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Le régiment de Carignan

Le huitième volume des Mélanges Historiques de M. Benjamin Suite, annoté et publié par M. Gérard Malchelosse, vient de paraître. Il contient une étude soignée sur le régiment de Carignan. Ce volume est l'un des plus intéressants de ceux parus jusqu'à date et M. Suite mérite de chaleureux éloges pour ce travail qui lui a coûté beaucoup de peine et de recherches.

"Ce régiment, fameux dans notre histoire, dit M. Malchelosse dans sa préface, a dû compter quatre1 vingt-seize officiers, si nous y joignons ceux des quatre compagnies de M. de Tracy. Or M. Suite en mentionne près de quatre-vingt-dix."

A part ceux de 1 etat-major, M. Suite nous donne le nom de quatre-vingt-quatre officiers, soit vingt-quatre capitaines, vingt-deux lieutenants, onze enseignes, dix cadets et sergents et dix-sept officiers de grades inconnus.

M. Malchelosse termine sa préface en espérant "que la découverte d'autres pièces permettra de mener à bonne fin l'oeuvre commencée."

Nous sommes heureusement en mesure de nous rendre au désir exprimé par M. Malchelosse. Nous pouvons dès maintenant ajouter huit noms à la liste de M. Suite et indiquer le rang d'un des officiers dont le grade était inconnu. Ce sont les capitaines Nauroye et la Brisardière; l'enseigne Manereuille qui servit dans la compagnie Laf ouille, et dont on ne connaissait pas le grade; les sergents Larose, dans la compagnie de M. de Loubia; Lafleur, dans celle de M. de Sorel; Laverdure, dans celle de M Latour; Larivière dans la compagnie de M Dugué; Lapierre, dans celle de M. de Chambly; et Saint-Laurent, dans la compagnie de M. de Saint-Ours.

Quatre-vingt-quatre et huit font quatre-vingt-douze. Il ne manquerait donc plus que quatre noms pour parfaire la liste des officiers de ce régiment si les calculs de M. Malchelosse sont exacts. Mais le sont-ils? C'est ce que nous ne pouvons encore déterminer. Il faudrait pour cela savoir, entre autres choses, combien d'officiers — de sous — officiers surtout — -sont retournés en France. Nous ne le savons pas au juste.

En ajoutant deux capitaines aux vingt-quatre de M. Suite cela fait vingt-six, et comme il n'est venu que vingt-quatre compagnies, il a dû y avoir au moins deux promotions à ce grade durant les trois années que le régiment a passé au pays. Le nombre de lieutenants se trouve ainsi au complet, et les quatre noms qui manquent encore sont ceux d'officiers subalternes, c'est-à-dire, d'enseignes, de cadets ou de sergents.

Pour résumer, nous avons maintenant :

24 capitaines,

24 lieutenants, dont 2 furent promus capitaines, 12 enseignes, 16 cadets et sergents, 16 de grades inconnus.

Total 92

En somme le résultat obtenu jusqu'à présent est des plus satisfaisants.

Dans l'histoire du régiment de Carignan (voir Susane, Hist. de l'Infanterie française, tome V, p. 236) il est dit que "en juin 1668, les deux compagnies colonelles, de soixante hommes chacune, débarquaient à La Rochelle." Il semble que M. Susane fait erreur quant au nombre de soldats retournés en France. Il est aussi également inexact de dire que les deux compagnies colonelles rentrèrent en France car un bon nombre de soldats de ces deux compagnies restèrent au Canada comme nous le verrons plus loin. De fait, chacune des vingt-quatre compagnies nous a laissé des colons.

Nous avons dit les deux compagnies colonelles. Comme il n'y avait d'habitude qu'une seule compagnie appelée colonelle dans un régiment, cela demande un mot d'explication (M. Suite nous l'a d'ailleurs donné dans son livre), et nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici, à titre de renseignements supplémentaires, quelques extraits de l'ouvrage nommé ci-haut. Ce récit diffère en quelque points peu importants de celui de M. Suite.

