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Le régicide Caserio; lettre à M. le Dr. A. Lacassagne

par le D' E. RÉGIS, Chargé du cours des maladies mentales à la Faculté de médecine de Bordeaux

Cher Maître et Ami,

Sous ce titre : FAssassinat du Présumait Carnot, vous venez de publier, avec pièces à l'appui, un intéressant' ouvrage de criminologie (1), qui restera comme un précieux document à consulter. Vous ave/, réuni en effet dans cet ouvrage tous les faits relatifs au procès désormais historique qui vient de se dérouler devant la Cour d'assises du Rhône et vous y donnez votre opinion, très autorisée, sur la blessure de la victime et sur la personnalité de l'assassin.

A cet égard, vous vous êtes attaché surtout à démontrer que Caserio ne rentrait pas dans la catégorie des régicides, tels que je les ai décrits il y a quelques années '2). Pour vous, « ce n'est ni un fou, ni un dégénéré, mais un fanatique assassin responsable de son acte, qu'il était juste et nécessaire de frapper de la peine que nos lois réservent aux auteurs des plus grands crimes » (3).

Depuis que j'ai établi, dans le travail que vous avez bien voulu citer, le type morbide des grands régicides de l'histoire et soutenu que certains des anarchistes exaltés de notre époque n'étaient autres que les représentants actuels de ce type morbide, au fond toujours le même, le temps a marché et les événements en s'accumulant, ont malheureusement prouvé jusqu'à l'évidence le bien-fondé de cette opinion. Avec Case-rio en effet, le dernier terme de l'assimilation a été franchi et désormais les anarchistes impulsifs méritent bien le titre de « régicides d'aujourd'hui ■> que je leur avais par avance attribué. Malgré une démonstration si rapide et si éclatante de mes

(1) A. Lacassagne : L'Assassinat du Président Carnot, 1 vol. in-8° de la Bibliothèque de Criminologie. A. Storck, Lyon, et G. Masson, Paris, 1894.

(2) E. Régis Les Régicides dans l'Histoire et dans le Présent. 1 vol. in-K° de la Bibliothèque de Criminologie. A.. Storck, Lyon, et G. Masson, Paris, 1890.

(3) Lacassagne, loc. cit. p. 30.

conclusions, je me suis systématiquement abstenu jusqu'à ce jour d'élever la voix en raison de la trop grande actualité et de la trop grande gravité des débats enjeu.

Aujourd'hui encore, bien que le calme commence à se faire dans les esprits j'aurais persisté dans mon silence si, d'une part, un médecin belge le Docteur Crocq, n'avait, dans un récent Congrès, envisagé dans le même sens que mcii l'étal mental des anarchistes (a) et si, de votre côté, vous n'aviez combattu ma théorie médicale en ce qui concerne Caserio.

Je me dois dans ces conditions et vous me le pardonnez certainement, de prouver que je ne m'étais pas trompé et que Caserio rentre absolument dans la description clinique que j'ai donnée du régicide, dont il peut être considéré comme le prototype actuel.

Il me suflira, pour cela, de rappeler aussi brièvement que possible les caractères que j'ai assignés au régicide, envisagé successivement dans ses origines, sa nature, son état mental, son attentat, son procès et sa mort, en y rapportant, en regard, les traits qui concernent Caserio.

Age

Le règicule, ai-je dit, est habituelle- Caserio n'a pas encore vingt-un ans.

nient très jeune; il a rarement plus de C'est, avec Jacques Clément, Jean Clià-

trente ans et, le plus souvent, c'est entre tel, Fred. Staaps, la Salila, Meunier,

vingt et vingt-cinq ans qu'il accomplit Max Hcedel, Moncusi, Otoro, un des

son forfait (l). plus jeunes tueurs de chefs d'Etat.

Origines

Le régicide est un héréditaire, en ce On a laissé entendre qu'il y avait eu

sens qu'il compte presque toujours des plusieurs aliénés dans la famille de tares cérébrales dans Bon ascendance, Caserio, ce que l'instruction eût bien particulièrement l'excentricité, le tui- dû contrôler ;en tout cas, on saitd'une iii/r et l'épilepsie (2) façon positive que son père était

atteint à'épilepsie (1). Le président des assises a fait remarquer il est vrai, que cette épilepsie était survenue à la suite d'une émotion vive, l'arrestation d'un frère et que le père de Caserio « n'était pas fou de naissance » ; mais tous les médecins savent qu'il n'y a pas de fous de naissance et qu'on nait simplement avec une prédisposition à la folie ou à l'épilepsie, susceptible d'éclater ultérieurement sous l'influence d'une circonstance occasionnelle.

(1) E. Régis : loco citato, p. 24. (1) Lacassagne : loco citato, p. 32.

