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Le rémouleur

Le canon des Invalides faisait vibrer les vitres sur le boulevard de la Madeleine, où plusieurs groupes devisaient avec animation : ce canon annonçait la dernière victoire remportée par le général Bonaparte au-delà du Ta-

gîiamente. Bientôt un officier supérieur à franc étrier , couvert de poussière et portant des lauriers sur son chapeau , passa comme un trait. Il apportait au directoire exécutif la première nouvelle des préliminaires de paix signés à Léoben. Certes , arrivant d'Italie , ce n'était guère son chemin de suivre les boulevards, dans toute leur longueur, pour se rendre au palais du Luxembourg, qu'habitaient les cinq-sires. Mais le gouvernement d'alors usait du faste comme d'une ressource puissante ; on pouvait donc lui accorder au moins le mérite de bien connaître l'esprit français .

Quelque chose approchant de cette remarque avait été dit, au moment où l'officier passait , par un rémouleur, arrêté au pied d'un arbre, et qui, tout en faisant jaillir quelques vives étincelles de sa meule , ne laissait pas d'aiguiser, en même temps que les ciseaux

d'une gentille camériste, certains jets d'humeur joyeusement critique.

Ceci se passait durant une suave matinée du printemps de 4797 : la belle'saison s'était hâtée; à peine atteignait-on la seconde moitié d'avril, et déjà des fleurs dispersées sur des gradins, diapraient les contre-allées du boulevard, et secouaient dans l'air ambiant leurs balsamiques parfums". Par un si beau temps et sous l'impression d'une si bonne nouvelle, tout Paris était dehors. Les petits groupes dont j'ai parlé se remarquaient d'un bout à l'autre de cette longue et tortueuse promenade , qui n'avaitpas encore la prétention d'être bordée de palais . Tout flâneur arrêté devenait le noyau d'une réunion, que la police ne soupçonnait point d'intentions émeutières. Le Directoire ne voyait pas même des fantômes là où conspiraient réellement des hommes; plus tard on devait prendreà l'extrême la contre-partie

de cette imprudente sécurité qui laissait alors grossir le parti des chic/tiens.

Le rémouleur goguenard, en repassant ses lames sous l'ombrage d'un vieux ormeau , ne pouvait manquer d'avoir autour de son échoppe roulante un cercle d'honnêtes badauds... non, c'est de badaudes, qu'il faut dire, et vous allez voir pourquoi. L'humble industriel était un homme de 27 à 28 ans , dont la figure, d'une parfaite régularité et d'une distinction remarquable, contrastait singulièrement avec la chétive profession qu'il exerçait; sa chevelure épaisse , brune et bouclée, qui semblait regretter l'oiseau royal et la poudre à la maréchale, tempérait à peine, en ombrageant une physionomie fortement caractérisée, l'expression quasi-lumineuse du plus bel œil noir. Cet homme, grand, admirablement fait, possédant un petit pied et une main blanche, en dépit de son état, paraissait

véritablement déguisé sous ses habits grossiers; et si les outrages qu'il faisait assez fréquemment à la langue n'eussent pas accusé l'absence de toute éducation, son accent, par ses intonations caressantes, eût fait soupçonner une condition tout autre que celle où l'on se fait d'ordinaire repasseur decouteaux et de rasoirs. Vous voilà donc disposés à apprendre, sans aucune surprise, que notre rémouleur intéressait particulièrement les femmes : non celles qui, 60us le costume des dames d'Athènes, accusaient généreusement le nu jusque dans les promenades ; mais d'accortes et fraîches gnsettes , des cuisinières sensibles aux perfections académiques, et même quelques soubrettes impressionnables, comme on dirait aujourd'hui. Si bien que les merveilleuses familières des soirées passablement régence du directeur Barras, se surprenaient quelquefois à dire : «Lisette est bien heureuse d'avoir Toc-

casion d'admirer ^ee beau garçon-là ! » Beau garçon dans toute l'acception du mot, et j'en demande bien pardon à notre époque, car ce Lovelace prolétaire n'était doué ni de cette pâleur morbide qui fait le charme d'un visage d'homme ou de femme au xixe siècle, ni de ce galbe osseux qui signale des habitudes excentriques : alors on ne se tuait pas lentement pour vivre avec vanité.

Après tout, je ne sais si Lisette était heureuse en admirant le rémouleur ; s'il aimait h causer avec sa gentille clientèle, il s'aventurait rarement en propos galans. Ses entretiens, lorsqu'il les dirigeait à son gré, avaient un caractère singulier d'interrogation, qu'il savait approprier à la condition de ses interlocuteurs, avec assez d'habileté pour qu'on ne pût y attacher aucune idée de curiosité. Aux cuisinières il adressait des questions culinaires, se faisait rendrecompte adroitement du menu

de la table qu'elles étaient chargées d'entretenir,et sondait ces bonnes filles sur le degréd'économie ou de laisser-aller que leurs maîtres apportaient dans la dépense de la maison. Avec les femmes de chambre, le rémouleur énumérait et évaluait approximativement les objets de luxe que possédaient leur maîtresse; remontait surtout à l'origine des bijoux; s'informait, sans paraître y attacher d'autre importance que l'histoire de rire, des attentifs qui assistaient à leur toilette, et finissait par solliciter finement, sur les écarts de cœur de ces dames, l'indiscrétion à laquelle toute caméristeest assez encline, ne fût-ce que pour se venger des rebuffades qui entrent pour beaucoup dans ses profits journaliers. Les domestiques mâles offraient à Jacques Vervet ( c'est le nom du rémouleur, ) d'autres sources -d'investigation : par eux il savait l'état qu'exerçaient les hommes qu'ils servaient, la société qu'ils voyaient,

l'opinion politique qu'ils professaient ou affichaient , enfin , les intrigues quelconques auxquelles ils se livraient , y compris celles dont la galanterie était le moyen ou le but.

Sur ces divers objets, l'artisan Jacques obtenait presque toujours une satisfaction assez complète ; car, s'il est vrai de dire qu'il n'y a point de héros pour son valet de chambre, axiome qui ne serait pas moins exact en l'appliquant à toute la domesticité d'une maison , on peut affirmer , avec la même exactitude logique , que la vie murée est un être de raison pour cette gent curieuse, et que, grâce à sa verbosité maligne , réaction trop ordinaire du servant contre le servi, tout intérieur devient transparent.

Si Ton veut considérer maintenant que Jacques roulait sa meule dans tous les quartiers de Paris, qu'il s'arrêtait avec une sorte de périodicité dans toutes les rues, devant presque

toutes les maisons , et particulièrement à la porte des hôtels, Usera naturel de conclure que, par cette carrière nomade, et d'après le système d'investigation que j'ai signalé, cet homme-là devait être amplement informé de ce qui se passait d'un bout à l'autre de la cacapitale.

Mais, dira-t-on, quel but se proposait cet observateur de bas lieu; quel avantage pouvait-il recueillir, lui rémouleur, d'une connaissance plus ou moins fidèle, de ce qui se passait chez les Parisiens des classes diverses? Etait-ce un nouvel Àsmodée, un critique ne tenant sa mission que de la malice, et voulant faire de tous les travers le butin du ridicule ou du scandale? Jacques n'obéissait-il pas plutôt à cette faction montagnarde qui, vaincue au 9 thermidor, essayait deressouder, dans des conciliabules peu cachés, les rudes et sanglans ressorts de sa domination? Cette hy-

— U — pothèse paraissait d'une grande probabilité lorsque Ton considérait le choix de l'agent, parce que l'étude qu'il faisait à sa manière des faits et gestes de la population , pouvait s'expliquer par l'intention de sonder les masses, pour diriger plus sûrement un coup de main.

Du reste, il était difficile de reconnaître dans les discours du rémouleur une opinion politique arrêtée : son humeur vive et mordante s'amusait de tous les partis avec cette plaisanterie de carrefour qui tourne en lazzis grossiers, mais non pas dépourvus d'esprit, les matières les plus graves. Jacques semblait ramasser, pour s'en jouer en témoin désintéressé, les brandons enflammés dont le sol français était alors jonché ; il riait de tout et au nez de tout le monde. Or, personne ne se défiait de lui, attendu, pensait-on, que les rieurs sontrarement dangereux. Ce jugement

ne serait plus admis aujourd'hui : le rire, sans avoir reconquis la puissance dont Molière l'avait doté, est redevenu une arme dangereuse; quoiqu'elle ne déchire que l'épidémie, l'égratignure légère qu'elle produit suffit pour tuer la plus robusfe réputation : le rire imprègne la pointe de ses traits d'un vaccin funeste, et les renommées en meurent sans avoir osé se plaindre, de peur d'afficher une faiblesse.

Enfin, pour accorder quelque influence au rémouleur Yervet , il fallait s'aider d'une bonne volonté expansive: le pauvre diable, lorsque la nuit était venue, s'acheminait, harrassé par ses rudes travaux de la journée, vers l'extrémité du faubourg Antoine, non sans avoir lancé ses quolibets à la porte Denis ou à la porte Martin y parmi lesdilettanti à ciel découvert qui écoutaient l'orgue de Barbarie, jouant 1& Fanfare de Cloud ou le Pot-pourri de Roch. Jacques habitait, à la connaissance de tout le inonde,

une sorte de baraque moitié rurale, moitié urbaine, dont la cour était couverte de fumier; on lisait sur une vieille porte cochère qui lui servait de clôture : Lait chaud matin et soir; et quelque vitrier du voisinage avait essayé de charbonner sous cette inscription une poule noire, en travail de ponte : ce qui devait signifier qu'on vendait céans des œufs plus ou moins frais. La maison où Jacques avait élu son domicile témoignait depuis une bonne vingtaine d'années, par les lézardes qui serpentaient sur sa façade, de l'absence beaucoup trop prolongée des maçons, et sa toiture délabrée ne réclamait pas avec moins d'éloquence le secours du couvreur. Les propriétaires pensaient dès lors que leurs locataires payant avec ponctualité, il n'y avait pas nécessité de faire des réparations; sauf à se piquer de sollicitude au moment où certains mal-appris prétendraient être clos chez eux et à couvert, à peine

— M — de retenir le prix de leurs loyers. Mais l'industrie économique du locateur de Jacques avait construit, pour loger sa brouette, instrument modeste d'une fortune peu ambitieuse, quelque chose comme un hangar, qui défendait le roulant atelier des injures du temps. Si Ton passait, à dix heures du soir, devant V hôtel que je viens de décrire, on pouvait apercevoir, à travers les larges fentes de la porte, Y équipage du rémouleur remisé sous son toit de planches mal jointes. Et si, dans Tune de ces visites domiciliaires si fréquentes à cette époque, quelque commissaire de la section eut exploré l'intérieur du citoyen actif ' Vervet, sans doute il l'eut trouvé profondément endormi sur un grabat, et rêvant peut-être tout haut la continuation de ses facéties delà journée. Le soir du grand jour où l'armistice de Léoben avait été connu à Paris, Jacques remonta le boulevard à travers une illumination

* — iS — spontanée, jusqu'à l'emplacement de la Bastille; il sourit en passant près du quatrième ou cinquième modèle d'un monument commémoratif, qui ne devait être exécuté qu'après l'exposition du dixième projet, et après avoir été promis à la mémoire de diverses gloires fort opposées les unes aux autres . Verve t trouva le faubourg Saint-Antoine également illuminé : le peuple aussi fête volontiers la gloire, et rarement il se trompe en la célébrant, car il n'y a que les gloires véritables qui parviennent jusqu'à lui.

Quelques jours après l'arrivée du courrier qui avaif apporté l'heureuse nouvelle, deux personnages élégamment vêtus (si Ton pouvait reconnaître de l'élégance dans le bizarre costume de 4 797) parcouraient à pas précipL

tés et en discourant avec feu, un vaste cabinet situé au rez-de-chaussée d'une splendide demeure du faubourg Saint-Germain. Ce cabinet communiquait par une porte-fenêtre, ouverte, quoiqu'il fut neuf heures du soir, à un parterre diapré de quelques fleurs printanières, et au delà duquel on apercevait des touffes de gros marronniers, bornant le coup-d'œil de leur masse noire. Le plus âgé de ces discoureurs pouvait avoir 45 ans ; il était grand, bien fait, d'une tournure distinguée; mais ses traits, quoiqu'animés et expressifs, manquaient de noblesse. Le personnage avec lequel il s'entretenait ce soir-là l'appelait M. le marquis, t^tre alors prohibé, dont l'oreille de l'homme ainsi qualifié paraissait agréablement caressée.

L'interlocuteur de l'individu emmarquisé , en dépit de la révolution, rappelait mieux que lui l'usage invoqué avec si peu d'op-

portunité: il y avait dans sa (aille, dans ses manières, et surtout dans sa physionomie, ce quelque chose indéfinissable et pourtant réel, qui distinguait autrefois les races titrées. Sous Louis XV, notre inconnu eut produit à YOEilde-Bœuf la plus vive sensation ; que dis-je, toutes les présideutes de l'île Saint-Louis se fussent empressées de congédier en sa faveur, au moins pour quelques jours, Tabbé, le mousquetaire ou le chevau-léger, meuble essentiellement complémentaire de leur cabinet de toilette. Ce beau d'ancien régime ne devait pas avoir plus de vingt-sept à vingt-huit ans, et son élocution, ainsi que sa démarche et sotl attitude, recelait une énergie à l'épreuve des plus grandes péripéties. Il se faisait appeler M. le comte, portait au moment de l'entretien que je rappelle, la croix de Saint-Louis, qui, à vingt pas de là, l'eut fait lapider, et laissait même entrevoir, sous son frac à'incroya-

ble, le cordon de l'ordre du Saint-Esprit.

—"Non, monsieur le marquis, disait le plus jeune des deux interlocuteurs en appuyant sa parole d'un geste animé; non, les dernières victoires de Bonaparte ne doivent pas empêcher la signature du traité que je suis chargé de conclure avec vous. Les triomphes de ce jeune ambitieuxentrent plus que vous ne pensez dans les prévisions du roi : de deux choses Tune, ou ce général songe à renouveler Monck, ou son épée commence à tailler dans votre drapeau tricolore un bel et beau manteau royal pour lui-même.

— Rêverie que tout cela, monsieur le comte.

— Les rêves, monsieur le marquis, se réalisent quelquefois, surtout en temps de révolution.LouisXVIII,commevouslepensez bien, ne croit point à la seconde partie du dilemme que je viens d'émettre sur Bonaparte ; il ne tom-

bera jamais sous le sens d'un Bourbon qu'un homme étranger à leur dynastie ait l'audace de prétendre à la couronne. Excellent prince! il en est encore pour cela aux illusions du nec pluriôus impar. Il a grand tort vraiment, car moi, qui viens ici vous parler en son nom, je me ferais roi sans le plus léger scrupule, si

j'avais la moindre chance de réussite Ne

pensez-vous pas comme moi, monsieur le marquis?

— Absolument, monsieur le comte.

— Mais nous ne pouvons ni l'un ni l'autre aspirer à des destinées royales . . quoique vous soyiezsur la route du suprême pouvoir, ajouta le jeune homme en riant.

— Monsieur le comte ! . . .

— Oh! parbleu, monsieur le marquis, vous rirez avec moi d'une dignité que vous devez traiter en plaisanterie, puisqu'elle vous paraît assez peu sérieuse pour nous la sacrifier.

—Pour vous la vendre.... et c'est bien différent.

— J'en conviens d'autant plus volontiers queleprixdemandé est d'une stupéfiante gravité... douze millions de francs.

— Un trône à ce prix, c'est pour rien.

— Voyons d'abord si vous pourrez nous le livrer. Tenez, monsieur le marquis, je crois connaître assez le général Bonaparte pour être à peu près certain qu'il traversera nos projets. Je ne sais en vérité où ce petit homme a pu apprendre à faire du pouvoir; mais voyez comme il s'y entend : il en remontrerait, sur mon âme, aux têtes couronnées; et l'on renonce difficilement au métier que l'on exerce si bien. Je veux être franc, marquis: la révolution a été pour vous une partie d'échecs, et votre jeu m'a paru fort bien ordonné jusqu'au 45 vendémiaire; mais ce jour-là vous avez fait

une grave école, en poussant un pion comme Bonaparte.

— Eh! je ne suis pas à m'en repentir.... ces diables de femmes....

— Dans les affaires d'importance secondaire, le manégedu sexe et le jeu subtil deses charmes peuvent être d'un certain secours; ses nerfs excitables^entrentaussi, comme fibres élémentaires, dans le nerf de F intrigue. J'aime assez mesdames de Montespan, de Pompadour ou Du Barry, faisant accorder des abbayes, des régimens à d'aimables abbés, à d'élégans colonels, en vue d'une reconnaissance d'une plus ou moins piètre valeur, au jugement de ces dames. Mais ma bile s'irrite, mon indignation éclate, en songeant à cette influence de l'éventail, qui poussa un Soubise à la tête de nos armées, et renversa un Choiseul pour élever à sa place un d'Aiguillon. Aujourd'hui l'empire de la beauté est plus dangereux que

jamais; l'homme lancé dans le tourbillon où sont agités nos destins a besoin de toute la puissance de ses facultés, et les femmes, lorsqu'on se livre à elles avec trop peu de réserve, exercent toujours sur nous à cet égard un pouvoir restrictif.

— Vous qui parlez, mon cher comte (le comte tressaillit à cette apostrophe familière), êtes-vous bien sûr do vous tenir suffisamment en garde contre les séductions de cette demoiselle de haute lignée dont vous êtes, ce me semble, le chevalier bien assidu : mademoiselle Honorine de Vermansange?

— Pour celle-là., mon cher marquis, (loin de tressaillir de la familiarité réciproque, le marquis se rengorgea), pour celle-là, je sollicite une exception : mademoiselle de Vermansange n'est femme que sauf le bon plaisir des mâles inspirations qui se formulent incessamment dans sa tête: chez elle, l'amour ne suc-

combe point; il promet de récompenser, et jamais ce qu'il accordera ne sera, j'en suis certain, le prix d'une faiblesse, mais la rémunération d'un trait généreux.

— Diable ! diable ! si la fière Honorine se pique aussi de générosité, la république doit avoir en elle une redoutable adversaire.

— Monsieur le marquis, répondit sèchement le comte, vous savez que le régime de la liberté a fait peu de progrès dans le faubourg Saint-Germain; on n'y a encore adopté, parmi les dames, ni les demi-nudités d'Athènes, ni les vices candides de Sparte; et si l'amour s'y montre reconnaissant, ce n'est que par une suave émission de sourires, et tout au plus par l'abandon d'une main à baiser.

— Alors la révolution a retourné purement et simplement les deux faces morales de notre société française : aux nobles est échue la pudeur du peuple; au peuple est revenue la dis-

solution des nobles. Convenez donc, moucher comte, que nous autres, gens titrés, avons gagné quelque chose à ce bouleversement.

— Ceci, mon cher marquis, sent un peu le discours d'un orateur montagnard : mais ne nous éloignons pas trop de notre sujet. En vous parlant de l'influence dangereuse de la beauté, je voulais seulement vousfaireremarquer que, grâce à ce que vous avez conservé des gentilles traditions de Versailles, cette influence pourrait bien avoir donné un dominateur à la république, tout autre que celui dont nous préparons le retour dans nos réunions mystérieuses de Clichy . . . La dame à laquelle vous accordâtes, Tan dernier, le commandement en chef d'une armée, astre toujours brillant, en vérité, gravite encore dans le système du Luxembourg; et pour peu qu'un reste de sa chaleur subsiste au fond de votre cœur, le comman-

dément en chef pourrait bien devenir une dictature...

— Eh! non, mon cher comte, c'est une flamme éteinte, complètement éteinte, répondit négligemment le marquis, en relevant sa cravate devant une glace. Est-ce que, dans la position où je suis, je pourrais filer ces amours d'Amadis qui, d'ailleurs, ne sont pas du tout dans mes habitudes? Il faudrait, pour cela, qu'il n'y eût plus de spéculateurs mariés à pourvoir de fournitures ; plus de généraux faisant solliciter parleurs femmes l'oubli de certaines peccadilles financières, en Italie ou en Allemagne; plus d'aspirans à la législature que les dames se chargent de pousser; plus d'adorables banquières, invoquant la création d'un emprunt; plus de ces charmantes marquises, comtesses ou duchesses, que je pourrais vous nommer par dizaines , et qui ne dispensent pas seulement des sourires et des baise-mains

pour reconquérir leurs terres invendues, sans aucune réserve en faveur des bois-apanages de leurs maris. .. Vous voyez bien que , fût-on un Philémon, il n'y aurait pas moyen de tenir un mois durant à la même chaîne.

— Aussi n'est-ce pas la fidélité de votre cœur que je crains; mais, permettez-moi de vous le dire, dans un intérêt qui doit se réaliser pour vous en monceaux d'or, ce que je redoute, c'est la paresse de votre esprit, et sa penteà recevoir l'impulsion quelconque qu'on lui donne. Or, je connais l'habileté d'une certaine dame d'Elsta , et je sais qu'en ce moment même elle fait d'immenses progrès dans vos affections. Certes, cette femme ne possède aucune de ces séductions qui subjuguent la volonté, en alanguissant l'ame, en assoupissant l'énergie au sein des voluptés : son pouvoir, ou comme femme tributaire des passions, ou comme intelligence supérieure,

émane d'une sorte de galvanisme qui ébranle, d'électricité qui atonise, si je puis m'exprimer ainsi.... Moi-même, ajouta le comte avec un malin sourire , je n'oserais répondre de mon stoïcisme contre ce galvanisme ou cette électricité, si je ne m'étais pas garanti de son action violente, comme Mithridate se garantit de l'effet délétère des poisons, par l'usage.

— Cetaveu, monsieur le comte, est au moins indiscret.

— Peut-être; mais il est bien plus politique

encore Madame d'Elsta, au moment où

nous parlons , fait du républicanisme de système, à la manière de Bonaparte, dont elle rêve la conquête, ne fût-ce que pour savoir si le rapprochement de deux puissances galvaniques peut lui ménager quelques sensations nouvelles. Vous n'avez donc rien à attendre de cette femme, non plus que du souple Talleyrand, qu'elle vient de pousser au ministère.

Si madame d'Elsta veut sincèrement la république, elle ne la comprend pas avec un conseil gouvernant de cinq membres, mais avec un dictateur, dont elle se flatte de dominer le pouvoir unique, et qu'elle choisira tout neuf à son empire, pour qu'il soit plus inhabile à s'en défendre. Si le retour de la monarchie entre dans ses vues , ce n'est point avec les Bourbons : elle sait trop bien qu'ils ne peuvent avoir oublié (car ils n'oublient pas assez ) qu'on la compta parmi les premières nymphes de la liberté qui aient recruté des prosélytes dans les casernes et dans les carrefours, et ruiné ainsi le métier des racoleurs du quai de la Ferraille. Madame d'Elsta dansant la carmagnole ne s'effacera jamais d'une mémoire bourbonnienne : cette image y est gravée sur airain...

— Vous accordez à cette femme beaucoup plus de crédit qu'elle n'en a, dit le

marquis avec un accent de mauvaise humeur très marqué.

— Soit; mais vous n'en reconnaîtrez pas moins la nécessité d'agir promptement. Au premier jour le vainqueur d'Italie va nous tomber sur les bras; il excitera parmi les masses cet enthousiasme qui, chez les Français, tue infailliblement toute logique, toute raison : l'enthousiasme, ce père de tous nos abandons frénétiques ou niais. Une fois maître des esprits par l'admiration, Bonaparte les maniera, les pétrira à sa guise , et les convictions du peuple deviendront ce qu'il voudra.

— Nous ne lui donnerons pas le temps de conquérir l'opinion publique, et quelque bonne guerre éloignée...

— L'idée me paraît bonne, et je m'y arrête un moment pour vous avertir que la guerre nous est nécessaire : on n'obtient le

concours du peuple, lorsqu'il s'agit d'une crise violente, qu'au sein d'un état de choses dont il souffre. C'est l'homme atteint d'un mal de dents, et qui ne recourt à l'extraction qu'au moment où la douleur est devenue intolérable. Ainsi point de paix définitive, si vous accédez franchement à la restauration du trône.

— Nous imaginerons des congrès : c'est un excellent moyen pour n'en point finir...

— Très-bien..,

— Et comme nous aurons éloigné Bonaparte, vos princes auront le temps de réunir leurs ressources...

— En quel genre, monsieur le marquis?

— Votre question ne peut être sérieuse, monsieur le comte : un homme aussi versé que vous l'êtes dans les affaires du genre de celles que nous traitons, n'ignoçe pas

qu'il est une espèce de ressource qui résume toutes les autres...

— Où diable ai-je donc l'esprit, moi qui

possède si bien mon Beaumarchais? Et

vous ne pouvez rien rabattre du quantum?

— Impossible : il me faut l'équivalent de

la position que je sacrifie. Comprenez bien ceci, monsieur le comte : Je tiens aux mains

une balance ; sur l'un des plateaux reposent deux républicains honnêtes et énergiques : Rewbel et Carnot; sur l'autre est placé Barthélémy, que vous avez conquis déjà; et je puis y faire redescendre La Réveillère, perdu pour le moment dans son Olympe théophilantrope... Or , si je pèse de tout mon poids du côté de Carnot et de Rewbel , nous avons une renaissante Montagne, et j'en occupe, très fructueusement, je vous assure, le point culminant. Si , au contraire , les douze millions de francs demandés me déci-

«— tjU —

(lent à former une majorité sur le plateau de La Réveillère et de Barthélémy, je livre la France à Louis XVIII, pourvu que ce prince ait le courage de s'en saisir. Suis-je assez clair, assez explicite ?

— Il faudrait être idiot pour s'y méprendre... Mais les deux conseils?

— N'ètes-vous pas maîtres des élections? Et vos collets-noirs , pouvez-vous compter sur eux , lors d'un coup de main ? Car la République a des sabres à Paris. Etes-vous d'accord avec Fréron?

— Fréron , mon cher marquis , est un homme qui ne représente pas même une idée : transfuge de tous les partis, je ne lui reconnais pas d'autre mérite que la souplesse ; et comme il avait perdu toute la confiance de notre jeunesse dorée, je lui ai prescrit de se refaire Jacobin dans son journal, l'Orateur du peuple, pour être débarrassé

de lui dans les rangs royalistes. Du reste, accomplissez votre promesse, et je reponds du succès... Les hommes d'exécution ne me manqueront pas.

— Ainsi donc, j'attends pour peser sur le plateau de la république ou sur celui de la royauté...

— C'est juste , monsieur le marquis, et je vais m'occuper de réaliser immédiatement les raisons matérielles de vos convictions.

— A ce moment, un domestique se précipita dans le cabinet, malgré la défense expresse d'y entrer qui avait été faite, sans aucune exception , avant l'entretien que je viens de rapporter.

— J'avais défendu qu'on pénétrât ici, s'écria le marquis , extrêmement troublé de

. cette apparition inattendue...

— Citoyen-directeur, répondit le valet, il

fallait absolument que j'entrasse... Le colonel Murât, arrivant de l'armée d'Italie avec des drapeaux conquis sur les Autrichiens, est là dans le salon d'attente ; il a forcé la consigne à la porte extérieure , prétendant qu'il doit être reçu à toute heure... Tenez, tenez, je l'entends qui s'impatiente,.. II est homme à s'introduire dans ce cabinet malgré tout le monde ! . . .

Et le domestique murmurait en sortant : C'est singulier. , . mais, pas possible, cane peut être lui... j'ai la berlue....

— Allez au-devant du colonel, monsieur, dit le comte avec une vive inquiétude , et recevezJe d'abord dans la pièce voisine, tandis que, par cette fenêtre...

Mais il n'était plus temps : Murât , après avoir repoussé tous ceux qui voulaient le retenir, entrait dans le cabinet au moment

où le directeur, ou , si l'on veut, le marquis, allait en sortir.

