CHAPITRE PREMIER
Tout être humain, comme tout être vivant, tend à vivre sa plénitude de vie; il aspire au libre et entier exercice de ses facultés physiques, intellectuelles et morales. Un développement complet et harmonieux, telle est sa fin naturelle et nécessaire.
S'il était seul de son espèce sur la terre, il n'aurait qu'à poursuivre sans aide, sans contrainte et sans autre limite que celle de ses forces, le plein épanouissement de sa personnalité. Mais il n'est pas seul et ne peut pas être seul : il faut au moins un homme et une lemme pour perpétuer l'espèce ; l'enfant, sans les soins de la mère, périrait. De là rencontre et contact avec d'autres êtres humains ; de là naissance de la société.
La société est ainsi naturelle à l'homme ; elle est à la fois la condition et le moyen de son développement.
Il s'ensuit que l'homme doit être toujours considéré à un double point de vue : comme personne distincte
et comme personne en relations avec d'autres personnes ; comme individu et comme être social. Je ne dis pas être sociable^ c'est-à-dire pouvant vivre en société ; je dis social, c'est-à-dire vivant en société et obligé d'y vivre.
Dès qu'il y a société, ou, ce qui revient au même dès que l'individu trouve à côté de lui d'autres individus de même espèce, il s'établit entre eux une double série de rapports.
D'une part, comme tous ces individus aspirent ainsi que lui-même à se développer intégralement, il y a conflit entre des volontés rivales, combat entre des forces opposées ou divergentes, chocs violents ou compétitions sourdes entre des convoitises qui travaillent toutes à se satisfaire. Ces aspirations individuelles se limitent les unes les autres en se contrariant. C'est la lutte pour la vie. ""
D'autre part, comme ces mêmes individus se reconnaissent pour semblables, comme ils éprouvent les uns pour les autres une sympathie tantôt faible et vague, tantôt très forte, ainsi que c'est le cas dans l'amour de l'homme et de la femme ou de la mère et des enfants, il y a entre eux dépendance et union plus ou moins étroites pour se faire une existence plus douce et plus sûre, pour être plus forts contre la nature environnante, contre les bêtes, contre les autres hommes; groupement d'intérêts analogues, coopération d'efforts et division du travail en vue d'une œuvre commune. Ici, les énergies individuelles se fécondent en s'unissant. C'est la Il coalition pour la vie.
Toute société offre de la sorte deux caractères, susceptibles de s'opposer ou de se concilier, mais tous deux indestructibles, parce qu'ils tiennent à sa constitution fondamentale : concurrence entre ses membres pour l'expansion complète de chaque individualité ; solida-
rjUJ enlre eux pour le mieux-êlre de tous et de chacun. Souci de soi, souci des autres : entre ces deux motifs d'action, comme entre deux pôles, oscille nécessairement toute vie sociale ;^il n'est ni possible ni désirable de supprimer l'un ou l'autre. Le premier est un stimulant d'énergie, d'initiative, de perfectionnement personnel; le second est un moyen d'élargir les cœurs et les intelligences en même temps que de multiplier les jouissances matérielles ; tous deux combinés sont les instruments du progrès humain.
Mais^^^LQlÊiLLles combiner dans une société? Première question.
Une seconde surgit aussitôt.
Par ce seul fait qu'une société existe, de nouveaux rapports apparaissent, non plus rapports d'individus à individus, mais de chaque indivi ii ^ivec l'casemble. Et cet ensemble social, qui n'est ni un simple agrégat ni un organisme, mais un groupement d'individus unis par une solidarité volontaire ou spontanée, n'est pas enfermé dans le présent, mais s'étend en une certaine mesure dans le passé et surtout dans l'avenir.
Ou il faut admettre que toute société est mauvaise en soi et par conséquent mérite d'être détruite, ou il faut reconnaître que la société, étant utile et même nécessaire à Thomme, doit être maintenue et perfectionnée.
Entre ces deux suppositions, nous avons fait notre choix, puisque nous avons établi que l'homme ne peut vivre dans l'état d'isolement et trouve dans l'association d'incomparables avantages. Dès lors, à côté des intérêts particuliers, qui peuvent différer de personne à personne, coexiste un intérêt collectif, qui consiste à assurer l'existence et la prospérité du corps social pour le plus grand bien des individus dont il est composé.
Il serait à souhaiter (je pense qu'il est superflu de le démontrer) que les intérêts individuels fussent toujours
d'accord avec l'intérêt général; mais il peut arriver et il arrive souvent qu'ils sont en opposition apparente ou provisoire avec lui (je pense qu'il est plus superflu encore de le prouver).
Comment les combiner et les harmoniser? Telle est la seconde question qui se grefl'e sur la première.