(2) là. : Ibid., p. 18.

(a) Crocq : L'Etat mental des Anarchistes. Congrès international d'hygiène de Budapest (août 1894).

Nature

Les régicides sont, de par le fait de leur origine des dégénérés, c'est-à-dire des êtres mal organisés, porteurs le plus souvent de malformations physiques, mais surtout de malformations mentales, stigmates indélébiles de leur dégénérescence. On relève principalement chez eux

1° Un défaut d'équilibre ou disharmonie qui fait qu'à côté de facultés et de penchants intégralement développés, parfois même poussés à l'excès, ils offrent des lacunes plus ou moins profondes, de façon à passer pour des esprits distingués ou des esprits faibles, suivant la façon dont on les envisage ou ceux de leurs actes qu'on essaie d'interpréter (1).

2° Une instabilité maladive, sous l'influence de laquelle incapables de se plier aux exigences d'une profession régulière et suivie, toujours mécontents, toujours en lutte avec leur entourage, toujours en quête de l'inconnu, ils font mille métiers divers sans se fixer jamais, recommençant sans cesse une vie inutile et sans but déterminé (2).

3° Un mysticisme outré, consistant non pas uniquement dans une exagération des sentiments religieux, mais dans une tendance pour ainsi dire instinctive à s'exalter les choses de la religion ou de la politique, à en nourrir un esprit déjà malade pour aboutir, en fin de compte, à des conceptions et à des déterminations véritablement pathologiques. Cette tendance des régicides se manifeste dès le bas âge et ce qu'il y a de Jplus curieux, elle leur est souvent transmise par hérédité.

Héréditaire ou personnel, ce mysticisme se traduit dès l'abord, chez eux, par une violence de passion inaccoutumée qui les porte à embrasser avec fureur

Caserio est incontestablement un dégénéré. J'admets, si l'on veut, qu'il ne présente pas de malformations physiques très nettes, bien que sa fiche anthropométrique soit insuffisante pour se prononcer à cet égard. Mais au point de vue mental, il offre des stigmates caractéristiques et notamment les trois particularités psychiques principales des régicides : la désharmonie , l'instabilité et le mysticisme.

1" Vous constatez vous-même, dans votre ouvrage, que Caserio a une intelligence assez vive, une mémoire, surtout visuelle, remarquable, une grande énergie, et à côté de cela, qu'il n'a aucun sentiment, qu'il est incapable de réflexion, de comparaison, de jugement, qu'il est faible d'esprit.

Voilà pour le défaut d'équilibre (1).

2° Quant à son instabilité, vous la traduisez d'un mot en l'appelant un itinérant, i< un impulsif ayant comme un prurit musculaire et sentant le besoin des déplacements continuels, n'aimant à se fixer nulle part, évitant ainsi toute obligation sociale (2). »

3° Son mysticisme est plus évident encore. Vous n'avez pas rappelé, mais tous les journaux ont noté l'enfance mystique de Caserio, sa piété, sa ferveur, son aspect angélique dans les processions où il figurait en petit saint Jean. Puis la crise est venue, vers la puberté, sans doute, et le petit séraphin d'église a passé comme tant d'autres, des manifestations exagérées du culte aux conceptions les plus outrées de l'anarchie, ce qui ne peut étonner ceux qui savent que ce sont là deux modalités de l'esprit mystique, nullement opposées et souvent sœurs. Une fois entré dans le mysticisme anarchique, Caserio s'imprègne tellement de cette nouvelle religion qu'à l'instar

(3) Id. Jbid., p. 18.

(i) Id. : Ibid , p. 19.

(2) Id. : Ibid., p. 27, 28.

(1) Id. . Ibid., p. 30.

E. REGH

une idée de dogme ou de parti, au point qu'ils étonnent leur entouras? et leurs coreligionnaires, comme Jacques Clément et Guitean l'ont fait dans leurs couvents. Lorsqu'il est question de leurs théories, ils ne souffrent ni tempérament, ni contradiction et s'emportent au moindre mot (1).

de tous les régicides, il ne peut souffrir qu'on discute ses idées. « Si on parle de ses principes, dites-vous, il les défend avec apreté, ne faisant aucune concession, incapable même de reconnaître un point faible à sa doctrine (II. * El |ilns loin : « Il défendait ses idées avec un acharnement qui ne laissait malheureusement aucun doute sur la sincérité de ses dangereuses convictions et sur le caractère de son abominable forfait. C'était bien un fanatique, cet adolescent de vingt ans, au regard tour ;i tour doux, menaçant et sombre, qui discutait d'uni' manière si étrange, passant subitement d'un rire convulsif à la colère et à l'emportement. Cette physionomie tantôt effrayante, tantôt sympathique, était bien colle d'un illuminé (2). »

Etat Voilà donc la véritable nature des régicides. Ce sont des mal équilibrés, intelligents pour la plupart, mais d'une volonté faible et d'une instabilité maladive, qui mènent l'existence la plus

d éci m- I la plus incubé leri te jusqu'au

jour où leur tempérament leur fait

épouser avec an leur la querelle politique

on religieuse que l'occasion fait surgir.

