CONFESSIONS NÉGATIVES
« [Ceci est en vérité ce que j'ai fait! Il n’y a point d’exagération en cela !] { Le péché » n'est point sorti de ma bouche. Ce n’est point parole mensongère, ce que j'ai dit. Je n’ai » point dépouillé celui qui est sur son fonds, ni chassé celui qui est sur les revenus de » son pére 2. »
Peut-on véritablement appeler roi d'Égypte cet Antoufaà? Sous la xn° et la xin° dynastie, on trouvera des déclarations analogues dans les épitaphes des nomarques héréditaires.
De Ramsès IV, deux monuments contiennent des confessions négatives. Dans l’un, après avoir rappelé les manifestations positives de sa piété et de sa justice, il énumère les fautes qu’il n’a point commises. Les plus nombreuses sont des péchés contre la religion :
« Je ne suis pas venu malgré Dieu devant lui dans le sanctuaire de son temple 4... Je » n’ai prononcé de paroles magiques contre aucun dieu. — Je n'ai offensé aucune déesse. » — Je n'ai pas ouvert l'œuf frais (?) 5. — Je n’ai pas mangé ce que déteste Dieu 6... — Je » n'ai pas protégé les poissons que Dieu abhorre. — Je n'ai pas pris au filet (les poissons » sacrés). — Je n'ai pas lancé de flèches contre le lion terrible à l’occasion de la fête de » Bast. — Je n'ai pas juré par le bouc de Mendès dans le palais des dieux. — Je n'ai pas » prononcé le nom de Tatonem ; je n'ai pas enlevé de ses pains 7. »
plusieurs regardent aussi les relations du souverain avec ses sujets :
« Je n'ai pas barré le chemin du Nil là où il coule... 8— Je n'ai pas tracassé l'enfant » à cause de ses biens. — Je n'ai pas tué les faibles... 9 — Je n'ai pas touché à l'homme » sur le siège de son père... — Je n’ai pas coupé le blé au détriment des pauvres, ni » les herbes sur leurs champs 10. »
L'autre stèle laisse distinguer, parmi ses lacunes, des protestations analogues et se termine par un appel à la générosité du
juge :
« Je nai pas coupé les blés dans leur totalité, eux étanten herbe... Je n’ai pas mangé » [ce que déteste le dieu] [mais j'ai célébré]... la fête des Six. Je n’ai pas outragé les dieux » par une action mauvaise. Je ne... mon adoration !... J'ai célébré la fête de la déesse » en son jour... Je n’ai pas dédaigné les actes du culte (?) des dieux... (Je n'ai pas) » laissé voler. Je n’ai pas endommagé la propriété d’autrui.. Je n’ai pas [détruit les biens] » en bonne voie. [Je n'ai pas touché à l’homme assis sur le siège de] son père. Je ne » l’aborde que par son titre. — Accorde-moi la récompense des actes méritoires que » j'ai accomplis pour toit. »
1 D’après d’autres monuments, pour combler la lacune.
2 Masrero, p. 15, apud Mariette, A. D., II, pl. 49.
3 Stèle d'Abydos (Marre, Abydos, pl. 54-55; Preuc., Æ. Z., 1884, 37-41 et 1885, 13-19).
4 FE 1.45. 5 Cf. L. d. M., LXXXV,9. 6 L. 16. 7 L. 16-17.
#1 Stèle d'Abydos, an IV de Ramsès IV, 1. 7-13 et 26-27 (PrerRer, Rev. Arch., 1869,
Si brèves, si incomplètes que soient ces listes, elles sont précieuses pour indiquer que la conscience fixait des limites à l’absolutisme royal.
La piété religieuse et filiale était le premier devoir des rois, presque le seul, et devait inspirer tous les actes de leur vie et de leur administration, dont les dieux leur demanderaient compte.
Voilà qu’elle fut, depuis l’âge de la monarchie thébaine au moins, la pensée du peuple égyptien. Il la voyait s’étaler à ses yeux dans les inscriptions officielles. Il Ta mettait dans les contes dont il charmait ses veillées ; ou bien il en imaginait la contrepartie, et faisait suivre l’impiété et le crime de leur châtiment. Nous savons que l’impiété légendaire de Khéops n’est qu'une fable. Nous ignorons si vraiment, comme rapporte Manéthon, Akhtoès « fut le plus cruel de tous ceux qui avaient: régné jusqu'alors et » commit beaucoup de crimes » et s’il « finit par être frappé de » démence et mis en pièce par un crocodile »!; nous ignorons s’il exista. Mais l’état d'esprit qui fit accepter par le peuple le récit de ces aventures, explique comment les sacrilèges authenthiques de Cambyse scandalisèrent et ameutèrent contre lui tous les Égyptiens. s
Qu’au fond du cœur, tel ou tel roi, un Ptolémée, un Amasis, voire même un vieil Antouf, n'ait pas cru bien sincèrement à sa filiation céleste et à sa nature divine, c’est possible. Mais nous ne voyons pas qu aucun ait parlé ou agi autrement que s’il y croyait. Le cas d’un roi sceptique n’intéresserait donc pas au point de vue du développement des idées parmi ses sujets. Une telle exception contingente n’atteindrait pas la conception générale du peuple égyptien sur la personne royale. L’inconséquence même de cet hypocrite eût été un hommage à l'opinion publique.
1 MANÉTHoN, éd. UNGER, p. 107.