— Eh morbleu ! citoyen-directeur, s'écria le colonel, vos huissiers et vos valets sont d'effrontés imper tinens, de me barrer le passage! Les soldats de la République ne

connaissent pas les heures d'audience : en face des ennemis, ils sont toujours en permanence , eux ; c'est bien le moins qu'on les reçoive à toute heure du jour... La nuit, je ne dis pas, quand il n'y a point urgence, le sommeil, l'hymen, et même l'amour ont

leurs droits mais refuser la porte avant

neuf heures du soir à un officier chargé des trophées de la victoire, à cause d'un entretien entre deux hommes , c'est... Eh bien ! vous jouez donc la comédie ici? Une croix de Saint-Louis, un cordon bleu!... Oui, je devine, cette grande affaire, pour laquelle on se tenait clos! c'est la répétition de quelque

imbroglio de Marivaux... Le genre de comique a bien changé vraiment ! A mon départ pour l'armée, Paris se faisait Athénien, et bon nombre de fous se drapaient superbement du manteau d'Alcibiade, tandis que les dames, précisément parce qu'elles n'étaient pas trop grecques , faisaient onduler sur leurs charmes la tunique transparente d'Aspasie. Vous voilà revenus au dix-huitième siècle ; c'est à merveille. Mais, permettez, il y a dans le costume que je vois, anachronisme flagrant : ces hochets, dits honorifiques, de l'ancien régime, jurent étrangement avec le sac gratifié du nom d'habit, qu'ont adopté les élégans, que vous appelez, ce me semble , des incroyables : il faut changer cela.

— Vous approchez de la vérité, sans l'avoir toutefois rencontrée, citoyen colonel, dit en s'efforçant de rire le directeur, qui venait de

trouver, dans le discours même de Murât, un excellent échappatoire. Nous ne jouons pas la comédie, mais nous songeons à la faire jouer en l'honneur de l'armée d'Italie. Vous voyez Fun des principaux acteurs du théâtre de la République, qui se mêle aussi de composer des pièces, et je l'ai faii venir en toute hâte pour lui commander un petit acte de circonstance... Vous concevez, colonel, cela ne comporte aucun retard : il faut que les muses chantent la victoire , tandis que ses fanfares résonnent encore... Cet artiste dramatique s'est rendu près de moi, en sortant de la scène, et sans avoir même pris le temps de se déshabiller... Allez, mon cher, ajouta le directeur en se tournant vers le comte , vous savez ce dont nous sommes convenus : je compte sur vous.

— C'est entendu, citoyen directeur; rous chanterons la circonstance sur le ton le plus

élevé que nous pourrons prendre ; et nous espérons que le publie fera chorus.

A ces mots, l'agent royaliste s'élança hors du cabinet; et comme il ne fut pas guidé par 'les passages secrets qu'il avait suivis pour entrer, le directeur n'ayant pu l'accompagner, il se vit forcé de traverser tout un monde d'employés, de soldats et de valets, non sans avoir entendu plus d'une fois répéter : c'est singulier la ressemblance est

frappante... Mais à cela se bornèrent les observations auxquelles la sortie ostensible du comte donna lieu; il avait eu le temps de mettre sa croix de Saint-Louis dans sa poche, et de cacher son cordon bleu, en murmurant : Sotte vanité ! elle a failli me perdre !

Il n'est pas très utile, je crois, d'ajouter que le plus âgé de nos interlocuteurs mystérieux était le directeur Barras; le plus jeu-

ne, personnage essentiellement historique, qui se nommera sous ma plume le comte de Surinville, n'était autre que le rémouleur.

Tous les soirs, entre onze heures et minuit, une espèce de wiski s'arrêtait, faubourg St- Antoine, à quelque distance de la maison que j'ai décrite dans le premier chapitre de cette histoire; un homme enveloppé d'un manteau

en sortait , mais seulement après une reconnaissance faite le long de la rue par l'honnête propriétaire qui négligeait si volontiers le concours des maçons et des couvreurs. L'homme au manteau montait dans le cabriolet, qui soudain partait au galop d'un excellent cheval, et disparaissait bientôt par le boulevard extérieur, à gauche de la barrière du Trône.

La voiture qui emportait le mystérieux voyageur s'arrêtait de nouveau, un peu audelà du bourg de Cliehy-la-Garenne, devant une petite maison fort blanche, mais fort simple, bâtie entre cour et jardin. La porte extérieure s'ouvrait à la pression de quelque ressort caché; le personnage noctambule entrait, et le cabriolet revenait à Paris, sous la conduite d'un domestique qui; chaque soir, y rentrait par une barrière différente.

La petite maison deClichy était habitée par

— V7 — une jeune fille d'environ vingt ans, désignée

dans le pays sous le seul nom de Nieette

on ne lui en connaissait pas d'autre, et vous allez comprendre tout d'abord pourquoi.

Cette jeune personne, recueillie par un volontaire français sur les Lords du Rhin , au milieu de l'incendie d'un village, avait été amenée à Clichy vers la fin de -1795, par ce soldat républicain, réformé pour blessures graves. Agée alors de 46 ans , on ne lui en eût pas donné plus de -10, tant elle était chétive etsouffreteuse. Le brave invalide confia Nieette à une parente, qui lui apprit l'état de blanchisseuse, et qui partagea, deux ans plus tard, avec elle, la succession peu importante de l'honnête clichien, selon ses dernières intentions. L* maison que vous connaissez était le lot de l'orpheline : cet immeuble, avec son travail journalier, composait tout l'avenir de la pauvre enfant. Mais elle se tr< nu

vait riche, parce qu'elle ne manquait ni de courage, ni d'illusions.. J'ajouterai qu'elle aimait, et quand on aime, est-on jamais pauvre ?

Vous avez peut-être déjà deviné que l'homme aimé de Nicette est celui que nous voyons s'introduire chaque nuit chez elle, sous la protection d'un étrange mystère : votre perspicacité ne s'abuse point. Toutefois n'allez pas calomnier l'orpheline des bords du Rhin; elle a donné son cœur, mais son cœur seulement. Elle est l'amie de l'hôte nocturne que j'ai conduit à sa porte ; elle n'est pas sa maîtresse. Hélas ! lui-même ignore le sentiment qu'il inspire , et je vais vous affliger en ajoutant qu'il ne le partage pas. Je vois d'ici votre sourire sceptique: le cabriole*;, l'ample manteau, le ressort caché , et par-dessus tout, l'heure avancée, voilà certainement les conditions caractéristiques d'une aventure ga-

lanle: un romancier du dix-huitième siècle ne les eût pas mieux assorties. Et quel autre qu'un personnage éminent pourrait s'introduire ainsi chez une simple blanchisseuse? quel motif } si ce n'est la crainte d'afficher un amour vulgaire, lui ferait prendre ces précautions empruntées aux créations de madame de Genlis. Il faudra pourtant repousser toute idée flétrissante pour ma jeune Nicette: je vous la livre vivement éprise, mais pure, mais forte contre elle même... Je dis contre elle même , car elle n*a pas à se défendre des séductions de son hôte... 11 la respecte. Reprenons maintenant le récit aun des voyages de l'homme au mauteau, de la barrière du Temple à Clichy.

— Vousarrivez tard aujourd'hui, monsieur Jacques...

— Oui , Nicette, c'était jour de revue, et

— voyous savez qu'on ne la passe que le soir. Seraiton déjà assemblé?

— Pas encore.

— Ah! tant mieux; je n'aime pas à me faire attendre... Et puis ce n'est jamais sans inconvénient: la discussion prend en mon absence , une direction qui ne me convient nullement.

— Surtout, m'avez-vous dit, M. Jacques, quand ce grand homme qui ressemble à un tambour-major se met à faire des motions, comme disent les républicains... Vous savez bien, celui dont le nom cocasse rime avec yrue...

— Vous avez raison, Nicette, cet orateur de club m'inspire quelquefois de la défiance : mais je lui serre les côtes de près.

Il ne fait pas une démarche à Paris qu'elle ne soit observée. Je sais à n'en pas douter, mon enfant, que plus d'un des républicains

que nous avons achetés, nourrit des arrièrepensées de retour au régime révolutionnaire, s'il y aperçoit une position qui lui convienne.

— Est-ce drôle que vous, un simple particulier, ayiez plus d'esprit que tous ceux qui se mêlent de conspirer contre la république !

— C'est que vous voyez, vous, Nicette, du côté du roi, comme du côté delà république, ce sont les hommes de rien qui agissent... les autres croiraient déchoir en contribuant à ressaisir ce qu'ils appellent le bien de leurs pères. Jouir largement de ce que des serviteurs dévoués conquièrent au prix de leur sang. . .voilà, cequ'en style de cour, on nomme la grandeur. Stofflet et Cathelineau étaient sortis des rangs du peuple ; ils combattirent pour des princes qui leur refusèrent un bout de ruban bleu, et cependant tous deux sont morts sous l'étendart des lis... Un pareil sort attend le rémouleur, peut-être...

— Oh ! non, non, Jacques, vous ne serez pas tué, s'écria la jeune fille avec une vivacité dont elle ne put comprimer l'essor.

— Je l'espère, Nicette, répondit Vervet, car c'est encore lui que nous retrouvons ici ; mais j'entends la sonnette qui me donne le signal de la réunion; je descends au conseil.

— Sans avoir soupe ?

— Je n'ai pas faim ce soir.

— Allez donc," et que Dieu vous garde.... Comme de coutume, monsieur Jacques, je vais prier pour vous avant de me coucher.

— Merci, bonne Nicette, merci.

Et le rémouleur, ou, si vous voulez, le comte de Surinville, après avoir déposé sur le front de sa jeune hôtesse un chaste baiser, ouvrit une trappe cachée sous l'escalier, et que Nicette rabattit aussitôt. Cette trappe fermait l'entrée d'un passage voûté qui, par une pente douce, longue d'environ cinquante pas, con-

duisait à une salle souterraine longue d'environ cinquante pas, également voûtée et décorée avec luxe. On y pénétrait aussi par une seconde rampe aboutissant au bord de la Seine au milieu d\in pallier épais. Une trappe gazonnée fermait de ce côté l'extrémité du passage avec tant de justesse, qu'il était impossible de la reconnaître, à moins d'être initié aux moyens de la soulever. C'était par là que les clichiens entraient dans ce lieu de leurs plus secrètes délibérations. En supposant qu'à force d'épier les dén^rches de ces royalistes, on fut parvenu à les voir soulever la trappe gazonnée, et qu'on les eut suivis dans ces profondeurs, la rampe communiquant à la petite maison blanche,eut offerl une issue certaine aux conjurés; car assurément on ne pouvait soupçonner qu'une blanchisseuse de vingt ans favorisât le rétablissement du trône de saint Louis.

Reprenons maintenant quelques pré-

Cédens indispensables pour l'intelligence des événemens que présente cette histoire.

ÏV-.

je n'eus jamais un goût bien prononcé pour les souterrains mystérieux dans lesquels madame Radcliffe et ses émules plongent avec délices leurs lecteurs ; si je parle ici d'une telle salle de séances attribuée aux conjurés clp

chiens, c'est que leur existence me paraît historiquement démontrée. Du reste, on verra bientôt qu'il avait été facile de la construire à l'aide des carrières abandonnées qui régnaient sous la plaine de Clichy . Le travailn'avait pas même présenté de grandes difficultés; et; je crois l'avoir déjà dit, on avait déployé une certaine magnificence dans la décoration de ce local .

Représentez-vous un hémicycle autour duquel étaient disposés trois rangs de fauteuils en velours cramoisi et de forme antique; à la partie rectiligne de la salle, le siège du président s'offrait sur une estrade assez élevée; à droite et à gauche, on voyait deux bureaux: le premier, destiné aux secrétaires; le second, réservé pour les agens de la cause royale. Il n'y avait pas de tribune ; les orateurs parlaient de leur place. Dans tout le pourtour, une draperie bleue semée de lis d'or, et que soute-

naient des clous antiques, couvraient la muraille. Un beau lustre de cristal éclairait splendidement cet intérieur souterrain, où Ton s'était efforcé, par un appareil pompeux, de faire allusion à la majesté souveraine dont les clichiens invoquaient le retour. Mieux eut valu, sans doute, qu'elle se révélât d'ellemême, en descendant avec une résolution chevaleresque, dans la liceoù s'exposaient ses défenseurs. Louis XVIII n'en tendait pas ainsi la gloire du trône : il parlait beaucoup du panache de Henri IV, mais s'il en avait hérité, il n'était pas plus envieux de le faire onduler dans les champs de la guerre, que son frère, Charles, ne paraissait disposé à tirer l'épée qu'il tenait de l'impératrice Catherine (I). Ea politique de ces princes pouvait

(1) Cette épée, dont la poignée était enrichie de pierreries, fut mise en gage par le prince qui l'avait reçue, peu de temps après ce don chevaleresque-

se résumer par ce peu de mots : Corrompre, faire payer, et voir venir.

Je ne pénétrerai point dans le cité introuvable, le crayon à la main, pour dessiner des portraits : reproduire ici les traits des conjurés de Clichy , serait , à mon avis, une sanglante dénonciation; car tout digne appréciateur de la loyauté politique ne verra jamais que des traîtres dans les hommes assez mal inspirés, assez oublieux des vrais intérêts de la patrie, pour ne pas comprendre qu'un prétendant qui pactise avec une puissance rivale n'est qu'un prince sordidement personnel et indigne detoute protection. De quelques honneurs qu'aient été revêtus, sous la Restauration, les Clichiens auxquels la nation avait confié son mandat en 4797, ils seront à jamais flétris dans le souvenir des générations: tous les grands-cordons, toutes les plaques qui rémunérèrent les vaincus de fructidor n 'on t poin t

caché j aux yeux de l'impartiale histoire, les taches hideuses imprimées alors à leurs habits de député ou de directeur. Il y a donc de la clémence à taire leurs noms et à laisser un voile étendu devant leurs portraits.

Pour ceux de nos lecteurs qui refuseraient d'accorder à l'amour tout ce qu'il peut puiser de prudence et de discrétion dans sa passion même , je dois maintenant reprendre quelques détails concernant la jeune blanchisseuse Nicette. Elle avait été amenée, comme je l'ai dit, des hords du Rhin, par un volontaire français. Or, il s'était promptement aperçu quesafilleadoptivene partageait point l'élan révolutionnaire que montrait la jeunesse plébéienne du temps. Plus d'une fois, l'honnête invalide avait cherché à pénétrer les motifs d'une telle aversion que Nicette formulait, malgré sa grande jeunesse, en protestations énergiques; mais elle alléguait vaguement le

sac du village où elle avait été recueillie, l'incendie du toit sous lequel son enfance s'était coulée, et lorsque l'interrogation de son protecteur portait sur sa famille, l'orpheline répondait avec quelque embarras : je l'ignore; j'ai complètement oublié tout ce qui se rattache à mes premières années. Le volontaire de Glichy voyait bien que Nicette se taisait par discrétion plutôt que par ignorance; il soupçonnait un mystère caché sous cette réserve, maisilluiimportaîtpeudele connaître. Quant à l'opinion de la jeune fille, il ne lui en faisait pas trop la guerre, se trouvant lui-même assez mal payé d'un bras laissé dans la tranchée de Mayence, et qui ne lui avait valu qu'une pension de 250 francs, dont le paiement trimestriel, en assignats ou en mandats territoriaux, ne suffisaitpas pour lui procurer une paire de sabots! Le soldat amputé mourut sans avoir connu le secret de Nicette!

La petite maison qu'elle habitait, remplie d'ouvrières blanchisseuses clans la journée , perdait le soir toute cette active population : l'orpheline y restait seule, avec la vieille femme dont j'ai parlé précédemment, et qui ne quittait plus sa chambre, où la retenait une goutte assidue. Or, vers le mois de mars 4797, le comte de Surinville, déjà connu sous le nom du rémouleur, et pas autrement, au moinsdans le public, se présenta à l'orpheline pour louer une chambre affichée à la porte extérieure de sa maisonnette.

Nicetten'étaitplus cette frêle enfant amenée des confins de l'Allemagne par feu le volontaire ; celui qui' se présentait chez elle, sous le nom et le costume de Jacques Vervet , vit une jeune fille à la taille svelte et élancée, aux traits délicats , qu'animait un sourire fin et pourtant plein de bonté; dans ses grands yeux noirs, la pensée sembtait s'être allumée sur

— 62 — • uq petit globe revêtu de velours, pour exprimer la tendresse sans langueur, le sentiment avec résolution. Les cheveuxde Nicette étaient noirs etluisans comme ceux d'une brune andalottse, mais coupés carrément sur le front, à la mode du temps; ils y formaient un brusque contraste avec une peau ayant lablancheur et presque la transparence de l'albâtre , et sous laquelle se dessinait un réseau d'azur palpitant. Lorsque j'aurai dit que Nicette laissait deviner le pied de Cendrillon dans un sabot grossier, et possédait la plus jolie petite main, en dépit de la potasse corrosive; quand j'aurai fait remarquer une grâce sans coquetterie, une souplesse de mouvement exempte d'abandon vulgaire, ennoblissant tout cet ensemble de charmes; que me restera-t-il à vous apprendre des séductions de cette jeune fille? rien; si ce n'est toutefois un je ne sais quoi de grand égaré dans les habitudes d'une sim-

pie blanchisseuse, dont , pour surcroît d'étrangeté , l'intention semblait autoriser ces lueurs d'aristocratie dépaysée.

Le prétendu rémouleur, en entrant chez Nicette , parut à peine s'apercevoir de son éclatante beauté, quoiqu'il fût assurément capable de l'apprécier : sa jeunesse s'était écoulée au milieu de ce monde privilégié où l'on pouvait s'abstenir d'apprendre, il est vrai, à vivre utilement, mais dans lequel on était, en récompense, initié très Jeune à tout ce qui pouvait contribuer aux délices de la vie. Or, comment y aurait-on négligé l'étude des perfections d'un sexe sans lequel il n'est point de bonheur vrai sur la terre?

Mais, soit que notre Janus de 4797 fût préoccupé puissamment par les intérêts de la cause dont il s'était fait le champion ; soU que la beauté se fût emparée ailleurs de toutes ses facultés administratives, il ne se montra

point frappé des charmes de Nicette. En admettant, comme la plus probable, la seconde partie de ce dilemme, on reconnaît bien l'amour, j'entends l'amour véritable, avec son culte exclusif. Pour cette passion, ainsi ressentie assez rarement, il faut l'avouer, il n'existe qu'un être parfait en ce monde : celui qu'on aime; lui seul est beau, spirituel, bon; lui seul a des grâces, des idées heureuses, des vertus; le reste des humains est laid, sans imagination, vulgaire, etn'obtient grâce au jugement du fanatisme amoureux, qu'autant qu'il ressemble à l'idole chérie. Pourquoi se plaindrait-on de cette superstition du sentiment? Elle proteste au moins contre le pyrrhonisme universel qui dévore, une à une, nos plus chères illusions : celui qui aime avec une foi généreuse, avec un aveuglement absolu, si cette appréciation paraît plus exacte, celui-là sait encore se dégager

du triste linceul que nos sensations émoussées étendent avec une effrayante progression sur la vie sociale,

Le comte de Surinville donc, probablement amoureux avec l'entraînement exclusif que je viens de signaler, aborda, sur le champ, auprès de Nicette, le sujet de sa visite.

— ■ Vous désirez, citoyenne, louer deux chambres, lui dit-il après un salut assez bref, et trop nuancé du faubourg Saint-Germain, pour ne pas former un contraste frappant avec le costume du rémouleur.

— Oui, citoyen, répondit la jeune fille en appuyant sur la qualification républicaine, de manière à faire comprendre qu'elle y attachait une interprétation narquoise. *

Je prendrai ce logement, si vous voulez bien m'accepter pour locataire.

— Vous ne l'avez pas vu, citoyen; je ne sais s'il vous conviendra; et si le prix....

— L'appartement, quel qu'il soit, sera à ma convenance. Quant au prix, votre fixation sera la mienne, et je paierai une année d'avance.

— Oh! oh! citoyen, reprit Nicetteen renforçant l'intention un peu moqueuse qu'elle avait jusqu'à lors manifestée, il paraît que l'état de rémouleur est devenu productif par le temps qui court; car cet état est le vôtre. Je vous aï rencontré bien des fois dans Paris, repassant couteaux, rasoirs, canifs, ciseaux

■* Ah! vous savez, citoyenne, que je passe ma vie à aiguiser les outils tranchants. Oui, le métier ne va pas mal et je puis me donner quelques aisances.

— Mais il me semble qu'en vous logeant à Clichy, vous demeurerez loin de vos pratiques ordinaires?

— Peu m'importe: mes jambes sont bonnes, mes bras robustes; et j'aime mieux pousser ma brouette un peu loin que d'habiter une ville ou l'oft n'est Jamais sûr de dormir la nuit, quand on a travaillé tout le joub.

L'année dernière, continua Nicette en souriant , je vous aurais loué mes deux chambres dix mille francs, cette année je ne vous demande que quatre-vingt francs.

— La belle chose que le système des assignatsetdes mandats... Chacun pouvait en faire, et c'était commode de s'enrichira son gré... Maintenant ce papier monnoie est bon à allumer la pipe... Dieu merci, les fumeurs en ont pour long-temps. Voilà quatre-vingtseize livres , poursuivit le rémouleur, en mettant quatre beaux louis d'or dans la main delà jeune propriétaire.

— Je ne veux pas que vous me payiez

d'avance ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

— C'est précisément pour cela que je veux assurer votre loyer d'une année. Cette maison ne brûlera pas, et la vie de l'homme est chanceuse.

— Qui sait si ma maison ne sera pas incendiée aujourd'hui, poursuivit Nicette d'un ton mécontent, il se passe de si vilaines choses.

Ici le rémouleur regarda fixement la jeune fille, puis il répondit :

— Est-ce que vous n'êtes pas bonne patriote, citoyenne,

— Si fait, citoyen, et c'est pour cela même que je ne suis pas républicaine à la manière de ces autres , vous savez...

— Les montagnards ! leur temps est passé?

— 11 peut revenir....

— On y mettra ordre.

Nicette, porta à son tour sur son nouveau locataire, un regard profondément scrutateur, et sans doute elle n'y vit pas l'expression d'un républicanisme bien ardent; car elle reprît:

— Je me doute un peu qu'il se passe quelque chose sous jeu : je blanchis bon nombre de ci-devant, comme on dit aujourd'hui, et j'ai remarqué dans leurs hôtels un mouvement qui n'était pas ordinaire.

— Et sans doute vous en avez prévenu l'autorité, dit le rémouleur, qui espéra, par cette supposition injurieuse, exciter un élan d'humeur qui lui révélerait l'opinion de la jeune blanchisseuse.

— Dénoncer quelqu'un, grand Dieu ! pour qui me prenez-vous donc? apprenez que Nicette ne ressemble en rien à ces tricoteuses qui passent leur vie à courir les clubs, pen-

dont que leurs enfants meurent de faim, en attendant que le citoyen Babœuf ait fait décréter que les fainéans vivront aux dépens des gens laborieux... allez, allez, citoyen rémouleur , quoiqu'on soit pauvre, on à l'âme honnête , il ne faut pas être si prompt à juger sur l'apparence : elle est souvent trompeuse.,. Et tenez, je me connais mieux que vous en physionomie... Parions que vous n'êtes pas un sans culotte.

— Vous voyez bien que non , reprit le comte, avec une feinte négligence, qui cachait mal la vive émotion que cette brusque interpellation lui causait ; quoique mon métier ne soit pas le Pérou, je gagne assez pour ne pas courir la ville en garçon boulanger ou en fantassin écossais.

— Vous m'avez mieux comprise que vous ne voulez l'avouer; et voyez-vous, ajouta Nicette, en faisant sauter dans sa main les

— 7\ — quatre pièces d'or que le prétendu Jacques venait de lui remettre , les gros sous de cette espèce ne se donnent guère souvent rendezvous dans la poche d'un rémouleur.

J'entends parler par-ci, par-là, d'un club de Clichy qui ne ressemble guère aux autres, s'il faut croire ce qu'on en dit... Et puis je vois passer souvent des figures bien distinguées, pour le costume de ceux qui en sont porteurs..., des chevelures qu'on s'efforce d'applatir pour imiter la tête mal peignée des frères et amis; des mains blanches, comme les vôtres, par exemple , sortant d'une manche grossière de droguet... Tout cela, voyez-vous, n'annonce pas l'état de blanchisseur ou de carrier... On dirait les citoyens Michu de la comédie italienne, et Henry du vaudeville, en habits d'ouvriers. Vous même, citoyen, me faites un peu l'effet d'un repasseur de ciseaux, de la pièce que

j'ai vue, décadi dernier, au théâtre des variétés : le Rémoleur et la Meunière.

— Vous lisez les romans de Ducray Duménil, citoyenne, répondit le comte, en riant, et c'est pour cela, sans doute, que vous croyez voir partout des personnages cossus déguisés.

— C'est vrai que j'ai lu Alexis ou la maisonnette dans les beis, et Petit Jacques et Georgette ; que même j'ai bien pleuré sur les malheurs de ces pauvres enfans , parce que. . . suffit... Mais il n'y a pas de déguisements que dans les romans... et tenez, citoyen, il faut que je vous dise quelque chose que je sais, et je parîrais gros que je ne risque rien. . . Je le répète, mon nouveau locataire n'est pas un sans culotte...

— Dites, citoyenne, répondit Surin ville intrigué et quelque peu inquiet.

— Je blanchis, une demoiselle, bien belle,

bien noble, bien fière , demeurant rue de Varennes; on dirait la ci-devant reine de France; et jamais elle ne m'appelle que petite... quoique je soi9 aussi grande qu'elle, ajouta Nicette en appuyant sur les mots.

— Et vous nommez cette impérieuse beauté...

— Mademoiselle de Vermansange.

Le comte trésaillit sur sa chaise.

— J'ai peut-être oublié une aiguille sur cette chaise, s'écria Nicette avec une expression de malice plutôt que d'intérêt ; il me semble que quelque chose vous a piqué.

— Je le crois en effet ; mais continuez.

— J'étais quintidi, chez mademoiselle de Vermansange... Dame c'est qu'il ne faudrait pas l'appeler citoyenne, celle-là... J'attendais depuis une bonne heure de Dieu pour lui remettre son fin, parcequ'elle ne veut pas perdre l'occasion de me picoter sur un pli quand

— n — elle y trouve à redire... C'est son plaisir à cette demoiselle ; et les pauvres doivent prendre les riches comme ils se trouvent... Quoique les pauvres... enfin suffit. J'attendais donc quand mademoiselle Herminie...

Un beau nom tout de même qu'elle a ïà, ma pratique de la rue de Varennes: Ne trouvezvous pas?

— Sans doute; mais vous vous interrompez toujours.

— C'est vrai, c'est vrai... Je voulais donc vous dire que mademoiselle Herminie éleva tout à ;oup la voix, et je crus entendre qu'elle disait: « Clichyest trop près et trop petit; tout le monde s'y connaît; nos amis seront bientôt suspectés, suivis, arrêtés, peut-être... Quelqu'un lui répondit : le lieu de la réunion change tous les jours... et cette voix là...

— Vous la connaissiez, interrompit le

comte, avec plus de précipitation que de prudence.

— Non, monsieur, reprit la blanchisseuse de Clichy, en articulant fortement ^qualification, mais j'ai cru la reconnaître depuis, ailleurs... « Et puis, je vous l'ai déjà dit, poursuivit ma pratique, à votre place, -j'aurais choisi un autre déguisement: vous avez l'air, quoique vous fassiez, d'un rémouleur de comédie... Trouvez-vous mon récit intéressant, monsieur?

— Le hasard a de singuliers caprices, il faut en convenir, s'écria le comte avec explosion.

— Allons donc, un peu de confiance, et mettez moi à même de vous servir... Je ne vous demande pas qui vous êtes : il y a des secrets qu'on ne révèle pas volontiers... Je sais cela; mais je tiens pour certain que vous appartenez au club de Clichy...

— Qu'elle idée!

— Au club de Clichy, que je puis favoriser...

— Ah ! vraiment !

— Ceci vous étonne : c'est si peu de chose qu'une pauvre blanchisseuse.

— Je ne dis pas cela.

— ' Mais vous le pensez et vous avez tort pour le moment ; car je puis sauver vous et les vôtres d'un grand danger.

Ici le comte de S urinville regarda Nicette avec une fixité de regard profondément interrogative; puis, après un moment de silence, il dit :

— Oui, ma chère enfant, tout me dit que vous êtes sincère en me parlant : on n'est pas aussi franchement jolie quand l'on médite une trahison; et votre ame doit être belle, à en juger d'après le charmant miroif que m'offrent vos traits.

— Yoilà, bon rémouleur, de la galanterie

qui sent un peu l'ancienne cour; et Nicette secoua la tête en souriant.