"Ce régiment, dit M. Susane, est un de ceux dont la destinée a éprouvé les révolutions les plus singulières. Il était d'origine piémon taise, et jusqu'à la paix des Pyrénées il n'a servi dans l'armée française qu'à titre d'auxiliaire. Il fut levé en 1644, par Thomas- Emmanuel-Philibert de Savoie, prince de Carignan, dont il porta le nom; et il avai; eu, dit-on, pour noyau, la compagnie des gardes de ce prince célèbre."

Après avoir raconté les diverses campagnes que fit ce régiment, de 1645 à 1652, M. Susane ajoute: "Il joignit alors la cour réfugiée

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derrière la Loire, et fit partie de la petite armée avec laquelle Turenne ramena Louis XIV à Paris. Il se distingua extrêmement le 2 juillet à la bataille du faubourg Saint- Antoine."

Vers la fin de l'année 1652 le régiment de Carignan s'en retourna au Piémont, où il servit jusqu'en 1658. Après la paix des Pyrénées (1659), le prince de Carignan ne pouvant entretenir son régiment en Savoie, en fit cadeau à Louis XI Y. Il fut dès lors admis dans l'armée française.

"Au mois de mai 1665, continue M. Susane, ces compagnies présentant ensemble un effectif de 1000 hommes, allèrent s'embarquer à La Rochelle pour passer au Canada avec un régiment allemand qu'on appelait le régiment de Balthazard. (Voir ce que dit M. Suite à ce sujet). Le prince de Carignan ne suivit point son régiment en Amérique, et la totalité des troupes embarquées fut placée sous les ordres de M. de Balthazard. On en forma, à cet effet, une espèce de brigade ou de régiment provisoire, qui prit le nom de Carignan- Balthazard, et qui conserva deux drapeaux colonels. La compagnie colonelle de M. de Carignan était la première, et celle de M. de Balthazard la seconde. M. de Balthazard, étant mort la même année fut remplacé par M. de Sallières, qui était le premier capitaine de son régiment. Cela n'apporta d'ailleurs aucun changement à l'organisation du corps, qui prit seulement le titre de Carignan-Salières."

Cette partie du récit du général Susane est sujette à caution, nous dit M. Malchelosse, qui maintient que M. de Balthazard n'est pas mort en 1664, mais vers 1688. Il se serait retiré du régiment en 1659 lors de la réforme de ce corps, et M. de Salières l'aurait alors remplacé. Quoiqu'il en soit, ce point est pour nous sans importance dans le moment. Ce qui nous occupe, c'est tout simplement la découverte de nouveaux noms d'officiers de Carignan.

Un mot de biographie maintenant. Qui étaient ces capitaines Nauroye et la Brisardière?

Le capitaine Nauroye est, croyons-nous, Louis de Niort, sieur de la Noraye, baptisé en 1639, fils de Charles et de Marie Bauger, de Saint-Saturnin de Poitiers, qui épousa, à Québec, le 22 février 1672, Marie Sevestre, fille de Charles, et veuve de Jacques Loyer, sépulturée le 7 novembre 1706 dans l'église de Québec. (Voir Tanguay, I, 180).

Ce La Noraye est-il le soldat recruteur "battant la caisse au coin des rues et carrefours . . ." dont parle M. Suite à la page 100? Aurait-il, comme son compagnon Philippe Gauthier de Comporté, été promu capitaine? C'est fort possible.

Le 3 novembre 1672, le sieur de La Noraye obtint de Talon la concession "d'une demi-ljeue de front sur une lieue de profondeur à prendre sur la rivière Ste-Anne, depuis l'habitation du Sieur Lemoyne. . . •"

