LES CHATEAUX DE SA MAJESTÉ
Comme tous les souverains, la reine d'Angleterre a plusieurs résidences, toutes différentes 't\\ es unes des autres, et possédant chacune un charme particulier. Il y en a qu'elle n'habite pas ; et nous voulons décrire .seulement celles où il lui plait de résider.
WINDSOlt.
Ma première visite au château de Windsor remonte à 1875, et j'en ai fait alors une description que je retrouve dans le premier volume de mes impressions de voyage " A Travers l'Europe." Je la reproduis ici :
Le château de Windsor est et restera le palais royal par excellence de l'Angleterre. Son antiquité et ses souvenirs en font une relique des plus précieuses : et sur ses murs
sont écrites les annales domestiques de la royauté anglaise.
Son site élevé qui domine la ville, et les campagnes environnantes, ses murailles massives, ses tours et ses bastions qui en font une forteresse, son aspect sévère, solennel, et sa magnificence en font un ensemble remarquable d'harmonie et de grandeur. On y sent battre le cœur d'Albion; et quand un Anglais exilé regrette sa patrie, c'est Windsor qui doit se dresser au loin dans les mirages de ses souvenirs. C'est le Home siveet Home de la nation sinon de l'individu ; c'est le siège de son empire, le symbole de sa force et de sa durée, la réalisation monumentale de sa puissante suzeraineté.
Du haut d«-s terrasses du château, la vue s'étend au loin et peut apercevoir d'un côté, les sinuosités de la Tamise, qui se déroule au milieu des prés verts et des bouquets d'arbres, et de l'autre la ville de Windsor qui se groupe au pied du château pour lui jurer obéissance. En arrière
s'étend le parc, qui est l'un des plus beaux que l'on puisse voir, et dans lequel on a multiplié les embellissements pour l'amusement des princes et des prince.-ses
Windsor a une histoire antique dont les commencements sont un peu obscurs; mais, comme en beaucoup d'autres endroits de l'Angleterre, le premier nom historique qui y ait laissé des souvenirs est saint Edouard -le -Confesse nr. Partout où les saints passent, ils laissent une empreinte profonde ; et l'on dirait que leurs œuvres, même matérielles, participent de l'immortalité de leurs mérites.
Saint Edouard y installa un cloître.
Guillaume le Conquérant y bâtit une citadelle. Les deux vont bien ensemble, car un cloître est aussi une forteresse dans î'ordre spirituel. La citadelle protégea le cloître, et le cloître défendit la citadelle. Les abbés ont disparu, mais leurs cellules sont restées : et qui sait si elles n'attendent pas le retour de leurs hôtes primitifs ?
La chapelle de Saint-Georges les recon-
naîtrait, et leur ouvrirait ses portes : car elle date du XVe siècle et appartient au catholicisme. C'est un monument spleridide qui comme l'abbaye de Westminster, a gardé le cachet catholique. Li nef avec ses admirables sculptures et ses riches ornements, les vitraux coloriés avec leurs symboles et leurs portraits historiques, le chœur avec ses stalles somptueuses destinées au Souverain, aux princes du sang, aux rois étrangers, aux chevaliers de la Jarretière, et chargées de blasons, d'em- -blêmes héraldiques, d'écussons et de bannières, tout cet ensemble magnifiquement éclairé, m'a jeté dans l'admiration.
Depuis Edouard IV, qui fut placé sur le
trône par Warwick, le faiseur (le rois, et
qui a bâti cette chapelle de Saint-Georges,
bien des rois, des reines, des princes et des
•princesses sont venus dormir leur dernier
•sommeil sous ces dalles funèbres. Les
princes de la maison régnante, Georges III,
Georges IV et Guillaume IV y reposent. :
. Je. n'ai pas l'intention de décrire le laby-
rinthe île cours, d'édifices, de tourelles, de donjons qui composent Windsor, non plus que la série des splendides appartements de l'intérieur.
Mais il convient de mentionner spécialement la Chambre d'Audience de la Reine, dont les murs sont couverts de tapisseries des gobelins qui racontent l'histoire d'hlsther de Maidochée et d'Aman : la Salle Van-Dyck, ainsi nommée parce qu'elle contient vingt-deux portraits de ce peintre célèbre, presque tous consacrés a Charles 1er et à sa famille : La Chambre de Waterloo qui est une véritable galerie de portraits militaires: La Salle du Trône et la Salle de bal : La Salle Saint-Georges, d'une longueur de deux cents pieds, où se font les cérémonies d'admission dans l'ordre de la Jarretière, et qui contient les portraits des souverains de cet ordre : et enfin la Grand1 Chambre, qui a l'aspect d'un musée d'armures.
Je n'ai indiqué que les principaux appartements de ce merveilleux château, et je
serais fort embarrassé de vous décrire le dédale de corridors, d'escaliers, de cours et de poternes qui vous y conduirait.
Mais il ne faut pas oublier la Tour Ronde, dont les sombres crénaux dominent tout cet écrin de bijoux antiques. C'est un entassement circulaire de moellons noircis, un nid de vautour au sommet d'une montagne, une tannière, digne du Lion britannique, accroupi sur son île et grinçant des dents pour la défendre.
Ce vieux donjon, eût jadis un emploi très important, et renferma d'illustres prisonniers d'Etat, même des rois — ce qui sans doute lui a donné son air hautain. Mais depuis Georges II, on lui a enlevé cet office, qu'on a confié à la Tour de Londres, sa jeune sœur, bâtie comme lui par Guillaume le Conquérant, dit-on. Le vieux donjon n'a donc plus rien à faire qu'à se laisser vivre : et il est soigneusement entretenu par l'Etat.
Quand on le fait causer — ce qui ne lui est plus défendu comme jadis — il raconte
des histoires pleines d'intérêt et même des aventures galantes dont il a gardé le souvenir.
Voyez- vous ce jardin qui grimpe la colline, et qui s'étend jusqu'à la muraille comme pour lui offrir un bouquet ? Un jour — c'était au commencement d'un printemps du XVe siècle — une femme très belle, Jeanne de Beaufort, y vint promener ses rêves, peut-être ses ennuis. A travers les barreaux de sou cachot, un prisonnier d'Etat l'aperçut et en devint amoureux. Il était roi, et l'amour en fit un poète dont les vers ont survécu. Sa captivité fut longue, mais quand les portes de sa prison s'ouvrirent, Jacques II remonta sur le trône d'Ecosse et il y fit asseoir avec lui celle dont un regard avait illuminé sa prison.
Un autre poète a longtemps soupiré dans un cachot voisin. C'est le comte de Surrey, que sa vie aventureuse et ses vers non moins que ses amours ont rendu célèbre. On l'a surnommé le Pétrarque de l'Angleterre; mais il n'avait pas comme le poète
italien le tort 'grave d'aimer la femme de son prochain ; car la belle Géraldine était libre.
A l'âge de 28 ans, il sortit de la Tour Ronde, non pas comme Jacques II pour placer en ntéme temps sur son front les diamants de la couronne et les roses de l'hymen, mais pour poser sa tête sur le billot, où sans cause valable le cruel Henri VIII la fit tomber.