Le problème est donc de trouver une forme d'organisation sociale telle que chaque être humain puisse s'y développer aussi intégralement et aussi librement que possible , sans nuire et même en aidant au développement des autres et de la société tout entière.
C'est cela qui constitue dans toute son ampleur la question sociale.
Développement de chaque individu, développement de la société : tels sont les deux éléments essentiels du problème.
Il y a, d'une part, à rechercher le maximum de justice^ chaque fois qu'il faut déterminer ce qui doit appartenir, en fait de choses ou d'attributions, soil à chaque individu, soit à la société ou à ses difl'érents groupes.
Il y a, d'autre part, à rechercher le maximum d\itilité, chaque fois qu'il faut déterminer ce qui importe au bien-être de tous et de chacun.
La recherche du maximum de justice est un problème de mécanique sociale, où l'on part de données morales.
La recherche du maximum d'utilité est un problème de mécanique sociale, où l'on part de données matérielles.
Ces deux ordres de recherches sont distincts, non Sr' M contradictoires. Car du moment qu'on poursuit ce qui
LA POSITION DU PROBLEME 9 . j
est avantageux à la société tout entière, sans privilège ^ pour les uns ou les~âutres, ojq ne lèse les intérêts, de ^"^ personne, et par conséquent on respecte la justice. Et^ ij^ du moment qu'on poursuit ce qui est juste, on s'efforce V y-e^ d'harmoniser les prétentions rivales en faisant à cha- <^ cune sa part légitime, et par conséquent on travaille ^ au profit de l'ensemble comme des individus.
Si nous considérons d'abord le problème de justice, deu^^rincipes le dominent,^^uivanj qu'on envisage les rapports des individus entre eux ou avec la société.
Les individus, comparés les uns aux autres, sont à la fois divers et semblables. Ils sont inégaux en taille, en vigueur, en beauté, en intelligence, en puissance de volonté, etc., ils diffèrent de goûts, d'humeur, de tempérament, de caractère ; en même temps ils appartiennent à la même espèce : ils ont dans leur conformation physique et mentale des traits qui les distinguent des autres familles animales ; ils sont équivalents comme êtres humains, capables de raisonner, de parler, d'enchaîner des idées abstraites, comme personnes morales, comme unités composantes du corps social. Si l'on niait cette équivalence, il faudrait demain rétablir l'esclavage, sous prétexte que telle race est inférieure et telle autre supérieure. Si l'on niait l'identité essentielle cachée sous les dissemblances de détail, il faudrait dégrader du rang d'hommes des peuples entiers, nier l'évidence qui nous force à reconnaître dans le nègre ou le Peau-Rouge, dans le crétin ou l'aliéné, un frère bâti et organisé comme nous, un membre de l'humanité.
De cette inégalité et de cette équivalence, toutes deuy
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naturelles, découle, pour une société qui veut être conforme aux besoins de la nature humaine, la nécessite j d'assurer, autant que cela dépend d'elle, à tous ses ' membres des chances égales de se développer intégra- i lement, c'est-à-dire inégalement. j
Diversité et inégalité des fonctions correspondant à | la variété de goûts et à l'inégalité de fait existant entre ' les individus; égalité de droits et de devoirs correspon- j dant à la ressemblance fondamentale et à l'équivalence ' existant entre ces mêmes individus : telles sont les deux choses qu'elle doit établir ou maintenir côte à côte. ;
Il y a lieu et possibilité de concilier ainsi ce qu'il y a i de bon et de juste dans la démocratie et dans l'aristocratie.
La société sera foncièrement démocratique en ce sens que lesmoyens de travailler, de s'instruire, ded£Ate — ^j lqpj)erjes aptitudes dont il est doué, ïïôïvênt être mis j également à la portée de chacun de ses më'mbres ; mais elle fera sa part légitime à raristocratie, à Taris- ^ tocratie vraie^ purement personnelle, en ce sens que ; rës plus dignes d'estime parleur intelligence, leur droiture, leur bonté, leur travail, leurs qualités de tout genre, pourront se mettre hors de pair et conquérir des situations proportionnées à leur mérite. j
Une sélection des meilleurs, portant non plus sur quelques privilégiés, mais sur tous les membres de la . société, est désirable pour le bien de chacun et de la iociété tout entière. Elle laisse subsister la libre con- ■ currence avec ce que cette émulation a de stimulant ' pour l'activité et de fécond pour le progrès général et ! particulier ; seulement, en égalisant entre les concur- ' rents les conditions du combat, elle empêche la lutte j pour la vie d'être faussée dans ses résultats. Elle per- ] met à une élite de se former, mais à une élite réelle, ' non plus factice et nominale. j
A tous même possibilité sociale de se tiévelopperj; à chacun ce qui lui est dû : voilà le principe qui domine "les rapports des in lividus entre eux. Voici celui qui domine l^^urs relations avec la société :
La société, étant instituée pour le bien de ceux qui la composent, doit aide et protection à chacun de ses membres.
