RÉPARTITION DES IMPOTS
Hérodote voyait plus juste quand il notait la proportion établie entre les possessions de chacun et l'impôt à payer annuellement :
« Si le fleuve venait à emporter quelque partie du champ d'un habitant, celui-ci allait » trouver le roi et lui déclarait ce qui était advenu. Sésostris alors envoyait des inspec- » teurs et des arpenteurs * vérifier de combien le champ était diminué, afin que la » redevance fixée lût payée seulement en proportion de ce qui en restait 2. »
Ainsi, en effet, Sénouserit, selon le témoignage de Khnoumhotpou, « réglait Fimpôt selon l'évaluation du produit ». L'assiette indiquée pour l'impôt n'est pas la même; mais les résultats étaient équivalents, puisqu'une bonne terre, bien cultivée et soustraite à l'influence des saisons, variables en d'autres climats, rend toujours en Egypte sensijjlement le même produit. Le principe de la proportionnalité, aussi juste que sage et naturel, s'appliquait donc en Egypte ^
Cet impôt proportionnel soit au capital, soit aux revenus, tout le monde le payait-il également? Oui, dit Hérodote, mais seulement
1 Les arpentages et les recensements périodiques remontent à la plus haute antiquité, comme la Pierre de Païenne en témoigne pour les premièi'es dynasties (Cf. Sch^efer, Ein Brûchstûck œgypticher Annalen : Abhaadl. der Akad. Wissensch., Berlin, 1902).
2 HÉRODOTE, ibid.
3 En ce même passage (II, 109), Hérodote indique comme point de départ pour les dégrèvemenls la déclaration du contribuable; il était le même pour la répartition. Hérodote le dit implicitement, quand il rapporte une loi faite (ou plutôt renouvelée) par Amasis imposant à tout Égyptien, sous peine de mort, une déclaration au nomarque de ses moyens d'existence. Diodore (I, 77) ne voit là qu'une mesure policière et morale : « Celui qui gagnait sa vie par quelque moyen illicite devait être mis à mort. » Les monuments nous font comprendre qu'il s'agissait d'une règle fiscale. « Ce qui existait, » et dès la plus haute antiquité, c'était le cadastre et aussi les recensements périodiques » de la population nécessaires pour fixer la quotité et assurer la perception des impôts. » On voit souvent, sur les monuments, de longues rangées d'individus défilant devant » un scribe, qui enregistre leurs noms, en indiquant la taxe que chacun d'eux doit » acquitter. » (Mallet, Les premiers élablissements des Grecs en Egypte, M. M. C, XII, 370). — Cf. Tombeau de Ti (B,edeker, Egypte, 1908, p. 150, fig. ; Erman, ^g., p. 148) ; Tomb. de Râchopsisou à Saqqarah (L. D., II, 74 c; Maspero, Et., II, 136; B.-Eg., VIII, 434) ; Tomb. de Khîti à Béni-Hassan (Cuampollion, Mon., pi. 390-391 ; Rosellini, Mon. civ., pi. 124; Maspero, H. Or., I, 331-333). — Une lettre du scribe Bokenptah au scribe Kaouisar ordonne à ce dernier d'exécuter le dénombrement du personnel d'un domaine dont le nom a disparu : il énumère toutes les catégories de personnes dont il faudra relever exactement les noms (Pap. Leyde I, 348 v°, p. ix-x; Chabas, Mél., IV, 130 sqq.) Une liste, conservée au papyrus Vassali, contient la désignation de toutes les maisons d'un quartier avec le nom et la profession des habitants (Eisenlohr, Untersuchungsacten, p. 12-13; Capart, Esquisse, p. 23; Revillout, Actions, p. 129). Parmi les papyrus Pétrie, il y a des états de personnes dressés sur la déclaration de miliciens pour leur famille (Griffith, Pap. Katiun, pi. ix-xi; Maspero, B. Eg., VIII, 425-435). De telles listes pouvaient servir aussi bien pour le fisc et pour la police. Les papyrus de Kahoun contiennent encore des états nominatifs di! corvéables (Gkiffitii, ibid., pi. xiv, p. 39-40; Maspero, p. 447-451) et des listes de cotes de contribuables [ibid., pi. xxi, p. 39-55). — Les dieux mêmes étaient recensés (Inscr. d'Atefato sous Ménéptah : Daressy, Médinet-Habou, p. 16).
sur les terres du roi. Prêtres et guerriers, dit-il, étaient exempts d'impôts :
« Les rois, ajoute Diodore *, tirent de leur portion du sol les ressources employées » aux dépenses de la guerre, à la splendeur de la cour et à leurs libéralités envers les » hommes de mérite, sans accabler d'impôts les particuliers ^ ».
Cette exemption était-elle bien réelle? Nous voyons Khnoumhotpou, prince héréditaire, percevoir dans sa propre province des impôts pour le compte du roi, auquel il les remet fidèlement. Quant aux temples, ils avaient à fournir sur les produits de leurs champs et de leurs ateliers des provisions de toutes sortes, blés, toiles, etc., au roi et à ses pensionnés^. Si cela ne s'appelle pas des impôts, mettons que ce soient des rentes obligatoires ; la contribution n'en était pas moins exigée. Lorsque l'amiral athénien Khabrias conseille à Takhos de se créer des ressources en confisquant les biens des temples, ou du moins en prélevant une part considérable, les neuf dixièmes, des revenus sacrés, il innove plutôt par la quotité exagérée que par l'établissement de l'impôt. D'ailleurs, les édits des Ptolémées mentionnent constamment des remises faites aux prêtres d'impôts arriérés ; cela ne suffit-il pas pour en constater l'existence en ce temps-là ? Pour les temps précédents, prêtres et guerriers en ont fait accroire aux Grecs, et leur ont présenté leurs prétentions comme une heureuse réahté fondée en droit dans le passé et depuis injustement transformée.
Quelles que fussent d'ailleurs la répartition et l'assiette de l'impôt, il n'était pas levé arbitrairement. En l'établissant, le roi se conformait à la loi, comme le dit Khnoumhotpou, et suivait les principes écrits dans les livres aussi bien que pour la répartition
> DiODOHE, I, 73.
2 Si l'on s'en tient aux chiffres d'Hérodote, la part de chaque guerrier, exacte ou ini\yenne, était de 42 aroures, soit 3 hectares et un tiers: leurs 41.000 parts (Hkhodote, 11, 16.3-168) valaient environ 13 à 14.000 kilomètres carrés. La surface cultivable de l'Egypte étant d'environ 21.000 kilomètres carrés selon les statistiques otïjcielles, en y comprenant la surface du Nil et des canaux, en partageant également le reste entre les prêtres et le roi, celui-ci n'aurait tiré de l'cvenus que d'un sixième du pays. Sans doute il en pouvait sortir déjà de fortes sommes, surtout en y joignant quelques autres sources de revenus comme le fermage de la pêche dans le lac Mœris, qui à lui seul rapportait un talent d'argent par jour pendant les six mois de la saison sèche, 20 mines pendant l'inondation, au dire d'HÉRODOTE (II, 149).
3 Cf. su])7-a, ch. Il, p. 76-77.