— Je n'ai pourtant vu la cour que de l'antichambre, reprit le comte, décidé à laisser un coin de voile étendu sur sa vie, pour se réserver un moyen de salut. Vous avez pénétré la vérité : il existe bien un club de Clichy; et valet de chambre d'un très grand seigneur, je suis le messager ordinaire entre lui et les conjurés.... Mais vous, Nicette, comment se fait-il que vous ne soyez pas républicaine ?

— Je n'ai jamais dit cela, répondit vivement la jeune fille.

Surinville tressaillit de nouveau; il se repentit de s'être trop avancé avec la petite blanchisseuse. Celle-ci continua :

— La république, voyez-vous, est le régime selon l'évangile, qui veut qu'il n'y ait ni premier ni dernier. Il me semble qu'un

gouvernement qui écrase les uns au profit des autres, n'est pas juste du tout; car Dieu nous créa tous du même limon; l'égalité est donc la loi divine, et le Seigneur se connaissait mieux que nous à la répartition du bonheur sur la terre. Ce qu'il faudrait aux nations, ce serait un certain nombre de pères assez vertueux pour maintenir à chacun ses droits, et les rois ce n'est pas cela... Mais je vois que, depuis trois ou quatre ans, les affaires de la France vont de mal en pis; nous étions esclaves, à ce qu'on dit, avant la révolution; mais, au moins, on ne nous tuait pas... Une supposition: si l'on disait aux bœufs d'un attelage on va détacher votre joug pour vous conduire librement à la boucherie , \h repondraient , s'ils parlaient comme les bètes de la fable : merci, nous aimons mieux labourer avec le joug au front. . . Enfin, j'aurais bien aimé la république, mais

je déteste nos républicains d'aujourd'hui parce qu'ils mènent les bœufs à la boucherie.

— Vous êtes une honnête, une loyale fille, Nicette, et nous sommes bien prêts de nous entendre; car si votre bon cœur hait les gouvernants sanguinaires, je n'estime guère les princes qui, du fond de leur chambre à coucher, veulent ressaisir le sceptre de leurs aïeux. Mais, dans les révolutions, il faut se mettre au service d'un principe, quand on ne se trouve pas placé assez haut pour en créer un : je me dévoue à la royauté et non au roi; vous voyez que nos opinions peuvent se donner la main, quoique venant d'origines différentes.

— Origines différentes, peut-être, répéta Nicette avec intention; mais revenons au club de Clichy. Les hommes qui le composent ont de bonnes vues, je veux le croire; il serait

fâcheux que leur projet échouât, et à la manière dont ils s'y prennent, cela ne manquerait pas d'arriver, comme vous le disait mademoiselle de Vermansange...

— Ah! c'est donc moi décidément qu'elle entretenait le jour où vous l'avez entendue, interrompit Surinville

— Je croyais que c'était convenu, répondit Nicette en riant,

— Puisque vous le voulez ainsi.

— Comme le disait mademoiselle de Vermansange, reprit Nicette, Clichy est trop près de Paris, et pas assez peuplé, pour que vos clichien ne soient pas observés par les nôtres, qui connaissent d'ailleurs la plupart de leurs figures et ne se laissent pas abuser par des déguisements que trahissent les mains blanches et le linge fin. Il faut changer de système si vous tenez, à notre bourg.

— Sans doute : Clichy est le mot d'ordre européen.

— Eli bien ! n'en déplaise à l'Europe, je ne

vois qu'un moyen d'échapper aux dangers qui menacent les Clichiens.

— Dites vite chère enfant.

— C'est de conspirer sous la terre et non dessus.

— Je ne vous comprends pas.

— Écoutez-moi donc. Tout le terrain qui s'étend entre cette maison et la rivière est creux : l'herbe de notre prairie pousse sur d'anciennes carrières abandonnées, dont les ouvertures recouvertes depuis longtemps, ne peuvent même plus se reconnaître, et c'est par hasard que j'ai appris qu'elles existent. L'autre jour, j'enfonçais à grands coups de marteau, dans le roc de ma cave, des piquets pour fixer une planche à bouteilles. Tout-àcoup le morceau de bois que je frappais si

fort est entré tout entier, et je l'ai entendu tomber à terre. Le lendemain le trou s'était agrandi par un éboulement du mur naturel, au point de livrer passage à une personne, et je découvris qu'un immense souterrain s'étendait au niveau de ma cave. J'eus la curiosité de le visiter; munie d'une lanterne j'y pénétrai. En le parcourant, il me fut aisé de reconnaître une ancienne carrière : la trace du pic se remarquait partout: Je marchai en évitant plusieurs fondrières remplies d'eau, l'espace d'un quart d'heure, puis je m'arrêtai frappée d'un bruit singulier que j'entendais devant moi, et bientôt je crus entrevoir le jour du même côté. En effet, je ne tardai pas à distinguer une assez large crevasse dans le roc; je m'en approchai et je vis couler la Seine aune petite distancé. Rentrée dans ma cave, je bouchai avec des tonneaux l'ouverturecommuniquantà la carrière abandonnée.

— Vous n'en avez parlé à personne, demanda vivement le comte.

— A personne absolument, et vous me comprenez à présent, de reste.

— A merveille : ce souterrain est une découverte providentielle... Puis Surinville se reprenant, ajouta : Mais la crevasse peut avoir été remarquée du dehors. . . .

— Impossible : elle est ouverte dans l'escarpement de la rive et recouverte de broussailles épaisses.

Je m'ensuis assurée; j'avais mon projet.

— Ah ! ah !

— Oui', je voulais semer dans la carrière des champignons sur couche.

— La spéculation n'était pas mauvaise

Je ne sais vraiment, si les conspirations y réussiront aussi bien : je doute un peu de la franchise du germe. Enfin , c'est chose à essayer, j'en fais mon affaire et si vous me gar-

dez bien le secret, Nicette, votre fortune est assurée...

— Eh ! bien , voyez-vous, ce que vous me dites-là est mal, très mal... promettre les richesses à une pauvre fille comme moi, pour garder un secret, c'est supposer qu'elle pourrait le vendre à d'autres; il me semble pourtant que je n'ai pas mérité cette injure de votre part, et je commence à croire, monsieur le valet de, chambre d'un grand seigneur, que vous n'êtes pas bon physionomiste.

— Pardon, chère enfant , mais sur le sol volcanique où je marche, il faut s'avancer avec bien des précautions.

— Vous avez raison et je suis une sotte de m'ètre piquée d'une promesse toute naturelle ; flatter la cupidité est un moyen qui réussit si généralement, et les exceptions sont si rares.

— Ah ! je n'hésite plus à reconnaître que je vous en dois une.

— À la bonne heure.

Tels avaient été les précédents du voyage renouvelé chaque nuit, que j'ai décrit au commencement de ce chapitre. Les dispositions souterraines que j'ai mentionnées ensuite avaient été exécutées avec autant de mystère que de célérité, à la diligence du rémouleur; et depuis quelques semaines, les conjurés clichiens ne s'assemblaient plus que nuitamment et sous les gazons de la plaine de Clichy. Ce fut de cette époque que leur réunion prit le nom de cluù introuvable.

La vieille duchesse de Vermansange, était veuve d'un ex-lieutenant-général des armées du roi, qui avait touché du doigt le bâton de maréchal sous Louis XV; mais un soir, au jeu de la cour ; il s'avisa de contredire madame

du Barry, sur un coup de carte; le lendemain son nom fut effacé de la liste des prochaines promotions, et ses services dans la mémoire du Roi. Le duc, mort les armes à la main en Vendée, "sous le commandement de Bonchamps, légua en 95 à la duchesse et à sa fille, alors âgée del 9 ans, une grande fortune, mais en même temps une perspective de persécutions, qui ne tardèrent pas à se réaliser. La mère et la fille furent arrêtées, enfermées au Luxembourg ; puis , à la grande surprise de tout Paris, elles rentrèrent Tune et l'autre à l'hôtel de Vermansange, après huit jours seulement de détention, et leurs biens confisqués,leurs furent rendus. Depuis lors, et pendant tout le reste de la terreur, mesdames de Vermansange jouirent d'une tranquillité quasi-phénoménale à cette époque, sans toutefois, avoir paru le moins du monde, accéder au régime républicain , ainsi que firent bon

nombre de personnages titrés, par crainte ou par ductilité de caractère.

L'hôtel de Vermansange, situé vers le milieu de la rue de Varennes, présentait, dans toute sa pureté le type des demeures seigneuriales d'autrefois, c'est-à-dire du tems où la féodalité, privée des amples prérogatives du château crénelé, s'était faite courtisane au pied du trône, et recevait, à titre de faveurs, les biens et les honneurs conquis jadis par sa bonne épée. La maison que je vous signale offrait, sur la rue, un portail presque monumental où la sculpture mignarde des premières années du dix-huitième siècle avait prodigué ses ornements sans noblesse et tourmentés. A droite et à gauche de la porte, régnaient deux corps de bâtiments peu élevés, avec des croisées d'entre-sol surbaissées : là se trouvaient les logements des maître d'hôtel, valet de chambre, chef de cuisinç, soin-»

nieller, femmes de chambre et femme de charge; domesticité numéro premier, qui commande et sert tout à la fois ; communauté où les bonnes mœurs ont rarement accès , même quand les maîtres ne viennent pas traverser de leur immoralité titrée, les vices des valets. La porte cochère, selon le goût du temps, offrait à la partie supérieure une surabondance d'enroulements plus ou moius bizarres, du milieu desquels ressortait, en relief, l'écusson de la famille , soutenu par des amours bouffis. Datis le paneau d'en bas, un autre système d'arabesques entourait et couronnait un masque de fer, qui faisait à tout venant une horrible grimace, sans doute parce que le marteau lui aplatissait incessamment le nez.

Lorsqu'à l'injonction des cochers de bonne maison, forte, s'il vous fiait, cette fermeture,

ordinairement close, écartait ses lourds battans, on apercevait le suisse colossal, toujours en grande livrée, en bas de soie blancs, en souliers à larges boucles d'argent, et portant avec orgueil, sur son épaule gauche, un énorme flocon de rubans en forme d'aiguillettes. Dans la cour circulait un monde de laquais, de piqueurs, de palefreniers; pénétraiton jusqu'à l'antichambre, d'autres porte-livrées, dormant ou jouant aux cartes, attendaient le coup de sonnette, qu'ils laissaient souvent réitérer; ou l'occasion d'être humbles ou insolents/seionle rang de ceux qu'ils auraient à introduire. Dans une région souterraine et dans une zone ardente, vingt cuisiniers en veste blanche, en bonnet de coton, s'ingéniaient matin et soir pour flatter la sensualité des maîtres ; tandis que, deux étages au-dessus, ceux-ci injuriaient le sort qui, au sein de toutes les jouissances, leur avait, jeunes

encore, enlevé la faculté de jouir, même par l'inconstance.

Lorsque la révolution, en révisant les titres de la noblesse héréditaire, eut démontré leur peu de valeur, aux yeux d'une nation qui s'avisait de toute sa puissance ; et lorsque, comme pour confirmer ce jugement, une forte partie de cette classe abandonna le monarque aux périls qui le menaçaient, le mouvement et le fracas de l'opulence cessèrent au faubourg Saint-Germain; les hôtels aux croisées lumineuses s'y éteignirent ; le pavé de leurs cours d'honneur s'encadra d'herbe; le* cri du pinçon se fit seul entendre sur leur perron désert. Sans avoir cessé d'être habité , l'hôtel de Vermansange offrit toutes ces marques d'abandon : les meubles de ces vastes salons, modelés sur ceux de madame de Pompadour restèrent enveloppés de leurs robes de toile grise ; les lustres ne quittèrent plus leurs che-

mise de gaze ; les pendules , arrêtées en juillet 4789, ne devaient plus osciller de nouveau qu'en \ 81 4, emblème des opinions d'une arristocratie qui ferait résolument abstraction d'un quart de siècle, dans la marche des idées... Quelquefois la vieille duchesse, ranimée dans sa démarche goutteuse par de suaves souvenirs, visitait en clopinant son cabinet de toilette, dès long-temps froid et silencieux. Il lui semblait que les amours sculptés au plafond la regardaient d'un air narquois; elle soupirait à la vue du fauteuil sur lequel on l'avait vue quelques vingts ans plutôt trôner en souveraine, un peu moins respectée qu'admirée d'une cour papillonnante d'abbés galants, et de ces adorables marquis nés colonels... En passant devant la toilette au miroir encandré de dentelle, l'ancienne titulaire du tabouret remerciait le temps d'avoir déposé sur cette glace trop fidèle, une couche épaisse

de poussière « quel triste service il me ren- » drait sans cela, disait elle , en continuant » son émission de soupirs. »

Mademoiselle Herminie de Vermansange, était d'un âge, où les temps les plus orageux produisent des fleurs. Durant la terreur même , quand sa mère et elle eurent échappées providentiellement au sort funeste que leur rang semblait devoir encourir, cette noble demoiselle se fit un intérieur élégant et coquet. Elle habitait un petit appartement du rez-de-chaussée, ouvrant sur un jardin anglais; lànirennui,nilatristessenesemblaient l'atteindre , et tout portait à crdire que le chagrin ne s'y était point emparé d'elle.

Le petit nombre d'amis titrés qui avaient échappé au glaive révolutionnaire et qui visitaient mademoiselle Herminiedanscet asile de sa jeunesse résignée, ne pouvaient concevoir une si étrange résignation. En effet, cette no-

Lie et riche héritière, douée d'unebeauté grecque, aussi régulière qu'éclatante ; favorisée d'une taille comparable à celle de la divine Calipso, sans que l'attentive nature eut négligé d'y joindre la moindre des perfections; cette noble et riche héritière, dis-je, était destinée à contracter le mariage le plus illustre, lorsque ses espérances à cet égard durent se noyer dans le torrent de variations politiques qui entraînait toutes les institutions de la vieille monarchie. L'étonnement causé par la longanimité de mademoiselleHerminieétaitd'autant plus grand que cette vertu des âmes stoï • ques contrastait singulièrementen elle avec le caractère fier, impérieux, dominateur qu'elle avait laissé remarquer dès sa tendre jeunesse. La surprise redoubla lorsque, tout-à-coup, on vit mademoiselle de Vermansange tomber dans une affliction profonde, après le 9 thermidor; époque à laquelle s'écroula la fameuso

Montagne, en engloutissant le triumvirat, plus fameux encore de Robespierre, Saint-Just et Couthon. La douleur qu'Herminie ne dissimulait point alors dérouta décidément toutes les présomptions : les regrets évidents, les larmes même qu'elle donnait à un régime sanglant parurent inexplicables.

Mais ce qui sembla plus extraordinaire encore , ce fut de voir mademoiselle de Vermansange se déchaîner hautement contre le gouvernement modéré qui suivit la terreur, et s'engager dans les intrigues qui, tolérées par un pouvoir sans énergie, se formèrent contre le directoire exécutif.

Placé entre la crainte de se laisser déborder par une renaissante terreur et la nécessité de soutenir pourtant la république, attaquée de toutes parts, triomphante aux armées seulement, le conseil du Luxembourg flottait perpétuellement dans une succession de demi-

mesures qui n'intimidait aucun parti. Les verdets, les compagnies de Janus et du soleil, la chouanerie, les prêtres refractaires prêchant contre la révolution dans les greniers ou le catholicisme s'étaitrefugié; enfin l'émigration organisant à Paris même ses légions dorées, dont les chefs à peu près ostensibles, délibéraient journellement chez le glacier Garchy; telles étaient les conséquences d'une mollesse gouvernementale qui, dans un espace de temps assez court, devait laisser anéantir, par dissolution, cette fameuse constitution de Tan m, que l'assemblée conventionnelle avait léguée pour adieu à la France. Il était évident qu'un ordrade choses nouveau résulterait Ëientùt d'une lutte entre les factions: lutte à laquelle le directoire assistait passivement.

La plus hardie de ces factions était incontestablement celle des royalistes : elle avait de

nombreux adhérens dans les conseils représentatifs , organisait la sédition au midi et à l'ouest du territoire républicain, stipendiait trente ou quarante journaux, et conspirait ouvertement dans les salons du faubourg Saint-Germain, au nombre desquels on distinguait surtout celui d'Herminie de Yermansange. Car la vieille duchesse était morte en 4796. Sa fille, maîtresse d'une grande fortune,respectée durant la terreur, par un phénomène inexpliqué tenait le premier rang parmi cette noblesse qui, dès Tannée 4797, s'efforçait de restaurer l'ancien régime. Elle s'aidait pour cela, de ce qu'il sera toujours facile d'exciter en nous: le prompt dégoût de ce qui existe, et le désir immodéré de posséder ce que nous n'avons pas. Herminie exploitait avec plus de bonheur encore cette passion toute française que Montesquieu a si ingénieument critiquée dans ses Lettres persannes , cet

art de traduire en futilités les choses les plus graves, et de chansonner jusqu'aux plus sombres désastres. Ainsi , mademoiselle de Vermansange avait imaginé la coiffure dite à la victime , qui consistait pour les dames à se faire couper les cheveux carrément au .niveau de la nuque, et avec toute la candeur de ciseau d'un barbier villageois. On conçoit que chez une nation où les coutumes sages deviennent si promptement ridicules , celles qui le sont naturellement ne peuvent avoir une longue vogue : les merveilleuses titrées de 4797, lasses après quelques semaines de représenter des condamnées soustraites à la guillotine, se trouvèrent heureuses, lorsque Caron, Arnaud ou Michallon, je ne sais pas au juste lequel, métamorphosa ces victimes pour rire, en têtes àla Titus, et substitua l'élégance romaine, empruntée à la brillante période des Césars, aux âpres

souvenirs du républicanisme sanglant des Bru tus.

Le comte de Surinville, jeune émigré d'une valeur peu commune et d'une adresse

que d'Antraigues lui-même eût enviée, était arrivé à Pans peu de temps après l'échec éprouvé par les royalistes, en vendémiaire ; bien certain, avait-il dit au comte d'Artois, de relever les affaires du roi, compromises par Fimpéritie de Danican; et fâché seulement, avait-il ajouté, de n'avoir plus à vaincre sur le pavé de la capitale , ce petit Bonaparte , qui s'était prévalu sans beaucoup de peine, des sottises de son adversaire.

Le comte s'était fait présenter, le lendemain de son arrivée à l'hôtel de Vermansange ; et dès sa première entrevue avec Herminie il avait compris que cette jeune femme, dont l'influence paraissait grande pourrait être fort utile à la cause royale. Tou-

tefois, il n'avait pas tardé à reconnaître en elle l'intention formelle de diriger le parti qu'elle favorisait par d'importans subsides : cette découverte le contraria. Il ne concevait sa mission que libre de toute entrave , indépendante dans ses conceptions et ses démarches, et avant tout dominatrice. Le pouvoir bien constaté d'Herminie allait donc le gêner, s'il ne parvenait à l'annuler, ou du moins à l'absorber. Mais le gentilhomme français s'était dit : « Les femmes ne s'abandon* nent qu'à un seul sentiment porté jusqu'à l'exaltation: ce sentiment, c'est l'amour. Tous les autres penchans papillonnent à fleur d'âme dans leurs affections, chatouillant à peine cette superficie de leur cœur où l'amour seul sait pénétrer profondément. Si de nos jours on compte quelques têtes politiques parmi le sexe, qu'on y regarde bien, l'amour se rencontrera toujours au fond de cette grave

préoccupation: il s'y rencontrera, soit vengeant un outrage, soit poursuivant une espérance, soit se nourrissant du fiel d'un regret. ; . Cette passion féminine ne fait réellement que voltiger en dehors de la route qui lui fut assignée parla nature, sans jamais la perdre de vue ; rien n'est plus facile que de l'y faire rentrer. » Et le comte de Surin ville, pour conclusion de ce soliloque, débité devant la petite glace d'un logement du pays latin, dans lequel il s'était d'abord confiné, ajouta avec une fatuité autorisée par de nombreux succès : « La fière Herminie rentrera dans le chemin fleuri des amours , si elle en est sortie , ou elle s'y engagera pour la première fois si , parvenue à cette brûlante canicule de la vie que marque la 25e année d'une femme, son cœur est encore vierge de tendres émotions. . . ce qui me paraîtrait bien peu traditionnel à l'hôtel de Vermansange.»

Peut-être finirons-nous par apprendre que le comte, en jugeant les femmes susceptibles d'une seule passion, ne s'était pas trompé dans l'application de ce jugement absolu, à la noble héritière qu'il songeait à subjuguer;, mais, je puis le dire dès ce moment, l'induction qu'il avait tirée de son raisonnement était téméraire. Surinville, beau, bien fait, spirituel, passionné, moissonnait depuis 4 ans, à pleines mains, des myrtes chez lesbelles émigrantes réfugiées à Londres. Soit que riches d'une exportation prévoyante de louis d'or, elles habitassent l'hôtel aristocratique; soit que reléguées dans l'humble Furets, hedlodgings, elles en fussent réduites à la parcimonieuse hospitalité des Anglais, les mœurs aisées delà noblesse française s'étaient exilées avec ces dames; et bon nombre d'entr'elles se montraient d'autant moins sévères envers l'amour, qu'elles le trouvaient plus ri-

che en compensations opposées aux rigueurs de la fortune. Si les mémoires du feu prince de Talleyrand, si pompeusement annoncés, si religieusement clos, dit-on, pour une période ^ de trente années, sont vrais dans quelquesunes de leurs parties, sa malice peu charitable envers la beauté n'aura pas omis d'y consigner les détails essentiellement pittoresques de la vie des marquises, comtesses ou baronnes françaises, qu'il trouva à Londres en 4795: car l'ex-évêque d'Autun s'y était rendu alors en qualité ày observateur .

En attendant cette révélation, je puis mentionner ici une remarque faite par d'autres observateurs, moins politiquement accrédités : elle aidera nos moralistes à apprécier ce qu'on veut bien appeler la galanterie anglaise. On compterait aisément les intrigues que les nobles émigrées entretinrent, durant leur exil, avec les seigneurs d'Outre-

Mer; s'il ne faut pas chercher la cause de cette réserve dans une sévérité de principes contestable, il sera juste au moins d'y voir le témoignage d'une délicatesse de tact peu compatible avec les allures coutumièresdes lords, envers les beautés de leur choix, c'est-à-dire les danseuses d'Opéra. On sait que l'amour anglais, tel que nous le peignent les Richardson, les Fielding, tel que l'a poétiquement déguisé Walter Scott, n'est plus depuis longtemps qu'un sentiment idéal; je ne connais rien de plus lourdement positif qu'une passion amoureuse ressentie, je ne dirai pas par un cœur, mais par un naturel anglais. Or, les gentilles mignardises de tendresse qui plaisent à nos Françaises, les délicatesses d'élocution qui préparent, avec plus ou moins de sincérité ou d'adresse, le triomphe d'un amant, et paraissent engager avec le sexe un combat qui lui laisse quoiqu'il arT

rive, le mérite de la défense , n'étant point des préliminaires à l'usage de la tendresse britannique, rarement elle réussit auprèsde ces dames souvent formalistes seulement qui, parmi nous, passent pour des femmes fortes contre la séduction. Il est bien entendu que ces dames là ne forment qu'une toute petite minorité, chez un sexe dont les principes infaillibles sont bien connus.

On conçoit combien, dans cet état de choses antipathique entre les soupirs anglais et les faiblesses françaises, la galanterie émigrée d'un héros de petite maison dut trouver, elle, de sympathie chez les belles exilées qui ne se cachaient guère d'en avoir été les héroïnes; et lorsqu'il vint en France, le comte de Surinville crut que, si la révolution avait changé bien des opinions, ce ne pouvait être dans les croyances de l'amour. Certes ! notre faux rémouleur avait raison en cela; mais si

les croyances de l'amour étaient toujours les mêmes, qui savait jusqu'à quel point leur direction, ou si l'on veut leur application, pouvait avoir varié.

Le comte se rendit donc assidûment chez mademoiselle de Vermansange, convaincu qu'il ne tarderait p^&d'y accomplir la double conquête de l'intrigue royaliste dirigeant, et d'une femme adorable, qui la lui abandonnerait avec son cœur. Herminie reconnut promptement que M. Amédée de Surinville était un homme de résolution, capable de se porter à tous les extrêmes pour remplir la tâche qu'il s'était donnée en quittant l'Angleterre; et elie aussi débita un petit soliloque passablement vaniteux devant la glace de sa toilette. « Amédée, se dit-elle en caressant du regard les attraits dont la nature l'avait généreusement pourvue, Amédée est un homme dans lequel il est facile d'exciter

tous les genres d'ambition, car il se croit appelé à tous les triomphes que la vanité peut rêver, ou que peut rechercher l'audace : Il vam'aimer, que dis-je, il m'aime déjà. J'ai su l'engager dans ce lien si fragile en apparence, si fort en effet, qui nous rend maitresses de la vie d'un homme, à moins que nous ne soyions assez insensées pour le rompre en voulant trop le serrer.

— Il n'en sera pas ainsi, poursuivit Herminie, dont le miroir fidèle refléchit en ce moment le sourire saturé de dédain. . . « Oh ! non, il n'en sera pas ainsi... » , répéta-t-elle, tandis que son sein, presqu'entièrement découvert, selon la mode du temps, se soulevait, palpitant d'une émotion qui semblait démentir l'assertion réitérée de la noble demoiselle... Et se levant sous l'empire d'une pensée triste, mais impérieuse, elle se dirigea lentement vers, sou secrétaire, en tira un

portrait sur lequel se fixèrent avec amour ses yeux, bientôt remplis de larmes; puis, retombant sur le fauteuil qu'elle venait de quitter, elle reprit: «lui, lui si jeune, si beau, si grand ; lui dont le geste seul exaltait ou terrifiait les armées, comme le sourcillement de Jupiter ; lui dont la parole faisait surgir une victoire d'un échec; lui qui vivait de la vie des héros, des philosophes et des sages. Il est mort, et la place qu'il a laissée dans mon cœur, ne peut-être remplie que par le regret et la vengeance... La vengeance, c'est maintenant mon unique amour , un amour que je caresse, que je veux servir atout prix, et dont le triomphe égalera cette félicité que j'ai perdue... Car il faut déchirer, il faut anéanlir pour qu'une vengeance comme la mienne soit satisfaite. . . .

Je tiendrai le comte de Surinville attaché à mon char; ce sera un esclave assez impur.

tant pour que je puisse m'en faire honneur, jamais un mortel assez dangereux pour que j'aie à le redouter, ni comme amant, ni comme chef de parti. »

Mademoiselle de Vermansange en était là de son entretien avec elle même, lorsqu'on vint lui annoncer M. de Surin ville; elle passa au salon pour le recevoir.

— Eh! bien, monsieur le comte, dit-elle en montrant à Amédée un fauteuil placé près du canapé, sur lequel elle s'assit ; commençons nous à ébranler sur leur trône, emprunté au magasin de la comédie française, ces' cinq masques compagnons du bœuf gras , qu'on nomme des directeurs?

— Il y a longtemps, madame, que cette parade serait finie, si nous n'avions en tète que de tels adversaires; mais, croyez moi, le bonnet rouge tient encore sur le front des Français.

— ni —

— Et jusqu'ici ceux qui ont prétendu l'en arracher ont manqué d'adresse.

— Dites, madame, de force et de résolution.

— Puisque vous en convenez, monsieur le comte...

— J'en conviens, reprit vivement Surinville, parce que je n'ai pas mérité le partage d'un tel reproche : je le prouve aujourd'hui, en me jetant tête baissée au milieu du tourbillon révolutionnaire, pour y former un foyer insurrectionnel.

— Le projet est noble et grand, mais les moyens ?

— Essentiellement différens de ceux qu'on a mis en œuvre jusqu'ici : c'est à dire délibérer infiniment moins que par le passé, et agir beaucoup plus.

— Peut-être, M. de Surinville, faudra-t-il

modifier cette partie de votre plan : c'est la tribune qui écrasa le trône.

— Oui , madame ; mais de la tribune il coulait des torrents de feu ; et dans les sa^ Ions royalistes on distille..,

— Eh! bien on distille...

— Du musc.

— : Votre comparaison est juste , reprit Herminie avec une franchise qui, à la grande surprise du comte, ne laissait percer aucun dépit; je l'ai fait remarquer plus d'une fois.

— Je le sais, madame, répliqua le comte , heureux de reconnaître que son observation n'avait pas été une vérité maladroite...

