CONCLUSION
L'étude rapide que nous venons de faire de la production sous le régime bolchevique permet, à notre avis, de faire certaines prévisions sur l'évolution économique du monde qui ne seront pas favorables à l’organisation actuelle de la Russie,
La mise en pratique des principes énoncés par Karl Marx n’a pas réalisé le progrès matériel attendu. Les Bolcheviks ont cependant mené la lutte avec violence et sans ménagements, mais ils n’ont pas suffisamment tenu compte de la nature égoïste de l’homme et n'ont pas compris le danger de supprimer le mobile de l'intérêt personnel dans le régime de la production. Platon, mieux inspiré, en avait reconnu la puissance dans son Traité des Lois et l'avait accepté pour assise de sa société future. Il rêvait, en effet, d’une Cité où l'anion entre les citoyens serait si parfaite qu'elle serait Une comme Dieu est Un. Pour y parvenir, il fallait, à son avis, écarter l’obstacle
de cet intérêt personnel qui « fait que les uns se réjouissent et les autres s’affligent des mêmes événements publics et privés, chacun les ressentant selon le profit ou le dommage qu'ils apportent » (1). Il estimait donc nécessaire de modifier le milieu où cet indestructible instinct fonctionne, sans d’ailleurs nourrir de grands espoirs de succès dans les moyens qu'il proposait d'employer (suppression de la famille, de la propriété et modification de l'éducation).
Le Gouvernement soviétique a oublié de s’inspirer de cette sage pensée et a cru pouvoir transformer le milieu social uniquement par quelques décrets. Son échec semble inévitable malgré la confiance de Lénine dans « un développement inouï des forces productives de la société humaine après l'expropriation des capitalistes ».
Les instincts naturels de « l’homme moyen » ne peuvent être trop fortement comprimés sans faire courir de grands risques à l’économie nationale. Le désir de se distinguer de ses semblables, de les dépasser intellectuellement, moralement ou même physiquement stimule seul son effort. Ces sentiments ambitieux de l’homme empêchent l'établissement et surtout la durée de la socialisation de l’économie, c’est-àdire l’organisation administrative de la production, de l’échange et de la répartition, la gestion unitaire de l’économie tout entière el par suite l'initiative et la responsabilité de l'État
substituées à l’initiative et à la responsabilité individuelles.
(4) Platon rêvait d’une cité où les citoyens se trouveraient placés le plus possible dans un même intérêt qu’ils appellent leur intérêt propre (Platon traduit par M. Descamps).
Parler du socialisme ou du bolchevisme, car sur ce point il. n'y a pas de différence, c'est vouloir établir le régime du fonctionnarisme intégral et universel.
« Toute l’économie doit être ramenée à une question de fonction. Toute position, tout emploi, toute profession, tout service, toute occupation industrielle, commerciale, agricole, domestique, scientifique, artistique, tout mode d'activité sociale doit être considéré comme une fonction » (Pecqueur).
« Pour un socialiste, 1l ne doit y avoir que des fonctionnaires chargés de produire une utilité publique quelconque. C'est à la gérance nationale, au Gouvernement représentatif qu'il appartient de déterminer les attributions de chaque fonctionnaire » (Pecqueur).
Ce système économique ne parait donc pas viable, car l’homme est assoiffé de liberté. « Si Dieu a mis au cœur de l'être humain cette passion, Dieu a dû, sous peine de contradiction et de malice, faire qu’une forme de société soit possible qui, non seulement, lui donne satisfaction, mais repose essentiellement sur elle » (1).
Ne pouvant nier l'importance du mobile de l'intérêt personnel, les socialistes prétendent que les bourgeois en sont responsables et qu'ils ont vicié l’air respiré par les prolétaires par l'instauration du régime capitaliste. Celui-ci, en réalité, est de tous les temps, car les bourgeois ne sont que des prolétaires courageux et intelligents ne suivant pas la route du moindre effort. En préconisant la rémunération proportion-
nelle aux besoins ou même à l'effort fourni, les communistes
(1) Fournier d'après M. Descamps.
