‹ Le règne des champignonsChapitre 1 sur 30 · ENRICHIES DE NOTES MYGOLOOIQUES · texte numérisé non relu

ENRICHIES DE NOTES MYGOLOOIQUES

Un café. — Une grosse femme parée au comptoir. — Un garçon qui lit le journal. — Épiphyte * et Lycoperdon ■, jouent aux dominos. — Dans un coio, à une autre table, Roussoun 3, Oreille de Judas ♦ et Giftmorehel », soi-disant « travailleurs » et consommateurs sombres, boivent à petits coups leur cinquième verre d'absinthe.

LYCOPERDON

Blanc partout.

\, Épiphyte. Champignons qui vivent sur d'autres végétaux, prJDcipalement sur le bois pourri et divers détritus.

2 Lycoperdon^ en français « vesse de loup », champignon rougeâtre, que quelques personnes mangent quand il est très jeune, mais qui, une fois adulte, éclate au contact en une poussière noire et fétide, — il est vénéneux.

3. Roussoun^ nom provençal de fagaricus ruber^ champignon rouge, vénéneux.

4. Oreille de Judas^ champignon de couleur vineuse, vénéneux.

5. Giftmorehel, nom allemand d'un champignon vénéneux et inconvenant.

ÉPIPHYTE

Je n'en ai pas, mais j'en aurais que je n'en mettrais pas ; les dominos m'ennuient.

LTGOPERDON

Eh bien. . . un bésigue ?

ÉPIPHYTE

Le bésigue m'ennuie, la vie m'ennuie.

LYCOPERDON

Ce qui t'ennuie, c'est ce qui m'ennuie aussi. C'est

la pauvreté et l'horrible nécessité de travailler qui

point à rhorizon ; je n'ai pas non plus sujet de me

réjouir. Garçon ! deux « mêlés cassis »!

( Le garçon regarde la grosse dame qui lui fait un signe négatif. Il continue sa lecture. )

Mon père m'a envoyé cent francs et m'annonce que c'est fini, que depuis huit ans que je suis étudiant en médecine, la famille a « vécu de privations » pour m'entretenir inutilement à Paris, qu'il sait que je n'ai pas pris une seule des inscriptions qu*il a payées ; que ces cent francs, le dernier argent que je recevrai de lui, sont pour payer ma place au chemin de fer, qu'il m'attend som huù jours pour remplacer un commis auquel il donne congé, et figurer derrière le comptoir de ferblanterie, à moins que je n'aime mieux retourner chez mon oncle à la ferme,

&IBTOIRE DBS GHAMPIGltONS 3

OÙ j'ai passé mes premières amiées, soigner les chevaux et les vaches.

ÉPIPHTTE

L'alternative est jolie et embarrassante.

LTGOPERDON

Elle ne m'a pas embarrassé, je n'accepte ni l'un ni l'autre, et je reste à Paris ; de cent francs, j'ai déjà dépensé qufiu:*ante francs, il est bientôt temps de s'occuper de l'avenir I

ÉPIPHTTE

Moi, une fms avocat, je me suis cru sauvé, surtout après un début si brillant au barreau. J'avais obtenu de défendre à la sixième chambre un pauvre diable de journaliste de paille, le gérant d'un journal des plus avancés ; il ne m'appartient pas de me louer moi-même, mais la vérité exige que j'avoue que j'ai été bien beau ; j'ai déclaré la loi absurde et draconienne, j'ai insulté le président, j'ai traîné le ministère public dans la boue, enfin le grand jeu. Deux fois le président a dû réprimer les applaudissements de l'auditoire. Garçon ! et ce mélé-cass ?

( Le garçon ne bouge pas.)

LYCOPERDON

fit ton client ?

ÉPIPHYTE

Condamné au maximum, il est encore en prison ; ça, c'est un détail, c'est accessoire ; mais ce succès, qui m'a servi comme homme politique, ne m'a pas servi comme avocat. Le public ne voit pas les choses « d'en haut », ne les aperçoit que par « les petits côtés ». Mon second client est encore à se présenter.

LYCOPERDON

Et... à quoi ça t'a-t-il servi comme homme politique ?

ÉPIPHYTE

Les journaux du parti m'ont appelé le « jeune, brillant et intrépide orateur». Je tutoie Blanqui, et, pas plus tard qu'avant-hier, Gambetta m'a donné un coup de poing dans le dos, en me disant : Sacré farceur, va ! »

LYCOPERDON

En attendant, sais -tu ce que fait la grosse dame qui remplit le comptoir ? elle écrit sur de longues bandes de papier, et jette alternativement des yeux rapaces sur nous et sur un gros et sale livre : elle fait notre note, nous ne la payerons pas, et tout crédit va nous être fermé.

ÉPIPHYTE

Il l'est déjà ; deux fois nous avons demandé au

garçonun« mêlé -cassis V et du feu, il n'a entendu que pour le feu ; prête-moi ton crayon.

LYCOPERDON

Pour quoi faire ?

ÉPIPHYTE

Je te le dirai tout à Theuré.

(Pendant ce temps, le garçon s'est approché des trois consommateurs sombres, a enlevé la carafe à Tabsinthe et montre, par son attitude penchée en point d'interrogation, qu'il attend « la monnaie ».)

ÉPIPHYTE

Voici ton crayon ; regarde ce que j*ai pris en note : « Immortels principes de 89 : travailleurs, cléricaux, nouvelles couches sociales, sueur du peuple, exploitation de l'homme par Thomme, infâme capital. » Oh I j'avais ouhlié « salariat, » un nouveau mot qui fait beaucoup d'effet dans les « réunions privées.» Avec ces sept mots, nous sommes sauvés. Sais-tu en combien de manières différentes ces sept mots peuvent se ranger ? Tu ne le sais pas, je vais te le dire: en cinq mille quarante manières S

1. Ozanam constate, dans ses u Récréations mathématiques » que, dans ce vers composé à l'honneur de la mère de JëBQs-Ghrist:

Tôt tibi sunt dotes, Virgo, quot sidéra cœlo.

les huit mots peuvent recevoir quarante mille trois cent vingt permutations dont trois mille deux cent soixante seize conserveraient la mesure d'un vers.

6 LE RÈGNB DBS CHAMPIGNONS

ça fait cinq mille quarante discours tous également propres à enthousiasmer, à enivrer le peuple le plus spirituel de ce monde, et à renvoyer se faire tuer pour que nous soyons riches et glorieux.

ROUSSOUN A GIFTMORGHBL

Allons, paye et allons-nous en.

GIFTMORGHBL

Gomment? payer I c'est toi qui m'as invité.

ROUSSOUN

Je t*ai invité à me payer un petit verre de n'importe quoi. ( Remuant ses poches. ) Les toiles se touchent.

GIFTMORGHBL

Je n'ai pas le sou. Nastasie me trompe, ou ne travaille pas; elle ne m'a rien doimé depuis deux jours ; et toi. Oreille de Judas ?

OREILLE DE JUDAS

Moi, j'ai oublié mon porte-monnaie ; garçon, marquez ça à mon compte.

(Le garçon va, au comptoir, échanger quelques mots avec la grosse dame, et revient.)

Madame a dit comme ça que, si vous ne payez pas, on va faire chercher la garde.

OREILLE DE JUDAS

Puisque j'ai oublié mon porte-monnaie I

Page 1