Moi- ils s'exaltent et ils en arrivent par nue initiation plus ou moins longue ,i transformer des idées de parti en

i.léer, véritablement délirantes. C'est

pourquoi le délire dea régicides est essentiellement mystique, soit religieux, soit à la fois religieux et politique, soit enlin, mais dans des cas plus rares, exclusivement politique, suivant leur caractère et le milieu ambiant.

Dans sa forme habituelle, ce délire se traduit par la croyance à une mission a remplir, mission inspirée de Dieu le plus souvent et devant être couronnée parle martyre (2). Comme chez

(1) Id.

(2) Id.

/bid., p. 26, 30.

Ibid., p. 32.

mental

Le fanatisme violent de Caserio pour les idées anarchistes, qui ont exercé une irrésistible attraction sur son esprit mystique, s'accroit de jour en jour avec l'âge et avec les événements. « Les exécutions de Vaillant et d'Henry, dites-vous, lui incitent la rage au cieur et font gerner dans son cerveau les idées de haine et de vengeance. La littérature pessimiste du parti lui dépeint et lui montre l'existence de l'ouvrier avec des couleurs si noires qu'il est bientôt las de la vie et pense à y mettre fin. Mais comment en finir?

Il ne veut pas mourir bêtement, se noyer ou se pendre comme un désespéré, terminer ses jours commme un imbécile. Son incommensurable vanité ne saurait se contenter de cette fin. Il va se sacrifier pour sa cause, vendre chèrement sa vie et montrer aux compagnons qu'il était bien l'homme fort et résolu qu'ils ont connu. Son crime est un suicide indirect {3) ». Voilà

(1) Id. : Ibid, p. 27.

(2) Id. : ibid, p. 107.

(3) Id. : Ibid., p. 29.

beaucoup de dégénérés, il s'agit presque toujours d'idées logiques et vraisemblables , puisées telles quelles dans l'actualité de l'opinion et qui ne deviennent réellement morbides que par leur action dominatrice et leurs conséquences irrésistibles (1).

Dans certains cas, mais dans certains cas seulemenl, il s'y joint des hallucinations. Ce sont alors des hallucinations de nature particulière, essentiellement oniriques ou de rêve, intermittentes, consistant en apparitions lumineuses de personnages surnaturels, qui dictent des ordres et confirment au régicide sa mission et son martyre (2).

pour vous la genèse du crime de Caserio. On ne saurait mieux dire ni mieux marquer les étapes du mysticisme anarchique de ce déséquilibré jusqu'au moment où, poussé à bout par le supplice de ses frères, il conçoit l'idée d'un meurtre retentissant à accomplir au prix de sa vie. Je ne vous contesterai qu'un point : c'est que Caserio se soit déterminé à l'assassinat uniquement pour en finir avec la vie, c'est-à-dire par suicide indirect. J'ai déjà combattu cette opinion dans mon livre, en montrant que les régicides ne tuent pas un grand personnage dans l'unique but de mourir, mais au contraire, qu'ils acceptent de mourir dans l'unique but d'accomplir leur meurtre glorieux. Ce n'est pas le suicide indirect qu'ils rêvent, mais le martyre.

Du reste, ce mot de martyre se trouve lui-même et fort justement dans votre brochure, où je lis: « C'est donc un homme dont les facultés paraissaient intactes ; seule l'idée anarchique y avait fait brèche et s'y était infiltrée au point d'absorber toute son attention et de concentrer toutes ses facultés sur ce seul but, Vanarchie. dont il se croyait le champion et lie martyr, sans réflé" chir que c'est bien singulièrement entendre son rôle de martyr, que de débuter par être assassin (1) >. . Est-il possible de mieux dépeindre que dans ces quelques mots l'état d'esprit d'un illuminé en proie à une idée fixe qui le domine, qui l'obsède et finalement le conduit au meurtre et au sacrifice de sa vie ?

Quant à des hallucinations, diurnes ou nocturnes, Caserio n'en avait pas, ajoutez-vous et vous répondez ainsi dans votre brochure à la question que je vous avais posée à cet égard (2). Il n'y a pas lieu de s'arrêter sur ce point l'existence d'hallucinations n'étant pas il s'en faut, un phénomène constant chez les régicides.

(1) Id.