— Vous me trouvez donc bonne à consulter? demanda Herminie avec cette coquetterie de regard qui dispose les hommes à croire qu'une joliefemme est, en toutechose, d'un excellent conseil.

— Je ne veux pas faire un pas dont vous ne connaissiez et n'ayiez approuvé l'intention.

— L'esclave tend le cou à la chaîne, se dit mademoiselle de Vermansange ; puis elle ajouta tout haut en rectifiant le nœud de sa ceinture : Peut-être serait-ce trop de condescendance; et j'en conviendrai candidement, s'il y a lieu, quand vos desseins me seront révélés.

On voit que, provisoirement, Herminie se posait en alliée qui voulait pénétrer au fond delà conjuration; Amédée hésita un moment à lui répondre : un éclair de prudence laissa apparaître à ses yeux tout le danger d'une confiance en tière . . . Mais bientôt l'homme prudent s'évanouit; il ne resta plus que l'amant, qui reprit.

— Des deux grands mobiles d'une conspipiration, la force et la corruption, nous ne

— ff* —

disposons encore que du dernier, et c'est trop peu : sans le peuple on ne fait pas plus une contre-révolution qu'une révolution. Il faut donc que nous ayions pour nous une partie des masses.

— Et comment espérez-vous agir sur cette multitude, pour nous la rendre favorable.

— En me mêlant à ses groupes, en me faisant peuple moi-même.

— Ce moyen n'est pas neuf, dit Herminie en secouant la tête.

— Vous avez vu cependant qu'il a réussi tout récemment au prétendu comité de salut public; au fameux triumvirat qui le dirigeait, et dont Satan fait maintenant chère lie, comme disaient nos chevalereux ancêtres.

Mademoiselle de Vermansange pâlit ; un sombre nuage enveloppa ses traits, et ses le-

vres tremblèrent; puis elle articula d'une voix brisée :

— Ces hommes étaient grands quelque fois dans le crime : ils possédaient l'art d'émouvoir par la puissance de leurs orageuses passions; ils savaient en un mot exciter ce fanatisme qui n'est jamais qu'endormi au cœur des hommes, celui de la liberté. Nous ne possédons pas, monsieur, de tels éléments de succès..

— Hélas! non, madame; nous n'avons qu'un drapeau à produire, qu'un nom à proclamer, que des élégies à faire entendre sur les malheurs d'une famille, qui engraisse dans le pays de Brunswick, en attendant qu'on la fasse triompher... Ce ne sont pas là des mobiles bien puissants pour soulever un peuple» Mais la corruption peut nous donner la force; les Thermidoriens sont a nous.

— Les thermidoriens !!! répéta Uerminie,

dont l'accent ne se fit entendre en ce moment que comme une sorte de sifflement, à travers ses dents serrées... Oui, ce sont des misérables dont nous pouvons accepter le secours, en nous réservant de les sacrifier ensuite...

— Sans doute.... comme ces vils instruments dont on se sert faute de mieux, et qu'on brise après avec mépris... D'ailleurs, n'avons nous pas à nous venger de ces réactionnaires, qui ont sauvé la république.

— En sacrifiant avec lâcheté ceux qu'ils n'avaient pas osé arrêter dans leur essort terrible..*

— Je vous l'ai dit, reprit Amédée avec une chaleur progressive , il nous faut des masses agissantes , et les passions de la foule ne se forment souvent que de convictions personnelles , péniblement élaborées. Dès demain j'adopte la veste grossière, le panta-

Ion rapiécé du sans-culotte, les souliers ferrés; et poussant devant moi la brouette d'un rémouleur, je parcours la ville, me faisant rendre compte ici des habitudes de la bourgeoisie pour connaître son côté faible; recrutant ailleurs des jeunes gens pour la légion des collets noirs, qui formera notre troupe d'élite ; excitant partout, mais adroitement, le peuple contre le directoire: faisant surtout ressortir son immortalité dilapidatrice ; chansonnant quelquefois ses travers, traduits en ridicules...

— Prenez y garde, monsieur, les chansons peuvent être dangereuses.

— Les chansons, madame, gagnent plus de batailles que les généraux; et dans notre bon pays, ceux qui chantent ne dénoncent pas... En 4795, si le sang ruissela sur Téchafaud, cest que les Français avaient cessé de chanter.

— as —

— Vous aimez à ce que je vois, les expédients de vaudeville, monsieur le comte; mais ne craignez-vous pas que le rémouleur trop gentilhomme sans son costume vulgaire, ne fasse découvrir le secret de la comédie.

Sans doute c'était là l'observation que Nicette avait entendue, de Fanti-chambre d'Herminie ; quoiqu'il en soit, Surinville répondit :

— C'est en effet une comédie que nous jouons, nous autres royalistes; comédie dans laquelle on parle beaucoup du principal personnage, qui ne se montre jamais en scène ; et depuis bientôt cinq ans, j'ai déjà rempli tant de rôles dans ce -drame que je crois pouvoir ne faire défaut à aucun... Il en est un pourtant, continua le comte avec hésitation, qui pourrait me trouver inhabile , à moins qne j'en fusse encouragé.

— Et lequel, monsieur?

— Celui d'amoureux, madame.

— Le sujet ne comporte pas d'amour, répondit sèchement Herminie, blessée de la précipitation d'une déclaration si peu détournée.

— Je crois, au contraire, qu'il en pourrait être Tarne.

— Peut-être si vous parvenez à engager dans la conspiration quelque dame fréquent tant les salons du directoire : la baronne d'Elsta , par exemple ; on assure , ajouta mademoiselle de Vermansange avec un sourire incfsif , a Fart d'introduire un petit amour épisodique dans toutes les intrigues qu'elle imagine ou qu'elle épouse.

— C'est une alliée trop variable , répondit dédaigneusement Surinville ; dans tous les cas ce ne serait pas elle....

— Votre plan me paraît savamment conçu , interrompit Herminie en se levant, je ne doute pas qu'il ne soit approuvé ce soir à

l'hôtel de Luynes, si vous voulez bien vous y rendre pour l'exposer.

— Je n'ai ambitionné, madame, que votre assentiment, répliqua le comte, piqué de l'interruption qui venait d'accueillir sa déclaration-; je suis heureux de l'avoir obtenu; mais s'il en eut été autrement, j'aurais agi seul... Les conférences de l'hôtel de Luynes ne sont pas à la hauteur des circonstances : j'ai peu de confiance dans ces héros .de grands-levers, dans ces tapisseries vivantes, mais trop peu agissantes , de la* galerie de Versailles, qui maugréaient à huis-clos contre le jacobinisme , tandis que je combattais auprès du prince de Condé et que votre honorable père se faisait tuer en Vendée.... Je suis le serviteur du roi et le vôtre , madame , à la vie , à la mort ; quant à ces messieurs, je suis leur serviteur du chapeau seulement.

A ces mots Amedée s'inclina profondément et sortit.

— Il est un peu fâché , dit Herminie après avoir conduit le comte , en revenant se placer devant une glace du salon , qui lui dit que cette fâcherie ne pouvait être sérieuse.... Puis, ayant accepté une si flatteuse promessse , elle reprit : Il ne faut pas cependant le rebuter : triomphant ou vaincu , il peut servir ma vengeance.... ma vengeance, qui est mon unique politique à moi; ma vengeance, qui seule peut désormais relever mon ame, tombée veuve d'une félicité suprême , dans ce calme plat de la vie où l'on ne fait plus que languir quand on a été arraché du banquet des passions ; à moins qu'on en ait rapporté une dernière passion à satisfaire. Conspirer pour un roi contre une république, mais.... Eh!

que me font les droits de la couronne , que me font les résistances du peuple?... Ai-je jamais senti vibrer en moi une seule fibre politique? Je végétais à dix-neuf ans > ainsi que ces fleurs qui diaprent maintenant mon parterre ; fraîche , brillante , mais insensible comme elles , j'allais mourir sans regret > car on m'avait dit que mon père habitait le ciel , lorsque je vis paraître un ange > terrible , exterminateur , s'écriait-on autour de moi ; radieux de beauté, sublime de caractère à mes yeux; et cet ange me tendit la main en me disant : Reste sur cette terre , tu vas connaître le prix de l'existence.... quelques instants , en effet , j'existai par lui et pour lui.... oh! pour lui seul, et mon cœur pouvait à peine suffire à l'aimer Il n'est plus; et de cette vie de

l'ame qu'il m'avait donnée , il ne me reste

que la vengeance Surinville peut la

seconder je me suis trop hâtée de

froisser son amour-propre.... Puis, mademoiselle de Vermansange ajouta avec ce sourire de la coquetterie que les femmes font surgir au besoin du plus grave sujet: Heureusement , il sera facile de le ramener.

Maintenant que j'ai payé au lecteur ma dette de précédents, et que je lui ai mis à la main tous les fils de la trame que je vais dérouler, reprenons les événements à l'instant où le comte descendit

— i26 — dans le club introuvable de Clichy. Surinville apprit aux conjurés l'arrivée de Murât à Paris ; il essaya de leur faire craindre que cette circonstance, en éclairant le général Bonaparte sur la situation présente de la république, ne le déterminât à venir, pendant l'armistice, donner à Paris un pendant au xin vendémiaire.

Au nom de Bonaparte, Pichegru, qui présidait cette nuit là sous les gazons de Clichy, leva les épaules en signe de pitié, a Eh ! que nous ferait , s'écria-t-il avec un sourire de dédain , la présence de ce petit général que la victoire a gâté, parce que , comme toutes les femmes , elle aime qu'on la courtise avec audace... Les baïonnettes françaises sont sur le Rhin et en Italie, voilà l'essentiel.... Quant à Murat, je suis bien tranquille sur son compte: il est trop occupé depuis huit Jours dans

unejolie petite maison de l'allée des Veuves, pour songer à prévenir son patron de ce qui se passe à Paris : je le sais très épris d'une certaine dame qui, dit-on, s'est substituée aux droits d'un mari, pour faire son profit d'un acquittement de reconnaissance.... et, quoiqu'on en dise, les fronts ceints de lauriers ne sont pas toujours garantis de la foudre. Ne précipitons donc rien , messieurs , ajouta le vaincu volontaire d'Heidelberg ; Wil.... et Surin ville ne me paraissent pas assez sûrs de notre jeunesse dorée , pour l'engager contre ces bandes renaissantes de sans culottes que le directoire immatricule sourdement dans les sections ; prenons-y garde , les piques de 95 sont loin d'être toutes brisées , et la montagne n'est pas entièrement

abattue Écoutez l'exposé d'un projet

que je médite et qui rendra, si nous pre-

nons le temps de l'accomplir, notre succès , non seulement assuré , mais irrévocable. Les derniers événements militaires ont soulevé contre Bonaparte deux grandes rivalités : celle de Moreau , dont les beaux faits d'armes ont été laissés trop au-dessous des triomphes d'Italie par rppinion publique; et celle de Hoche, qui tient à racheter avec éclat les désastres de Jourdan. Or , messieurs , on fait ce qu'on veut des rivalités quand on sait les manier , et surtout agir sur elles en temps opportun. Ce temps n'est pas encore venu : grâce à une habile influence exercée sur les élections, nous formons majorité dans le conseil des cinq cents; mais celui des anciens est encore bourré de conventionels, qui laissent voir à l'entrée de lejir poche la pointe du bonnet rouge. Il faut travailler ces montagnards mal convertis au mode-

rantisme, qui seul peut étouffer la république. Intimidons ces vieux jacobins par la menace, ou subjuguons-les par une brillante perspective de dignités; il est rare que les hommes flottent longtemps indécis entre la crainte et l'espérance; s'ils sont inaccessibles à la première et qu'ils gênent, on les tue; s'ils ont de l'ambition ou de la cupidité , on parvient aisément à les séduire. D'un autre côté , nous avons beaucoup à faire pour montrer une force imposante vouée aux intérêts de la royauté : les derniers Romains de ia Vendée, Charette et Stofflet, sont tombés sous le plomb républicain ; les chouans , dispersés par Hoche , frémissent au souvenir de Quiberon ; les Verdets volent pour leur compte, en déshonorant le nom du roi ; les compagnies du Soleil et de Jésus s'agitent trop loin du centre d'action ; enfin , les collets noirs et

les cadenettes de nos chanteurs de Réveil du peuple , tombent journellement, à Paris, sous le fil du sabre des bleus, Évidemment, messieurs , la poire n'est pas mûre : quelques semaines encore nous sont nécessaires pour montrer sous le drapeau d'Henri IV un noyau imposant ; lorsque nous en serons à ce point, la partie sera gagnée : Hoche et Moreau nous donneront deux armées, et cela en haine de Bonaparte. . . Que ceux d'entre nous qui connaissent bien les hommes, me disent si mes présomptions manquent de logique... Il faut prendre notre espèce pour ce qu'elle est : n'êtes- vous pas tous à la chasse des portefeuilles, des gouvernemens, des présidences à mortier, des lieutenances générales, des intendances, à octroyer par l'élu de la grâce de Dieu, aidée de notre assistance, s'entend? moi-même n'ai-je pas en vue Fépée de connétable? pourquoi voudriez-vous que Hoche

et Moreau fussent insensibles au bâton de maréchal qui leur est promis, si pour comble de satisfaction, ils abattent la superbe triomphatrice de Bonaparte ?

Toute l'assemblée se rangea à l'avis de Pichegru: Surinville lui même, convint que la conjuration ne réunissait pas encore assez de chances favorables pour arborer ouvertement sa bannière ; et Ton se sépara, après avoir arrêté de nouvelles dispositions.

Parmi les mobiles personnels énuméréspar le général Pichegru, dans la séance souterraine, il en avait oublié un dont il était loin de soupçonner l'existence, et qui pourtant agissait puissamment sur plusieurs des membres de l'assemblée : l'orateur Clichien ne semblait pas s'être préoccupé de l'influence que peut exercer l'amour, même à travers les intrigues politiques. Lancien répétiteur à l'école de Brienne devait cependant se rappeler

la cause du siège de Troie ; en 4797, Pichegru n'avait que 56 ans, et à cet âge l'empire de la beauté n'est pas encore relégué dans le domaine de la fable. Notre rémouleur était amoureux, lui, et Ton raisonne mal quand la réflexion estentre-eoupée de soupirs. Vous savez cependant qu'Amédée était convenu, à part lui, de faire triompher, par l'amour même, le parti qu'il venait servir, en captivant le cœur d'Herminie de Vermansange, et, sauf le calcul présomptueux de ses forces, Surinville, n'avait pas tracé son plan sans habileté. Ce qui manquait surtout au parti royaliste, c'était cet élément primitif de toute réussite, cet argument héroïque à l'aide duquel toute opposition s'évanouit ou capitule plus ou moins honorablement, (qu'on me pardonne ce mot à propos d'une capitulation de conscience). Bref l'argent manquait aux conjurés; mais il ne manquait pas chez les habitants du

faubourg Saint-Germain qui s'étaient courbés assez bas devant la terreur pour passer, avec leur fortune, sous la terrible fourche caudine imaginée par Guillotin. Or, mademoiselle de Yermansange, plus homme cent fois que les vieux talons rouges de son quartier, était leur oracle : elle ordonnait, ils obéissaient; dominer cette dominatrice était donc un coup de maître. Jamais, selon le vaniteux Amédée, partie n'avait été plus belle: « Servir Dieu, le roi, l'amour et mon propre intérêt, disait-il, quel chevalier de la table ronde en fit autant à la fois. »

Nous avons vu pourtant que les débuts du comte auprès d'Herminie, n'avaient pas été aussi heureux qu'il l'avait espéré; mais qu'une femme s'entend bien à guérir les blessures du cœur, même celles qui ont atteint le repli sous lequel se cache assez mal l'amour-

propre, la moins guérissable des régions de

notre naturel blessé. Mademoiselle de Vermansange, qui comprenait tout ce qu'elle pouvait attendre d'Àmédée, dans l'accomplissement de cette vengeance, dont nous connaissons encore si peu le motif, le reçut avec plus de bienveillance lors des entrevues qu'elle eut successivement avec lui. Elle parut vouloir établir une sorte d'intimité confiante dans leurs relations ; chaque jour il la voyait, et chaque jour le sourire de celte fière beauté devenait plus suave en l'accueillant. Après quelques semaines, Herminie donnait sa main à baiser au comte, et ne hâtait pas trop le terme de cet hommage -de respect, qui, prolongé jusqu'à un certain point, ressemble singulièrement à un hommage de tendresse. Riche, comme il l'était,en bonne opinion de luimême , Amédée interprétait ces petites faveurs avec un luxe d'espérances que la noble demoiselle devinait fort bien, mais qu'elle tolé-

rait d'autant plus volontiers que, parfaitement indifférente à l'amour du comte, elle ne craignait point cette invasion de sympathie dont il devient si difficile de triompher lorsqu'elle arrive. S'aventurer ainsi sur la foi de l'indifférence, serait en général d'une grande témérité ; et nous ne conseillons pas un tel abandon aux jeunes filles qui se prétendent les mieux aguerries contre les traits de l'amour. Mais Herminie se croyait garantie à jamais d£s faiblesses du cœur; elle se jouait de la coupe enivrante du plus impérieux des sentiments, parce qu'elle l'avait épuisée , et qu'elle ne pensait pas qu'elle pût s'emplir deux fois. Ainsi, d'une part, Surinvilie ne doutait pas de l'empire qu'il allait exercer sur mademoiselle de Vermansange ; tandis que celleci ne doutait pas davantage du pouvoir sans réciprocité de ses charmes sur l'agent royaliste.

Les relations de ce couple si différemment impressionné marchaient dans cette voie, hasardeuse sous un double rapport , à l'époque où les clichiens commençaient à se croire assurés de tous les éléments d'une contre-révolution : éléments qu'il s'agissait seulement d'éprouver, pensaient-ils/ avant de les mettre en œuvre dans le grand mouvement projeté. Or, l'épreuve n'était pas encore rassurante à Paris , et le prétendu rémouleur en savait quelque chose , lui qui, depuis trois mois , écoutait , au bruit de sa meule, les opinions disertes des citoyens, discourant à perte de vue et d'haleine sur les affaires publiques. Une circonstance surtout l'avait frappé : ceux des Parisiens que l'on jugeait les plus disposés à favoriser une réaction royaliste, les vaincus rancuniers du \ 5 vendémiaire , par exemple , se déchaînaient contre la terreur blanche

qui, dans le Midi, semblait prendre à tache de surpasser les fastes sanglants de 95. Les villes de Lyon, Marseille, Toulon, Nîmes, Avignon, étaient livrées aux compagnies de Jésus ou du Soleil : dans la première de ces importantes cités, des assassins poignardaient en plein jour, au nom de la religion et du roi tout citoyen qu'il leur plaisait de déclarer terroriste; et cliaque jour le Rhône recevait les cadavres des infortunés ainsi sacrifiés. A Marseille, les réactionnaires avaient efitassé naguère dans les cachots du fort Saint-Jean plusieurs centaines de jacobins ou prétendus tels; on allait, disaient-ils, leur donner des juges. Mais , lorsqu'on fut certain d'avoir réuni sous les verroux à peu près tous ceux dont on voulait se défaire, une troupe d'égorgeurs, horrible contre-partie de la colonne infernale organisée par l'anarchie montagnarde, marcha vers le fort , précédée

d'un grand crucifix , et s'en étant ouvert les portes à coups de canon , massacra les prisonniers qui s'y trouvaient enfermés. Dans le même temps , une affreuse inspiration du trop fameux baron des Adrets était renouvellée a Tarascon par la compagnie de Jésus : du haut des tours du château , les victimes étaient précipitées dans le Rhône : plusieurs femmes auxquelles ces pieux assassins avaient coupé le sein, faisaient partie de cette épouvantable hécatombe.

Ces atrocités , qui ne s'harmoniaient nullement avec les promesses de gouvernement paternel que prodiguait de loin M. le comte de Provence, n'étaient pas imitées par les royalistes organisateurs de Paris : ils entendaient mieux l'intérêt de leur patron; mais ils ne pouvaient cacher ce qui se passait dans le Midi, fces section naires, sur lesquels ils comptaient encore, demeuraient indécis A

— i39 — parce qu'ils pensaient sans doute qu'une terreur légitimiste ne valait pas mieux qu'une terreur jacobine. Que voulaient-ils en effet, ces honnêtes boutiquiers, formant la majorité dans notre capitale; que voudront-ils toujours avant tout? vendre du drap, de la toile et des bonnets de coton, avec la certitude de ne pas échanger nuitamment la jouissance de cette bénigne coiffure contre l'usage intempestif du bonnet de grenadier. La jeunesse dorée, particulièrement composée des oisifs de vingt à trente ans qu'on voit errer dans les grandes villes, étalant leur élégante inutilité, faisait du royalisme par ton , c'est-à-dire pour montrer une redingote grise ou verte, très courte, très large, ornée d'un collet et de parements de velours noir. L'uniforme admettait nécessairement les cheveux de derrière tressés en nattes, et relevés sur le dessus de la tète avec

un peigne d'écaillé; tandis que les faces descendaient, sans aucune frisure, Jusque sur les épaules > sous le nom, assez heureusement appliqué, d'oreilles de chien ; un petit chapeau à trois cornes était posé avec une tapageuse inclinaison sur cette coiffure. Pour complément de toilette, le volontaire royaliste devait porter une cravate assez épaisse pour que le cou excédât en volume la tête ellemême. Ainsi équipé ^ ce singulier prétorien paraissait plutôt sortir du bain que se préparer à des exploits guerriers ; il était toutefois armé d'un énorme gourdin, trop rugueux , trop vulgaire dans sa forme pour être déeoré du nom de canne, et qui, pourtant, passait pour être le gage du supême bon ton.... Car il faut noter ici que tout mcorjable, aspirant à prendre rang dans la légion dorée, devait disgracier , sans exception aucune/tous les R: cette consonne était

proscrite comme appartenant à l'alphabet sans-culotte. Il en était de même des H et quelquefois des L : ainsi la paole dlionneu , la paole panacée ( panachée ) arrivait mutilée dans la conversation de ces messieurs , qui ne s'habillaient jamais de dap beu, parce que c'était la couleur favoïte des républicains. Vous avez peut-être déjà compris qu'une milice aussi peu martiale n'inspirait guère de confiance aux Parisiens voués secrètement à la cause royale; et cepeadant cette même milice aurait eu besoin d'être soutenue. Depuis que les combats étaient suspendus aux armées par l'armistice de Léoben, un grand nombre de militaires en congé se trouvait à Paris , traînant sur le pavé le sabre à la hussarde, ou se faisant battre les gras de jambe par le modeste briquet ; tandis que l'éclatante aigrette du grenadier ou le plumet tricolore, surmontant le chapeau aux

— U2 — cornes brisées, annonçait de loin les vainqueurs d'Arcole de Neuwiez et de Dirsheim. Or, maintenant que ces braves ne pouvaient plus faire la guerre aux moustaches autrichiennes , ils s'étaient pris à la faire aux tresses et aux eollets de velours, sur lesquels ils opéraient, au fil du sabre, de fort disgracieuses solutions de continuité. Quelquefois, il faut le dire, la jeunesse dorée prenait de vigoureuses revanches , à l'aide de l'arme, en quelque sorte primitive, qu'elle portait. Cette réciprocité contondante, opposée à une action tranchante, se réalisait surtout, au grand désavantage des militaires, lorsqu'ils passaient sur le boulevard, devant le café Garchi, quartier-général ordinaire de la troupe dorée.

Il s'écoulait peu, de jours , durant l'été de 4797, sans qu'il y eût sur la voie publique quelques-uns de ces engagements , et, je

voudrais pouvoir le cacher, l'honneur chevaleresque y présidait rarement. Les plus forts en nombre battaient sans scrupule les plus faibles; nos gamins d'aujourd'hui ne se rendent pas plus indépendants des règles du loyal combat. On avait remarqué que, dans ces occasions, le rémouleur s'était fait le champion des collets noirs, et comme on ne l'avait jamais vu se ranger du côté des soldats de laRépublique, on lui reprochait quelquefois sa partialité. Il répondait alors: «C'est justice; si nous soutenions, nous autres civils , ces guerroyeurs i déjà si fiers, ils nous mangeraient un de ces matins à la croque-ausel ; il est bon de leur montrer qu'on ne nous avale pas aussi facilement qu'ils le croient! » Et les observateurs , de s'écrier : « Il a raison, le rémouleur ; pourquoi nous laisserionsnous victimer par ces soldats, que nous payons bien (cinq sous par jour)? Est-ce que les ci-

— iU — toyens ne les valent pas? Nous n'avons pas eu besoin de moustaches pour enlever la Bastille , en 89 , et le château des Tuileries, en 92 ? Vive le rémouleur, qui prend le parti des civils contre les épaulettiers ! . . . » Ne reconnaissez-vous pas le peuple de tous les temps? Il n'y a pas de souverain qui aime autant les flatteurs, et ses courtisans obtiennent encore plus de crédit sur lui que sur les rois.

Un matin , le Jacques Vervet du vulgaire s'arrêta dans le quartier du Temple, à la porte d'un cordonnier bien connu, et qu'il aimait à faire jaser. Il ne manquait jamais de venir une fois par décade repasser les tranchets du disciple de saint Crépin ; mais cette fois il était en retard de plusieurs jours. A peine la brouette du rémouleur était-elle arrêtée, que le père Simon (ainsi s'appelait le cordonnier,) sortit de sa boutique, la main hérissée

— Wô — de tranchets , et s'avança vers l'artisan nomade.

— Ah ! ah ! mon garçon, lui dit-il, tu m'as fait faux-bond, la décade dernière?

— C'est pas faux; citoyen Simon, mais me v'ià aujourd'hui.

— J'ai cru que tu étais parti pour l'armée?

— Oh! c'est pas la peine, répondit Jacques, en «faisant jaillir les premières étincelles de sa meule ; le général Bonaparte a vaincu tous les ennemis de la République : il n'en reste pas plus que sur la main...

— A l'extérieur, peut-être , mais à l'intérieur... Et le père Simon hochait de la tête d'une manière très significative.

— Est-ce qu'il y aurait encore quelque conspiration sous jeu ? demanda négligemment le rémouleur.

— Et ces gredins du club de Clichy, crois-

tu qu'ils s'occupent de coudre des boutons de guêtres ?

— Ah! parlons-en donc, de ces fameux Clichiens, que tout le monde connaît, et que personne n'a vus!

— Oh ! que si ! reprit Simon, qui se prit à cligner de l'œil gauche, en signe de réflexion intérieure.

— Vrai? l'on a découvert leur repaire?

— ■ Leur repaire de la banlieue, ilon ; mais

l'autre... Et parlant à l'oreille de Jacques, le cordonnier ajouta : Le nid principal est aux Tuileries, mon garçon.

— Ah! bah!

— Et peut-être au Luxembourg... Vois-tu, Jacques, je suis un vieux renard, moi, et je ne me laisse pas prendre au piège. Je sais bien des nouvelles encore, et si l'on voulait m'écouter, je pourrais rendre de grands services à la République. Mais, à présent, nous som-

mes gouvernés par des poules mouillées, qui dorment sur les deux oreilles pendant qu'on égorge les patriotes dans le midi, et que les aristocrates se promènent la canne à la main, dans les rues de Paris....

— En effet, citoyen Simon, je crois que les affaires de la république marcheraient plus vite, si elle était toujours gouvernée par des hommes comme vous ; pour mon compte, je le voudrais.... Dieu comme cela allait en Tan îi. «,

— Cela allait trop, mon garçon; ça j'en conviens, et j'avais le courage de le dire quand je siégeais à la commune.

— Ah! c'est vrai, vous avez été officier municipal, et c'est pour cela qu'on vous avait chargé dîélever le jeune Capet.

— Gentil naturel d'enfant; j'en aurais fait un sans-culotte vertueux... cela commençait à venir.

— Grâce au régime un peu rude que vous lui faisiez suivre, dit-on.

— Écoute les aristocrates, ils te raconteront que je saignais ce petit Bourbon, pour le faire déjeuner de son sang en fricassée... seulement je voulais l'amener à être un homme, et j'avais tout à faire : il était né prince.

— Fameuse philosophie, citoyen Simon.

— Oh! j'ai lu les citoyens de Voltaire et de Condorcet.

— Je vous rappelle à Tordre, papa, voilà deux de qui sentent l'ancien régime à pleine bouche

— Tourne ta meule, rémouleur, les frères et amis savent que je ne tire pas du même tonneau que les aristocrates.... Tiens, tiens en voilà une demi douzaine de ceHx à cadenettes qui viennent de ce côté; et de dire qu'on ne mettra pas ordre à cela....

