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SON CARACTÈRE RELIGIEUX

Un autre trait remarquable du Jubilé, c'est qu'on n'y a pas seulement assigné un rôle ém'ment à la marine, à l'armée, aux coloniaux, aux étrangers, aux pauvres, aux enfants ; mais on n'a pas oublié d'y faire une place d'honneur à Dieu. C'est à Lui en effet qu'on a consacré le premier jour de la grande semaine des fêtes jubilaires.

Le 21 juin fut une journée d'actions de grâces ; et dans toutes les églises importantes de l'Angleterre des offices religieux furent célébrés, avec une grande solennité.

Au château de Windsor, la Reine, les membres de la famille royale demeurant au château, et toute la cour assistèrent à un service solennel dans la chapelle de Saint-George.

A Saint- Paul, la cérémonie fut des plus grandioses, et la superbe cathédrale, dont on connait les vastes proportions, suffisait à peine à contenir les assistants. On y remarquait le prince et la princesse de Galles, le duc et la duchesse d'York, le duc et la duchesse de Fife, le prince et la princesse de Danemark, le duc de Cambridge, le duc et la duchesse de Saxe-Cobourg- Gotha, le grand duc et la grande duchesse de Hesse, le grand duc et la grande duchesse de Mecklembourg-Strelitz, le prince Albert de Prusse, le grand duc Cyrille de Russie, plusieurs autres membres de la famille royale, quelques ambassadeurs, cin-

quante pairs d'Angleterre, et deux cents membres de la magistrature et du barreau, portant perruques et toges.

Autre service religieux à l'abbaye de Westminster, à la même heure du même jour. Tout le clergé de cette église, le Lord Chancelier, et un grand nombre de personnages appartenant à la noblesse et au monde officiel y assistaient.

Dans le même temps, l'Orateur de la Chambre des Communes, et un grand nombre des membres de cette chambre, de fonctionnaires, de journalistes, et d'hommes politiques se pressaient dans la chapelle de Sainte-Marguerite, au palais de Westminster.

Des messes d'actions de grâces étaient aussi chantées dans les grandes églises catholiques de Londres, en présence d'une foule de fidèles priant ardemment pour le bonheur de leur reine. Dans la magnifique église de l'Oratoire (Brompton Road) la cérémonie fut des plus imposantes, et l'assistance des plus distinguées. Le car-

dinal Vaughn, assisté de Son Excellence Mgr. Sambucetti, envoyé du Souverain Pontife, et archevêque de Corinthe officiaient. Une messe fut célébrée, et un Te Deum solennel fut chanté.

Parmi les assistants les plus éminents on remarquait les ambassadeurs, les ministres, et les envoyés des grandes puissances catholiques, les membres catholiques de la chambre des Lords et de la chambre des Communes, le Juge-en-Chef d'Angleterre et Lady Russell, le Juge-en-Chef d'Irlande et Lady O'Brien, Sir Wilfrid Laurier et Lady Laurier, et bien d'autres personnages appartenant à la magistrature et à la diplomatie.

Plusieurs princes y occupaient des sièges rangés auprès de la balustrade, entre autres l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche, le piince Rupert de Bavière, le prince Frédéric Auguste de Sax<e, le duc d'Oporto, le duc d'Auerstadt (Général Davout), le prince Charles de Ligne, le duc de Norfolk, le

marquis de Ripon, et d'autres encore dont les noms m'échappent.

Mais ces belles manifestations religieuses ne se produisaient pas seulement à Londres. Elles avaient lieu dans les villes sans nombre de tout l'Empire colonial, le plus vaste que le monde ait connu.

Quel spectacle merveilleux que cette longue avenue d'églises agenouillées autour de la terre et remerciant Dieu des faveurs accordées à notre auguste Reine et Impératrice !

• Ce caractère religieux des grandes fêtes jubilaires s'affirma de nouveau le landemain, à Saint-Paul, pendant la grande procession, et ce fut un spectacle inoubliable qui se déroula alors au centre de l'immense cité.

Comme on le sait, Saint-Paul est le plus majestueux temple de l'église d'Angleterre, et c'est une œuvre qui fait honneur à son architecte, Christopher Wren. Il s'élève au cœur de la grande métropole, et son dôme la couronne majestueusement.

En avant du portique, s'étend une large place qui, pendant les fêtes, avait été transformée en un immense amphithéâtre, pavoisé de draperies et de tentures de pourpre, enguirlandé de fleurs et de verdure, et dressant ses gradins empourprés jusqu'audessus des toits des édifices environnants. La façade de la cathédrale elle-même disparaissait sous les plis flottants des drapeaux, des banderolles, et des guirlandes.

Du haut des degrés de Saint-Paul le regard s'étendait vers l'ouest jusqu'à Ludgate Hill, et aux massifs et pittoresques portiques du Palais de Justice qui fermaient l'horizon ; et de chaque côté de cette monumentale avenue, où flottaient des milliers d'oriflammes et de bannières, s'étageaient des masses compactes de spectateurs regardant défiler les escadrons étincelants, les somptueux équipages, et leurs escortes multicolores.

