HÉRODOTE, II
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pour les petits : les satires de métiers en témoignent ; mais quel temps a-t-il offert aux petits et à personne les délices de l'âge d'or? Leur puissance, capable de rassembler en un lieu beaucoup plus d'hommes et de ressources que l'autorité amoindrie de leurs héritiers, rendait leurs gigantesques travaux d'une exécution moins pénible que celle d'œuvresbien plus modestes qui faisait gémir les ouvriers des âges postérieurs. Si le développement de la faculté compatissante correspond à la multiplication des sujets de compassion, il n"y a pas lieu de jeter la pierre aux époques antérieures. Il faut le faire d'autant moins si celles-ci mêmes ont semé les principes de la bienfaisance et de la bonté envers les petits : de telles semences germent le mieux dans les terres les plus tourmentées; elles s'y transforment par une culture contrariée et s'épanouissent plus tard en belles fleurs de pitié.
C'est le terme de l'évolution d'un sentiment. Il se peut que la réalité ait évolué de son côté dans un sens contraire, que la condition du travailleur ou de Tesclave ait empiré, à mesure qu'on les voulait moins malheureux. Mais le constater n'infirmerait pas les premières observations. Cette divergence prouverait seulement que progrès moraux et progrès matériels n'avancent pas forcément du même pas, ni dans la même direction.
1 . RÉACTIONS RÉCIPROQUES DU GOUVERNEMENT ET DE LA MORALE. Le MÉCANISME DE l'idéalisation et de l'fMITATION. — I 2. RÉSULTATS HISTORIQUES DE CES RÉACTIONS.
Les PROGRÈS. Les étapes de la morale sociale. — § 3. Critique métaphysique DE l'idéal égyptien. Le problème des origines.
§ !«••. — Réactions réciproques du gouvernement
et de la morale.
La Bruyère peint, dans la chapelle de Versailles, l'attitude des courtisans, tournant tous le dos au prêtre et la face vers le roi, qu'ils paraissent adorer, tandis que celui-ci, seul tourné vers l'autel, semble adorer Dieu^. C'est le tableau exact de la cour d'un pharaon : « Donne-moi », dit un courtisan à Khounaton, « de me prosterner sur la terre pure, de paraître devant toi « autant de fois que ton père Aton te l'accorde à toi-même ! - »
En Egypte, il en était de même pour tout. Que l'on s'occupe du culte des dieux, de la. destinée des morts, des idées des hommes, toujours le roi se dresse dans la perspective entre le ciel et l'humanité.
Tout l'état social se tient suspendu à sa volonté. Toute la terre d'Egypte rentre dans son patrimoine. Tous les habitants de la vallée du Nil lui obéissent en esclaves. Les grands sont ceux qui s'approchent le plus de lui et auxquels il communique le plus de son autorité et de ses richesses. Les petits vivent des effets de sa bonté. Les étrangers même n'existent, prétend-on, que parce
' Les caractères, ch. viii. De la cour.
2 Tombeau de Ai à Hagi-Qandil [R. Tr., XV, 46-49).
qu'il leur laisse les souffles. Mais lui-même tient toute sa puissance de la fiction légale de sa divinité, de sa filiation céleste, de son identification avec les dieux, premiers maîtres du pays, dont il continue le règne sur la terre.
De même dans Tordre moral, la royauté est le centre de perspective d*où le monde entier se découvre.
Le pharaon est la source, la règle, la sanction de toute vie morale. A première vue, c'est envers lui qu'obligent tous les devoirs des hommes, de lui que dérivent tous leurs droits, lui qui distribue récompenses et punitions. La justice consiste à observer les rapports qu'il a établis et qu'il maintient entre ses sujets; la bonté, à seconder et à étudier son action bienfaisante sur le monde.
Cependant on croit aux dieux; on révère en eux les maîtres des hommes, auteurs de tout bien, législateurs de la vie et justiciers après la mort.
Mais jamais il n'y a conflit entre le service du roi, d'une part, et, d'autre part, le service des dieux ou l'effort vers quelque idéal indépendant. On ne s'avise pas d'abstraire la loi naturelle ou divine de la loi positive, encore moins de les opposer. Loyalisme, politique, religion, morale se confondent et prescrivent les mêmes actes.
C'est qu'aussi bien se confondent rois et dieux dans l'esprit des simples humains. On n'entrevoit les dieux, pharaons invisibles, qu'à travers le pharaon terrestre; on ne conçoit le pharaon, dieu incarné, qu'auréolé de divinité. Les qualités que Ton observe dans le roi, on en pare la divinité en les exaltant. Celles que l'on a reconnues ou imaginées chez les dieux, on veut les constater, et, par suite, on les constate chez les rois. Tantôt le roi est le reflet de la lumière céleste, et tantôt le foyer d'où toute lumière se projette sur le vide du ciel noir.