(?) Id.

lbid.

Ibtd.,

(1) Id.

(2) Id.

Jbid , p.

Ibid., p.

Attentat

De tout temps, on a attribué 'les complices aux régicides, ei de ton tempe aussi, une l'unie d'individue soi) sciemment trompeurs, soit inconsciemment dupes de leur imagination, les ont dénoncés après coup comme agent9 de complots mystérieux. Ces fausses révélations ont même parfois égaré l'histoire ot, en ce qui concerne Ravail" lac, il ,-i fallu, comme • J ■ t Poirson, deux cenl cinquante ans pour arriver h prouver qu'il était le seul auteur de l'assassinai du roi et que seul il avait conçu le forfait qu'il exécuta. Aujourd'hui encore, malgré l'immense progrès des idées, la croyance & une complicité secri te, chei les régicides, est restée aussi vivace que jamais. En réalité, et saut de rares exceptions, le crime de ces fanatiques est l'acte d'un seul (l).

L'attentat n'est pas, chez les régicides, le résultat d'une impulsion subite et

inconsciente, cunim la a lieu dans

certi s formes de folie. C'est au contraire un acte logique, conçu en pleine lucidité, longuement prémédité et préparé, rejeté d'abord, puis accepté ou Bubi, puis enfin exécute, souvent après des luttes, des révoltes, des combats intérieurs que la croyance délirante a

une mission divii i au Balut de la

religion OU de la patrie parvient Beule

a taire cesser. Mais en dépit de cette lucidité d'esprit et de ces apparences

de raison, en dépit d tte longue et

lente préméditation, qui font trop souvent considérer les régicides comme de simples exaltés, parfaitement responsables, il n'en est pas moins vrai que ce sont des malades, des déséquilibrés a volonté faible, esclaves de leur

obsession et qui. entraînes par une

force aveugle et fatale, ne sont pas libres de lui résister (2).

Quelle qu'ait été d'ailleurs la phase

(1) Id. Ibid., p. 82. 90.

(2) Id. . Ibid., p. 19, 54.

Chacun a encore' présentes à l'esprit tontes les révélations singulières ipii se produisirent aussitôt après l'assassinat du malheureux président Larnot, en particulier le fameux récit du soldat.

Leblanc et le soi-disant tirage au sort de l'assassin dans une réunion de conjurés. Qu'est-il résulte de Ions ces propos qui avaient si profondément ému l'opinion? C'est, qu'en réalité, Cascrio n'avait pas de complices, et que < seul

certainement, comme vous le dites, il

avait accompli son crime (1) ».

Non seulement Caserio a été seul à

e evoir Sun crime, mais encoro il

l'a longuement prémédité et préparé.

• Depuis plusieurs mois, dit le procès,

1 avait résolu de faire un coup. Son projet s'était précisé depuis quelques jours; il ;i\,ut décidé do tuer le président de la République, dont il avait appris la visite à Lyon » (2). C'est même comme il n'arrive que trop Bouvent, -or cette préméditation si consciente

et si lucide que s'est appuyée l'aceusa-

tion pour conclure à sa responsabilité, o hune voix grave et pénétrante, avec

une logique inexorable, M. le procureur général s'attache à établir, en réponse à l'hypothèse de l'irresponsabilité, la lucidité d'esprit, l'incroyable force de volonté avec lesquelles Caserio a conçu et perpétré son attentat ; ses interrogatoires à l'instruction, son attitude a l'audience, tout indique qu'il n'a pas cessé un seul instant d'avoir la conscience de ses a;tes - (3). Comme si la lucidité, la préméditation, l'énergie froide et calculée étaient incompatibles avec la folie, dans laquelle, au contraire, on les rencontre si fréquemment à un degré Ici, qu'il en devient par cela même (psignilieatil I Une fois sa décision prise, Caserio l'a

il) Id : Ibid,, p. 31.

(2) Id : Ibid., p. 31.

(3; Id Ibid,, p. 96.

de lutte antécédente, lorsque les dernières résistances sont franchies et l'acte résolu, le régicide n'hésite plus il va droit au but, avec l'audace et l'énergie d'un convaincu. Fier de sa mission et de son rôle, il accomplit l'attentat au grand jour, en public, d'une façon ostensible et presque théâtrale. Aussi, n'use-t-il guère du poison, l'arme des fourbes et des lâches; le plus souvent, c'est à l'instrument tranchant qu'il a recours, ayant soin de choisir une lame acérée et de dimensions parfois exceptionnelles (1).

Les régicides frappent leur coup avec une violence et une décision extraordinaires. Ravaillac « avait donné dans la poitrine de Henri IV comme dans une botte de foin, si bien que le couteau disparut tout entier dans la blessure et que son pouce alla jusqu'à toucher le pourpoint du roy » (Mathieu) (2).

