‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 52 sur 182 · TRIOMPHES MYSTIQUES · texte numérisé non relu

TRIOMPHES MYSTIQUES

pour prévenir les désirs divins ou les combler; il « veille toujours » pour chercher ce qui est à l'honneur de son père ^ » ; il « ras- » serène l'OEil céleste, agissant en tout comme il plaisait au dieu, » recherchant ce qu'il avait résolu qu'on connût '. »

Sans cesse, cette pensée le guide. Nous avons vu comment la piété filiale se traduit par tout le soin que le roi prend des monuments rehgieux et du culte. Elle explique encore tout le reste de ses actes dans la guerre comme dans la paix.

I 4. — Mission guerrière.

La guerre n'est pas seulement pour le roi la satisfaction d'un instinct brutal, ou bien un passe-temps, un plaisir glorieux, un sport noble et sain, c'est l'accomphssement pour lui d'un devoir sacré vis-à-vis des dieux. Elle fait partie intégrante de son rôle d'Horus. Comme Horus, il aime son père, c'est bien; comme Horus il s'occupe de la demeure divine de son père, c'est bien encore ; mais ce n'est pas tout : comme Horus aussi, il doit venger son père et détruire ses ennemis. Il s'en acquitte de plusieurs manières.

Sa justesse de voix lui fournira des triomphes posthumes, dont le Livre des morts donne d'avance la formule. Dans l'autre monde il sera l'un de ces divins chefs, compagnons d'Osiris, qui font Jriompher son parti, massacrent ses ennemis et emprisonnent ses adversaires^ ; il percera le cœur de Sit*, il sera Khem (Min), c'està-dire Horus vengeur de son père Osiris°, il soumettra ses ennemis à la loi d'Osiris, il combattra et garottera les coupables, il anéantira les ennemis du Seigneur^ ; il paralysera de terreur les fils de la rébellion ^ il tuera les compagnons de Sit^ ; il prononcera ses incantations, et tous ses ennemis tomberont, renversés, égorgés : ils seronttraînés à la chambre d'immolation de l'Orient, décapités,

1 Inscr. de Ramsès IV à Hammamât (L. D., III, 219, 1. 8; Maspero, Qq. nav. : B. Eg.^ VIII, 110).

2 Dédicace d'Héliopolis, par Sénouserit I (loc. cit.).

3 Livre des morts, I, 2-3. * IX, 3. e XVII, 12. 6XV11I,3. 7XVIII, 16. 8XVIII,23.

dépecés, livrés au grand anéantisseur de la Vallée, confiés pour jamais à la garde de Gab (Sib) K Mais depuis longtemps les simples parliculiers ont emprunté le formulaire et se sont, eux aussi, avec la voix juste, attribué de pareilles victoires sur les ennemis d'Osiris.

Dès sa vie terrestre, le roi remportera d'autres triomphes mystiques. Chaque jour par le culte, dont il est grand maître, il procure aux dieux la force et la victoire contre leurs ennemis surnaturels dont les tentatives se renouvellent éternellement. Il assiste Râ pour naviguer sur les eaux du ciel, pour répandre sur la terre lumière et chaleur, pour « renverser tous ses ennemis devant » lui » -. Par une action rétrospective, il coopère également à la lutte d'Horus contre Sit. Les sculptures d'Edfou rendent sensible cette coopération^'; deux fois, Ptolémée, en même temps qu'Horus, perce de sa lance l'ennemi, Sit, sous forme d'hippopotame ; une troisième fois, pendant qu'Horus frappe la bête, Ptolémée foule aux pieds un asiatique, autre incarnation de Sit comme le roi est l'incarnation d'Horus ; le roi suit le dieu, comme à Louqsor le double d'Aménôthès suit ce dernier et imite tous ses mouvements. Le roi donc, en tant que double d'Horus, est solidaire de toute la personnalité de ce dieu et a une part dans son histoire entière.

Mais du mysticisme et de la mythologie il faut descendre et prendre pied dans la réalité. Le roi, Horus en chair et en os, a souvent affaire à des ennemis en chair et en os ; ce sont ceux-là qu'il combat ordinairement, pour imiter Horus et Osiris; c'est contre eux qu'il requiert avec sa voix juste ^ l'assistance de ces dieux ^; c'est en eux qu'il triomphe visiblement de Sit. L'habileté

1 L. d. M., XIX, 12-14.

2 Hymne à Rd-Harmakhis [h. D., VI, 117 ; Maspero, B. Eg., Il, 457 ; H.A.^. 284).

3 Edl'ou, mur d'enceinte 0. (Naville, Mythe d'Horus, 1870, pi. 1, 7, etc.). — Cf. Philoe (L. D., IV, 35 c d).

* Quand Thotmès III attribue à sa voix juste ses triomphes sur les Syriens, c'est probablement à l'exactitude minutieuse avec laquelle il accomplit les rites et oblige ainsi les -dieux à lui accorder la victoire qu'il demande (Cf. Devéria, R. Tr., 1,14; Maspeho^ B.Eg., 1,111).

^ « Que je dompte les rebelles qui se dressent en mon chemin t que leurs souffles » soient serrés dans mon poing et que je fasse respirer à leur nez selon mon plaisir, » comme tu as fait. » (Makiette, Abydos, pi. 55, 1. 33 ; Piehl, M. Z., 1884, 40 ; 1885, 18).