Quand la procession déboucha sur cette vaste arène il y avait déjà longtemps que ses milliers de gradins étaient encombrés

de spectateurs. Les membres du gouvernement, accompagnant plusieurs dames de haut rang en grande toilette, avaient pris place sous un pavillon au côté nord des estrades, et divers représentants des pays étrangers occupaient le pavillon du sud avec un groupe non moins brillant du beau sexe cosmopolite.

Le Lord Maire de Londres, à cheval, portant l'écharpe blanche sur une toge en velours rouge, avait fait son apparition sur la place, et s'était dirigé vers Temple Bar, entouré de ses shérifs et officiers, pour aller recevoir Sa Majesté à l'entrée de la cité proprement dite

L'archevêque de Finlande représentant l'Eglise grecque de Russie, l'archevêque de Cantorberry, Primat d'Angleterre, l'archevêque d'York, 1 evêque de Londres, et celui de Winchester, tous vêtus de pourpre, et accomnagnés d'archidiacres, de diacres et de chanoines, s'étaient échelonnés sur les degrés du perron de Saint-Paul.

Soudain, d'immenses acclamations écla-

tèrent, et tous les regards se tournèrent vers l'entrée de ce merveilleux amphithéâtre. D'innombrables flots humains, reflétant tour à tour l'argent, l'or et l'acier, des vagues vivantes, nuancées d'écarlate, d'azur, de blanc, de vert, de jaune, chatoyantes, rutilantes, ondoyantes, secouant dans leur marche des bannières déployées et des panaches flottants, s'avançaient, passaient, et disparaissaient pour faire place à d'autres. Tout à coup, dans un rayon de soleil, déchirant les nuages qui avaient voilé le ciel depuis le matin, apparut le landau impérial, où se tenait assise celle que tous les yeux voulaient voir, que tous les cœurs attendaient, et que toutes les voix voulaient acclamer, celle qui était l'objet de cette fête unique au monde, le centre d'attraction de cette immense multitude, la grande impératrice dont le triomphe jetait dans l'ombre les plus illustres triomphateurs de l'ancienne Rome.

L'enthousiasme fut indescriptible. Plusieurs milliers de voix lancèrent dans l'es-

pace l'acclamation de tout un peuple. Puis, il se fit un grand silence, et soudain un chœur et un orchestre composés de 750 exécutants, et dirigés par Sir George Martin, entonnèrent le Te Deum. C'était merveilleux.

Quelles émotions ce chant incomparable à dû réveiller dans le cœur de l'auguste souveraine ! En ce moment, où une gn nde partie de l'humanité semblait vouloir la diviniser, le chant divin la ramenait au sentiment de la réalité. Il élevait sa pensée vers le séjour de la vraie grandeur, et, la mettant en face du seul vrai Maître de la terre, il suggérait à son cœur et à ses lèvres l'aveu sincère de son néant :

11 Te seternum patrem omnis terra veneratur

Tibi cseli et universce protestâtes

Pleni sunt cœli et terra majestatis glorise tuse..."

Et la grande reine, traduisant pour ellemême ces versets, devait se dire :

" Oui, c'est à toi, Père Eternel, et non pas à moi, que la vénération de toute la terre est due

" C'est à toi qu'appartiennent les cieux et les puissances universelles

" La terre et les cieux sont remplis de la majesté de ta gloire," et non de la mienne.

Le chant fini, l'évêque de Londres, la crosse en main, debout en face de Sa Majesté, récita à haute voix la prière suivante :

" O Seigneur. Notre Père qui êtes aux cieux, nous te rendons nos actions de grâces du fond du cœur, pour les nombreuses faveurs que vous avez répandues sur nous pendant les 60 années du règne béni de Notre Gracieuse Souveraine Dame la Reine Victoria. Nous vous remercions pour les progrès de l'homme dans la connaissance de vos œuvres admirables, pour l'accroissement du bien-être général dans la vie humaine, pour les relations plus charitables établies entre le riche et le pauvre, pour la propagation de votre évangile parmi les nations, et nous vous prions de continuer de répandre vos bénédictions toujours plus abondantes sur nous et sur Notre Reine,

pour la plus grande gloire de Votre Saint Nom, par Jésus-Christ Notre Seigneur. "

Alors le Primat de l'église d'Angleterre fit entendre sa voix. Tenant sa crosse de la main gauche, il leva sa main droite vers le ciel, et prononça les paroles de la bénédiction. Puis, le chœur, les musiques militaires, et tout le peuple chantèrent le psaume 100 du Prophète-Roi : " Jubilate Deo omnis terra " qui fut suivi de l'hymne national " God Save tke Qween."

Enfin l'archevêque de Cantorberry et l'évêque de Londres s'approchèrent du carosse royal, et la Reine les remercia avec effusion. Puis, elle fit venir auprès d'elle quelques enfants du chœur de Saint-Paul, leur dit quelques mots en souriant, et la procession reprit sa marche.

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