En achevant cette période déclamatoire ,

Simon vouluttraverserlaruepourrentrerchez lui, peu soucieux de se trouver en rapport avec les survenants; mais ceux-ci lui barrèrent ïe passage, et l'un d'eux, élevant la voix , s'écria :

— Le voilà, l'infâme bourreau du jeune et malheureux prince que les terroristes n'ont pas osé massacrer ; plus cruel qu'eux, il s'est chargé, lui, de le faire périr lentement. Cette plante délicate n'était pas tombée sous la faulx; sa main criminelle l'a empoisonnée dans sa racine ; sus ! sus ! au Jacobin, au régicide.

Et les collets-noirs allaient faire un mauvais parti au père Simon, lorsque cinq coups de marteau frappés, à distances inégales sur la petite enclume du rémouleur, provoquèrent vivement l'attention des jeunes gens de

la troupe dorée... Et soudain leur ligne, qui

avait environné Simon, s'ouvrit; il rentra chez lui sans avoir reçu une chiquenaude, et sans chercher à comprendre comment il échappait au danger qu'il venait de couri%

Toutefois, la scène était loin d'être terminée ; seulement elle allait changer de physionomie. Les adversaires de Simon se disposaient à passer leur chemin, lorsque quatre ou cinq grenadiers, armés de leur sabre, débouchèrent d'unç rue et se trouvèrent nez à nez avec les acolytes du club de Clichy.

— Ah ! mille baïonnettes , dit un des soldats en se frottant les mains, voici une jolie couvée de collets-noirs ; nous allons donner le fil à nos briquets sur le velours.... Allons, camarades, à la besogne.

Mais les sabres, déjà sortis du fourreau, ne scièrent pas aussi vite que les grenadiers s'en étaient flattés, le velours des collets; il se rencontra des bâtons levés T>our arrêter cpf te

opération.... Une mêlée, dans laquelle l'avantage des armes n'eût pas été pour les bourgeois, allait s'engager, lorsque le rémouleur, interpellant cette foule curieuse qui n'arrête jamais une rixe parce qu'elle s'en amuse, s'écria d'une voix tonnante....

— Comment saçrebleu, citoyens, vous laisserez égorger ainsi vos compatriotes, c'est une honte à vous, et je rougirais de la partager.

A ces mots, le rémouleur, armé d'un des tranchets de Simon, se jeta en tète des jeunes gens et froissa le fer du premier soldat qui lui tomba sous la main. En cinq minutes, et malgré l'incommodité de l'arme singulière avec laquelle l'agent royaliste combattait, il eut mis deux militaires hors de combat. 11 attaquait le troisième quand, soudain, une longue et brillante lame, incrustée d'or, s'abattit

sur les fers croisés ; et dans ce moment plusieurs voix dirent dans la foule :

— C'est le chef de brigade Murât.

— Un instant, citoyen, dit froidement ce vaillant officier, dont le damas restait toujours appuyé sur le trancliet vainqueur, ceci n'est pas fait pour tailler du cuir humain, et vous allez d'ailleurs trop vite en besogne....; il faut tempérer un peu votre ardeur. Vous êtes rémouleur, à ce que je vois, poursuivit Murât en fixant son bel œil sur celui qu'il interpellait; mais il paraît, morbleu! que vous vous entendez aussi bien à ébrécher les lames qu'à les repasser. . . . Puis, se tournant vers les grenadiers, le colonel continua : Je suis, foi de soldat, enchanté que deux d'entre vous aient reçu une bonne leçon; la conduite des défenseurs de la république, à Paris, ternit l'éclat de leurs victoires; s'il est des hommes égarés dans nos foyers, ce n'est pas

à nous de les juger; encore moins nous appartient-il de les punir.... Emmenez vos camarades blessés,, et retirez-vous.. . . Je n'ai pas voulu voir sur vos boutons, le numéro de votre demi-brigade ; il eût été trop affligeant pour moi de me souvenir, en la retrouvant à l'ennemi, que des hommes qui combattirent dans ses rangs, se sont déshonorés, en attaquant leurs concitoyens. Allez.

— Je vous remercie, citoyen colonel, dit le rémouleur en saluant Murât avec politesse ; je n'ai pas besoin de me justifier d'avoir pris la défense de ces bourgeois, puisque vous venez d'être mon défenseur, en blâmant ces soldats. C'est pas ma faute si j'ai trouvé l'occasion de prouver qu'un Français en vaut un autre: l'uniforme, voyez-vous, ne fait pas plus le brave, que la robe ne fait le moine.

En terminant cette observation, passable^

— \hk — ment logique, le comte cherchait à percer la foule qui l'entourait pour se rapprocher de sa brouette; le'futur roi de Naples l'arrêta par la manche, et le tirant à part, lui dit :

— Je pense comme vous, citoyen, qu'un Français en vaut un autre; mais il faut admettre au moins que c'est à armes égales, et le champion qui, dans l'espace de quelques minutes, blesse deux grenadiers armés de sabres, avec l'arme de saint Crépin, n'a pas appris ce métier en roulant la brouette d'un rémouleur.... et puis je vous dirai que j'ai, plus que beaucoup d'autres, la mémoire des yeux, et je gagerais ma vie contre une pipe de tabac, que vous êtes le comédien du Théâtre de la république que j'ai rencontré, il y a quinze jours, en grande tenue de marquis, chez le directeur Barras.

— Le citoyen colonel veut s'amuser, répondit Surinville en s'efforçant de sourire,

bien que la situation ne fût pas assurément très gaie.

— J'aime à m'amuser comme un autre, à l'occasion ; mais, pour le moment, je parle sérieusement, et j'ajouterai sur le même ton, que je ne crois pas plus à l'artiste dramatique de l'autre jour qu'au rémouleur d'aujourd'hui.

— En vérité, citoyen colonel, je ne conçois pas votre idée.

— ■ Vous la concevez au contraire fort bien ; mais vous n'êtes pas obligé d'en convenir. Ecoutez-moi , monsieur (vous voyez que je vous épargne courtoisement les qualifications républicaines), j'estime un brave, sous quelque bannière qu'il *se range, et je ne combats qu'au champ d'honneur, les ennemis de la cause que je sers. Je devine à peu près ce qui vous amène à Paris ; mais vous n'avez pas à craindre du colonel Murât le rapport d'un

agent de police : loin de songer à vous dénoncer, si je vous avais fait mon prisonnier dans une noble mêlée, j'imiterai volontiers Lahire ou Saintrailles ( je ne sais pas au juste lequel, parce que je m'occupe beaucoup plus à continuer l'histoire qu'à la lire), enfin, un preux noblement inspiré qui rendit la liberté à Talbot, après la bataille de Patay. Ceci n'est pas dit pour vous arracher un aveu ; les conjurations de l'intérieur ne sont nullement mon affaire; et je vous dirai que je ne les crois pas redoutables. Tenez, monsieur, si vous voulez venir déjeuner avec moi demain matin, je vous apprendrai une nouvelle qu'il est bon que vous sachiez ; car franchement, ajouta le chevaleureux protégé de Bonaparte, je serais charmé de tirer un brave comme vous, je ne dis pas d'une mauvaise cause, il n'en est point de telles pour les franches convictions; mais d'une direction plus que ha-

sardeuse.... Je vous attends demain à dix heures, hôtel du Carrousel.

— Colonel, j'irai, répondit le comte avec l'accent d'une résolution qu'il paraissait appuyer d'un parti-pris extrême.

— Ah! mais venez sans croire obéir-à un dévouement héroïque, ajouta en riant l'homme prédestiné à la grandeur suprême; je ne vous fais pas une invitation à la manière du commmandeur dans le Festin de Pierre, pour vous entraîner dans les flammes éternelles: il s'agit purement et simplement d'entamer un pâté et de vider deux flacons de Champagne.

— À dix heures, citoyen colonel, répliqua cette fois Surinville du ton d'une entière confiance, en répondant au serrement de main de Murât, qui continua ensuite sa route vers le boulevard.

Pendant ce colloque, la foule s'était en-

■ — i58 — tièrement dissipée; mais le père Simon, revenu de la terreur un peu moins que panique qu'il venait d'éprouver, s'était collé à sa vitre, entre deux bottes, pour observer l'entretien qui se prolongeait entre le colonel et le rémouleur.... Cette circonstance qu'il s'efforçait vainement d'interpréter, excitait au plus haut point sa curiosité. Aussi, dès que Murât se fut éloigné, l'ex-gouverneur de Louis XVII s'empressa-t-il de venir lui-même réclamer ses tranchets.

— Tout à l'heure, père Simon, en voici un qui a besoin d'une forte réparation ; il y a sur son tranchant quelques brèches que la meule doit user... Ce tranchet-là a fait tout à l'heure un service auquel vous ne l'avez pas accoutumé, je pense.

— Comme tu dis, mon brave garçon ; et à propos de ça, tu viens de te signaler comme un héros.!. Quel dommage que ce soit pour

— ^59 — défendre des chouans, des verdets, des brigands du midi.

— J'ai pris le parti du plus faible : c'est le devoir de tout honnête homme, quand le plus faible est assailli lâchement.

— C'est juste, c'est juste, mon garçon... Mais, dis-donc, tu as eu. là avec le chef de brigade Murât, un brave de vendémiaire, ma foi, une conversation bien longue. Est-ce qu'il voulait t'enrôler sous les drapeaux du général Bonaparte?

— Précisément, citoyen Simon, répondit Surinville, charmé de pouvoir échapper ainsi à une fatigante investigation de curiosité. Il a trouvé que je n'avais pas trop mal joué de votre instrument.

— Peut-être qu'il voudrait introduire dans sa demi-brigade une compagnie armée de tranchets; cela ferait de l'honneur au corps des cordonniers.

— Oui. oous devons en causer . osomi^uuo arme di^pe Jessans-cuk utiU.

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Le jour suivant, les premiers rayons d'un soleil radieux pénétraient a peine dans la chambre du rémouleur, aClichy, lorsque cette y entra sur la pointe du pied. La pauvn» enfant venait de passer une nuit blanche.

Ayant eu occasion d'aller la veille rue du Temple, elle avait entendu raconter l'événement que vous savez, et, selon l'usage, la chronique des rues ne s'était pas fait faute d'en exagérer les détails. Huit grenadiers étaient tombés morts en quatre secondes,1sous le trancliet terrible de Jacques Vervet; ce qui donnait lieu de supposer que chaque coup avait frappé deux militaires, rapprochés sans doute l'un de l'autre pour que leur adversaire les tuât plus commodément Quant au rémouleur, son visage offrait le signe de la rédemption, représenté par deux coups de sabre. Enfin, Murât, enchanté de la bravoure du défenseur des bourgeois, avait attaché sur son épaule l'une de ses épaulettes à graines d'épinards, en lui promettant, pour le lendemain, un brevet de chef de bataillon^

La jeune blanchisseuse était donc rentrée chez elle bien inquiète, bien soucieuse, hélas!

car je ne vous apprends plus qu'elle aimait son locataire : elle l'aimait avec toute la puissance, mais aussi toute la pureté de ce sentiment qui ne se révèle encore que par une pieuse sollicitude pour l'objetaimé : l'égoïsme de l'amour vient plus tard. « Il est blessé, s'était dit Nicette en regagnant sa maison ; qui donc aura panse ses blessures? pourquoi n'estil pas revenu tout de suite à Clichy? il sait pourtant que j'ai bien soin de lui. Où sera-til allé? dans un hôpital, peut-être, quand j'aurais été si heureuse de lui prouver combien.... je suis touchée de son malheur. Mais je le crois bien indifférent pour moi, le citoyen Vervet; pourtant...., et cet adverbe, qui fut suivi d'un instant de silence, commençait ce membre de phrase, tronqué par la modestie : a pourtant je suis jolie assurément. » Nicette continua : « Il me parle avec une politesse cérémonieuse ; il me remer^«n

pour un rien.... tout cela me fait l'effet des manières de l'esprit, et le cœur... le cœur n'y est pour rien. Il ne se doute seulement

pas que je l'ai que je m'intéresse autant à

lui. Jacques ne parle que de mademoiselle Herminie ; il supporte les dédains qu'elle doit prodiguer, j'en suis sûr, à un homme.... qui n'est que le valet de chambre d'un grand seigneur, après tout. » x\icette avait prononcé ces derniers mots avec une âcreté d'accent, un éclair de regard qui signifiait beaucoup plus que ceci : « La blanchisseuse de Clichy le vaut bien. » Continuant la réflexion intérieure que ce mouvement de l'ame avait décélée, elle reprit : « Si je lui faisais connaître...., puis, après une brusque interruption, elle ajouta: « Oh! la misérable idée!... Nicette, pauvre Nicette, blanchis du linge, c'est aujourd'hui le seul lot qui te convienne.... le reste, c'est un rêve.»

Agitée par ces pensées diverses, Nicette arrêta à la porte de sa maison la petite voiture couverte d'un drap qu'elle conduisait elle-même. Toute la soirée elle attendit son locataire avec une inquiétude anxieuse; à minuit il n'était pas rentré. Il lui arrivait souvent de ne pas coucher à Clichy : Nicette se le disait bien; mais la tendresse est si ingénieuse à se créer des tourments ! cette absence lui eût semblé toute naturelle un autre jour; ce soir-là elle s'environnait à ses yeux de lugubres pressentiments. Enfin, Nicette se coucha ; mais, je l'ai déjà dit, elle ne put fermer l'œil, et dès que l'aurore, dont elle avait plus d'une fois accusé la lenteur, commença à poindre, elle se leva, se rendit à pas de loup à la chambre de Vervet, en ouvrit la porte avec une muette précaution ; puis la refermant de même, elle articula, au milieu

d'un soupir de soulagement : — « Il est là....

— 1GG — 11 est là, répéta Nicelte, mais blessé, mais ayant besoin de secours; je ne puis le laisser ainsi abandonné à lui-même... Il dort, cependant.... Je reviendrai. « L'attentive blanchisseuse crut avoir tardé beaucoup en rentrant chez Vervet au lever du soleil ; il reposait encore, et son sommeil calme n'annonçait nullement un physique souffrant. La visiteuse matinale ne voyait point en effet, sur le visage de son locataire, cette blessure cruciale dont les traditions de carrefour lavaient gratifié.... Mais il pouvait avoir été atteint ailleurs, et alors... Nicette se sentit rougir, en songeant aux soins qu'elle devrait alors au citoyen Vervet.

Il y avait quelques minutes que la jeune fille était là, sans s'être encore rendu compte nettement de ce qu'elle y venait faire , lorsqu'un rayon de l'astre naissant projeta obliquement sa vive lumière sur les paupières du

dormeur, et Téveilla. Sa surprise, une surprise mêlée de je ne sais quelle calomnie vaniteuse, se décela par l'écarquillement subit de ses grands yeux noirs. Il ne savait comment exprimer à son hôtesse une pensée qu'il lui paraissait difficile d'énoncer en termes convenants; l'embarras de Vervet prolongeait son silence, et Nicette qui, toute innocente qu'elle était, ne pouvait manquer de comprendre l'interprétation mentale à laquelle sa démarche donnait lieu, la rendait encore plus délicate en se taisant. Elle sentit enfin qu'il fallait qu'elle parlât la première.

— J'ai tout appris, citoyen Vervet,' ditelle avec émotion : vous êtes blessé, et c'est bien mal à vous de ne pas m'en avoir prévenue hier au soir... Vous me croyez donc bien insensible.

— Blessé, moi? mais point du tout, ma petite Nicette; on vous à trompée...

— Comment, vous avez (ué ces. huit grenadiers en quatre coups de tranchet, sans recevoir la moindre blessure.

-* Ah! ça, chère enfant, qui donc vous a débité ces contes à dormir debout ? J'ai blessé deux soldats et non pas huit... C'est assez comme ça.

— Je crois bien, avec une arme qui ne sert ordinairement qu'à tailler des tiges de bottes... Aussi le colonel Murât, -qui se connaît en bravoure, vous a t-il nommé chef de bataillon.

Ici le rémouleur partit d'un éclat de rire qu'il ne put réprimer: Nicette avait repété le dire populaire de la rue du Temple, avec une crédulité admirative si candide , si comique , que ce transport d'hilarité était parfaitement en situation.

— Non, chère petite, non le colonel Murat ne m'a pas nommé chef de bataillon, sur

le champ de bataille; mais il m'attend à déjeûner ce matin, pour une communication qu'il prétend avoir à me faire... Je ne sais sur quoi ce chef républicain fonde ses présomption*, mais il méprend, à ce que j'ai pu Voir, pour un grand personnage déguisé; et ce qui m'inquiète un peu, c'est que je crois le colonel sur les traces de la conjuration.

• — Et vous irez à ce déjeûner, citoyen Vervet? s'écria Nicette avec l'accent de la frayeur.

— Je me garderai bien d'y manquer : il faut que je sache tout.

— Vous me faites trembler, mon ami...

En prononçant cette exclamation, Nicette,

par une sorte de bond, s'était approchée du lit de Vervet, ou du comte, comme vous voudrez... Or, Famour venait de se trahir si clairement par ce cri de l'ame et par la lo-

comotion quasi convulsive qui 1 avait accompagné, que ce fut pour le rémouleur un de ces traits lumineux qui vous éclairent tardivement, après avoir long- temps ébloui votre inattention. Il prit la main de sa jolie hôtesse , avec une sensibilité mêlée de tristesse, et pressant cette main sans trop se rendre compte de ce qui se passait en lui, il dit:

— Oui, Nicette, je suis votre ami, votre ami bien reconnaissant; et. si Dieu protège enfin la cause que je sers, vous changerez de situation... Je veux que les grandes dames, elles-mêmes, envient le sort de la petite blanchisseuse de Clichy...

— Jacques , s'écria Nieètte, dont le sein bondit en ce moment d'espérance, vous n'oublierez donc pas votre amie de la petite maison blanche.

— Ecoutez, chère enfant, reprit Surinville, en baisant la main toute tremblante

que Nicette ne songeait pas à délivrer .de la douce pression qu i Fétreignait, la petite maison blanche restera pour rappeler l'hospitalité que j'y reçois de vous; mais près d'elle s'élèvera un beau château pour la bonne protectrice des Clichiens ; et là , mariée à quelque gentilhomme illustré sous les drapeaux de Condé, elle recevra de temps à autre son ami, son protégé, le rémouleur, dont l'amitié ne se démentira jamais.

Nicette n'avait pas entendu les dernières paroles du comte : son union projetée avec quelque gentilhomme ilhistré sous les drapeaux de Condé, venait de dissiper le rêve caressant dont son imagination abusée s'était un moment laissée bercer. Elle avait pâli; ses lèvres tremblantes trahissaient une agitation violente, et ses paupières baissées retenaient è peine les larmes qui remplissaient ses yeux.

— Vous me promettez là, monsieur, ré-

pondit Nicette d'une voix altérée, beaucoup plus de reconnaissance que je n'en voudrais accepter : les officiers de l'armée de Condé, comme bien des gens, feraient fi d'une petite blanchisseuse; et d'un autre côté, la fillette de Clichy serait peut-être plus difficile que vous ne pensez.

Cette déclaration accompagnée du brusque relirement (i) de la main si longtemps abandonnée, acheva d'éclairer Surinville sur le sentiment qu'il inspirait à sa jeune hôtesse : il s'en affligea vivement ; car outre la valeur de ses parchemins, qu'il appréciait en noble du vieux régime, il adorait Herminie. Dans une suite d'entretiens qu'il eût été pour nous sans intérêt de suivre , cette femme si fière, mais si belle, s'était rendue maîtresse des volontés du comte à tel point que, loin de

(i) Il faut donner une signification forcée à ce mot; autrement la langue ferait défaufpour exprimer l'action la plus ordiuaire.

songer désormais à guider mademoiselle de Vermansange dans les voies de la conjuration, en imprimant une direction à ses projets, il se trouvait trop heureux de lui obéir en esclave. Ainsi la restauration du trône de Saint-Louis pouvait dépendre en 4797, des inspirations plus ou moins étranges d'une femme, et Ton verra plus tard que ces inspirations ne ressemblaient guère, dans l'application qu'elles reçurent, aux grandes vues politiques d'Elisabeth et de Catherine IL

— Nous parlions de votre invitation à déjeûner chez le citoyen Murât, reprit avec calme Nicette, rendue à elle même par un de ces mouvements d'orgueil qui peuvent, au moins l'espace de quelques instants, triompher des plus profondes impressions; ne pensez-vous pas, M. Jacques, qu'il serait imprudent d'aller chez cet officier républicain.

— Je ne crois pas, Nicette : le chef de brigade

Murât est d'un caractère franc et loyal ; on ne risque ordinairement rien avec les gens qui lui ressemblent. D'ailleurs, la demie confidence qu'il m'a faite et qu'il doit compléter, m'a-t-il dit, pique ma curiosité... Et puis je suis bien aise de savoir jusqu'à quel point ce républicain a pénétré mon secret, et hier je l'ai vu disposé à me parler à cet égard sans mystère. J'irai chez le colonel...

— Et vous reviendrez de bonne heure, n'est-ce pas... Je serai bien inquiète jusqu'à votre retour.

— Je vous remercie, Nicette, de l'intérêt que vous me portez ; mon cœur...

— Ne parlons pas des absens , interrompit la jeune blanchisseuse avec un petit ton coquet, qui la rendit charmante; je retourne à mes baquets jusqu'à ce que mon château soit bâti, et qu'un bel officier royaliste vienne

m'y trouver, endormie sur un lit de brocard, comme la belle aux bois dormant. . .

A ces mots la malicieuse fillette sortit de la chambre en chantonnant : Réveillons-là, réveillons-là.

— Je me suis donné là un ridicule bien conditionné, se dit je comte pendant que Nicette s'éloignait... Aussi pourquoi va-t-elle s'aviser de m'aimer... Ces petites Françaises du peuple ne doutent plus de rien, on leur a tant dit, dans les madrigaux et les sonnets, que la beauté est reine , même sous des haillons, qu'elles sont toujours prêtes à s'aviser de cette royauté d'étrennes mignonnes, en blanchissant des fichus, ou en bordant des souliers... Parbleu, Ton veut bien se prêter à la plaisanterie : Nous avons là-dessus, nous autres gentilshommes, des traditions qu'il est assez drôle de suivre : nos pères encanaillaient leur tendresse chez llamponneau , ou grima-

çaient la passion dans les sombres échoppes du palais Marchand : nous les avons imités et même dépassés; cela jetait quelque variété à travers nos amours de haut lieu, tandis que les dames de nos pensées pécheresses adoptaient, de de leur côté, certaines variantes de comédiens, de danseurs et même de laquais. Les petites filles deshonorées dans ces loisirs de nos passions sérieuses, et chassées de leur famille, étaient reçues à l'Opéra, où par une compensation qui leur plaisait assez, elles ruinaient deux ou trois grands seigneurs... Tout était pour le mieux.

« Mais la révolution a fait surgir d'étranges prétentions du cerveau plébéien de ces fillettes, parmi lesquelles on a choisi des déesses de la raison et de la liberté. Divinités néophytes de ce nouvel Olympe, c'est tout au plus si elles ne croient pas se mésal-

— wcr —

lier en laissant espérer leur main aux ci-devant, comme elles appellent les hommes titrés... C'est trop plaisant.

» Après tout, Nicette est une bonne fille , qui pense bien , qui m'est utile. . . Puis qu'elle paraît tenir à ma reconnaissance directe, je verrai ce que je pourrai faire pour son bonheur, si elle sait rentrer dans des limites raisonnables de prétentions... »

Sur celte conclusion d'une notable fatuité, Surinville se leva, gagna son domicile du faubourg Saint-Antoine, et, s'étant pourvu, comme chaque matin de sa brouette de rémouleur , il se dirigea vers l'hôtel du Carrousel. Si le convive de Murât se futrendu à son invitation dans un élégant cabriolet, le concierge se serait hâté d'ouvrir la porte cochère pour introduire cette voiture légère, afin que le personnage éminent n'en descendit qu'au pied de l'escalier. Mais l'équipage du rémou-

leur ne fut pas admis avec le même empressement : l'hôte s'opposa formellement à l'introduction de l'ignoble brouette.

— Mais, citoyen, dit poliment Vervet, j'ai rendez-vous avec le chef de brigade Murât.

— Pour repasser ses sabres : c'est un gaillard qui en ébrèche des lames...

— Je ne viens pas repasser; je déjeûne avec le colonel.

— Si c'est vrai... Eh! bien il les choisit drôlement ses convives.

— Avez-vous par hasard la prétention d'être républicain, citoyen loueur de tables de nuit , avec vos airs hautains.

— Insolent, je te ferai jeter à la porte de mon hôtel, s'écria le citoyen si incongrûment qualifié, en s'avançant vers le rémouleur...

— Je ne vous conseille pas d'essayer, même aidé de tous vos frotteurs et marmitons : il y

en aurait bien cntr'eux un assez mince pour me servir à assommer les autres , avec vous.

La discussion en était là , lorsque Murât, qui avait conduit un général jusqu'au bas de l'escalier, reconnut le rémouleur, et lui tendant la main, lui dit, en souriant, je vous attendais.

— Colonel, répondit Jacques, c'est que j'ai là mon équipage , et le citoyen que voilà s'oppose à ce que je l'entre sous la porte cochère.

— Citoyen chef de brigade, répondit le maitre d'hôtel en se découvrant, comme tout hôte bien appris doit le faire devant un voyageur qui dépensé beaucoup , cet homme s'est permis envers moi des impertinences...

— Que vous aviez provoquées, interrompit Vervet.

— Allons, allons, citoyen Machine (c'était

la qualification singulière que Murât donnait à tous ceux dont il ne se rappelait pas le nom) laissez entrer Y équipage de cet honnête rémouleur ; et si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas lui chercher querelle : cela vous réussirait mal.

L'hôte ne répliqua pas, et la brouette ayant été rangée le long de la loge du portier, Murât prit le bras du rémouleur et l'emmena dans son appartement, où le couvert se trouvait déjà mis.

— Je vais vous traiter à la hussarde , dit l'amphytrion, en faisant signe à son convive de s'asseoir immédiatement près de la table : nous autres colonels des armées républicaines, qui n'avons que la cape et Fépée, comme on disait jadis d'un cadet de famille, nous sommes sobres par raison plus que par tempérance lacédémonienne, je vous prie de le croire. Enfin, vaille que vaille , voici tou-

jours une terrine de Nérac qui peut soutenir le premier choc: le corps de bataille est rassurant; nous verrons ensuite ce que nous aurons pour réserve. . .

— Le citoyen colonel, répondit Surinville avec un sourire d'une expression douteuse, à bien de la bonté de reste; un pauvre rémouleur comme moi, ne se trouve pas souvent vis-à-vis d'un pareil déjeûner.

— Rémouleur soit, répondit Murât ; mais c'est parbleu une excellente raison pour que vous ayiez de l'appétit : l'exercice simultané de la main et du pied est assez laborieux, je pense... Zamore, ajouta le colonel, en élevant lavoix ; etsur le champ un nègre, singulièrement habillé qui sortit d'une chambre voisine, se planta, raide et immobile, devant son maître, qui reprit en riant : — Zamore, en dépit du dénouement d'Alzire, est plein de vie, comme vous voyez ; mais il n'est plu$ de

fers pour lui; seulement, je fais la restriction de quelques coups de cravache au système de libération des noirs , en faveur de ce garçonià lorsqu'il s'avise de s'enivrer avant d'avoir terminé son service. Ici Zamore, par l'effet d'un rire bien niais , découvrit deux rangées de dents d'une blancheur éblouissante... Vous voyez, reprit Murât en versant une ample rasade de chambertin au comte, que mon système restrictif n'est pas bien sévère, puisque le principal intéressé en rit. Puis, s'adressant au nègre, le colonel lui dit -.Apporte le reste du déjeûner, la réserve, et descends prendre l'air du Carrousel... Je n'y suis pour personne.

Zamore, après avoir servi ce que Murât appelait militairement la réserve, interrogea son maître de ce regard qui dit : estce là tout? et sur un signe affirmatif, il sortit.

— Nous voilà seuls, reprit le colonel, procédons d'abord matériellement et exclusivement ; nous jaserons ensuite : j'aime la méthode.

— Entièrement à vos ordres, colonel, répondit Surinville, à qui la franche cordialité de Murât commençait à plaire beaucoup.