Et, en revanche, la société ne pouvant vivre sans h travail et le concours de ses membres, chacun d'eux lui doit aide et protection.
Réciprocité de services et pp^l•^Â rl'|^]^]i^frf:,ti^nn df^ tous envers chacun et de chacun envers tous, telle est la formule qu'il faut accepter et qu'il s'agiTa'pïus" tard d'interpréter.
Est-elle parfaite ? Non. Il peut se trouver, il se trouve toujours dans la société des êtres (enfants, vieillards, infirmes) qui sont incapables, de lui payer leur dette de travail ou de secours : faudra-t-il les laisser périr ? Quel est le cœur sec qui osera soutenir cette proposition barbare ? La société, coopération pour la vie, ne peut refusera personne le droit de vivre. On peut dire que pour les uns elle escomptera l'espérance de leurs services futurs, que pour les autres elle se souviendra de leurs services passés. Mais pour quelques-uns, lamentables jéchantillons de l'humanité souffrante, on ne peut rien dire de pareil. La société a pourtant des devoirs envers ceux-là aussi, devoirs de charité que reconnaît tout peuple civilisé. Le problème social ne peut donc être résolu dans son entier par la stricte justice ; la justice n'est tout à fait juste que complétée par la fraternité ; et je ne parle pas seulement de la fraternité individuelle à laquelle on ne peut assigner aucune • limite ; j'entends une fraternité sociale, pour laquelle il reste seulement à déterminer en quel cas et dans quelle mesure elle doit s'exercer. Encore cette fraternité
sociale n'est-elle, à vrai dire, qu'une forme delà justice et de l'intérêt bien entendu : ainsi, le secours à Tenfant rachitique peut être considéré comme une réparation tardive des travaux excessifs ou des misérables conditions d'existence imposés aux parents, ou bien comme un placement à longue échéance et à succès douteux dont la société peut un jour récolter les fruits.
Si nous envisageons maintenant le problème de l'utilité, il convient de distinguer avant tout l'utilité individuelle et l'utilité sociale.
Il est à souhaiter évidemment que les intérêts particuliers coïncident avec l'intérêt général, et c'est vers l'établissement de cette harmonie que l'on doit graviter.
Il faut en conséquence déterminer le maximum d'utilité pour l'individu et pour la société.
Pour l'individu, il se résume en la liberté de satisfaire ses besoins. Lui seul peut d'ailleurs les déterminer, les réduire ou les étendre ; la société n'a qu'à les enregistrer et à lui fournir, dans la mesure du possible et du juste, les moyens nécessaires à leur satisfaction.
Le maximum d'utilité pour la société dépend de conditions plus nombreuses et plus complexes.
La première est la justice. Point de privilèges, point de faveurs à un individu ou à un groupe d'individus ; car en favorisant certains intérêts particuliers, on néglige forcément ou même on lèse d'autres intérêts particuliers ; et cela du même coup est contraire à l'intérêt général. En effet, ce qui est injuste ne saurait être vraiment utile à une société en dépit de toutes les apparences. La justice, qui est essentiellement conciliaticti d'intérêts rivaux et de libertés également respectables,
est le ciment par excellence de toute association ; la violer, c'est faire œuvre contradictoire ; c'est introduire dans le corps social un ferment de dissolution ; c'est le tuer dans l'avenir sous prétexte de le faire vivre dans le présent. On peut dire que la justice esl ainsi l'irilérêt suprême de tous et de chacun.
Les autres conditions de l'utilité sociale, qui s'ajoutent à l'observation essentielle de la justice, sont de nature diverse. C'est à la science expérimentale de les déterminer. Gomment accroître la production des choses nécessaires à la vie ? Par quels procédés assurer la sécurité d'un vaste pays contre les attaques de l'étranger ? Par quelles méthodes répandre le savoir sur les jeunes générations ? Suivant quel mode organiser la circulalion de la richesse ? Autant de questions (et j'en omets beaucoup d'autres semblables) où il faut tenir compte, non seulement de la nature des hommes, mais de la nature des choses, et qui exigent des études approfondies du réel et du possible.
Sans entrer dans les mille détails techniques qui compliquent la recherche du maximum d'utilité sociale, on peut dire qu'il consiste à trouver une organisation qui permette, la justice étant respectée, de satisfaire avec le moins d'efforts et le plus complètement possible la plus grande somme de besoins individuels, en allant des plus grossiers qui sont les plus urgents aux plus élevés qui sont les moins pressants.
L'harmonie cherchée semble devoir s'établir de la sorte en laissant à l'individu le maximum de liberté possible pour la satisfaction de ses besoins, et en réglant par l'organisation sociale la plus juste et la plus scientifique possible les relations des iiiilividus entre eux et avec la société.