Le crime accompli, ces fanatiques ne cherchent pas à s'enfuir. Plusieurs d'entre eux eussent pu ainsi échapper à la justice, s'ils l'eussent voulu; il leur suffisait pour cela de se confondre dans les rangs de la foule après leur attentat (2).

exécutée avec une audace et une énergie incroyables. C'est en pleine fête, au milieu de la foule et des illuminations, d'une façon ostensible et vraiment théâtrale, qu'il a frappé sa victime à l'aide d'un poignard acéré et le coup a été si violent que la lame, longue de plus de seize centimètres, a pénétré jusqu'à la garde (1), et que « sa main a touché l'habit du président » (2), absolument comme Ravaillac, « dont le pouce alla jusqu'à toucher le pourpoint du roy. » Quelle analogie, sur ce point comme sur tant d'autres, entre les deux régicides et entre les deux forfaits I

Caserio a, parait-il, voulu fuir après l'attentat (3) Si cela est, l'hypothèse du suicide indirect tombe d'elle même, car un individu qui commet un crime pour obtenir la mort, ne peut évidemment pas, le crime commis, chercher à sauver sa vie. En réalité, si Caserio a tenté de fuir, ce n'a pu être que par une sorte de mouvement instinctif, vite réprimé, et ce qui le prouve, c'est qu'à l'instar de la plupart des régicides qui ne manquent guère, à ce moment, de pousser une sorte de cri de guerre et de triomphe pour attirer l'attention sur eux, il a crié, lui aussi, à deux reprises : « Vive la révolution I vive l'anarchie (4). » !

Procès

L'attitude des régicides, au moment de leur procès, est caractéristique. Ce procès, ils l'attendent avec impatience, non pas, certes, pour se disculper ou défendre leur vie, mais au contraire, pour affirmer hautement leurs convictions et le caractère glorieux de leur attentat. C'est pourquoi, indifférents à leur sort, ils laissent dire et faire, enfermés dans leur dédaigneux mutisme, tant qu'on ne touche pas aux trois points pour eux essentiels : absence de

(1) Id. : Ibid, p. 55.

(2) Id. : Jbid., p. 56.

(3) Id. : Ibid. p., 56.

Il n'y a qu'à lire le procès de Lyon, et en particulier l'exposé magistral que vous en avez fait, pour s'assurer que Caserio a eu à l'audience l'attitude typique des régicides. Très calme, très froid, très maître de lui pendant toute la durée des débats, il sort violemment de son indilférence lorsqu'il est question de complicité, de folie ou de la lecture de sa profession de foi (5).

(1) Id . Ibid., p. 82.

(2) Id. : Jbid., p. 88.

(3) Id. . Ibid.,p. 48, 79, 82.

(4) Id. . Ibid., p. 48, 82, 88.

(5) Id. : Ibid., p. 96.

complicité: inexistence de folie: la lecture d'une profession de foi. Là-dessus, ils sont intraitables et, quand on les heurte, ils se livrent à de véritables accès de fureur que les magistrats ont beaucoup de peine à réprimer.

Si l'on veut en effet faire sortir ces fanatiques de leurs gonds, il suffit d'avoir l'air de les traiter en simples instruments aux mains d'un parti, et surtout d'évoquer les tares mentales de leur famille ou leurs propres singularités. On les voit alors s'emporter et protester qu'ils n'ont pas de complices, qu'ils n'ont pas de fous dans leur familli', qu'ils ne sont pas fous, avec une violence qui devrait suffire à elle seule pour attirer l'attention sur leur état d'esprit(l). Pensez donc I des fanatiques qui croient, dans leur orgueilleux délire, avoir accompli un grand acte humanitaire et qu'on accuse de D'avoir été que de simples agents soudoyés ou, ce qui est pire encore, des insensés !

Comme on s'explique leurs protestations indignées et la violence de ces protestations I

Il en est de même en ce qui concerne la lecture du factum qu'ils ont longuement préparé comme l'exposé solennel de leurs principes et leur testament a leurs coreligionnaires et à l'humanité.

Qu'on les attaque, qu'on les condamne, mais qu'on leur permette de faire étalage de leurs théories et de leur fatras, voilà pour eux l'essentiel (2| Si on les y autorise, ce qui arrive le plus souvent, ils sont, comme on l'a dit entre autres de Guiteau, « dans un tel état de béatitude et de plaisir que toute autre sensation disparait pour eux; « si on les en empêche, ils se mettent en fureur traitent leur procès de comédie ridicule et réclament un autre jugement, c Galeote, condamné à mort, demande instamment quand on exécutera la sentence parce qu'une fois sur l'échafaud,

On se rappelle ses dénégations énergiques en face du soldat Leblanc et son accent d'orgueilleuse sincérité quand il se proclame seul auteur de l'attentat.