— Et puis, voyez-vous, continua l'officier de l'armé d'Italie en versant de nouveau au rémouleur un rouge bord, on dit que la confiance est à l'aise quand elle repose sur une bonne digestion.

— Surtout lorsqu'elle ne s'aventure pas, murmura le comte pour lui seul, après un oui prononcé tout haut.

Le cliquetis des fourchettes, auquel se joignait souvent le choc vibrant des verres, toujours provoqué par Murât, se prolongea l'espace d'une demi-heure au moins. Peut-être le chef républicain se flattait-il d'égarer la

— i$A — prudence de son convive dans ce tourbillon d'idées folles qui naissent d'une succession pressée de rasades ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que le champion de la rue du Temple buvait aussi bien qu'il se battait. — La guerre de chicane ne me réussira pas, se dit-il : j'ai en tête un tacticien habile ; il faut l'attaquer de front.

— Or ça, causons, citoyen rémouleur, dit gaiement le colonel, qui éleva en ce moment un cône diaphane couronné de mousse, dans lequel sautillaient les bulles lutines du capiteux Sillery. Votre bravoure m'a vivement intéressé, foi de soldat, et les nobles caractères ne doivent pas être abandonnés dans les petites intrigues. Un brave comme vous se bat ; il ne conspire pas.

— Conspirer, moi, par exemple, en voilà une drôle d'idée, citoyen colonel.... Jacques

Vervet, un conspirateur! Il y a gros à parier que personne ne le croirait.

— Ne prenez pas ce mot en trop mauvaise part : quoique je sois un politique fort incompétent, je sais cependant que, dans le cours des révolutions, il n'y a de criminels que les vaincus. Mais je pense que l'homme habile à manier le sabre, ne convient guère au maniement d'une conjuration ; laissez-moi donc espérer que je vous tirerai de celle que Ton médite présentement contre la république.

— Tout ce que vous me dites-là m'embrouille fièrement, citoyen colonel.... Quoi, parceque je me suis battu hier, pas trop mal, avec l'arme d'un savetier (et ce n'est pas étonnant puisque mon père Tétait), vous allez croire que je suis un quelqu'un d'importance, un ci-devant déguisé, peut-être.

— Précisément, je crois cela , citoyen, non pas seulement à cause dô votre valeur : au-

jourd'hui l'on avoue volontiers que les hommes vulgaires ont du cœur, qu'ils contribuent au gain des batailles, et que ce ne sont pas les généraux tous seuls qui remportent des victoires. Mais vous ne jouez pas tellement bien au rémouleur qu'on ne puisse voir que votre père, le savetier, vous a laissé devenir un cavalier de bonne manière. Au surplus, je ne sollicite nullement un aveu : je m'en suis expliqué d'avance; veuillez m'écouter, et je puis l'affirmer, il y aura pour vous à profiter. . . Connaissez-vous le comte d'Antraigues.

— J'en ai jamais entendu parler, citoyen colonel.

— Pas mal.... Pourtant il aurait fallu un peu moins de vivacité dans le regard. Je reviens. Le comte d'Antraigues se trouvait depuis quelque tems en Italie, lorsque le général Bonaparte en commença la conquête. Il jouait à Venise un rôle à quadruple tiroir as-

sez compliqué, mais dont il se tirait, ma foi, avec une grande habileté : agent du prétendant, ministre de l'espagnol Charles IV, conseiller de la légation russe, et seïde de Tarn, bassadeur anglais Drake, il se trouvait ainsi à la solde de quatre puissances, et fournissait à chacune de l'intrigue pour son argent. Il faut ajouter qu'il était bien secondé par l'exchanteuse de l'opéra, Saint-Huberti, qui se faisait appeler madame la Chevalière. . . Ne riez pas : ce titre lui était légitimement acquis, d'une autre manière, il est vrai, qu'il le fut jadis à la fameuse chevalière d'Éon...: la Saint-Huberti ne fut ni capitaine de dragons ni mestre de camp, ni ministre plénipotentiaire; et jamais elle ne guerroya que sur les champs de bataille de l'amour. Le comte de Lille ne lui en a pas moins donné la croix de Saint-Michel, pour des mérites à lui connus, sans doute. Le comte d'Antraigues donc et sa

compagne «e trouvaient à Venise, fomentant des conjurations contre la république, et fulminant des bravades dans le genre de celle-ci : « Lorsque nous rentrerons en France, il faut » que quatre cent mille têtes tombent sous la » hache des bourreaux ; point de grâce pour » tous ceux qui ont pris part à la révolution ; » il ne faut conserver xTelle que la guillotine : » je serai, s'il le faut, le Marat de la royau- » té. » Quelquefois encore, s'inspirant des manières courtoises du conseil des dix, il disait : « Quand un homme suspect, un homme » servant la révolution française, me gêne, » m'inquiète, je le comble de politesses, et » une tasse de chocolat, servie à propos, m'en » débarrasse. » A cet égard, je vous dirai que des informations exactes ont prouvé que dans ce dire infâme, M. d'Antraigues se montrait un fanfaron de crime : il n'est jamais mort un chat empoisonné après avoir déjeûné chez lui.

Tant que le général Bonaparte eut en tête des armées autrichiennes, il ne s'inquiéta guère du fourmillement de M. d'Antraigues et de ses acolytes ; mais au mois de mars dernier, quelque trouble ayant éclaté à Trieste, où cet émigré avait transporté son officine d'intrigues, ordre fut donné au général Bernadotte d'arrêter le comte et la chevalière, sa compagne. . . Qu*avez-vous donc citoyen ? Mon vin de Champagne vous porterait-il à la tête?

— Un peu, citoyen colonel : ce n'est pas de ce liquide-là que s'abreuvent ordinairement mes pareils.

— Vite un verre du coupable : c'est la lance d'Achille. Je continue: on avait saisi chez d'Antraigues une volumiueuse correspondance, que l'on transporta avec lui et sa belle à Milan. Or, il s'est trouvé des renseignements curieux dans ces liasses épistolaires, entr'autres sur une certaine conspiration de Clichy

qui, depuis bientôt trois mois, pousse, dit-on, ses mines souterraines...

— Qu'est-ce que j'entends ! s'écria le prétendu rémouleur, en sautant sur sa chaise, est-ce que nous marcherions sur un terrain miné?

— Voilà, citoyen, un mouvement qui contraste singulièrement avec le courage du champion delà rue du Temple: je ne puis en conscience le recevoir pour un signe d'effroi.

— Diables de gascons ! se dit mentalement Surinville, on ne peut leur faire prendre le change sur rien.

Le comte avait en effet frémi à des expressions qui pouvaient faire allusion au refuge jusqu'alors ignoré, du club introuvable; il faillit perdre tout-à-fait contenance lorsque le colonel reprit: ces mines souterraines sont éventées.

— Ah ! tant mieux , s'exclama l'habile conspirateur, pour motiver une émotion plus vive encore que la première , et qu'il n'eût pu cacher autrement.

— Oui, poursuivit Murât, en portant sur son convive un regard profondément scrutateur, la correspondance du comte d'Àntraigues, aidée de plus d'aveux qu'on ne lui en demandait, a dévoilé toute cette trame royaliste: les principaux meneurs sont connus. Le chef suprême, c'est... Eh! parbleu pourquoi vous le cacherai-je? c'est Pichegru.

— Un général de la république ! faut-il qu'un homme soit scélérat.

— Dans le cours d'une révolution on se flatte de n'être qu'ambitieux en agissant ainsi: mais moi je suis assez de votre avis: de la part d'un conjuré d'ancien régime, je trouverais cette conduite toute simple: elle siérait bien, par exemple, à certain comte de Surin-

ville , gentilhomme de vieille roche, qui à l'âge de 25 ans avait mérité, dit-on, le cordon bleu, dans les rangs deCondé.

Ici le comte devint blanc comme la nappe, sur laquelle il eut besoin de s'appuyer ; Murat ne parut pas s'en être aperçu, et continua: Mais, si cet officier conspirait à l'intérieur, il aurait le plus grand tort de se fier à Pichegru. C'est un homme taré dans tous les partis ; la république, a la main mise sur lui ; elle le laisse agiter à l'imitation du chat qui, ayant pris une souris, lui permet de courir à une petite distance, certain de l'étouffer d'un seul coup de patte, si elle tentait de s'échapper.

« M. de Surinville est à Paris, poursuivit le colonel; et comme c'est un ennemi que j'estime , je voudrais qu'il fut informé de ce que je viens de vous dire.

Le faux rémouleur avait alors recomposé

sa physionomie avec tant de bonheur, qu'aucune émotion ne venait plus s'y réfléchir ; Murât, jusqu'alors presque convaincu, comme on peut en juger, qu'il parlait à Surinville, en doutait maintenant, abusé qu'il était par l'impassibilité de son convive. Or, celui-ci se croyant désormais bien sûr de ne plus se laisser tomber en défaut , poussa la témérité au-delà de toute prudence.

— Excusez, citoyen colonel, si j'ai la hardiesse de vous interroger; mais tout pauvre diable que je suis, j'aime à m'instruire et je suis assez fâché de ne pas savoir lire les journaux... Vous venez de parler d'un ci-devant, appelé le comte de Sur... Sura... Surlaville... Qu'est-ce que ce particulier là... et ous qu'il se cache donc, pour que les cinq-sires, comme nous disons, nous autres gens du peuple, ne l'empêchent pas de conspirer avec le gêné-

rai... Je ne me souviens plus de son nom, qu'est assez cocasse..

— Le général Piehegru, reprit le subtil gascon, à peu près dérouté par le jeu admirablement naturel du rémouleur... Puis tout-àcoup, s'avisant d'une idée de son pays, il ajouta : le comte de Surinville, selon ce qu'on dit de lui, est un homme, d'une valeur à toute épreuve ; mais puisque vous tenez à vous instruire , je ne dois pas baser vos opinions sur de simples ouï dire, et pour mon compte, je doute que la bravoure de cet émigré' soit aussi éclatante que les gens de son parti se plaisent à le débiter.

L'amour propre est le plus indiscret des sentiments : je ne sais vraiment s'il ne surpasse pas en imprudence l'amour lui-même. L'habile dissimulation de Surinville fut vaincue par la ruse gasconne de Murât : le comte, blessé du doute injurieux émis sur celle de

ses qualités dont il se prévalait avec le plus de raison, ne put rester le maître de tempérer l'ardente impression qui lui fit subitement monter le sang au visage.. Le colonel, qui observait son auditeur, fut parfaitement fixé, il reprit vivement :

— Maintenant, je suis convaincu que le comte de Surinville est véritablement un brave; mais je ne puis plus lui accorder le jnérite de surpasser en ruse un enfant de Cahors, je continue, utilement, je l'espère la biographie du général Picbegru.

« Ce que cet homme convoite surtout, ce sont les honneurs inamovibles, que la révolution ne peut lui offrir ; ce sont surtout les richesses : voilà les deux convoitises qui, lorsqu'il commandait l'armée de Rhin et Moselle, le vendirent aux ennemis de la république. Il devait, en 4795, livrer au prince de Condé deux armées républicaines, et dès

lors il avait stipulé le prix de la trahison. Etes-vous curieux de connaître le taux auquel ce traître cotait sa conscience? Voici ce que les papiers du comte d'Antraigues ont révélé : le général obtenait le gouvernement de l'Alsace, un million en argent, 200,000 livres de rente, et le château de Chambord, devant la porte duquel il aurait le droit de faire placer douze pièces de canon, c'est-à-dire une batterie commémorative de son déshonneur, plus forte que celle donnée jadis au maréchal de Saxe, pour avoir sauvé l'honneur français. Ce n'est pas tout, l'infamie de Pichegru obtenait encore la dignité de maréchal de France, l'ordre du Saint-Esprit et le cordon rouge. En attendant, il recevait de fréquents subsides des Anglais, pour l'entretenir dans ses nobles dispositions : lord Wicham, ambassadeur en Suisse, lui comptait jusqu'à 900 louis à la fois.

Cependant le marché ne s'est pas entièrement accompli : forcé de quitter le commandement de l'armée de Rhin et Moselle, Pichegru n'a pu la livrer aux ennemis. L'ex-général en chef avait déjà reçu beaucoup d'argent, qu'il n'avait pas gagné : les Autrichiens furent sur le point de dénoncer sa filouterie au directoire. Mais il leur dit qu'il avait donné sa démission pour arriver à la députation; qu'il était sûr de parvenir au conseil des cinq cents, d'en être élu président, et de vouer cette assemblée à la cause royale. Il ajoutait que Moreau. son successeur à l'armée de Rhin et Moselle, lui appartenait et se rendait solidaire de son engagement envers le prince de Condé. Ce prince et les généraux autrichiens se prêtèrent à ce nouveau projet sans trop y croire : à cette occasion, Bellegarde écrivait au conseil aulique : « Nous sommes dans la situation d'un » joueur qui a perdu son argent et qui tente

» encore la .fortune, pour recouvrer ce qu'il » a perdu. »

« Pichegru a parbleu manœuvré avec adresse, poursuivit Murât: il est membre du conseil des cinq cents ; il le préside ; la contrerévolution paraît organisée.... Mais voyezvous, mon cher rémouleur, la mèche est éventée, comme vous pouvez en juger par les détails que je viens de vous donner : tout ce système serait déjà écroulé comme un château de cartes, si quelqu'un que je connais avait soufflé dessus. Or, je veux bien encore vous dire que ce quelqu'un là a ses raisons pour laisser aller les choses jusqu'à un certain point.... Il est de ceux qui ne vont au secours des naufragés qu'à l'instant où ils périssent. .. Mais prenez-y garde, il arrivera en temps utile,-et je vous le répète, je suis fâché devoir des braves comme vous.... comme le comte

de Surin ville, périr autrement que des armes loyales à la main.

. » Voilà pourquoi je vous ai offert mon déjeûner, citoyen : je désire que vous ayiez trouvé mon vin bon, et que mon conseil vous profite.

Ce que le rémouleur allait répondre, on l'ignore; car Murât parlait encore lorsqu'on frappa à la porte à coups discrets mais pressés; le colonel alla ouvrir.

Il ramena dans la chambre une jeune femme grande, jolie, très bien mise, que sans doute le galant officier n'avait pas osé, jusqu'alors, interpeller sur le motif de sa visite. Elle n'attendit pas l'interrogation.

— Je venais, dit-elle au colonel, chez une dame , votre voisine, qui m'avait mandée ce matin ; mais elle ne m'a pas attendue.

— Peut-être va-t*elle rentrer, répondit Murât en montrant un fauteuil à l'inconnue,

et si quelques instants d'attente chez un militaire ne vous effraient pas, citoyenne, daignez vous asseoir....

— Oh ! je vous connais bien, citoyen Murat, et puisque vous le permettez, j'attendrai

— Vous me connaissez, citoyenne ? reprit le colonel, qui s'était remis à table; cela m'étonne, car j'ai peu fréquenté les cercles de Paris.

— Les cercles, je ne dis pas, répliqua la dame avec un sourire malicieux; mais il est des personnes de mon sexe, bien autrement importantes que moi, qui m'ont entretenue de vous. #

— Vraiment, citoyenne? et ces personnes sont

— Àh! c'est leur secret, le vôtre et le mien.... encore je dis te mien, parce que je l'ai deviné.

— Deviné, voilà qui me paraît fort.

— Il faut donc que j'établisse votre foi sur une base toute nouvelle.... Depuis que je suis là, colonel, je cherche à comprendre ce qui vous rapproche du citoyen que je vois assis à votre table, et je commence à pénétrer ce mystère.

Le comte, Jusqu'alors absorbé dans des réflexions suggérées probablement par les communications inquiétantes que Murât venait de lui faire, releva tout-à-coup la tête, et regarda fixement la dame qui venait de le faire intervenir dans son entretien.

— Ne vous formalisez pas, citoyen... ce n'est pas moi qui pense en ce moment : c'est le génie de la sublime nécromancie.

— Ah ! parbleu, citoyenne, le hasard me sert à souhait, s'écria le colonel : il y a longtemps que je désire interroger la destinée;

car, il faut que vous le sachiez, je suis un peu fataliste,

L'inconnue, sans attendre une invocation plus précise de son art, s'approcha brusquement de la table, se prit à étaler, en forme d'éventail, un jeu de cartes chargé d'une multitude d'étranges figures, divisées en compartiments, et dès qu'elle eut jeté un regard sur ce tarot fatidique, elle s'écria :

— Dieu ! quelles choses inouïes ! quelles merveilles!... ma vue ne peut soutenir cette éblouissante prévision; maraisonse trouble... s'égare; un verre de vin de Champagne...

— C'est juste, répondit Murât en versant une rasade de Sillery, que la dame avala d'un trait, il faut que la pythonisse soit inspirée.

— Ce n'est pas l'inspiration qui me manque: elle déborde de mon imagination....

général de brigade, générai de division, ma-

réchal, prince. . . . et, grossissant sa voix, la nécromancienne ajouta : Roi.. ! ! !

— Oh! ça, de qui parlez-yous donc, citoyenne...

— Comment, de qui je parle ? n'est-ce pas votre étoile que j'interroge, colonel Murât; et ce trône que j'y vois/ c'est le vôtre.

Ici le joyeux officier gascon partit d'un éclat de rire qui fut contagieux: le rémouleur le partagea avec un entraînement dont il ne put, l'espace de quelque secondes, comprimer l'essor convulsif. La pythonisse, durant ce transport d'hilarité, regardait alternativement les deux rieurs avec un sang froid, un flegme inexprimables. Enfin, quand les muscles de leurs visages commencèrent à se calmer, elle reprit :

— - Voilà bien de la gaîté perdue; car j'ai parlé très sérieusement.

— Possible, belle dame; mais si jamais la

destinée prend vos prédictions au sérieux, je rirai bien plus fort encore,

— Je ne crois pas, colonel; et je vous dirai même que, de votre propre avis, la couronne vous arrivera trop lentement... Voici un retard qui vous fait éprouver une véritable colère... L'ambition, voyez-vous, marche encore plus vite que la fortune. Pour vous, citoyen , continua la sybille parisienne en étendant de nouveau son jeu , après l'avoir mêlé, votre fortune sera moins belle ; mais elle surpassera pourtant tout ce que vous rêvez aujourd'hui de grandeurfuture.

— Je serai coutelier du roi, peut&lre.

— Pas précisément, citoyen; mais vous serez quelque chose comme grand chambellan ,

favori d'un roi... Que dis-je, vous serez da-

vantage encore... Il y aura quelque chose de commun entre ce prince et vous... Ici l'avenir se couvre d'un nuage... Je vois cepen-

— 20o — dant encore de beaux jardins aux bords de la mer. . . un bosquet dans lequel les oiseaux gazouillent leur amour... une nymphe fuyant, mais lentement à travers la feuillée... Je n'en puis dire davantage : l'inspiration m'échappe... un génie plus puissant que le mien appuie sur ma bouche son doigt d'acier ; je le reconnais, c'est le mystère... c'est mon maître... il tire un rideau tissu d'or sur le reste.

— Et je crois que ce n'est pas malheureux pour la gloire du roi, dit Murât en riant de nouveau... Hein! brave rémouleur, vous ne vous attendiez pas à cela... Mais, par les moustaches de Wurmser, notre vieux prisonnier de Mantoue, savez vous, citoyenue, que si le comité de salut public existait encore, vous nous feriez un mauvais parti, avec vos promesses de royautés et de charges magnifiques à la cour.

— Je serai peut-être grand chambellan de la république, dit le comte qui ne riait plus franchement, parce qu'il craignait d'être reconnu par la sy bille.

— Je ne crois pas, répondit celle-ci, en secouant la tête... et la république ellemême...

— Eh! bien, dit vivement le colonel.

— il y a longtemps que je lui ai tâté le pouls, à la république...

— Ensuite, demanda Murât.

— Je l'ai trouvée bien malade...

— Vous êtes un mauvais médecin, citoyenne, s'écria le colonel, qui craignit d'avoir affaire à quelque observatrice accréditée par le ministre de la police... La république jouit d'une robuste santé, et son appétit est tel qu'elle peut, sans crainte d'indigestion, avaler tousses ennemis... Un verre de vin de Champagne par là dessus. Vous nous avez dit là, belle de-

vineresse, des choses iort amusantes: cela nous a procuré un moment de ce beau rire dont les occasions sont rares; et sans doute ce débit de gentillesses aura donné le temps à votre cliente, ma voisine, de rentrer chez elle.

— Je vais la trouver, dit la dame aux brillantes prophéties en se levant... Mais, citoyen, ajoula-t-elle, rappelez-vous que l'on s'amuse quelquefois de choses qui peuvent devenir très sérieuses... Après cette sentence, articulée avec une lente gravité, la dispensatrice des couronnes et des titres de grand chambellan, salua poliment; puis elle sortit avec toute la dignité de l'inspirée de Cumes, descendue du trépied sacré, sans toutefois avoir dédaigné une pièce d or, que Murât lui avait glissée dans la main.

Le rémouleur s'étant levé presque aussitôt, remercia le colonel de l'accueil cordial

qu'il venait de faire à un pauvre diable d'ouvrier comme lui.

— Laissons de côté la condition , répondit Murât en souriant; mais, croyez moi, profitez de ce que je vous ai dit : N'oubliez ni la correspondance du comte d'Antraigues, ni le marché conclu, par Pichegru, avec les Autrichiens et le prince de Gondé... Je le repète, la république, quoique tourmentée, comme ces paisibles bœufs de labour, d'un essaim de moucherons, n'en creusera pas moins son sillon dans l'espace des temps ; sans que sa constitution soit bonne, elle est viable , voyez vous, et je doute, en tous cas, qu'elle succombe à une irruption bourbonnienne , à moins que cette irruption ne se complique d'accidents que je ne puis prévoir... Je n'ai jamais aimé voir une bonne épée fourvoyée parmi les poignards: on s'honore de l'une pour quelque cause qu'elle soit tirée; l'usage

de9 autres déshonore, quelque légitime qu'il puisse être... Vous comprenez maintenant,, je l'espère, le motif pour lequel je vous ai offert ce matin à déjeûner; si vous êtes aussi sage que brave, votre sagesse profitera de mes avis, et vous me tiendrez compte d'une bonne intention en soldat, c'est-à-dire en croisant loyalement le feravecmoi, à la tête d'un régiment... Adieu , monsieur.

Le comte de Surinville, ne sachant trop que répondre; voulant surtout éviter un aveu et bien plus encore une promesse, serra la main de Murât en silence, et sortit précipitamment en disant: adieu, colonel.

Ce que Murât venait d'apprendre au prétendu rémouleur jetait celui-ci dans une vive anxiété : « Il est bien certain, se disait-il en roulant sa brouette , qu'en me parlant avec un tel abandon, le subtil gascon était sûr de

ne rien hasarder contre les intérêts de la République... Pourtant, pensa le comte par réflexion, il se pourrait que, redoutant une levée de boucliers royalistes, au lieu d'y attacher peu d'importance, comme il paraît le faire, le colonel se soit flatté d'intimider notre parti, ou du moins de retarder l'exécution de nos projets, en inquiétant les principaux conjurés. L'idée serait assez heureuse : gagner du temps sur les factions, c'est les affaiblir; les timides délibèrent, les irrésolus s'éloignent. En politique, il faut frapper vite, pour frapper sûrement.... Mais si l'officier républicain avait voulu, au contraire, par ses avis d'une officieuse apparence, nous déterminera brusquer imprudemment un coup de main, afin

de le faire échouer par là précipitation

Cette inspiration vaudrait bien l'autre : les partis périssent par trop d'audace, ainsi que par trop d'indécision... Ah! qui pourra me

dire si en effet la correspondance de ce triple intrigant d'Antraigues a révélé tout ce que Murât m'a rapporté! Les journaux républicains n'ont rien dit de cette capture Ces

gens-là jouent plus serré qu'on ne le pense... Que faire?... Voir d'abord Barras et lui apprendre tout ce que je tiens de Murât, s'il l'ignore, ce qui paraît probable... Pitoyable moyen ! Herminie n'a pas encore fait réaliser tout le subside du faubourg Saint-Germain; celui des Anglais se fait attendre : Barras ne peut être payé, il nous abandonnerait au moindre soupçon d'un danger à courir, et ce danger, je le lui révélerais ! Alors il pèserait, comme il dit, sur le plateau de Carnot et Rewbell , et nous aurions un coup-d'état jacobin. Point d'ouverture à ce directeur. Nous verrons ce soir Pichegru au club de Clichy : celui-là doit être averti des divulgations résultant de l'arrestation du comte d'Antrai-

gues. . Il doit en êtreaverti, soit pour changer la direction de nos desseins, soit pour en hâter l'exécution,.. L'un ou l'autre parti sera décidé ce soir. . . En attendant, le mot d'ordre convenu pour les circonstances imminentes : affiche chez le glacier Garchi. »

À ces mots , ' le comte , imprimant à sa brouette un mouvement de rotation plus rapide, s'avança vers le boulevard, et, s'étant arrêté devant le café quartier-général des légions dorées, il frappa sur sa petite enclume la combinaison de coups de marteau qui, pour les conjurés , équivalait à la générale battuedans les rues. Soudain un jeune homme d'une élégance outrée sortit du café, et, présentant au rémouleur un canif à repasser, il lui dit à demi-voix :

— Quelle nouvelle gave avez-vous à nous appende, monsieur le comte?

— Assemblée à minuit au club souterrain,

et revue extraordinaire dans la plaine des Sablons, à deux heures du matin. . .Vite, M. de

^iv , la petite affiche d'usage dans le

café.

— Su le shamp, M. le comte. . . Diode ! diabe! ça déange mes pozeits... Il y a ce soir bal à

l'hôtel Thélusson : des femmes chaînantes

Ze devais danser au qmdille de Tenis et Laffitte, avec mesdames de Beauhanais, Tallien

et Écamier l'avais aussi une gavotte avec

madame Hamelin... On ne pouait pas émette la conféence et la évite ?

— Pas possible , chevalier, et par la barbe d'Henri IV , je vous trouve bien peu à la hauteur des attributions que je vous ai confiées, au nom du roi... Venir me parler de bal quand le destin delà monarchie peut être fixé cette nuit !

* — Ah i sans doute , les intéêts de la monassie doivent passer avant tout... Mais, convenez-

en, M. le comte, quand on estzewie, à la mode, zalousé par les zeunes zens, il est dèsagéable de énoncer au tiomplie que peut poeuer une gavotte.

— A une époque où la danse est le plus renommé des mérites... Pauvre nation, que les furies exaltent jusqu'à la férocité des tigres, et que la folie préoccupe jusqu'à la puérilité, dans l'espace de quelques mois... Enfin, M. de Liv..., si vous croyez devoir à votre réputation de danseur de manquer à rassemblée de Clichy, ce qui , d'ailleurs, me paraît sans un grave inconvénient, rappelezvous au moins que vous êtes un des chefs des légions dorées, et que vous devez impérieusement assister à la revue.

— M. le comte, répondit cette fois M. de Liv... sans affectation et sans métamorphose ni suppression d'aucune, des lettres de l'alphabet, vous savez que lorsque l'honneur est

en jeu, je ne suis pas un des derniers au rendez-vous qui lui est assigné.

Cette tirade avait été débitée sans que le chevalier eût relevé une seule fois sa cravate , qui, par suite de cette préoccupation martiale, laissa voir en entier la bouche du coryphée des incroyables parisiens.

— Mon cher chevalier, répartit Surinville, avec un sourire affable, je sais qu'à l'occasion on peut compter sur votre valeur, et je n'ai jamais douté d'elle un instant... Mais il faut quelquefois que, nouvel Ulysse, j'arrache un peu brusquement Achille du boudoir de la beauté...

Et comme la clientèle ordinaire du rémouleur commençait à faire groupe autour de lui, il ajouta en tendant au chevalier le canif qu'il venait de repasser : Voilà citoyen ; vous avez là un fameux canif.

Liv... rentra au café; peu d'instans après,

on put lire dans un petit cadre doré, appendu près du comptoir : « Un vaisseau devant faire » voile pour les Etats-Unis, sera frété au Hâ- » vre, à dater du premier août, à deux heu- » res du matin ; il partira dans la quinzaine » si le vent est bon. » Dès que cet avis eût été lu, sept à huit jeunes gens, piliers ordinaires du café, admirateurs collectifs de la demoi» selle du comptoir, soupirans alternatifs pour ses charmes après les heures de représentation, prirent leurs chapeaux, sortirent et divergèrent dans toutes les directions. Sans doute ces messieurs remplissaient parmi la jeunesse dorée des fonctions d'adjudans-mojors, et allaient distribuer l'ordre pour la revue qui devait avoir lieu la nuit suivante.