GUERRES EN IMITATION d'hORUS 83

de la politique égyptienne consista dans Tassimilation constante de ces ennemis réels avec les ennemis d'Osiris.

Vraisemblablement le mythe, dans sa forme primitive, ne fut pas inventé à loisir pour consacrer l'existence de la guerre ; mais il naquit de lui-même dans l'imagination des peuples, syncrétisant toutes les guerres du passé. Si ïlorus était bien, non un homme déifié, mais la synthèse généralisatrice de tous les héritiers du trône, de tous les rois qui partis du Sud conquirent peu à peu l'Egypte, des enseignes qui dans toutes leurs campagnes menèrent ces rois à la victoire, finalement dans la légende des guerres d'Iïorus se ramassa et prit corps le souvenir de toutes les guerres de succession ou de conquête et des guerres en général. Image réduite du passé, le mythe était en même temps une leçon pour l'avenir. Horus, type des rois préhistoriques, devait servir de modèle aux rois futurs.

Or l'histoire d'Horus commençait par des guerres, celle de chaque roi devait débuter par des expéditions guerrières. Les Égyptiens confondaient tous les étrangers qui échappaient à l'empire de leur Horus, leur prince fils du Soleil, avec les ennemis d'Osiris, les partisans de Sit, les impurs et les impies ^ Soit dans les premières années de son règne, soit encore lorsqu'il n'était qu'héritier présomptif de la couronne, avec le titre de prince de Kouch% qu'il porta à partir de la xviu^ dynastie, l'héritier du trône d'Egypte devait combattre les étrangers.

Même le choix des ennemis n'était point laissé à son arbitraire ; Horus avait d'abord régné dans le Sud, il avait commencé ses conquêtes par le Sud. C'était en faisant ses premières armes contre les tribus du Haut-Nil, en Nubie, en Ethiopie, qu'un prince royal se montrait véritable Horus, légitime héritier du trône des dieux ^. La pyramide du roi Ounas apporte accidentellement le plus ancien témoignage dans cet ordre d'idées. C'est à ses victoires dans le

1 Voir la lOgende d'Aménôphis, fils de Paapis (Manéthon, ap. Josèphe, Contra Apionem, I, 26. Cf. Erm.\n, ^. Z., 1877, 147-148 ; Maspero, H. 0. II, 448 ; Wessely, Denksch. d. Wien. Akad. 1893, XLII ; Is. Lévy, Versions helléniques de l'Exode.

2 Cf. E. DE RouGÉ, R. Arch., 1852, IX, 14.

3 Cf. Maspero, G. Ep., p. 84 ; H. 0., II, p. 2H1 ; 254, n. 2; 439, n. 4.

midi que Râ reconnaît Ounas comme son fils et pour cela qu'il le comble de ses dons, « car un grand taureau qui frappe la Nubie » c'est Ounas, certes y>K A ce même signe, un pharaon de la xiL® dynastie reconnaît sa postérité quand il renie pour ses descendants tous ceux de ses successeurs qui ne reproduiraient pas en eux-mêmes par leurs succès militaires l'image vivante d'Horus vengeur de son père et victorieux de Sit :

« Donc s'il arrive qu'un de mes fils renforce cette frontière que j'ai établie, il est vrai- » ment mon fils, sa génération vient de moi ; il est l'image du fils qui a vengé son père » (Horus), qui a renforcé la frontière de celui qui l'a engendré. Mais celui qui la laissera » tomber, qui ne la défendra pas par les armes, il n'est certes pas mon fils, sa généra- » tion, certes, n'est pas de moi ^. »

Le roi n'est que le ministre des vengeances des dieux, il ne pontifie pas moins en donnant des coups d'épée sur le champ de bataille qu'en versant des libations ou en immolant des taureaux dans un temple. Avant de partir en guerre, il a pris les ordres du dieu, Ptah ou Amon ; et celui-ci a remis la khopech de la victoire.

La sculpture rehgieuse rend cette idée sensible aux yeux. Il n'est guère de temple où Ton ne voie en place très apparente, sur la façade des pylônes ou sur des murailles bien visibles, et dans de très grandes dimensions, cette scène de la remise de la khopech au roi par le dieu qui lui confie la mission de conquérir le monde et d'écraser toute résistance : déjà le roi tient dans sa main la chevelure des ennemis qu'il doit immoler. Les légendes spécifient la délégation du dieu el l'obéissance du roi^ Par exemple, au temple de Radésiélî, Horus d'Edfou dit à Séti P' :

« Prends ta khopech, roi fort, Horus apparu à Thèbes, pour massacrer les pays de » révolte et élargir tes limites ; tes esprits les dominent pour l'éternité ; leur sang coule » par ta valeur. Le seigneur Amon t'ordonne de combattre et de vaincre *. »

Ordres et promesses analogues accompagnent souvent aussi de simples scènes de visite ou d'offrande.

Ainsi, dans les circonstances solennelles, le dieu donne des ordres immédiats au roi et le lance contre les ennemis du moment. Mais

1 Pyr. d'Ounas, 1. 179 (Maspero, R. Tr., III, 196).

2 Inscr. de Sénouserit III à Scranéh (L. D., III, 136; Chabas, Études, p. 241).

3 Cf. infra, p. 121-123.

* L. D., III, 140 A. Cf. Chabas, B. Eg., IX, 34.

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