LTne autre concession en date du 27 avril 1688, signée J. R. de Brisay, marquis de Denonville, et Bochart Champigny, se lit comme suit: "Savoir faisons que sur ce qui nous a esté remonstré par le Sieur de Lessart à cause de Marie Magdelaine Sevestre sa femme, Charles Gaulthier, Marie Denise Sevestre, femme du Sieur Nepveu, et Catherine Gaulthier, veuve de Denis Duquet, que conjointement avec les Sieurs de la Cardonière et d'Artigny, comme représentant feue leur mère, et Ignace Gaultier et Damoiselle Anne Gaulthier, femme du Sieur Ragueneau. comme représentant Gaulthier, leur père, tous comme héritiers de défunt Mr. Charles Sevestre vivant lieutenant particulier en la jurisdiction de Québec, et Dame Marie Pichon, jadis sa femme, auparavant veuve de feu Gaulthier, il leur appartient par indivis une certaine étendue de terre, prés et bois, de deux lieues de front sur le fleuve Saint-Laurent et deux lieues de profondeur, située entre les terres du Sieur Dautry et celle du Sieur de la Yaltrye. . . . Nous, ayant égard à la dite remonstrance et offres, avons les dits lieux, en tant que besoin est ou serait, réuni et iceux réunissons par ces présentes au domaine de Sa Majesté, et en conséquence, en vertu du pouvoir à nous donné par Sa Majesté, avons donné, accordé et concédé . ■ ■ aux dits de Lessart, de La Noraye, es nom et qualités, Charles Gaulthier, Marie-Denise Sevestre, femme Nepveu, et Catherine Gaulthier, veuve Duquet, la dite étendue de terre. . . ."

D'après 1'" Armoriai du Canada français" de MM. Massicotte et Roy, deuxième série, les armes de M. de La Noraye sont "D'azur, à une bande d'or chargée de cinq fusées de gueules."

Il est assez curieux de constater que le nom de ce capitaine si bien connu ait échappé à l'attention en éveil de M. Suite, et il nous fait plaisir de le lui signaler.

Le nom de M. de la Brisardière ne paraît pas dans le dictionnaire généalogique de M. l'abbé Tanguay et nous ne l'avons rencontré nulle part ailleurs non plus. Il n'a pas dû rester au pays et nous ne connaissons rien de sa carrière.

Nous sommes encore en mesure d'ajouter quelques précisions aux notes biographiques sur M. de Grandfontaine et de Chambly.

Hector d'Andigné de Grandfontaine était le fils cadet d'Hector de Grandfontaine et d'Anne d'Andigné. Il naquit le 17 mai 1627 à Ruillé-Froid-Fonds, près Château-Gauthier, département de Mayenne. Venu au Canada avec M. de Tracy, il retourna en France en 1668.

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Le 25 mars 1669, il accepta le commandement d'une compagnie de cinquante hommes devant servir au Canada. Il fut désigné par Colbert, le 22 juillet suivant, pour recevoir des Anglais le gouvernement de l'Acadie et la restitution de ses forts. Le Saint- Charles, à bord duquel il avait fait voile, fut forcé par la tempête de faire route pour Lisbonne où il fut détruit sur les rochers. Rentré en France, M. de Grandfontaine reprit la route de l'Amérique au printemps suivant, à bord du Suint- Sébastien, et le 16 juillet, il débarquait à Boston. Le lendemain, sir Thomas Temple lui cédait le gouvernement de l'Acadie. Le 14 août suivant, il arrivait à Pentagouet qui lui fut remis par Richard Walker le lendemain. M. de Grandfontaine fut rappelé en France le 5 mai 1673. Il devint capitaine du Glorieux, faisant partie de l'escadre commandée par M. D'Estrée, qui fit voile pour Cayenne en 1676. Il fut blessé au bras à la prise de cette ville. Il s'était fait porter dans une chaise à cause d'un pied malade. L'un des porteurs ayant été tué, M. de Grand fontaine s'élança de sa chaise et se battit vaillamment. Le 27 février 1677, il se faisait casser un bras à Tobago défendu par les Hollandais. Il mourut à Brest le 6 juillet 1696.

M. de Chambly était le fils de Philippe de Chambly et de Louise de Laun,e. H avait longtemps commandé le régiment du comte d'Estrade, avant de venir au Canada, et il s'était distingué en Hongrie, dans la guerre contre les Turcs. Nommé le 3 mai 1673, commandant en Acadie, il s'embarqua immédiatement pour Pentagouet, siège de son gouvernement. Le 22 mai 1676, M. de Chambly était confirmé dans sa charge de gouverneur, mais il n'y demeura pas longtemps. Le 3 septembre de l'année suivante, Colbert l'envoyait aux Antilles comme gouverneur; le 24 avril 1679, il devenait gouverneur de la Grenade, et le 7 juin 1680, il passait au gouvernement de la Martinique.