Ii importait que Surinville vit dans la soirée mademoiselle de Vermansange; car il ne doutait pas que l'assemblée dont il allait provoquer la convocation, ne décidât qu'il fallait

agir promptement. Or, l'argent manquait encore, et la conjurée de la rue de Varennes tenait en quelque sorte les cordons des bourses du faubourg Saint-Germain. Mais si le comte se reposait avec raison sur l'influence de cette demoiselle titrée, il avait reconnu, dès les premiers temps de ses rapports avec elle, que pour user de l'ascendant qu'elle exerçait, il fallait respecter chez elle les caprices delà jeune femme qni veut bien proléger, pourvu qu'on reçoive à genoux les services qu'il lui plaît de rendre. Ainsi elle n'avait point consenti à admettre chez elle le comte, sous son habit de rémouleur:

« Jamais , lui avait-elle dit , les tapis de l'hôtel de Vermansange ne seront foulés de mon temps par un pied ferré; jamais les glaces de mon cabinet ne réfléchiront les haillons de l'homme du peuple : Il s'en exhale des émanations qui corrompraient

l'air que je respire. » Chaque fois que le comte voulait entretenir Herminie, il fallait donc qu'il allât à la maison du faubourg Saint-Antoine déposer son humble carmagnole, et revêtir l'élégant costume du jour.

Ce soir-là, cependant, Surinville arriva d'assez bonne heure rue de Varennes ; Herminie, qui avait du monde à dîner, l'invita lui même; et le comte fut très surpris lorsque, parmi les personnes conviées, il vit arriver Barras, donnant la main à madame Tallien.

— Vous ne vous attendiez pas à rencontrer ici ces figures là, mon cher Àmédée, dit mademoiselle de Vermansange à son respectueux adorateur, durant une courte excursion dans le jardin anglais, qui précéda le dîner.

— Je l'avoue, madame, je ne croyais pas même que vous connussiez le moins du

monde cette mascarade de mardi gras qui parodie la puissance souveraine au Luxembourg,

— Quoi vous en êtes encore là du savoirfaire des conspirateurs? Ne voudriez vous pas, par hasard, que me barricadant contre les avances incessantes de ces gens là, je leur laissasse soupçonner mes intelligences avec le parti du roi? ce serait ignorer TA B C des intrigues politiques... II faut savoir mieux voiler ses desseins, quand on veut les poursuivre sans encombre. Depuis que je dirige les conférences de l'hôtel de Luynes, on y a fait table-rase des vanités aussi niaises que dangereuses qu'on y étalait... Allez donc marcher sur les sabots des sans-culottes avec des souliers à talons rouges : ce serait une belle manœuvre, vraiment; vous verriez bientôt votre ordre du Saint-Esprit à la queue de leurs chevaux, et les frères et amis vous

pendraient à l'orientale avec votre cordon bleu. Grâce à mes conseils, nos plus illustres familles ont consenti à simuler quelque chose comme un amalgame social . il est convenu que les gens de race se laisseront aller avec un certain abandon au cours des événements ; quelques dévoués élus à la majorité (et je suis du nombre), répondront aux politesses des gouvernans, des ministres, des gros bonnets du régime républicain; ils feront plus, ils les recevront, on suivra avec souplesse les ondulations de ce régime. On .fera chorus au vivat qui accueillera tout nouveau venu au pouvoir; on s'encanaillera même à l'occasion jusqu'à accepter les invitations des laquais érigés en fournisseurs. Nos marquis lestes et jeunes, danseurs favorisés des cuisinières mal décrassées, devenues compagnes légitimes des généraux républicains, toucheront, mais avec des gants, leurs mains en-

core grasses de l'eau de vaisselle. Voilà, mon cher comte, ce qu'on appelle du bien jouer: ce sont de ces dégoûts qu'il faut s'imposer quand on veut marcher parfaitement à couvert dars la voie des conspirations... Je devrais vous avoir volé cette idée, monsieur l'agent royaliste accrédité.

— Supérieure à tous, par l'esprit, par le génie , comme par les charmes et les grâces , s'écria le comte en baisant la main d'Herminieau détour d'un sentier... Il faut perpétuellement admirer votre sagesse, sans cesser d'être à genoux devant votre beauté...

— Ceci, monsieur, n'a pas le sens commun... et si le roi savait comment vous employez votre temps... Demandez moi donc plutôt par quel moyen j'espère justifier votre présence chez moi pour le directeur Barras et la belle madame Tallien, qui, dit-on, a la clef de tous ses secrets. Car cet homme, qui

— ââ4 — connaît votre mission, ne doit pas soupçonner que je m'y sois associée. Si Clichy vient à échouer, ménageons-nous du moins Fhôtel de Luynes , et Fhôtel de Luynes, c'est moi, ajouta mademoiselle de Vermansange, en parodiant avec quelque vanité le mot de Louis XIV. Voici mon thème , prenez-en note : J'ignore et votre qualité et vos instructions, et la conspiration qui se trame... Vous m'avez été présenté par le député Th.... l'un de mes convives d'aujourd'hui; il ne me démentira pas.

— Ni moi non plus, madame, et je conçois l'utilité de cette réserve... Mais j'ai d'importantes choses à vous apprendre, belle Herminie...

— Toujours de doucereuses épithètes, donc.

— Je ne puis cependant proscrire, toutes les vérités.

— Si vérités il y a, comte Amédée, laissezles débiter aux diseurs de riens... Et moi aussi, j'ai à vous parler de choses sérieuses... Quittez à neuf heures le salon et allez m'attendre dans mon cabinet.

— Je m'y rendrai ponctuellement , Herminie... et vous y serez avant d'y être venue...

— Ah! combien ce langage de pas tor fido dénature un noble visage... Que n'avez-vous pas prononcé cette fadeur devant une glace ! Jamais elle n'eût de nouveau moutonné votre physionomie.

— Que vous êtes cruelle, madame.

— Voici la cloche du dîner; allons voir si mon cuisinier se sera montré plus bienveillant envers nous. Et s'appuyantavecquelque abandon sur le bras d' Amédée, Herminie lui fit oublier à l'instant les paroles piquantes qu'elle venait de lui faire entendre. Enchanteresse habile, elle

tenait ainsi l'homme qui l'adorait entre la crainte et l'espérance : le désolant par ses rigueurs lorsque la passion qu'il comprimait avec peine s'aventurait au-delà des limites qu'elle lui avait assignées ; ranimant son espoir, enivraut son imagination par un mot de demi tendresse, par une légère faveur, dès qu'elle craignait que l'esclave ne songeât à rompre sa chaîne.

Le dîner fut nuancé de tons comme un parterre de couleurs : on y fit de la morale , de la politique , de la critique littéraire : sujets jugés excessivement graves par le superficiel Barras, qui s'efforça, mais en vain, de faire redescendre l'entretien de ses hauteurs jusqu'aux bals de l'Elysée et aux coulisses de l'Opéra, régions ordinaires de sa légèreté. La raison, où si vous voulez le raisonnement, persista... Il y avait là madame d'Elsta, cette femme si puissante par l'intelligence , si con-

descendante lorsqu'il s'agissait de certaines capitulations de principes. Or, parmi les convives réunis à l'hôtel de Vermansange se trouvait un champion digne de madame d'Elsta: c'était le fameux Saint-Simon. Cet élève de d'Alembert, ne songeait point encore à se faire prophète ; il avait cependant ébauché dès lors dans sa tête, un plan de réforme morale, religieuse et gouvernementale, tout en combinant un nouveau système de messageries : ce qui prouvait à fortiori, qu'il adhérait pleinement à l'accélération du mouvement social.

Madame d'Elsta venait d'abandonner le parti clichien, parce qu'une prudente réserve avait refusé de l'initier à tous les secrets de la conjuration. Elle se montrait maintenant admiratrice fervente de la constitution de Tan m, que tout récemment elle avait attaquée; déclarant, avec toutes les ressources

de la plus ingénieuse affirmation que ce pacte devait infailliblement fixer le sort de la république. . . Il va sans dire qu'elle sous-eutendait qu'une importante participation aux affaires publiques lui reviendrait par ces communications intimes auxquelles plusieurs hommes d'état l'avaient accoutumée; et que les intérêts de la France seraient réglés dans son boudoir, avec des intelligences qu'elle choisirait. Lorsqu'on sait être femme à propos, se disait-elle quelque fois dans l'intuition de sa vanité, et qu'on est placée aune Certaine élévation, il vous échoit toujours quelque bonne portion de l'autorité.

Saint-Siraon ne partageait point les opinions de cette républicaine apostate de la cause royale , après l'avoir été déjà du régime révolutionnaire.

— Quelques modifications que puisse rece-

voir la révolution, disait le futur messie dont le père enfantin devait être le vicaire, elle n'atteindra pas le but que ses promoteurs se sont proposé. Considérée dans ses actes comme» dans ses doctrines, elle n'aura jamais qu'une valeur de destruction à l'égard de l'ancien ordre de choses. Elle ne contient, à mon avis, aucun germe de réorganisation : sous ce rapport, elle ne fait que préparer les voies et déblayer le terrain. L'esprit humain, lorsqu'une fois la société se sera débarrassée d'un passé oppressif, aura à trouver en son entier, le nouveau système qui devra régir la nation. Mais, pour le chercher, il faudra se placer tout à fait en dehors de l'impulsion et de la direction révolutionnaires,

— Ah! citoyen, répondit madame d'Elsta, vous émettez-là une opinion bien sévère : Quoi ! cette réforme assez générale pour avoir

réuni toutes les bases de notre sociabilité,

pour en avoir fouillé tous les fondemens, pour eiï avoir analysé tous les élémens constitutifs, vous ne la jugez pas pourvue d'une sagacité qui puisse garantir la réédification normale du monument, lorsqu'au XVIe siècle, la philosophie, exhumée à peine de sa tombe antique, révisa les lois de l'église ellemême avec l'assentiment de la raison , quoique ce n'ait pas été avec l'adhésion de tous les croyans.

— La tâche était bien différente, madame, reprit Saint-Simon : Luther et Calvin n'avaient à élaguer de ce que les théologiens appellent X arbre, de, vie que des rameaux parasites qui, en absorbant toute la sève, eussent fini par faire périr l'arbre lui-même... Encore voyez. vous que, n'ayant pu se dispenser de toucher à des intérêts, ces réformateurs les ont ameutés contre eux et leurs prosélytes... On lésa voués au démon sous le nom

d'hérétiques, et Satan a été mis, avec une expansée prodigalité, en possession du butin que l'église lui envoyait... Eh bien, madame, ces intérêts, qui se sont trouvés à la superficie d'une matière sacrée , vous le trouverez plus superficiellement encore dans une matière sociale... Oh! tant qu'il ne s'agit que de détruire , cela va tout seul : les plus forts font la loi et l'exécutent. Pour réédifier , c'est une autre affaire: Tout à l'heure on assommait, on pulvérisait des intérêts : ceux-là sont morts , ils ne reclameront pas. Mais maintenant, il ne faut rien moins que satisfaireceux qui subsistent... les satisfaire quand ils sont si multipliés, si variés de forme, si différents de nature... Je vous le dis, ajouta Saint-Simon en élevant la voix jusqu'au diapason de l'enthousiasme, ce sont ces mille penchants, ces mille convoitises, ces mille ambitions, ces mille naturels, en un mot, qu'il

faut refondre dans le même creuset; sans cela point de restauration sociale.

— En ce cas , citoyen y répondit madame d'Elstasur le ton d'une vivacité narquoise, il nous faut vivre avec notre nature bourrée de vieux vices, de vieux préjugés, que la révolution ne peut atteindre, parce qu'ils rampent au-dessous de la région où elle plane.

— Je ne crois pas que nous soyons dans cette nécessité : on peut refaire les mœurs d'une nation, après ses lois.

— Je voudrais bien savoir comment , demanda Tin terlocutrice en souriant.

— En assortissant des naturels, ainsi qu'on assortit des principes

— Bravo, citoyen Saint-Simon , l'assortiment des naturels est parfait, délicieux, impayable, s'écria Barras qui, après avoir bâillé plusieurs fois derrière sa serviette , saisissait

l'entretien au point qui convenait à son humeur.

— N'en plaisantez pas, citoyen directeur; pourquoi, dans une bonne application de l'économie sociale, ne ferait-on pas au physique des élèves humains ?

— - Vous verrez, dit Barras, en se penchant à l'oreille de son voisin, qu'il va nous proposer des haras pour l'espèce humaine.

— Et tenez, reprit le réformateur, en jetant la suite de son idée au travers des dispositions passablement rieuses des commensaux d'Herminie, c'est par les suppositions qu'on établit quelque fois les probabilités : voilà madame d'Elsta, ma charmante adversaire, dont l'esprit et la haute sagacité sont parfaitement pénétrés de la nécessité d'une réforme morale; moi, démon côté, je partage, à quel-

ques nuances près , les mêmes convictions... Donc par le rapprochement...

Ici mademoiselle de Vermansange se leva de table et tout le monde l'imita. Mais Saint- Simon, sans s'arrêtera cette interruption significative, continua...

— Par le rapprochement des deux naturels...

Bruit de chaises remuées avec intention...

— Il naîtrait...

— Mon cher Saint-Simon, interrompit Barras en frappant sur l'épaule de l'intrépide utopiste, je ne suis pas ennemi du genre descriptif un peu dégazé; mais vous tombez aussi dans une démonstration tellement physiologique, qu'il convient de la remettre à une autre séance.

— Et voilà précisément, répondit le futur prophète avec une mauvaise humeur marquée, voilà pourquoi nous croupissons dans une

marre d'idées stagnantes... Une pensée neuve ne peut pas se faire jour sans que la susceptibilité, cette hypocrite qui souvent n'a de chaste que l'oreille, jette une clameur de haro. . . Siècle tartuffe. . . Et Saint-Simon grommela ens'éloignant: Barras me rappelant à la décence... c'est trop grotesque.

Pendant toute la durée du repas , madame Tallien, qu'IIerminie avait placée à sa droite , tandis que Barras, lui-même, n'occupait que sa gauche, fut l'objet privilégié des plus minutieuses prévenances de la maîtresse de la maison : celle-ci ne tarissait pas sur la beauté et les grâces , sur le goût parfait , sur l'esprit d'une délicate vivacité de sa convive. Elle lui prodiguait enfin ces petits soins qu'on est toujours surpris de voir accorder par une jolie femme à une autre. Madame Tallien croyait-elle à la sincérité de ces égards? peutêtre oui : la vanité est si crédule, si facile

à abuser quand on la flatte Mais un

observateur désintéressé et pénétrant eut interprété différemment tout ce faste de bienveillance. . . Les traits d'fferminie, que la nature semblait avoir formés pour exprimer la fierté, offraient, dans le manège que je viens de signaler, une expression évidemment étrangère à leur jeu ordinaire : les yeux de l'impérieuse beauté, à travers son regard de velours, laissaient percer un feu difficilement tempéré, qui eût décelé au physionomiste ex* pert autant de haine qu'elle s'efforçait d'afficher de sympathique épanchement. Attribuer à une infime jalousie cette aversion assez mal dissimulée , malgré l'adresse d'une femme habituée à celer ses impressions intimes, c'eût été mal juger mademoiselle de Vermansange; elle savait être si richement douée des perfections recherchées dans son sexe; elle les regardait d'ailleurs comme si peu impor-

tantes, relativement à la direction , ou plutôt à l'entraînement actuel de ses passions, qu'elle n'eût pas écouté un seul instant cet esprit de rivalité qui jette souvent une ombre importune sur les rêves dorés de la coquetterie. Herminie haïssait madame Tallien pour une cause bien autrement grave que cette toute petite spéculation de la vanité féminine ; et par une singularité qui se dévoilera, je l'espère, plus tard, cette même cause, dans l'accomplissement des vues de mademoiselle de Yermansange, devait admettre la courtoisie fallacieuse signalée plus haut.

On était, je crois l'avoir dit ailleurs, au mois d'août; les longues journées de cette saison permirent aux convives d'Herminie, une nouvelle promenade dans le jardin, à leur sortie de table. Saint-Simon et madame d'Elsta, qui avaient repris leurdiscussion à un point moins pittoresque, je le suppose , quo

celui où nous l'avons laissée , se promenèrent l'un auprès de l'autrgi ; mademoiselle de Vermansange prit le bras de madame Tallien, avec une familiarité qui causa à la future pi incesse de Chimay, uue douce commotion d'électricité aristocratique; tandis que Barras enchanté de voir Surinville remplacé auprès de son idole, s'accrocha vivement à lui et l'entraîna dans le plus épais fourré d'un bouquet d'arbres exotiques.

— Eh! bien comte, s'écria le président du directoire, certain de n'être entendu que par son interlocuteur, où en sommes-nous.

— Toujours en attendant lesgallions d'Angleterre, mon cher marquis.

— Je crains fort qu'ils n'arrivent trop tard, dit Barras en secouant la tête... Vos Clichiens marchent en vraies tortues...

— Mes Clichiens ne battent pas monnaie : voilà leur plus grand grief.

— Ceci sous-entend une suspiscion de cupidité, de convoitise insatiable des richesses... On part de là pour environner d'une défaveur hâtive les hommes qui se conduisent d'après les règles de la plus simple prudence... Voyons, mon cher comte , continua Barras en se croisant les bras sur la poitrine, que diriez vous d'un voyageur qui, montant un navire bien frété, le quitterait tout-à-coup pour se jeter par une bourrasque, dans un frêle esquif sans boussole et sans provisions.

— Je dirai qu'il peut-être guidé par une pensée généreuse et par l'espoir d'aborder sur une plage où les honneurs l'attendent.

— Eh bien ! M. de Surinville, votre opinion serait aussi folle que son action. Mais persuadez-vous donc une bonne fois que dans le cours des révolutions, il n'y a rien de généreux, rien d'honorable que le succès et le pouvoir qu'il assure : la réussite est la pre-

mière des vertus politiques : avec elle, les perfidies, les trahisons, les attentats, se nuancent du plus suave coloris : il n'y a pas assez de cordons pour chamarrer le crime triomphant. L'échec, au contraire, disgracie les plus nobles vues, incrimine les plus généreuses intentions, selon le sens moral de l'expression. Dans cette confusion d'idées et de mots, que doit faire l'homme public? tendre la main à toute probabilité de succès, hors de la sphère tourmentée où il se trouve: l'intérêt même de ses concitoyens veut qu'il se conduise ainsi , parce que les nouveaux gouverneurs sont toujours sages, et que c'est quelque chose durant la tempête, que de surgir au port, ne fut-ce que pour un jour. Or, maintenant la probabilité est pour vos princes : je tends la main à cette chance heureuse et j'agis sagement. Mais demain la chance peut revenir à la république ; je vous

— ni — abandonne alors et ma conversion n'est pas moins vertueuse... Finissez-en donc, si vous voulez quejelivreà votre prétendant la barre du vaisseau de l'état : aujourd'hui je dirais au peuple: Nous allions périr; un mois encore, et je ne pourrais plus me dispenser de sauver la république !! ! Vous concevrez parfaitement sans doute qu'il ne me convienne pas de laisser venir son salut d'ailleurs. Si votre parti montre quelque résolution , je tire la couronne de dessous ma robe républicaine pour la tendre à Louis-Stanislas-Xavier; si les clichiens tardent à paraître dans la lice, j'y descends, le bonnet rouge en tête, pour les exterminer... Voilà mon dernier mot; et ne songez pas à tenter un coup de main sans moi : je tiens tous les fils de votre conjuration; je les trancherais d'un seul coup d'épée, et vous tomberiez tous à l'instant dans les cachots delà Conciergerie... J'ai dit.

A ces mots, Barras quitta Surinville par un brusque détour dans l'un des sentiers du jardin anglais ; il avait disparu avant que le comte eut trouvé la faculté de lui répondre. L'agent royaliste resta long-temps immobile et pensif, àla place où le directeur l'avait laissé...Tout ce qu'il venait de lui dire était irrécusable: on se trouvait trop engagé avec Barras pour se passer de lui; tandis qu'il pouvait d'un coup du gouvernail qu'il tenait, remettre à flot le vaisseau de la république... Allons! allons, s'écria le comte, il faut que cette nuit même, le jour et l'heure du mouvement soient fixés... Sachons d'abord d'Herminie ce que l'hôtel de Luynes peut faire ; rendons en compte au club, et demain partons pour l'Angleterre. 11 est temps que Pitt s'exécute.

Ces réflexions s'étaient formulées lentement dans la tête de Surinville ; il n'entendait plus de voix dans le jardin ; il gagna

précipitamment le cabinet d'Herminie en s'écriant : Mon Dieu ! à quoi pensais-je donc... Elle va me gronder. Les intérêts du roi de France et de Navarre étaient accrochés là à d'étranges préoccupations... Oh! la jeunesse ! ! ! le premier de ses soins, la plus sérieuse de ses pensées seront toujours pour ce qui sert d'aliment à son imagination oy. à son cœur... Il y a pour chaque une sagesse spéciale Celle des jeunes gens, c'est le

plaisir.

Les convives cTHerminie étaient tous partis, elle attendait le comte dans son cabinet, assise avec une coquetterie étudiée sur un

canapé.

— C'est moi qui vous attends, Amédée,

dit mademoiselle de Vermansange de sa plus douce voix, en voyant entrer le comte , timide comme un écolier surpris en flagrant délit d'école buissonnière.... Si quelqu'un ajouta Herminie avec un regard enivrant, a vu ici une personne qui n'y fut pas encore, ce n'est pas vous... A quoi pensait donc votre esprit dans l'obscurité solitaire du jardin ?

-— Pouvez-vous le demander, Herminie !

répondit Àmédée , en se précipitant sur la main que mademoiselle de Vermansange lui tendait, et qu'il couvrit d'un déluge de baisers....

— Eh! bien, comte, vous voilà à genoux , reprit l'enchanteresse de la rue de Varennes, toujours de cet accent qui rendait son amant fou d'amour.... Mais rappelezvous donc que nous avons à causer d'affaires sérieuses.

— Herminie, de grâce, si vous voulez que je puisse rappeler ma raison, laissez-moi vous parler d'abord de sentiment : laissezmoi vous dire une fois, une.seulefois que p vous adore.... Pour écouter cet aveu qui me brisait la poitrine , ne changez pas l'expression de ce regard, où je puise avec délices l'espoir de vivre.... carme défendre de vous aimer, ce serait me condamner à mourir....

Mademoiselle de Vermansange n'avait point retiré sa main , qu'Àmédée pressait avec force# sur son cœur, dont les battemens précipités témoignaient de l'ardeur des sentiinens que le comte exprimait.. . La belle tète d'Herminie touchait presque à celle de son amant; il entendait son souffle bruire doucement; quelques boucles d'une soyeuse chevelure caressaient sa figure; il aspirait avec ivresse le parfum qui s'en exhalait : ce par-

fum émanant de l'objet aimé, que n'égalent ni les plus suaves présens de l'Asie, ni les plus douces senteurs qui s'élèvent d'un parterre».. Ce moment d'extase de Surinville, cette vie à deux que sembla partager, l'espace de quelques minutes, la noble et fière héritière, résultait-elle, de sa part, de cet abandon où l'ame n'a plus de puissance que pour confondre ses émotions avec l'empire des sens; ou bien l'adresse d'Hermine, simulait -elle cet abandon, pour enlacer davantage et la volonté

et le dévouement du comte. Cette dernière

version me parait peu probable ; car aux battemens du cœur d'Amédée, répondaient les pulsations, non, moins fréquentes, des artères de cette main qu'il pressait avec -transport; et le comte, sous le satiti du front d'Herminie, voyait bondir le réseau bleu que recouvrait ce tissu diaphane.

Non, la dissimulation ne peut obtenir un tel acquiescement de la nature. Je l'ai dit ailleurs, cette femme adorée de Surinville se croyait forte contre toute passion nouvelle, parla vindicative réaction d'une félicité immense, que certains hommes avaient détruite. Elle n'agissait de concert avec Amédée , elle ne lui laissait rêver le bonheur d'une liaison intime que pour parvenir, appuyée de sa mâle et ambitieuse résolution , à une vengeance qui noyât dans le fiel de son cœur, le regret qui, depuis trois années, y creusait un dévorant ulcère... Oh! croyez-le, moralistes nouveaux , qui prêtez souvent à l'âme les impressions d'une création fictive, vous n'avez pas reconnu tout ce que le naturel d'une femme renferme de puissance dans l'unique région de ses affections profondes: l'amour... Or, si cette idole, dont le délire est l'hiérophante, est renversée de son piédestal , au

lieu d'en tomber par l'impulsion du temps, il faut à ce délire qui subsiste , l'équivalent d'un culte désormais sans divinité; la vengeance seule peut soutenir une telle sur-excitation et cette passion corrosive se dresse . terrible , menaçante , insatiable, sur le piédestal d'où l'amour vient d'être précipité... Elle se fait amour elle même: Herminie vous Ta dit.

Mais il est des instants où l'âme la plus énergique , égarée par son exaltation même , vient se heurter à l'empire des sens. Alors elle perd la faculté de spéculer; les projets s'endorment; les sensations se réveillent: c'est la nature qui domine s^ns raisonner... Telle était, depuis quelques instants, la situation d'Herminie. Il convient d'ajouter, toutefois, qu'elle n'avait pas oublié jusque là ses impérieuses préoccupations par un de ces abandons où le délicat organisme du sexe se laisse

tomberpour savoir trop peu s'en défendre; mademoiselle de Vermansange s'était seulement hasardée sur une pente glissante, sans avoir calculé assez prudemment la résistance qu'elle pourrait opposer à l'entraînement auquel sa tentative hardie l'exposait... Ce fut un reflet de son ancien amour qui l'arrêta, peut-être à temps pour qu'elle ne saisît pas l'amorce enchanteresse d'une passion nouvelle.

— Non, mon cher comte , répondit Herminie après les quelques moments de silence qui avaient suivi la brûlante tirade d'Amédée, non, je neveux pas votre mort ; mais voyez donc en quel temps, sous l'empire de quelles circonstances et de quels devoirs vous me parlez d'une passion qui absorbe toute la vie, quand on la laisse faire...

— Çh ! ma divine Herminie, n'est-ce pas précisément dans de telles circonstances et

pour accomplir des devoirs qui nous sont communs, que nos cœurs ont besoin de se toucher par tous les points de contact. N'est-ce pas à l'amour que les chevaliers nos aieux, devaient leurs plus brillantes prouesses, leurs plus généreuses inspirations... Jamais ils ne descendirent dans une lice périlleuse ; jamais ils ne tentèrent une héroïque conquête sans que la dame de leurs pensées eût rendu son cœur solidaire des hasards qu'ils affrontaient, des triomphes qu'ils obtenaient... Herminie, faites briller à mes yeux une lueur d'çspoir, et sur cette baseedorable de félicité, j'élève tout un système d'infaillible réussite...

— Vous vous trompez, Amédée, répondit Herminie, sans retirer sa main, sans enlever à Surinvillele philtre enivrant de son souffle et de ses cheveux... Peut-être votre expérience ne s'est-elle pas encore éclairée sur toutes les exigences de l'amour, ce sentiment si ex-

clusif, si disposé à sacrifier tout ce qu'il rencontre sur sa route, ou à se l'appliquer avec

egoisme...

Le comte allait répondre, lorsque mademoiselle de Vermansange, ayant levé les yeux, les porta sur un tableau richement encadré, appendu vis-à-vis du canapé sur lequel elle était assise. Alors elle s'écria avec l'expression d'une inexprimable anxiété :

- Ah !Dieu! lui! lui!

Surinville se retourna vivement... Le cadre renfermait le portrait d'une abbesse, grand'tante d'Herminie... Surpris du lui que mademoiselle de Vermansange venait de prononcer d'un accent si passionné, il reportait ses regards sur les siens, comme pour leur demander l'explication de cette singularité, quand elle reprit , après avoir dégagé sa main, brûlante de son emprisonnement prolongé:

— Allons, monsieur le comte, soyons raisonnables; l'heure s'avance et nous avons à traiter de soins bien autrement sérieux que les minuties de cœur dont vous réclamez, en^ fant que vous êtes, la peu urgente priorité... Je n'oublie pas que vous avez pour cette nuit deux rendez-vous... Abordons-un préalable qui me paraît d'une certaine importance.