ET HBDÈE
abusent le peuple, Les hommes parviendront seulement par l'intelligence et un effort soutenu à augmenter leur bien-être. Autrement, ils ne réussiront même pas à le conserver.
A l'heure actuelle, produire beaucoup est la seule chose importante. La question de la répartition est secondaire. Pour obtenir une forte production, il faut récompenser chacun suivant son mérite. L’inégalité des fortunes est admissible si le plus pauvre et le moins intelligent reçoit suffisamment pour vivre. Le principe de la rémunération proportionnelle aux services rendus sera toujours celui des travailleurs, celui de la rémunération proportionnelle aux besoins, celui des nonchalants.
En voulant instaurer une organisation rationnelle de la production, le Gouvernement soviétique n’en a pas moins anticipé sur l'avenir. Ses syndicats de trusts, englobant non seulement la fabrication d'un produit, mais encore celle d’autres plus ou moins similaires, ainsi que leur vente directe au consommateur, paraissent être l’image de ce que sera dans un temps rapproché l'économie de la production sous le régime capitaliste.
À l'heure actuelle, en effet, l’évolution de l’industrie s'effectue dans le monde dans deux sens différents suivant l'importance de la main-d'œuvre dans la valeur des marchandises. Si la concentration a lieu par voie d'intégration verticale dans les établissements fabriquant uniquement des produits demi-ouvrés, elle a lieu, au contraire, par voie de croissance horizontale dans les usines de transformation.
En sidérurgie, en particulier, le prix de revient des blooms
et des poutrelles dépend surtout du prix du charbon, du
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minerai et du fondant (1). Pour s'assurer un approvisionnement normal et à bon marché en combustible et en matières premières, l'établissement a donc intérêt à fusionner avec des mines et des fours à chaux.
Dans l’industrie mécanique, au contraire, la valeur des produits est surtout constituée par les frais de main-d'œuvre. L'économie obtenue dans l'achat des matières premières par la concentration verticale des entreprises est ainsi moins intéressante que celle réalisée sur le montant des salaires par la spécialisation de l'établissement dans la fabrication de quelques produits simples. Pour éviter les pertes de rendement et le coulage inhérents aux grandes Administrations, le directeur doit, en effet, connaître personnellement tous ses collaborateurs, si petits soient-ils, afin d'employer chacun exactement suivant ses aptitudes et être à même de s'occuper de la partie technique de son affaire dans les moindres détails. IL doit donc spécialiser sa fabrication et n’employer qu’un nombre relativement restreint d'ouvriers (5 à 600 ouvriers environ).
Cette concentration horizontale ne remédie cependant pas entièrement aux dangers de pertes d'énergie inhérents au régime de la libre concurrence. Le Gouvernement soviétique semble avoir eu raison de créer des syndicats de trusts
chargés de maintenir une certaine continuité de vue entre les
(1) Décomposition du prix de revient de l’acier : TAMAINEIE UMR ARE em armee relrecbcrcce 17-21 0/0 2° Matière première....... SE AR EU PEL ORPI ARTE LE 33-39 0/0 3° Combustible...... RD AR ee tan area etes foto nf 15-20 0/0
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établissements travaillant dans une même branche de l’industrie. Si, sous sa direction, ils n’ont pas amélioré la situation, en se développant, au contraire, dans une atmosphère capitaliste, ils permettront la diminution du rôle du commerce, véritable parasite de la société.
Lorsque l'industriel et le particulier pourront se procurer sans effort les marchandises dont ils ont besoin auprès d’un syndicat d'entreprises, le commerçant, spéculant uniquement sur la négligence des hommes à s’approvisionner directement chez le fabricant ne pourra plus percevoir, comme maintenant, au grand avantage du consommateur 30 0/0 du chiffre d’affaires de l'industriel pour prix deses services. Il devra, au contraire, se contenter comme actuellement ce dernier, des 2 à 4 0/0 de celui-ci,
Le Gouvernement français, en particulier, a tort de laisser apparaître des fissures dans la loi de l'impôt personnel et de favoriser ainsi lé commerce au détriment de l’industrie. Le système forfaitaire est, en effet, une erreur et une injustice. Il aboutit à l’allégement des charges de la majorité au détriment de la minorité. Par ce système, le gros cultivateur, l’homme des professions libérales, le commerçant assez heureux pour posséder un forfait sont privilégiés au détriment des industriels. |
Ayant ainsi toutes leurs disponibilités absorbées par des impôts supérieurs le plus souvent à leurs bénéfices, ces derniers ne peuvent pas transformer leur outillage et se spécialiser, au grand dommage des consommateurs, tout en étant obligés, pour ne pas arrêter leurs fabrications, d’aug-
menter leurs prix de vente pour pouvoir accorder de fortes commissions aux intermédiaires.