Il se produit dans l'esprit des peuples un phénomène lent et inconscient, que l'on peut comparer à l'évhémérisme. Non plus l'évhémérisme grossier et voisin de la supercherie, décrit par Diodore, avec base historique reculée dans le passé. Il s'agirait
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d'un évhémérisme en devenirs incessants. Sa base reposerait, non précisément sur l'histoire, mais sur la réalité à la fois ancienne et toujours nouvelle. 11 dirait non « les dieux sont d'anciens rois qui » ont existé réellement », mais « les dieux sont l'image et la » synthèse des rois réels, des plus anciens et de leurs succes- » seurs jusqu'au dernier survivant ». De plus, il serait à double face : car, s'il présentait les dieux sous les traits de rois très anciens, il donnerait aux rois la figure de dieux présents. Créateurs du monde, fondateurs d'empires, auteurs et protecteurs de lois morales, rois et dieux le sont tour à tour à l'instar les uns des autres.
De létude de l'Egypte se dégagerait ainsi une formule nouvelle de l'anthropomorphisme religieux et une nouvelle explication des mythologies. A Tévliémérisme personaliste , assez naïf, qui rejette dans une histoire inédite les légendes divines, on opposerait un évhémérisme à la fois réaliste et symbohste qui chercherait l'origine des légendes dans une pratique anonyme et générale. Les dieux ne sont pas toujours des forces de la nature brute personnifiées ; mais ce ne sont pas non plus des rois ou des hommes extraordinaires divinisés. On a élevé à la divinité non des individus, mais des mœurs. Les dieux sont, sous des noms d'idoles primitives quelconques, des faits humains, des types généralisés pour expliquer les habitudes, le langage, les aspirations d'un peuple. 11 n'a pas existé de dieu Osiris dont les funérailles aient servi de modèle à celles des hommes \ ni de dieu llorus, modèle de la piété filiale ; il n'a pas davantage vécu de roi Osiris et de roi Horus, prototypes des dieux. Mais il y a eu des traditions anonymes métamorphosées en légendes : ce que l'on pratiquait à l'égard de chaque mort est devenu Ihistoire d'Osiris-; les vertus banales d'un bon fils sont devenues légendaires sous le nom d'Horus'. La psychostasie
* « Ces rites, exécutés par Isis, Nùftis et Horus pour Osiris, sont faits semblable- » ment à l'Osiris N. » {Livre des rites pour honorer Osiris : Pierret, Ef. Eg., I, 21).
2 Cf. Ch.\ssinat, les ^skuc; de Maiictlioa.
3 « Chez tous les peuples, la société d'en haut (divine), n'est que la société d'en bas » idéalisée; c'est en effet le tableau idéal des devoirs d'un bon fils que les Égyptiens
infernale dramatise, dans un décor do tribunal pharaonique, tous les souvenirs de gouvernants et de particuliers bons ou injustes, généreux ou tyranniques. Ainsi les peuples ont les dieux plus sûrement encore que les maîtres qu'ils méritent.
Tout d'abord la puissance des rois et la puissance des dieux les ont mis en contact. Les conquêtes réelles des pharaons ont créé les conquêtes légendaires des dieux égyptiens et ces conquêtes des dieux ont créé des titres aux monarques d'Egypte ^ Hor et Sit, éléments de la nature, se combattaient ; mais, comme le premier monarque de la Terre-Entière, Hor a conquis la part de Sit ; désormais les rois se nommeront à la fois « Hor et Sit », puis seulement « Hor, réunisseur des diadèmes » ; et tout prince célébrera son avènement par une expédition militaire. A mesure qu'on découvrira de nouvelles terres, on proclamera l'empire des dieux et du pharaon sur elles, et, dans la légende, on étendra les conquêtes d'Osiris jusqu'aux Indes, celles de Sésostris jusqu'à la Scythie. De même pour les qualités morales. La nature ne fournissait point l'idée des dieux justiciers; mais les rois répartissaient terres et fonctions, faveurs et châtiments : donc Osiris répartit des fiefs dans les champs Aalou et cita les morts devant son tribunal ; puis la justice d'Osiris devint le code idéal que le temps, les révolutions, la malice des hommes avaient oblitéré et que les rois devaient restaurer dans toute sa pureté par leurs décrets. Pour remplir cette mission le roi réforme des jugements et casse des juges mcapables ou suspects; sa justice découvre la vérité et hait la partialité. Mais la justice des dieux ne peut rester inférieure : le soleil luit pour tout le monde, et l'humble évoque l'équité impartiale d'Amon-Rà-. Le rôle protecteur du roi guerrier et son gouvernement, qui donnent aux sujets sécurité, abondance et vie joyeuse, trouvent leur contre-partie dans le rôle du soleil, qui dissipe les ombres hostiles, féconde la terre et en fait sortir
» ont retracé en définissant les obligations ofTicielles de leur roi vis à vis des dieux. » (MoRET, Royauté, p. 115-110).
' Voir supra, ch. ii, yj. 81-92; ch. m; ch. iv, p. 170-185.
2 Voir supra, ch. vu, p. 271-273 et 283-284.