vallée de pesants nuages charges d'électricité, qui rampaient à la cimes des bois et soudain crevaient en trombes d'eau sur les champs inondés. Par intervalles, une accalmie. Dans leur course effarée, les nuées se déchiraient, la bourrasque les roulait devant elle et pendant un quart d'heure un ardent soleil dardait sa lumière crue sur la Biesme élargie et jaunâtre, sur la forêt fumante. Puis cette lumière devenait livide, d'énormes nuages amoncelés à l'horizon s'avançaient en masses croulantes et projetaient devant eux une obscurité crépusculaire. De nouveau l'orage se déchaînait, tordait les arbres, et l'averse recommençait à battre les vitres à la Harazce.

Toute la journée, M. de Lochères traîna son ennui et sa fièvre à travers la maison. Il errait

comme une âme en peine de pièce en pièce et trouvaic les heures mortellement longues.

Jusque-là il avait pu fatiguer sa pensée et son corps, à l'aide de marches forcées en forêt. Un moment, pendant une embellie, il ne put résister à la tentation de se risquer au dehors et de pousser jusqu'à la Chalade. Déjà il traversait la cour; mais avant qu'il eût atteint la grille, une pluie violente le contraignait à rebrousser chemin. 11 rentra dans l'appartement du rez-de-chaussée. Le salon et la salle à manger, que deux fois Catherine avait éclairés de sa grâce et de sa jeunesse, étaient noyés dans l'ombre et prenaient l'aspect morne des pièces inhabitées. Sur les sièges repoussés contre le mur les plis des housses blanchâtres tombaient avec des airs de linceuls. Une vapeur embuait les glaces, et les larmes de la pluie coulaient le long des vitres des portes-fen êtres. Le bruit des pas de Vital éveillait dans les coins de ces pièces spacieuses une mélancolique sonorité, qui donnait encore une plus funèbre impression de vide et d'abandon à celui qui les parcourait,

« Et ce sera désormais toujours ainsi! se disait Vital, les jardinières resteront dcfleuries, les sièges demeureront inoccupés; la forme charmante de Catherine ne se reflétera plus dans les miroirs ternis... Non, jamais je ne m'accoutumerai à cette désertion, à ce désastre de mes dernières espérances. s

Lentement, le soir descendit, presque inaperçu parmi les nuées ruisselantes. Au son de la cloche qui annonçait le dîner, M. de Lochères gagna machinalement la petite salle que naguère ia lionne humeur de Féli égayait et qui, maintenant, n'hébergeait plus qu'un seul convive.

Machinalement, il s'assit devant son assiette et commença de manger du bout des dents, comme s'il s'acquittait d'une désagréable besogne.

La mère Saudax qui, depuis le renvoi de Joseph, servait son maître à l'heure des repas, essayait en vain de le distraire par son bavardage :

— Ma fi, dit-elle en enlevant le potage, ce n'est guère la peine que la Fleurtotte se décarcasse pour vous préparer un menu à votre idée, monsieur; vous ne faites guère honneur à sa cuisine... Vous n'avez quasiment pas plus d'appétit que le soir où vous êtes arrivé à la Harazée.

— Je n'ai pas bougé de la journée, grogna Vital, et ce temps de chien ne donne pas envie de manger.

— C'est vrai, ces allevats/i et ces coups de tonnerre ne vous mettent guère en train... Moi, j'en suis malade. Toute la nuit, il me semblait que la forêt allait dégringoler sur nous. Quel fichu été! Sans compter que nous ne sommes pas au bout. La Biesme grossit à vue d'ceil et le piéton dit qu'elle a débordé du coté du Claon... Que soit! vous devriez vous forcer un peu. Qui

ne mange pas ne dort pas, et quand on a perdu le sommeil, on devient sujet aux idées noires. Sauf votre respect, monsieur, vous n'avez pas besoin de ça. Vous êtes bien assez haïlu et mal à l'aise depuis que M. Féli a quitté la Harazée.

— Madame Saudax, interrompit rudement Vital, je vous ai déjà signifié que je ne voulais plus entendre parler de Charles- Félix.

— Je le sais, monsieur, et je sais aussi que vous avez le droit d'être mécontent après ce qui s'est passé... Il faut bien reconnaître pourtant que votre garçon avait amené ici du soleil et de la gaieté, et qu'il les a remportés avec lui...