Par cette répartition arbitraire des impôts, le Gouvernement permet ainsi à un mode de répartition de la production désuet de se survivre à lui-même. Si, comme le disait Karl Marx, l’évolution juridique est imposée par les changements survenus dans la technique de la production, le Gouvernement français commet une erreur en voulant exempter le petit commerce de l'impôt sur le chiffre d’affaires, car il retarde la concentration de l’industrie et décourage ses dirigeants.
Aux États-Unis, au contraire, le Gouvernement laisse les forces économiques s'affronter plus librement. La concentration par voie d'intégration verticale n’y est déjà plus en faveur pour l’industrie de transformation. Si les diverses pièces constituant les automobiles Ford sont encore fabriquées dans les différents établissements de ce trust dispersés toutefois dans différentes villes pour éviter les errements de la grande Administration, l’industrie légère tend cependant à se spécialiser pour améliorer le rendement de la main-d'œuvre et surtout des ingénieurs. Lorsqu'un établissement fabriquera, en effet, uniquement des vilbrequins ou des châssis pour les différentes marques d’automobiles d'un pays, il parviendra à exécuter ces pièces sans tâtonnements et à un prix dérisoire tout en respectant les caractéristiques imposées par ses acheteurs.
La concentration par voie d'intégration verticale semble réservée, au contraire, aux forges et aux industries extrac-
tives.
Les États-Unis marchent ainsi rapidement dans la voie du progrès matériel au point « d’être véritablement intoxiqués par la vague inouïe de prospérité qui recouvre le pays » (1).
Tout en appliquant les mêmes principes, la Russie piétine sur place dans tous les domaines de la production, car l'État y est devenu l'unique producteur des matières premières et a dû pour sauver son industrie du déficit perpétuel employer la taxation, brimer l'initiative privée et se ruiner en même temps en détruisant les débouchés dont il avait besoin.
Ce nouveau régime économique a de la peine à s'établir en France par suite de la résistance des classes moyennes. S'illusionnant sur la valeur de formules périmées, et sans vouloir se rendre compte que la guerre a bouleversé les traditions du pays, la bourgeoisie reste fidèlement attachée à l'entité individu. Cette conception est maintenant rétrograde. La doctrine socialiste des Guildes n’exagère pas. en reconnaissant l'existence de marchands, d'ouvriers, et en niant celle d'individus. De bonne grâce ou non, la bourgeoisie artisane et des professions libérales sera forcée d'évoluer ou de disparaître.
Une nouvelle classe moyenne doit se constituer avec une mentalité moins raffinée et moins personnelle, Son noyau central sera formé par les techniciens de l'industrie (ingénieurs et contremaîtres). Ses membres n'auront plus la hantise d’une liberté précaire de producteur autonome et
(4) Extrait du discours de M. Willis Booth à l'Américan-Club le 5 février
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ne considéreront plus l'état de salarié comme une situation humiliante. Cette nouvelle formation sociale jouera efficacement le rôle d’intermédiaire et de conciliateur entre la classe ouvrière et les dirigeants de l’industrie. Favorable à la concentration des entreprises industrielles et à
leur liberté absolue, elle sera le meilleur artisan du progrès social.
Paris, 4 avril 1925.
Vu par le Président de la thèse, TRUCHY.
Vu l'assesseur du Doyen, TRUCHY.
Vu ET PERMIS D'IMPRIMER :
Le Recteur de l'Académie de Paris, P'eAPPELE: