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LA MISSION DE BERTHIER

Le général Berthier, sur qui se reposent les Directeurs et Bonaparte, ne se montre guère sensible à « l'honneur de prendre Rome^ ». De tous les divisionnaires de celui-ci, c'est le premier qui parvient au rang de général en chef : il l'a remplacé à la tête de l'armée d'Italie, le 9 décembre 1797. Pourtant il ne cesse de se plaindre, il demande chaque jour son changement; il est « très peiné du commandement en chef» que Bonaparte lui a « fait donner- » ; il n'a cependant qu'à faire exécuter la convention secrète conclue avec l'Empereur et à surveiller la jeune République cisalpine '^ Tandis que Masséna, à ce moment môme, déclare que, si la France veut encore de ses services, elle doit les payer d'un commandement en chef, tandis qu'à l'époque de fructidor, depuis Augereau jusqu'à Hoche, on voit tous les généraux tendre leur épée et offrir leurs bons offices au Directoire afin de paraître au premier plan et

1. Bonaparte à Berthier, 11 janvier 1798. Corr., III, 631 : «L'honneur de prendre Rome vous est réservé. >> — Mémoires... d'un homme d'état, V, 219: «Cette expédition, qui aurait pu flatter l'ambition de tout autre général, ne fut accei)tée qu'avec beaucoup de répugnance par Berthier, qui regrettait, avec le second rang, les occupations paisibles et irresponsables de l'étal-major. »

2. Berthier à Bonaparte, 1" janvier 1798 (Mémoires... d'un homme d'état, V, 220). Id., 6 janvier {Corr., III, 6'20) ; Bonaparte à Berthier, G et 11 janvier {Corr., III, 620 et 631); — la jjlupart des lettres de Berthier, au mois de janvier, jjubliées dans la collection Panckouke ; et Barras à Berthier, 4 pluviôse (Gros Bois, 1798, B. 2).

3. Corr., III, 604. — (Iros Bois, 1797, A. 25. La France n'avait pas d'agent diplomatique en Cisalpine. Corr., III, 606-tK)7. Le 25 décembre (5 nivôse), Berthier signait avec Mack une convention réglant l'évacuation d'Osopo, Palma N'iva, Porto Legnano, Vérone et Venise. (Gros Bois, 1797, A. 27); le 5 janvier, li liait avisé par W'allis que Saint-Julien remi)laçait Mack dans ses fonctions lit; commissaire (Gros Bois, 1798, A. 1 et 2) ; l'avant-veille, il apprenait l'entrée de nos troupes dans Mayence et recevait l'ordre de hâter l'évacuation (Gros Bois, 1798, A. 4).

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d'occuper une première place, Berthier demande à plusieurs reprises et avec une insistance croissante qu'on lui épargne ces honneurs — et ces ennuis.

Le fait est curieux : il s'explique par la nature des intluences qui ont façonné le général qui fondera la République romaine. Issu d'une famille originaire de la Champagne, fils d'un officier qui tint une large place dans ce groupe si injustement oublié aujourd'hui, et auquel on doit pourtant la réorganisation militaire de la France après 1763, les victoires de la guerre d'Amérique et les triomphes de la Révolution, le général Berthier a hérité des siens cette vigueur physique qui lui fait supporter le labeur de sept nuits consécutives passées aux bureaux de l'état-major, et il doit aux leçons de son père cette solide culture technique, qui, dès 1792, le fait rechercher des généraux en chef et le prédestine en quelque manière au rôle qu'il jouera près de vingt années aux côtés de Napoléon.

Mais, parallèlement à cette influence, une autre s'est exercée sur lui : son adolescence s'est éveillée parmi les courtisans de la Pompadour, l'amie de Choiseul et de Voltaire; jeune homme, il s'est formé dans les salons aux beaux jours de Marie-Antoinette et de Turgot : il a pris part à cette croisade sacrée, à ces dures campagnes, à cette partie de plaisir qu'a été la guerre de l'Indépendance américaine; il s'est lié avec les Ségur, les Biron, les Broglie, les Noailles; la forte nature qu'il tient de sa race s'est affinée peut-être et certainement appauvrie à cette fréquentation d'un, monde dont Colonne menait la danse et hâtait la ruine. Comme il en a pris les mœurs, il lui a emprunté ses idées : un épicuréisme sceptique s'est insinué en. lui qu'ont fortifié le succès de sa fortune, le spectacle de la Révolution, la pratique des affaires. Après avoir heureusement franchi la Terreur, comme tout le monde, plus que tout le monde, il demande un peu de tranquillité et de calme. Il devine l'ambition

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de ce petit général au teint jaune quW lui envoie de Paris, un beau matin; il s'attache à Bonaparte, qui sait à la fois goûter son scepticisme politique et utiliser sa science militaire ; il reste à la tête de l'état-major; il est heureux d'un poste où tout son passé le prépare et qui lui permet de vivre à sa guise. Quoiqu'il ait quarante-cinq ans déjà^ il tient encore à jouir de la vie et à ne pas quitter sa maîtresse. Surtout, il déteste la « politique révolutionnaire » : il a consenti, sans doute, à sonder l'opinion publique dans le voyage qu'il vient de faire en France; sans doute encore, tandis que Bonaparte va vérifier son rapport et tàter le terrain, en vue du coup d'état, il consent à lui garder, à ce moment critique, son armée d'Italie toute prête, comme Joseph, au Vatican, lui ménage la possibilité de l'alliance catholique ; lorsque éclatent les affaires de Rome, il se soumet enfin à la nécessité et se décide à conduire l'expédition; mais il est convenu qu'on le rappellera aussitôt qu'elle sera finie ; il a grand hâte de revenir à l'état-major ^ et retrouver la Visconti.

Lorsque lui parvient la dépêche du 11 janvier, il a reçu déjà deux adresses des jacobins : l'une arrive d'Urbin^, l'autre est envoyée par Gaetano Maggiotti et Benedctto Greco, députés des démocrates de Rome^ : toutes deux lui dépeignent sous d'horribles couleurs l'oppression papale, les souffrances du peuple, l'assassinat de Duphot; toutes deux lui demandent en grâce

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