Ayant remarqué que M. de Lochères fronçait les sourcils et s'énervait, elle se hâta d'ajouter:

— J'en conviens, il a eu tort de vous tenir tête... Mais quoi? monsieur Vital, souvenez-vous que, vous aussi, vous avez été jeune et que vous n'étiez pas facile à brider... Croyez-vous que si M. Bernard, votre défunt père, au lieu de s'entêter dans ses idées, s'était raccommodé avec vous, ça n'aurait pas mieux valu pour tout le monde?

— Les circonstances n'étaient pas les mêmes, répliqua sèchement Vital; encore une fois ne vous mêlez point de cette misérable affaire!

— Eh! Seigneur, je ne me soucie pas de m'en mêler... Comme dit Saudax, entre l'arbre et l'écorce il ne faut mie fourrer les doigts. . . Seulement,

je ne peux pas empêcher les gens de parler, n'me?... Ec je ne juge les choses que par ce qu'on raconte dans le pays.

— Ec que raconce-t-on, s'il vous plaie ? interrogea impatiemment M. de Lochères, qui rougissait.

— Ha! ha!... Vous voyez bien que ça vous intéresse tout de même... Eh ben, on prétend que M. Féliavoulu se marier avec M lle de Louêssart et que vous lui avez refusé votre consentement...

— Et on me donne tort, naturellement?

— Nenni, monsieur de Lochères, on n'aime pas les gens du Four-aux-Moines et on n'a garde de prendre leur parti... Moi-même, si vous vous souvenez, j'ai été la première à vous mettre en méfiance contre les Louêssart... Je voyais le père virer autour de vous comme un homme qui n'aurait pas été fâché de vous faire épouser sa demoiselle, et j'avais peur que vous ne vous exposiez à quelque mésaventure.,.

— Alors, s'exclama amèrement Vital, ce qui eût été une mésaventure pour moi n'en est pas une pour mon fils!

— Dame ! à cinquante ans se marier avec une jeune fille de l'âge et du caractère de M" e de Louêssart, c'était courir un gros risque... Il faut avouer, pas moins, que M ,le Catherine est une fille agréable, avenante et réveillante, ce qu'on appelle un fin morceau... Quand ils l'aperçoivent

3 l8 LE REFUGE

auprès de M. Féli, les gens trouvent que ça ferait une jolie paire tout de même, et on ne peut leur ôter de l'idée que vous avez peut-être tort de vous opposer à leur mariage.

— En vérité?...

— Mon Dieu, oui... S'ils veulent s'épouser, ces enfants, après tout, c'est leur affaire... La jeunesse va à la jeunesse, et, comme je le disais encore hier à Saudax, à vingt ans, on regarde le soleil en face; à cinquante, on met des verres fumés pour ne pas être ébloui... Eh bien, ils ne faut pas que les vieux aient la prétention de faire voir aux jeunes gens les choses de la vie avec leurs propres lunettes...

— Assez! s'écria M. de Lochères; vous abusez, madame Saudax.

Il jeta rageusement sa serviette sur la nappe et remonta chez lui.

z disait Vital e

arpi

■entant le par-

quet de sa chambre, pendant que la pluie battante fouettait les vitres et qu'un tumultueux bruit d'eau montait du ravin enténébré; oui, cette femme a raison; les vieux ne comptent plus; on les met au rancart et on ne s'occupe que des jeunes... n

Oh! être jeune, avoir la verdeur, la foi, l'enthousiasme de la vingtième année! Avec une tendresse confiante, marcher à la rencontre d'une fille charmante et pure, lui donner son cœur, gagner le sien, puis pénétrer ensemble dans la forêt enchantée de la vie, où tout paraît facile et souriant, parce qu'on porte avec soi, pour conjurer les mauvais sorts, le divin talisman de l'amour partagé; voilà les seules conditions auxquelles

ÎIO

on peut savourer les joies de la terre. — Vital songeait amèrement que ces joies lui resteraient à jamais inconnues, parce qu'il les avait dédaignées à l'heure où elles étaient à portée de sa main. Lui aussi avait eu vingt ans; mais il avait gaspillé sa jeunesse. Au lieu d'occuper sa prime saison à la recherche de l'or pur des affections vraies, il ne s'était mis en quête que du plaisir, cette fausse monnaie. Il s'était contenté des fruits de volupté cueillis au hasard de la route; et lors que, écœuré du goût de cendre et de pourriture qu'ils lui laissaient à la bouche, las des ornières du chemin, il avait un soir aperçu, par-dessus clôtures, les arbres en fleurs du mystérieux jardin d'amour, — trop tard! les portes étaient closes. Elles ne s'ouvriraient jamais plus pour lui... Il était condamné à errer comme un mendiant autour du jardin fermé, en pleurant sur les jours enfuis et irretrouvables de sa jeunesse.

