MÉFIANCE VIS-A-VIS DES GRANDS
première surprise, paya de sa personne, rallia ses partisans et châtia sans pitié tous ses adversaires. Il attribue son épreuve à son manque de vigilance :
« Mon bonheur ne dura pas, parce que j'ignorai qui m'épiait *. »
Aussi se méfia-t-il plus tard. Le voyant vieillir, les courtisans se tournèrent vers le soleil levant : pour capter la reconnaissance de Sénouserit, ils pressaient son père d'abdiquer en sa faveur ; mais le vieux roi ne les écouta pas et se contenta d'associer son fils au trône, sans crainte de menées et de complots qu'il connaissait et surveillait activement -. Cette conduite dépita les courtisans ; car si le roi fit sagement « effort pour être connu en connaissant » soi-même », les courtisans craignent d'être pénétrés et démasqués : « on n'aime pas cela auprès de Sa Majesté^. » Avec une telle expérience, Amonemhâït met son fils en garde contre tout abandon funeste dans ses rapports avec ses sujets :
« Ne te laisse pas diriger par tes subordonnés... ne t'approche pas d'eux,... ne rem- » plis pas ton cœur d'un ami...'; ne fais pas la fortune de ceux qui sont près de toi. »
Il l'avertit des dangers qui le menaceraient ; il perdrait la confiance de ses peuples : « l'élite des gens livreraient leur cœur à la » crainte à cause de cela » ; lui-même y perdrait sa dignité et sa sécurité, « il n'apparaîtrait plus comme un être unique )),il verrait s'en aller le respect, l'amitié ne durerait point. Il l'adjure de rester toujours maître de lui-même, de ne compter que sur soi, de » garder son cœur soi-même )),car, pas plus pour le roi que pour le poète, « il n'y a de gens attachés pour l'homme au jour de sa » gêne » ^. Peut-être se rappelait-il les leçons de Ptah-hotpou qui prémunit contre la flatterie^ et montre dans l'adversité la pierre de touche des flatteurs ou des amis fidèles^. Tempora si fuerint
1 Instructions rf' Amonemhâït : Pap. Sallier U. p. i, 1. 8-9, | 5 (Amélineau, R. Tr., X, 111).
2 Instructions : Pap. Sallier II, p. n, 1. 4, | 8. ^ Ibid., m, 1. 7, I 15.
i IbicL, 1,1. 2-4, I 2-3.
ô Préceptes de Ptah-Hotpou : Pap. Prisse, vm, 6, à ix, 3, § 14-16.
^ Ibid., XV, 2-3, I 35.
nubila, soins eris. C'est la principale morale que le sage couronné tire de sa propre histoire.
Un papyrus moral du Louvre a un mot dur pour les grands : « Le chef du pervers, c'est tout homme puissant' ». Souvent une maxime isolée n'offre pas un sens certain, et Ton sait combien de mots célèbres se citent à contre-sens. Celle-ci manque de clarté. Signifie-t-elle que le pervers choisit comme chef non le juste mais le puissant près duquel il espère faire sa fortune ? qu'il s'attache à lui. l'assiège, l'adule, le sert et l'exploite ? Critique-t-elle le puissant lui-môme ? voulant dire qu'il se livre sans frein au mal, plus pervers que les pervers ordinaires, ou bien qu'il donne l'exemple de la perversion et corrompt son entourage ? Met-elle en garde le puissant contre les flatteurs et les hypocrites, ou bien les honnêtes gens contre la perversité des grands ? De toutes façons c'est une leçon de méfiance, au sujet de l'entourage des grands.
Qu'ils procèdent d'une bouche royale ou de la sagesse des nations, qu'ils s'adressent aux gouvernements ou aux peuples, de tels avertissements contrastent singulièrement avec la littérature des épitaphes. Sur les stèles ou sur les murs des tombes, c'est à qui se dira favori du roi, remplissant son cœur et possédant toute sa confiance. Il est vrai qu'en tout temps théorie et pratique ont présenté de semblables contrastes et que le désir du mieux révèle le sentiment du mal. D'ailleurs la réalité a souvent des exigences dont ne tiennent pas compte les chercheurs d'idéal elles donneurs de conseils.
Comme tous les autres rois, ceux d'Egypte avaient besoin de confidents et de conseillers, à qui communiquer leurs pensées et sur qui se reposer des détails du gouvernement, quittes à ne pas se Hvrer à eux entièrement et à les surveiller tout en se servant d'eux. Ils en ont eu. D'abord les conseillers officiels, les sa?nirou, ou Amis - , les chonitiou ou Gens du cercle, les qonbitiou ou Gens de l'angle ^ . Soit pour expédier le courant des affaires, soit
1 Pap. moral Louvre : Revillout, R. Eg., I, p. 163, pi. 7. — Selon Brugsgh, .<£". Z., 1888. 2) : « Le chef du village est son grand homme. »
2 Cf. supra, ch. viii, p. 347, ix, p. 370, et x, p. 413-414.
3 Cf. supra, ch. ix, p. 371.