On se rappelle également ses protestations indignées lorsqu'on lui parle de folie : « Les Caserio ne sont pas des fous ! Je ne suis pas fou ! » s'écriot-il avec véhémence (1). « Au cours dos deux premières séances, Caserio a toujours répondu avec douceur, presque en souriant aux questions du président.

Quand il a éclaté, ça été pour rectifier une erreur émise par le président ou par un témoin : « Je suis absolument responsable... Je n'ai pas été malade...

Il n'y a jamais eu de fous dans ma ma famille... Je n'ai pas eu de complice (ï). »

On se rappelle enfin combien la lecture de son pamphlet lui tenait à Cœur, Déjà, après son arrestation, il se renfermai! dans un certain mutisme, renvoyant à ses futures déclarations d'audience. « Je ferai, disait-il, l'exposé de mes doctrines (3;. » Cet exposé, traduit séance Umant par un interprète, n'a pas produit tout l'effet qu'il en attendait. Malgré, cela, il élait visible qu'il se délectait à sa lecture, particulièrement à certains passages auxquels il attachait une importance spéciale (4).

(1) Id.

(2) Id.

Ibid., p. 88, 96.

ibid., p.:;.

(1) Id. . Ibid , p. 84.

(2) Id. . Ibid., p. 96.

(3) Id. . /6irf.,p.86.

(4) Id. : Ibid., p. 89.

LE RÈUIGIDE CASERIO

il pourra dire au peuple ce qu'on ne lui a pas permis de dire à l'audience. » (1) Aujourd'hui ce malheureux, gracié au dernier moment en raison de sa folie croissante, est interné dans un asile d'aliénés !

Supplice

Avec des idées de ce genre, on comprend que la mort n'effraye guère les régicides et que, soutenus par l'exaltation de leur croyance, ils bravent sans sourciller les plus cruels tourments.

C'est une chose digne d'étonnement et presque d'admiration, en effet, que le courage et le stoïcisme des régicides en face de leurs supplices.

Tous, hommes ou femmes, politiques ou religieux, depuis Mutius Scevola brûlant froidement sa main droite sur un brasier pour la punir d'avoir frappé un autre que Porsenna, depuis Guil laume Parry et Bal thazar Gérard en 1584, jusqu'à Charlotte Corday, Staaps, Sand et Guiteau, en passant par Damiens, dont Michelet a pu dire que c'était l'exemple le plus frappant, pour la physiologie, de ce qu'un homme peut souffrir sans mourir, tous ont enduré sans se plaindre et presque avec indifférence les plus affreuses tortures, comme les martyrs, auxquels ils ressemblent sur ce point (2). »

Les anciens, frappés du courage inouï montré par les régicides, tentaient déjà de l'expliquer par des causes extraordinaires. C'est ainsi que les Hollandais crurent Balthazar Gérard possédé du diable et les Espagnols inspiré de Dieu.

C'est ainsi encore que lorsqu'on aperrut Ravaillac, « pour veoir comment son exécrable main rotissoit, ayant le courage de hausser la teste et de la secouer pour abattre une étincelle de feu qui se prenoit à sa barbe », on crut qu'il était devenu par un mystère quelcon-

On a dit que Caserio n'était pas mort courageusement. Cela est-il exact? Je ferai remarquer que les témoins de son supplice ne sont pas d'accord sur ce point -Vous dites,il est vrai, dans votre brochure : « Caserio n'est pas mort avec courage 11 a eu à lutter, au moment suprême, contre les angoisses de son être (1). » Mais plus loin, je lis:

« Comme chacun se retirait, une personne qui avait assisté avec moi à tous les détails de l'exécution exprima l'opinion que le supplicié n'avait pas été courageux du tout: une autre personne m'affirmait qu'elle le trouvait très courageux. Une troisième prétendait que Caserio, loin de se troubler à la vue de la guillotine, avait couru au devant.

Toutes ces divergences sur un fait qui venait de se passer sous nos yeux montrent combien il est difficile d'être exact (2) » . Et ailleurs je lis encore :

« Par instants, il manifestait une crainte ; débilité par l'encellulement, il redoutait au dernier moment une défaillance qui aurait terni son auréole aux yeux du parti. Il attendait donc courageusement la mort, dans cette quiétude d'esprit que procure à l'homme la satisfaction du devoir accompli. Pas un doute, pas un regret... Son regard s'est troublé depuis l'annonce de la fatale nouvelle, sa faiblesse est extrême; les tremblements s'accentuent. L'effort du patient pour se soutenir et contenir ses larmes est visible, mais il ne s'abandonne pas à sa douleur. Il aura le courage de jouer le triste rôle qu'il

(1) Id. Ibid., p. 74.