Pendant des heures, il avala ce vin amer des inutiles regrets, tandis qu'au dehors, dans le ruissellement de l'orage, il lui semblait ouïr le sourd grondement des deux antiques fleuves qu r bouillonnaient jadis aux entours du Paradis perdu. Fatigué enfin des soucis de la journée et de sa mauvaise nuit de la veille, il se couch; s'endormît péniblement. Dans son sommeil la triste fièvre de sa passion l'agitait encore. Il ré vait qu'il se glissait furtivement dans la maison

du Fnur-aux-Moines, afin de meure à exécution son projet d'enlèvemenr. Il pénétrait inaperçu dans la chambre où Catherine dormait sur son lit, les bras repliés sous sa tête, les cheveux noirs épars autour de son blanc visage aux yeux clos. Il se penchait vers elle, il entourait de ses bras son souple corps de vierge, il allait remporter, quand elle s'éveillait et poussait un grand cri... Ce cri jeté dans son rêve l'éveilla lui-même en sursaut. Le cœur battant, il se redressa et prêta l'oreille... A travers le tumulte des eaux courantes, il entendait comme un lointain tintement de cloche. Il crut d'abord à une hallucination mais il fut bientôt convaincu de la réalité, en percevant distinctement la voix enrouée deSaudax qui montait du fond de la cour. M. de Lochères se jeta hors du lit et ouvrit la fenérre. La pluie avait cessé, le ciel était découvert et le dernier quartier de la lune répandait une blanche clarté sur la vallée inondée.

— C'est vous, Saudaxr cria Vital; quesepasset-ilr

— Ah! monsieur, le tocsin sonne à la Chalade!... Il doit y avoir quelque malheur dans le haut delà vallée; îaBiesmeest débordée jusqu'au bas delà route.

En effet, le vent apportait par saccades les tintements précipités d'une cloche d'église. Un choc violent secoua Vital des pieds à la tète. 11

pensa à Féli, qui logeait à k Chakde, ei brusquement aussi il se rappela les funèbres pronostics de M. de Louëssart, parlant du désastre qui menacerait le Four-aux-Moines, au cas d'une crue soudaine du ru des Meurissons. Immédiatement, il eut la vision de Catherine emportée dans les eaux du torrent, au milieu des ruines de sa maison. Il décida d'aller lui porter secours, s'il en était encore temps, se vêtit, se chaussa à k hâte et au bout de quelques minutes descendit dans la cour où Saudax continuait ses lamentations, auxquelles se joignaient maintenant celles de sa ménagère.

— A quoi sert de geindre? leur cria-t-il rudement... Vous n'avez rien à craindre, puisque k maison est à plus de vingt mètres au-dessus du sentier... Ce sont les gens de la vallée qui courent seuls du danger!...

Sans plus écouter le garde et sa femme, il s'élança hors de la grille. Au droit de la Harazée, la route était notablement surélevée; néanmoins, l'eau de k Biesme débordée en venait battre le talus. La rivière occupait maintenant toute la largeur delà vallée; à k clarté lunaire on voyait le courant limoneux et rapide rouler des troncs d'arbres, des débris de meubles, des cadavres de moutons surpris dans leur étabte par l'inondation, Cette sinistte débâcle ne laissait guère de doute sur les catastrophes qui avaient

pu se produire en amonc. M. de Lochères hâta le pas, mais, arrivé en face du moulin, à l'endroit où le niveau de la chaussée s'abaissait, il découvrit avec un serrement de cœur que la route était complètement submergée et que le flot baignait le pied des taillis. Que faire? S'engager dans les bois détrempés et s'y frayer un chemin, c'était perdre un temps précieux et le perdre peut-être sans succès. II se retourna désespéré vers le moulin, dont le profil blanchâtre se dressait au milieu de l'eau. Aucune lumière aux fenêtres. Tout était silencieux et les habitants s'étaient enfuis. Soudain, au clair de lune, il aperçut une barque p!ate ; munie encore de son aviron, que le remous avait poussée contre le talus du chemin, entre deux bouillies de saules. Il y sauta précipitamment, empoigna la longue perche, dégagea la barque des broussailles où elle s'était échouée et la lança en avant.

