THÉORIE DE LA ROYAUTÉ FÉODALE
On n'a donc pas tort de considérer d'habitude dans les livres les relations de la royauté du moyen âge avec la société contemporaine sous trois aspects : relations avec la féodalité laïque, avec le clergé, avec les communes. Rappelons seulement que, si les nécessités de l'exposition obligent les historiens à classer les faits sous certaines rubriques et à les raconter successivement, les faits de chaque espèce se sont produits, en réalité, en même temps; qu'ils ont exercé les uns sur les autres des réactions compliquées; et qu'ils sont tous des manifestations diverses d'une même politique. — Or, on peut formuler en ces termes l'idée qui a régi la politique du gouvernement de Philippe le Hardi vis-à-vis des trois castes de la société féodale : maintenir chacun dans ses droits acquis, que l'acquisition de ces droits ait été légitime ou non à l'orig'ine ; comme correctif à cette première règle, redresser le droit établi, s'il est contraire à un certain idéal religieux de justice, d'ordre et de paix.
Tel avait été la doctrine de saint Louis, à la fois sagement conservatrice et grosse de réformes indéfinies; telle fut la pensée de Philippe le Hardi. Malheureusement, l'idéal très pur suivant lequel Louis IX avait essayé de modeler la réalité s'obscurcit, comme nous l'avons expliqué plus haut, sous son successeur; de là certaines incohérences, certaines contradictions entre la doctrine et les actes, que nous constaterons d'abord dans l'histoire des relations de la royauté et de la féodalité laïque, de 1270 à 1283.
« La double situation du Capétien, dit M. Luchaire, à la fois suzerain et monarque, engagé dans la féodalité en même temps que placé hors du système féodal, voilà le fait qui domine toute la question des rapports du gouvernement royal avec les seigneuries laïques '. » Ce double caractère de la monarchie capétienne n'était plus si nettement tranché au xuf siècle qu'au xi% car les descendants de Louis VH avaient peu à peu féodalisé leur pouvoir; ils avaient cessé de contester les institutions féodales en vertu de je ne sais quels principes, empruntés aux souvenirs persistants de la théorie impé-
1. LL'CHAinE, Inst. monarch. de la Fr. sous les pr. Capét., II, 1.
riale. Cependant, on distinguait encore dans le roi le possesseur de fiefs et le « souverain par-dessus tous » ; le roi était à la fois suzerain particulier et suzerain universel, et, comme suzerain universel, il avait des droits très étendus et d'une nature particulière.
D'après la théorie féodale, l'attribution essentielle de l'office royal était de veiller au bon ordre de la hiérarchie, à l'observance des coutumes, au respect de la « paix ». Ce droit de police générale sur la société, Louis IX en avait usé avec la dernière rigueur, non seulement en réprimant, les armes à la main, les rébellions des grands vassaux qui violaient à son détriment le pacte féodal, mais encore eiï prohibant, comme contraires à la paix, des usages qui entretenaient la brutalité primitive des mœurs seigneuriales, c'està-dire les tournois, le duel judiciaire et les guerres privées.
Philippe III, suivant son exemple, ne souffrit jamais une révolte ouverte des barons contre son autorité. Les chroniques disent qu'au commencement de son règne il fut « très cruel sur la chevalerie * », et qu'il agit comme un justicier *. En 1272, il châtia en effet les comtes de Foix et d'Armagnac qui s'intitulaient comtes par la grâce de Dieu et qui avaient insulté son nom ^; plus tard, le vicomte de Narbonne. Toutefois, PhiHppe III déploya autant d'indulgence pour pardonner qu'il avait montré de vigueur pour punir.
Le comte de Foix sortit bientôt de captivité, et, à peine libre, entra, dit-on, brusquement en faveur *. En 1277, le roi, en récompense des services que Roger Bernard lui avait rendus en Navarre % lui restitua même tous ses biens, à condition qu'il les tiendrait désormais de la couronne suivant le droit rigoureux des castra jurabilia \ Roger Bernard de-