(2; Id. Ibid. p. 63.

(1) Id. : Ibid., p. 37.

(2) Id. Ibid. p. 105.

que, complètement insensible. Plus près île nous, cette énergie surhumaine a attiré la sympathie générale à plus d'un de ces malheureux, par exemple à Charlotte Corday, a Btaaps.à Louvel, à Alihaud et même a Orsini. Vu fond, il n*y a rien là de bien surprenant, si l'on songe qu'il m esl ainsi dans tous

les cas où l'exaltation de la peu-. si

suffisante, comme chez les martyrs, les régicides, les extatiques, etc., pour absorber à son prolit l'activité tout entière: le monoldêisme absolu suspendant pour ainsi dire la vie matérielle et, par conséquent, la sensibilité a la douleur (1).

(1) Id. Ibiti. p. 66.

s'est assigné jusqu'au bout. 11 vont faire contenance même en face de la mort.

— Le condamné marche a petits pas jusqu'à l'entrée de la prison, où il monte dans la voilure du bourreau.

Son attitude reste ferme, sans forfanterie, ~ans crànerie.mais san« faillie--. -,

— Livide.Caserio descend, accompagné

de deux ailles; des yeux il cherche la foule que la troupe a rejetée à grande distance.Surpris.il semble se demander si c'est bien la fin, lorsque son regard rencontre la guillotine ; on l'y pousse.

Une voix rauque, étranglée par la peur, assourdie par le bruit du corps chavirant dans la bascule, se l'ait entendre:

« Courage. Camarades, vive l'anarchie! »

Caserio ne pouvait pas mourir sans adresser nue dernière provocation, sans jeter un dernier iléli à la société; c'est son testament politique

une conclure de toul cela? que Caserio a tremblé au dernier moment, c'est possible; qu'il a eu peur, assurément non, car on peut et c'est son cas, affronter la mort avec courage, toul en étant livide et tremblant. « On ne tient pas assez compte, ai-je dit ailleurs à ce propos, de la différence qui existe entre le courage, faculté morale, et l'énergie physique. Il n'est pas toujours vrai qu'une ame héroïque soit maîtresse du corps qu'elle anime et on connaît bon nombre de braves, à commencer par le brave roi Henri, qui, malgré eux, ne pouvaient s'empêcher de trembler dans les combats. Cela ne saurait s'appeler de la peur, puisque, an moment même de cette défaillance purement physique, ces vaillants gourmandaient leur vieille carcasse de trembler ainsi. On conçoit très bien, ilev lors, que île. jeunes gens, l>ii>ès par la longue agonie ile> condamnés à

mort, \ al en dépit de leurs efforts

pour se raidir, leur énergie corporelle les abandonner au dernier moment.

Cette exception, lorsqu'elle se produit, n'enlève rien à l'énergie mentale de ces exaltés qui, les faits le prou-

vent, reste entière jusqu'au dernier souffle (I).»

Voilà certainement ce qui s'est passé pour Caserio et ce qui explique que son ressort physique s'étant brisé peutêtre, il a pu néanmoins faire sur luimême un effort surhumain de volonté et mourir courageusement au cri de :

Vive l'Anarchie! »

11 est possible, après cela, que, pour des raisons multiples, le mépris souverain de la mort et la froide bravoure devant les supplices soient, d'une façon générale, affaiblies chez nos contemporains.

Je m'arrête là, cher maître et ami, ne voulant pas prolonger ce plaidoyer déjà trop long en y ajoutant la discussion de ma conclusion médico-légale, hors de cause ici. J'ai soutenu, pour des raisons que je crois bonnes au triple point de vue de la justice, de la science et de l'intérêt social, que les régicides, « dégénérés, mystiques obsédés par l'idée d'un grand acte humanitaire à accomplir au prix de la vie », devraient être internés à tout jamais dans un asile d'aliénés criminels et non sacrés martyrs sur l'échafaud. Mais à cet égard, j'admets toutes les opinions et s'il m'était prouvé, ce que je conteste, qu'au point de vue de la préservation sociale, l'échafaud vaut mieux pour eux que l'asile, je m'inclinerais, estimant que dans des questions de cette gravité, qui mettent en jeu la sécurité des Etats et des Sociétés, l'intérêt de la collectivité humaine doit passer avant tout. Je m'en tiens donc, puisque c'est le seul point du débat, au tableau parallèle que je viens de tracer, sous forme de résumé clinique, entre la personnalité morbide des régicides et celle de Caserio, et en face de cette similitude si complète qu'elle en est frappante, je vous demande si véritablement il est possible de contester que le trop célèbre meurtrier du président Carnot rentre absolument dans la classe des régicides types, tels que je les ai décrits. Pour moi, je le répète, le doute n'est pas permis et je soutiens qu'il est difficile de rencontrer un individu à qui s'applique plus exactement une description générique formulée d'avance.