Il évita prudemment de suivre le milieu de la vallée où le courant trop rapide roulait de dangereuses épaves, et se maintint au-dessus de la route submergée, là où le flot s'étalait plus tranquille et moins profond. Néanmoins il avançait péniblement, en contournant les marges du taillis et en risquant à chaque minute de se heurter contre une borne ou une barrière à fleur d'eau. A mesure qu'il remontait la rivière, il constatait avec angoisse que le niveau de la crue s'élevait

avec une progression effrayante. Les rus qui débouchaient des bois, s'y déversaient bruyammenr, Les tintements précipités de la cloche de la Chalade ajoutaient à la lugubre impression produite par le spectacle de la plaine inondée. Leur sonnerie haletante surexcitait Vital et lui tendait douloureusement les nerfs. Avec une sourde rage if enfonçait sa perche dans le sol et faisait courir la barque sur la nappe écumeuse. Epuisé déjà, il aperçut enfin, au tournant du taillis, la maison grise des Louéssart et un soupir de soulagement dégonfla sa poitrine, quand il constata qu'elle était encore intacte. On n'y voyait pas de lumière; tout semblait y dormir. Le ru des Meurhsons passait maintenant par-dessus les parapets du pont et le trop-plein du torrent s'épanchait largement tout autour des habitations, dont il inondait les caves et le rez-de-chaussée. Le jardin du garde général et le bosquet de noisetiers avaient disparu sous l'eau qui affleurait au ras des fenêtres. Avec un violent effort, M. de Lochères dirigea son embarcation vers la salle à manger; il noua son mouchoir dans les anneaux de la chaîne et fixa le plus solidement qu'il put la barque à l'appui de la croisée, qui était restée entre-baillée. Il poussa les battants et sauta de plain-pied dans la pièce obscure, en appelant à grands cris M. de Louéssart et sa fille.

Etonné de ne recevoir aucune réponse, il gagna

Pî

à tâtons le couloir et fut stupéfait d'y trouver une bougie encore allumée, dont la mèche grésillait dans l'air humide. Emportant le bougeoir, il s'élança précipitamment au premier étage, vit les portes des chambres toutes grandes ouvertes et pénétra avec une indéfinissable émotion dans la pièce oii couchait Catherine... Personne!... Le lit aux clairs rideaux de cretonne était vide et sur l'oreiller blanc, sur les draps défaits, on distinguait encore la légère empreinte du corps délicat de la jeune fille. Des objets de toilette gisaient épars iur la table; les armoires béantes semblaient avoir été fouillées hâtivement. Vraisemblablement les hôtes du logis, réveillés en plein sommeil, avaient pu s'échapper à temps.

Cette constatation fit à la fois éprouver à Vital une sensation d'allégement et un égoïste sentiment de déception. Il était heureux de savoir Catherine hors de danger, et, en même temps, presque irrité d'avoir peiné et tremblé inutilement. Ses regards assombris erraient à travers la chambre encore imprégnée de la personnalité de cette Catherine tant aimée. Us allaient lentement du Ut en désordre à l'armoire à glace entrouverte. Tout à coup, ils s'arrêtèrent inquiets sur un objet qui gisait dans l'ombre, sous la table. M. de Lochères se baissa et ramassa une coiffure masculine oubliée là dans l'affolement du départ. C'était un feutre noir, entouré d'un ruban

de crêpe; dans l'intérieur de la coiffe, deux «aies étaient imprimées: F. L. Une suprêmt mortelle pointe de jalousie déchira la poitrine de Vital. Il venait de reconnaître le chapeau de Féli, et l'énigme de ce sauvetage providentiel lui était cruellement expliquée. Dès le signal de l'inondation qui envahissait la vallée, Féli s'était précipité au Four-aux-Moines, avait donné l'alarme aux Louëssart et les avait emmenés avant que les eaux eussent gagné la maison.

Un profond accablement abattit le malheureux Lochères sur le lit de Catherine. Ainsi, cette fois encore, comme toujours, Féli l'avait devancé. Il lui avait volé la triste joie d'arracher M lle de Louëssart au danger; avant lui, il avait pénétré dans la virginale chambre de la jeune fille, il 1" vait contemplée dans son sommeil, aidée à se vêtir et peut-être emportée dans ses bras...