Une note au bas de la page 85 des Mélanges Historiques dit que le nom de Montai! est écrit Monteuil dans les Jugements du Conseil Souverain. Il se lit Monteil dans la liste que possède le Bureau des Archives d'Ottawa.

"Depuis un siècle, dit M. Suite, en commençant son étude, on demande ce que peuvent être devenus les papiers officiels du régiment de Carignan et, à leur défaut, il a été presque impossible d'aborder l'étude de cette page de notre histoire. Nous avons attendu en vain la découverte des registres, correspondances, bordereaux de paie, etc., qui pourraient fournir sur cette matière, des renseignements précis, copieux et concluants. Puisque la montagne ne vient pas à nous, allons à la montagne."

Nous avons été plus heureux que M. Suite et que le Prophète d'Allah. Si la montagne n'est pas venue à nous tout entière, une bonne partie s'en est néanmoins détachée — un tiers environ — qui est tombée à nos pieds. Nous n'avons su qu'à nous pencher pour la ramasser! L'effort n'a pas été considérable, mais le résultat n'en est pas moins acquis à l'Histoire.

"Il est impossible, continue M. Suite (p. 129), d'indiquer les familles canadiennes fondées par des soldats du régiment de Carignan. . . ." Ce qui était impossible hier est devenu la chose la plus facile du monde aujourd'hui, grâce à la découverte d'un ROLLE DES SOLDATS DU REGIMENT DE CARIGNAN— SALIÈRES QUI SE SONT FAITS HABITANS DE CANADA EN 1668. Copie de ce rôle se trouve maintenant aux Archives fédérales. M. Edouard Richard l'avait signalé dans son rapport de 1899 sur les Archives canadiennes, page 31, mais la copie n'en a été reçue à Ottawa que beaucoup plus tard. On le trouve sous la cote D2, volume 47, pages 3 à 9. Il contient 403 noms. On y rencontre donc un bon nombre de fondateurs de familles canadiennes. Ce rôle mérite certes les honneurs de la publicité. Grâce à lui, les familles canadiennes qui descendent des soldats de ce beau régiment pourront désormais préciser la date d'arrivée de leurs ancêtres au pays. C'est donc une notable addition à nos connaissances historiques et généalogiques.

Il est bon cependant, comme le faisait remarquer M. Richard, de n'être pas trop enthousiaste. On sait que lors de leur entrée au régiment, les recrues étaient baptisées par les camarades d'un sobriquet qui restait généralement attaché à leur nom et qui, bien souvent, finissait par remplacer celui-ci. Or, comme la liste qui suit ne donne que ces noms de guerre, sans indiquer les prénoms, il sera parfois difficile d'établir l'identité de ces soldats licenciés au pays. Toutefois, la chose est loin d'être impossible. Beaucoup de ces surnoms ont survécu, et dans la plupart des cas, le nom de famille peut se retrouver assez facilement avec l'aide du dictionnaire Tanguay et des nombreuses études généalogiques publiées depuis. Nous croyons que M. Suite différera d'opinion avec M. Richard lorsqu'il aura vu cette liste. Constatant la haute valeur de ce "rolle," il reconnaîtra que ces obstacles finiront par s'aplanir et qu'ils seront bientôt surmontés.

M. l'abbé Després a d'ailleurs commencé ce travail, dans son Histoire de la seigneurie de Saint-Ours. Il a trouvé, parmi les premiers habitants de ce fief, un certain nombre de soldats de Carignan, qu'il a reconnus sous leurs "noms de guerre." Le même travail pourrait être fait pour les autres seigneuries et, avec un peu de temps et de patience, toute la liste y passera.

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ROLLE DES SOLDATS DU RÉGIMENT DE CARIGNAN- SALIÈRE QUI SE SONT FAITS HABITANS DE CANADA

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