Vous-même, mon cher professeur, avez été certainement frappé du fait,

(1) E. Régis. Les Régicides, etc. Appendice, juillet 1894. L'exemple récent de Salvador, le célèbre anarchiste espagnol qui, craignant d'arriver complètement affaibli et partant sans énergie corporelle au supplice, a simulé une conversion pour améliorer son régime de condamné, semble venir à l'appui de cette opinion.

puisque vous avez écrit : « Malgré des rapprochements faciles à faire avec Caserio, nous n'oserions d'une façon certaine ranger celui-ci dans la catégorie indiquée sous le nom de vrais régicides. Nous avons explique autrement la genèse de son crime. Caserio n'est pas un fou ; peut-être dira-t-on qu'il avait quelques caractères des dégénérés. C'était un fanatique ossasstn»(i). Ce n'est pas là, tant s'en faut, une dénégation absolue de ma doctrine. Et quant à votre formule finale o un fanatique assassin », elle n'est pas non plus, à tout prendre, bien éloignée de celle que je soutiens. Qu'est-ce en efret qu'un fanatique assassin, sinon un être exalte, dominé par une passion, une idée fixe qui l'entraîne au meurtre, c'est-à-dire, en langage médical, un obsédé délirant et rueurtrier '.'

Voulez-vous me permettre de vous dire ici toute ma pensée ? Le tragique assassinat du président Carnot, survenant en pleine fête triomphale de leur Exposition, a produit chez les Lyonnais une stupeur profonde et un état d'àme particulier, fait d'indignation, de honte et de colère, si bien que tous, sans exception, ont souhaite que le châtiment fût prompt et terrible. Vous avez, comme tous vos compatriotes, je pourrais dire comme tous les Français, partage cet état d'Ame el c'est pourquoi vous n'avez pu voir malgré x nus en Caserio cequ'il était réellement, an régicide, ou, si vous l'aimez mieux, un magnicide dégénéré et irresponsable. C'est pourquoi aussi, il faut le dire, Caserio n'a été l'objet d'aucun examen mental, comme il eût du l'être. C'est pourquoi le Président des assises a instinctivement cherché à atténuer la gravité des tares de la famille et, en particulier, l'épilepsie du père. C'est pourquoi aucun des médecins appelés à témoigner aux débats n'a soulevé l'hypothèse d'une irresponsabilité, même relative. C'est pourquoi enfin l'avocat, le seul qui ail abordé la question de l'état mental de l'accusé, n'a pu appuyer son opinion que sur les théories générales de Maudsle\ et de Lombroso, ignorant sans doute qu'à Lyon même avait paru peu avant un document médirai spécialement consacré à l'élude psychologique des régicides, où il eût certainemenl trouvé les principaux éléments de sa défense.

Au fond, il n'y a rien là qui doive étonner, car il en a été ainsi de tout temps et en tous lieux. Devant chaque assassinat d'un chef d'Etat, tous, public, magistrats, médecins surtout, se sont laisse'' inlluencer par la grandeur du crime et, comme je l'ai déjà fait observer, le défenseur a toujours été le seul à faire entendre ;-es protestations éloquentes, mais vaines, en faveur du trouble mental de l'assassin (2 ;. Laissez-moi, pour finir, vous rappeler un exemple encore récent. Lorsque trois des plus éminenls aliénistes italiens, Tamburini,Bifli et Lombroso, eurent à examiner Passanante, l'agresseur du roi Humbert, impressionnés sans doute malgré eux par la nature de l'attentat, ils en arrivèrent à conclure à sa responsabilité. Or,

(1) Lacassagne, loc. cit. p. 36

(2) E. Régis, Les Régicides, p. 92.

vous savez ce qu'est devenu le célèbre criminel de la Carriera Grande : i'rère de fous, fou lui-même, il a dû, sur examen ultérieur des mêmes docteurs Biffi et Tamburini, être transféré depuis dans l'asile d'aliénés criminels de ÏArnbrogiana où, s'il existe encore, il est parvenu à ce point de dégradation et de démence, qu'il n'a plus une lueur de pensée, qu'il pétrit et mange ses propres excréments.

Quel soulagement de voir finir ainsi les régicides qui survivent et de pouvoir se dire, à l'honneur de l'humanité, que les auteurs de si grands forfaits ne sont pas et ne peuvent pas être des hommes sains d'esprit!

E. Régis

Décembre 189 4.

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