Un sombre désespoir ôtait à Vital la force de se mouvoir. Il fit un effort et finit par se lever en chancelant. Une chimérique illusion lui restait : peut-être les habitants et Féli lui-même, surpris par la débâcle, s'étaient-ils réfugiés au sommet de la maison?... II saisit le bougeoir, parcourut les pièces du premier, l'une après l'autre, fouilla les mansardes.,. Tout était vide. Alors il regagna la salle à manger où l'eau filtrait déjà. Mouillé jusqu'aux genoux, il atteignit la fenêtre et se laissa tomber dans la barque.

Pendant qu'il parcourait le logis, le jour s'écait levé. Le soleil, précédé de nuées empourprées, émergeait au-dessus de la lorêt des Hauts- Bàtis et dardait une lumière rose sur la nappe écumeuse de la Biesme, ainsi que sur les futaies de la Bolante. Sous cette lumière d'aube, M. de Lochères, en relevant la tête, distingua au bord de la haute lisière boisée qui taisait face à la fenêtre, un groupe formé par deux hommes et deux femmes qui s'étaient réfugiés à mi-coreau. A mesure que le soleil montait, les silhouettes se dégageaient de la pénombre et prenaient plus de ■aleur. Vital les vit bientùt très nettement : créaient Catherine, Féli, M. de Louéssart et la peite servante. — Ils l'avaient également aperçu, ils le hélèrent et la voix bien timbrée de Féli

arriva jusqu a son père :

— Ne descendez pas la Biesme, criait-il, venez avec nous!...

Mais M. de Lochères ne se souciait nullement de répondre à cette invitation. La vue des deux jeunes gens se tenant par le bras avait plus que ïamais renflammé sa passion et exacerbé sa jaousîe. Il détourna la téie, dénoua le mouchoir jui fixait la chaîne à la barre d'appui et, d'un ;oup d'aviron contre le mur, lança la barque en avant. Un cri d'effroi puis de longs appels partirent encore de la lisière boisée; mais l'embarcation filait déjà vers le fond de la vallée, et, au

tournant de la route, te bouillonnement du étouffa les voix.

Vital n'avait plus [a force de diriger la barc et maintenant elle s'en allait à la dérive, entraînée par le courant. Tout ce qu'il pouvait c'était de la .garer du heurt des épaves qui la côtoyaient et menaçaient de la chavirer. A la longue, il n'eut même plus le courage de prendre cette précaution. Il s'assit à l'arrière et demetii immobile. A droite ec à gauche, les collii semblaient fuir avec une rapidité vertigineui li éprouvait une sorte de griserie à se lais ainsi emporter à l'aventure. La tête lui to et il n'avait plus souci du danger. D'ailleurs, a quoi bon lutter? Ce qui pouvait lut arriver de pis, c'était de couler à fond et de rouler, insensible, en compagnie des débris inertes que charriait la rivière. Peu lui importait; il était las de souffrir. Sa vie ne valait pas un fétu; mal commencée, mal employée, elle devait mal H fallait-il pas faire place aux jeunes?... 11 ne chercherait pas la mort, maïs si elle se présentait à l'un des détours de la vallée, elle serait la bte venue...

Déjà ilapercevait les murs ensoleillas du n lin et Là-haut, à mi-coteau, les tourelles de la 1 razée. Tandis qu'il se demandait vaguement si la barque serait jetée sur le talus de la route, ou bien si elle continuerait sa course affolée ^

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Vienne-le-Château, un formidable bruit de terres éboulées et de roches rebondissantes éclata dans le ravin; c'était la chaussée du peut étang qui s'effondrait sous la pression des flots grossis de la Fontaine-aux-Charmes. Presque au même instant, une énorme avalanche de pierses et de boue s'écroula dans la Biesme avec un bruit de tonnerre et d'immenses rejaillissements d'eau.

Dans le tourbillon creusé par la chute de cette masse liquide, la petite barque tournoya trois ou quatre fois au milieu delà Biesme, puis disparut. Et Vital de Lochères s'en alla, roulé parmi les épaves limoneuses, vers le seul refuge où l'on soit sûrement à l'abri des orages de la terre.

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oAchevê d'imprimer le neuf mars mil huit cent quatre-vingt-dix-huit

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