— Je vous écoute, Herminie, dit tristement Amédée, en s'asseyant près d'elle sur le canapé.

— Vous avez engagé les thermidoriens dans la conjuration de Clichy ; vous comptez fermement sur leur concours; et pourtant il vous manque celui d'entre eux qui a développé le plus d'énergie pour renverser... le triumvirat qui dominait la montagne , dit Herminie, sans que Surinville s'aperçût qu'elle avait terminé cette phrase avec effort. , . Vous n'avez

pas Tallien, ajouta-t-elle d'une voix redevenue soudain puissante.

— Je l'ai fait sonder... c'est un homme habile, qui nous manque, je le sais...

— Et sans lequel, j'ensuis assurée, nous ne terminerons rien... Pichegru, Barras, Billaud-Varennes... Voilà certes! des héros du 9 thermidor , dit Herminie d'une voix àprement accentuée; mais ne voyez vous pas que leurcoryphée manque... Commentpourrait-on laisser en dehors de cette combinaison T homme au poignard... le bravo qui entraîna la convention vers un dénouement digne du dramaturge Cuvéllier... Et dans les yeux dHerminie brilla en ce moment un double éclair... J'ai songea vous rallier ce jacobin, devenu modéré, reprit-elle; je] sais qu'il réunit les conditions désirables pour passer dans notre camp; s'il le faut, vous le verrez répandre du sang républicain pour

couvrir celui qu'il fit verser en septem. bre 4792: car je sais encore qu'il pense que les veines des montagnards en ont fourni trop peu... J'ai copié, mon cher comte, un passage curieux de certain discours que Tallien prononça, il n'y a pas long-temps , au conseil des cinq cents; il faut que je vous le soumette:

A ces mots mademoiselle de Vermansange se leva, ouvrit un tiroir de sa chiffonnière, en tira un papier, et le tendit à Surinville, qui lut ceci : « C'est un malheur , disait le réac- » tionnaire de thermidor, d'être né dans » un temps de révolution, puisque, trop sou- » vent entraîné par les circonstances, on ne » peut suivre ni l'impulsion de son cœur, ni » les conseils de la sagesse... Je dois donc » pleurer sur ces temps désastreux; car j'ai » peut-être contribué à le faire naître par » l'exaspération de mes opinions... J'ai pu

« errer dans un temps où la vérité était cou- » verte du voile des passions ; mais l'erreur » n'est pas un crime... et qui serait assez » vain pour affirmer qu'il a toujours saine- » ment jugé notre étonnante révolution? »

— Oui, madame, dit Amédée après avoir lu, voilà de la doctrine à l'usage de tous les partis; mais je crains bien que Tallien, dont l'énergie nous serait bien nécessaire, ne se soit laissé classer dans la catégorie de ces politiques blasés qui veulent voir venir. . .

— Ces hommes sont plus faciles à ramener que vous ne le pensez, mon cher Amédée : j'ai su interroger finement madame Tallien; car vous me rendrez sans doute la justice de croire que ce n'est pas pour caresser l'affection du sieur Barras que j'avais engagé aujourd'hui cette belle beauté, Son mari est tout bonnement un esprit retors, qui laisse faire le lit de la république ou celui de la mo-

— 258 — • narchië, pour s'y coucher ensuite à son gré et à son aise... Mais en lui montrant d'avance une bonne place, nous l'aurons.

— Tant mieux! ce serait un excellent sub^ stitut pour Pichegru.

— Que dites-vous, comte? ne laissez pas échapper Pichegru, s'écria presque convulsivement Herminie.

— Échapper! répéta Surinville avec l'accent de la surprise ..

— Je veux dire éloigner , reprit mademoi* selle de Vermansange, revenue au ton.calme parla réflexion.

— Il n'a parbleu, pas l'intention de nous quitter : le roi lui a fait un assez bel avenir..* mais je crains fort qu'on ne nous l'enlève.

Ici le comte rapporta à Herminie ce qu'il avait appris de Murât : l'arrestation* du comle d'Antraigues , le marché conclu avec Piche^

gtti, enfin l'imminence du danger qui mena^ naçait le parti et l'obligeait à se hâter...

—Pénétré de cette nécessité , je pars dès demain pour l'Angleterre.

— Vous partez, Amédée, s'écria l'adroite Herminie, qui prévit que ce voyage pouvait brusquer le coup de main, avant que les conjurés fussent suffisamment compromis...*.

Vous me quittez , ajouta-t-elle à demi-voix et en couvrant ses yeux des longs cils qui les couronnaient...

— Oh! non, jamais!... Herminie, jamais, répondit le comte avec transport... Au fait , je puis envoyer à Londres un homme intel* ligent : cela suffira .

Mademoiselle de Vermansange répondit à cette déclaration par un léger serrement de main... Cette femme-là connaissait bien sort empire,

— Àmédée murmura pour lui seul : je triomphe... je suis aimé !*.'.

— Je viens d'enchaîner l'esclave aux pieds et aux mains, se dit mentalement Herminie.

— Demain, reprit le comte après avoir réfléchi un moment , je lancerai Fréron sur les traces de Tallien : Fréron est un bon limier pour lever le gibier, et quand nous aurons la piste de celui-ci, je me fais fort de le chasser...

— N'oubliez pas qu'il faut le forcer jusqu'aux abois.

— Puis nous lui attacherons un collier d'or. Ainsi ( comparaison gardée ) Louis XIV faisait aux cerfs qu'il graciait, à la prière de ses favorites...

— La réserve de votre comparaison est bien

indulgente, Amédée Quant à la grâce,

ajouta Herminie d'un air sombre, nous verrons, après l'événement, si Tallien l'aura méritée.

Teu d'instans après cette dernière partie de l'entretien , Surinville prit congé de mademoiselle de Vërmansange; il était près de onze heures, et le comte devait encore passer à la maison du faubourg Saint-Antoine avant de se rendre à Clichy. Il sortit de l'hôtel habité par son idole, le cœur inondé d'espérance et de joie. Herminie, en le quittant, lui avait permis de déposer un baiser sur sa joue; et, par une de ces aubaines fortunées qui paraissent fortuites lorsqu'elles sont habilement préparées, les lèvres d'Ainédée et celles de la noble demoiselle s'étaient rencontrées.

Lorsque le rémouleur arriva, un peu avant minuit, à la petite maison de Clichy, il était enveloppé d'un ample manteau qui, dans le mois caniculaire d'août, intrigua singulièrement Nicette. Il aurait bien voulu ne pas se

montrer à elle en rentrant; mais le moyen d'échapper à l'amour qui vous épie, qui vous guette. Vingt fois, au plus léger murmure de la brise à travers les arbres du jardin , l'attentive blanchisseuse avait entr'ouvert sa porte, pour voir si ce n'était pas son locataire qui rentrait; vingt fois, elle l'avait refermée en disant avec un soupir : ce n'est pas encore lui... Pauvre enfant! que vous devez la plaindre, vous à qui j'ai fait presque entendre les palpitations de son cœur : de ce cœur vierge jusqu'alors , et qui se donnait avec l#nt d'abandon , malgré ce que la réflexion eût dû lui inspirer de réserve, si l'on savait refléchir un peu quand on aime beaucoup.

Qui n'a pas su reconnaître, du plus loin qu'il ait résonné, le pas de l'objet aimé? l'air est-il frappé d'un bruit auquel l'oreille d'un amant, surtout d'une amante puisse se mé-

prendre? Lorsque le prétendu Jacques Vervet arriva, cette sorte de prescience que l'amour seul possède, le devina, et Nicette était dans le corridor avant qu'il eût monté l'escalier.

— Oh! mon Dieu, Jacques, qu'avez-vous donc, lui dit-elle avec une sorte de terreur , en le voyant drapé jusqu'aux yeux, à l'époque la plus chaude de l'année.

— J'ai trouvé, repondit le comte avec embarras, que la nuit était fraîche.

— Moi je la trouve étouffante , reprit Nicette avec surprise : tout-à-1'heure, de ma

croisée , je veyais des éclairs dans le ciel.

L'âir est embrasé... Vous voulez me cacher quelque chose, Jacques..... vous êtes blessé, peut-être?

Et , par un mouvement trop rapide pour que Surinville eût pu le prévenir, Nicette écarta le manteau de son locataire, frappée de l'affreuse prévision des traces sanglantes

qu'elle croyait découvrir . . Mais que devint la pauvre fille, eu apercevant, sur la poitrine du prétendu valet-de-chambre, du rémouleur des rues de Paris , cinq à six ordres français ou étrangers, et le cordon bleu passé sur un uniforme d'officier-général de l'ancien régi me? La fête de Nicette se pencha tristement sur son sein, en même temps que sa main tremblante laissait retomber le pan de manteau

qu'elle avait soulevé... Elle ne prononça pas

une parole; mais qu'ils furent éloquens les yeux noyés de larmes qu'elle releva pour les porter sur les traits de Surinville! Hélas ! ce regard, Nicette y attachait l'intention d'un adieu d'amour à cette noble et mâle physionomie qu'elle rêvait souriant à sa tendresse dans ses nuits agitées...

— Pardon, monsieur... reprit la jeune blanchisseuse... ou plutôt, pardon, monseigneur... ne me grondez pas... je suis assez

punie. Le citoyen Ducray-Duménil a bieij raison de le dire : « Malheur à qui soulève imprudemment le voile du mystère : le destin se venge toujours de la violation des secrets qu'il nous dérobe. . . » J'aurais dû mieux profiter de l'avis du citoyen Ducray-Duménil.

— Non, ma chère Nicette, répondit le comte avec émotion, le destin ne se vengera pas d'une action qui ne fut point inspirée par la curiosité, mais par l'intérêt que vous me portez, et le mystère seul a tort dans cette circonstance... Où pouvais-je trouver, pour mes secrets, un asile plus sûr que ce cœur, dont

je connais le dévouement et la fidélité?

Mais, Nicette, je craignais d'effrayer votre jeunesse par la terrible responsabilité qu'eût fait peser sur vous la présence dans votre maison du comte de Surinville; celle du rémouleur Yervet m'a semblé moins dangereuse, et...

— Moins dangereuse! interrompit Nicette par un élan spontané de l'âme... Ah! monsieur le comte... Puis, se reprenant, elle ajouta en baissant les yeux : Oui, c'est juste... le grand seigneur devait s'abandonner à mademoiselle de Vermansange ; mais à moi, pauvre blanchisseuse , on ne pouvait confier que les secrets du rémouleur, ou du valet de chambre... Il faut bien accepter ce partage de confiance. . . à moins. . .

— Achevez donc Nicette , dit Surinville avec quelque vivacité. .„

— A moins qu'une occasion que je ne demande pas au bon Dieu, ne vienne vous prouver, monsieur le comte, que dans cette poitrine-là, dit-elle en frappant son sein palpitant, un noble cœur bat aussi...

A ces mots la jeune fille , craignant délaisser déborder le torrent de sensations qui la dominait, et de livrer à l'indifférence du

comte ce cœur déjà trop dévoilé, s'éloigna avec précipitation en disant à son locataire :

— Eh! nK)n doux sauveur, il s'agit bien de moi... Jacques... mon ami... Monsieur le comte. . . on vous attend là bas.

À peine Nicette était elle rentrée chez elle qu'un déluge de larmes s'échappa de ses yeux : la découverte qu'elle venait de faire brisait le frêle espoir qu'elle avait conservé jusqu'alors, comme les folles brises de mars rompent un faible roseau. La pauvre enfant savait que Jacques Vervet ne l'aimait pas; mais l'amour se plaît à caresser l'espérance, même lorsqu'il ne peut douter quelle l'abuse: et qui ne saiten effet qu'un mince repli du cœur sépare quelquefois l'indifférence , que dis je, la haine elle-même, del'affection la plus vive commela plus imprévue: et n'a-t-on pas vu ce dernier sentiment remplacer le premier à la seule émission d'un caprice accueilli par un autre...

Ces métamorphoses, rares il est vrai, les cœurs Lien épris en espèrent, en attendant l'accomplissement phénoménal, ainsi que la foi israélite attend l'arrivée du messie... Nicette avait suivi cette lueur consolatrice qui égare si souvent; elle en abandonnait la décevante clarté, maintenant que le rang du comte lui était connu. « On peut fondre, à force d'amour, les glaces de l'indifférence, se disaitelle à sa manière; mais l'orgueil nobiliaire, cette exaltation à froid qui tyrannise l'âme sans l'émouvoir, quel point de contact, quel élément sympathique peut-elle avoir avec les affections dont la source ardente bouillonne au fond du cœur, logée qu'elle est parmi les chimères de l'esprit... » Et la conclusion de l'affligée Nicette fut: «Le comte deSurinville est trop grand seigneur pour aimer jamais la petite blanchisseuse de Clichy... Mais non, mais non , reprit-elle après quelques instants

d'une rêverie dont un passager sourire avait éclairé la tristesse... je ne puis être que Nicette la blanchisseuse... Je suis, sans retour possible, une femme du commun : ma pauvreté, mes habitudes, mon langage, tout, malgré la sotte vanité qui réclame à mon oreille, me dit: tu ne quitteras pas tes baquets... Ce que je suis doit me faire rougir d'avance de ce que je voudrais être... Il serait bien plus humiliant d'en rougir s'il était possible qu'un tel vœu put s'accomplir...» Et Nicette se frappa plusieurs fois le front avec la main, comme pour faire rentrer dans sa tête une idée malheureuse qui venait d'en surgir.

Ce ne fut pas d'abord le sommeil qui suivit ces réflexions de l'orpheline; mais cette atonie des organes à laquelle aboutissent infaillible-

ment les tensions extrêmes de nos facultés morales. Peu à peu, l'âme elle même de la jeune fiile glissa par u»c pente d'imprcs-

sions progressivement éteintes, dans ces limbes où nos esprits deviennent le jouet des illusions, tristes ou dorées, dont ils ont perdu le pouvoir de se défendre: Protestation de Tintellectualité contre une mort momentanée ; puissance trop peu énergique, toutefois, pour conserver l'empire du jugement et de la raison. Dans cette situation, des songes tantôt caressans, tantôt prodigues de menaces, vinrent s'offrir à la vue interne de Nicette: il y en eût qui amenèrent à ses genoux le brillant Surinville, ivre de tendresse : elle sentait sa main brûler la sienne; ses lèvres s'enflammaient au contact des baisers du comte... Un long soupiréveilla alors la rêveuse; désabusée, elle retrouva sa chambre solitaitaire, la lune glissant sur le pâle azur du ciel devant Ja croisée, et les réalités sévères d'un amour sans espoir , moins pénibles peutêtre que l'anéantissement de cette félicité

mensongère qui lui échappait. Bientôt, retombée doucement dans les régions vaporeuses qu'une impre^ion trop vive avait fait évarifcuir, elle s'y vit cette fois environnée de nuages sombres, mais sillonnés fréquemment d'éclairs. Durant ces éblouissantes et rapides clartés, des figures moqueuses apparaissaient et montraient à Nicet^e en ricanant, le comte de Surinville bercé par une femme charmante et par un jeunehomme aux traits efféminés , mais dont le regard était sanglant comme celui du tifl[re.

Tandis que ces fascinations diverses se succédaient duranf le sommeil de Nicette, l'intérêt diun empire et celui d'une dynastie âgée de huit siècles, se prenaient corps, à corps à cinquante pieds au-dessous de la couche sur laquelle reposait à peine la jeunesse enfiévrée de cette amante malheureuse. Surinville s'était bien gardé de révéler en séance publi-

que, l'arrestation du comte d'Àntraigues, et le jour fatal que sa correspondance saisie avait répandu sur une conspiration .qui, disait l'agent royaliste, se traînait au lieu de marclîer au pas de course. Mais il ne crut devoir taire aux conjurés ni l'entretien qu'il avait eu le jour même avec Barras, ni la défection probable de ce directeur, si la continuation des lenteurs du parti clichien l'obligaient à repasser dans le camp républicain.

— Dès demain, dit-il, un gentilhomme sur lequel je puis compter part pour Londres : 11 faut que sous huit jours, la somme promise k Barras soit réalisée, et qu'avant l'expiration d'août la contre-révolution éclate.... Quinze jours sont encore à nous; je connais le secret de Bonaparte qui, sans que le candide directeur s'en doute, tient dans ses mains les destinées de la république.... Or, ce général, qui n'ignore point l'état à peu près

désespéré de la révolution, attend son agonie pour la sauver, pense-t-il, par un moyen héroïque Bonaparte, s'arrangeant en Jupiter

d'opéra dans sa gloire rayonnante, se dispose à venir, comme à la fin d'un poème lyrique, pulvériser d'un coup de foudre les conspirateurs, et remettre, d'un coup d'épaule d'olympien, le char de la république en équilibre, sauf à le conduire ensuite à sa guise. Voilà ce qu'il ne faut pas attendre.

— Nous l'attendrions sans danger, dit négligemment Pichegru : Hoche et Moreau ont l'œil sur l'armée d'Italie.

— Général, le concours de ces deux chefs me paraît bien douteux....

— C'est à tort, monsieur le comte : nous avons, pour garant de leur alliance, dans le cœur de tous deux, la jalousie, ce ferment infaillible des caractères les plus stoïques, les plus vertueux...

Je crois ce mobile suffisant pour nous

assurer Moreau ; mais Hoche, ce républicain sincère et malheureusement intègre. . . .

— J'avais prévu le pouvoir de ces deux résistances... Hoche commandait Tannée de l'intérieur; je lui ait fait enlever ce commandement : c'est mon chef-d'œuvre politique.... La présence à Paris du vainqueur de la Vendée et de la chouannerie pouvait nous entraver; en le faisant éconduire, j'ai obtenu le double avantage d'éloigner un voisin dangereux, et de faire au directoire un ennemi irréconciliable.,. Le reste est facile : furieux contre le cabinet du Luxembourg, jaloux jusqu'à la rage de Bonaparte, Hoche nous est acquis... Un agent habile le tâte à l'heure où je parle : il lui développe toutes les ressources de la conspiration ; et faisant gronder dans le lointain la vengeance du roi pour les terribles exécutions de Quiberon, cet en-

voyé montre, d'un autre côté, au général, la fortune, le bâton de maréchal, la chute du directoire et rabaissement de Bonaparte, pour prix d'une accession à notre plan... Qui diable tiendrait à une telle flatterie, des deux passions les plus impérieuses de l'homme : le mal qiyl veut à ses ennemis, et le triomphe de son ambition.

— L'alliance de Hoche et Moreau me paraît heureuse si elle se réalise , dit le comte ; mais se réalisera- t-elle?

— Je n'en doute nullement, reprit Pichegru d'un ton important. Eh ! qu'avons-nous besoin avec cela d'un Barras... sinon pour l'emprisonner au moment de l'exécution...

I — Nous en avons besoin, général, reprit froidement Surinville, pour une toute petite circonstance : pour nous empêcher d'être tous emprisonnés nous mêmes, avant cette même

exécution.... Messieurs, continua le comte

en élevant la voix, Barras est pour nous Thomme nécessaire... Croyez vous que s'il n'eût pas paralysé, depuis deux ou trois mois, Faction delà police, rémigration, ses agens, ses légions marcheraient tête levée dans Paris? Que demain ce gouvernant nous abandonne, et nous sommes perdus... Je sais qu'il peut gêner des projets de lieutenance générale , de dictature momentanée; qui sait même si la restauration des maires du palais ne fermente pas dans la tête de quelqu'un d'entre nous... Je conçois que, dans cette direction d'idées, un homme descendu, pour nous servir, du pouvoirélectif de la république, pourrait être embarrassant, et qu'il serait plus simple de s'en défaire que de le ré^ compenser. Mais outre que cela serait infâme, et que nous ne devons pasréedifier un trône par l'infamie, la prudence, qui doit tout prévoir, nous défend d'agir ainsi... Réunis-

sons autant de ressources que nous en pourrons avoir ; n'élaguons aucune de celles que nous possédons; et pour qu'elles ne s'évanouissent pas sous notre main, je propose à l'assemblée que la fixation définitive du*mouvement soit ajournée à la séance de demain. Si je ne demande pas qu'on l'arrête immédiatement, c'est que nous ne connaîtrons que par la revue de cette nuit l'effectif de nos forces agissantes , et que demain, dans la soirée seulement, je connaîtrai le chiffre du subside de l'hôtel de Luynes.

A ces mots le comte de Surinville monta les degrés du siège de la présidence, et parlant à l'oreille de Pichegru, il lui dit:

— Général, j'ai à vous entretenir de choses qui vous sont personnelles.

— Personnelles à moi, monsieur le comte, répéta vivement le titulaire de la double pré-

sidence du conseil des Cinq-Cents et du club clichien.

— Arousseul, général; mon cabriolet m'attend au bord de la Seine, si vous voulez me faire l'honûeur d'y prendre place, nous causerons, en nous rendant à la plaine des Sablons, d'un incident grave que je n'ai pas dû aborder ici...

— Un incident grave qui m'est personnel... Partons, monsieur le comte .. Messieurs, ajouta le général en se levant, la séance est close... Demain, réunion impérieuse à minuit.

Surinville et Pichegru gagnèrent à pied le lieu où le premier avait envoyé son domesque, attendre, avec sa voiture , l'issue de la séance. Mais avant d'y arriver, le général, fortement intrigué, interpella le comtesur l'objet qui excitait si vivement ses inquiétudes.

— Général, répondit l'agent royaliste, connaissez vous le comte d'Antraigues...

— Beaucoup... J'ai eu plus d'une fois l'occasion de le voir lorsque je commandais sur le Rhin... C'est une espèce de mouche du coche qui s'attache à tout attelage politique, et qui croit l'aider beaucoup.

— Savez vous que d'Antraigues est arrêté.

— Vraiment ! s'écria Pichegru en s'arrêtant lui-même... et dans ce moment la lune, sortant d'un nuage, éclaira son visage... il était pâle et contracté. Arrêté, par qui ? demanda le général avec précipitation.

— Par le général Bernadotte, qui a mis d'Antraigues et sa correspondance à la disposition de Bonaparte...

— En effet, murmura Pichegru, voilà un grave incident.... Et croyez-vous, comte, que le directoire en soit informé...

— J'ai peine à croire qu'il l'ignore; cependant Barras, avec qui j'ai dîné hier, ne m'en a rien dit.

— Je conçois cela, repritle général d'un ton pensif...., le fin matois pourrait vouloir se ménager une réserve à double fin ; ou pour se prévaloir auprès du roi d'un secret gardé, si nous réussissons, ou pour corroborer son crédit dans le régime républicain, en révélant ce fait, s'il nous voit près d'échouer... Je reconnais bien en cela les allures de Barras.... D'un autre côté, je ne serais pas surpris que Bonaparte, autre Machiavel retors, que j'ai étudié dès sa tendre jeunesse àBrienne, ne se réservât ce mystère pour faire, comme yous le disiez tantôt, le Jupiter intervenant à la fin d'un opéra.

— Vous savez donc', général, tout ce que la correspondance ou les révélations du comte d'Antraigues peuvent avoir appris sur vous?

— Parbleu! je m'en doute.... Mais vous, comte, comment cela vous est-il revenu ?

— De la manière la plus singulière, et, je vous l'avoue, la moins facile à expliquer.

Ici le comte rapporta ce qui s'était passé entre lui et Murât; l'intérêt qu'il lui avait témoigné, sans être toutefois parvenu à le connaître; enfin la légèreté avec laquelle cet

officier s'était expliqué sur la conspiration.

— Cette légèreté ne doit pas nous rassurer, monsieur le comte : Murât est un gascon spirituel; et je suis persuadé qu'il n'a dit que ce qu'il avait mission de dire.... Ne savezvous pas que lui et Junot ont été envoyés à Paris par Bonaparte pour sonder le terrein?

— Oui répondit Surinvilîe en souriant; mais je sais aussi que Murât, nommé hier général de brigade, sur la pressante recommandation de madame Bc^aparte, ne se renferme

pas toujours dans les limites de la mission qu'il a reçue de son mari.

— Réminiscence de petit-lever, mgnsieur le comte... . Ceci pourra nous amuser si nous parvenons à rétablir une cour.... Mais je suis tout-à-fait de votre avis maintenant : il n'y a plus un moment à perdre; nous sommes resserrés étroitement entre le trône et la prison; il faut relever l'un sans le moindre retard, ou subir l'autre, en attendant l'honneur du feu de peloton dirigé sur notre poitrine....

La plaine des Sablons n'était pas en 4797, comme aujourd'hui, semée d'élégantes villas : la monomanie des bâtisses, devenue si générale de nos jours, ne travaillait point alors les cerveaux industriels; et nul entrepreneur

ne s'avisait encore de bâtir sur le terrain cTautrui des palais qu'il faudrait abandonner inachevés au propriétaire du sol. A cette époque, les maisons dorées extérieurement n'appartenaient qu'à la bibliothèque bleue : le progrès a xéaîisé ces demeures féeriques; que Dieu seconde les constructeurs aux inspiration rutilantes, et leur envoie des locataires à vingt mille francs par année.

L'espace compris entre Neuilly et les barrières de l'Etoile et du Roule, présentait une zone sablonneuse, comme l'indique son nom, mal cultivée, et qui servait aux grandes manœuvres des troupes, aux revues importantes, quelquefois au campement de certains corps politiquement rapprochés de Paris. À une époque toute récente, on y avait vu une légion de jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, équipés partie en chevaliers du moyen-âge, partie en soldats romains, et

dont Robespierre s'était fait une garde prétorienne, sous le nom d'élèves de Mars.' Au \ 5 vendémiaire, un parc d'artillerie fut disposé dans la même plaine par les sectionnaires ; mais le chef d'escadron Murât vint l'enlever à la tête d'un détachement de cavalerie : coup de main qui ouvrit une vaste barrière à sa fortune militaire.

Habituellement déserte sous le régime directorial , la plaine des sablons avait été choisie pour les réunions de cette milice singulière, appelée la jeunesse dorée. Corps franc et indiscipliné dans ses habitudes ordinaires, livrée aux plaisirs bien plus qu'aux inclinations martiales, cette milice ne manquait néanmoins ni de courage ni de dévouement au parti qu'elle promettait de servir. Pourtant elle en avait embrassé la défense, ainsi qu'on a fait depuis du romantisme, de la dévotion, delà gravité, de l'anglomanie: c'est

à dire pour éviter de tomber dans le vulgaire. En 4797, il était devenu ignoble d'avoir du patriotisme; on se faisait conspirateur par ton: ne reconnaissez-vous pas en cela cette versatilité incessante, ce dégoût de toute chose accomplie, cet élan frénétique vers tout ce qu'il faut acquérir, qu'on veut bien appeler notre caractère national. Et que les étrangers n'aillent pas croire, pour cela, que cette mobilité fasse défaut à quelque gloire, à quelque grandeur; loin de là : elle en précipite la recherche, elle en hâte la conquête , afin que cette gloire où cette grandeur ne soit pas devenue, avant la jouissance, une insipide vulgarité, dans l'opinion même de celui qui brûle de l'obtenir.

Or, la conjuration clichienne était proclamée du suprême bon ton au temps de cette histoire : c'eût été un crime de lèze-mode, que de manquer à une revue nocturne des chefs

royalistes , lorsqu'on avait l'honneur de porter un collet noir, avec des cheveux tressés et relevés sous le chapeau. Aussi Pichegru et Surin ville , en approchant de la plaine des Sablons, aperçurent-ils, par le beau clair de lune qu'il faisait, une grande masse noirâtre, occupant le centre de cet immense espace , et bientôt ils se trouvèrent au milieu d'une troupe d'environ dix mille hommes.

Il y avait quelque chose d'étrange dans ce rassemblement triste et sombre par sa nuance générale; malgré la présence d'un bon nombre de physionomies distinguées, cette foule confuse, armée de bâtons, n'eût pas mal ressemblé à une bande d'aventuriers des grands chemins, n'eussent été les discours mignards, les refrains d'opéras-comiques, les saillies de coulisses, les récits d'amours fortunés qui s'élevaient, non des rangs, la jeunesse dorée s'affranchissait des lois de l'alignement, mais

des groupes compactes qui se pressaient ici comme un troupeau dans une bergerie. Sur ces guerriers aux allures de papillon reposaient cependant^ dans la penséedesClichiens, les espérances d'une contre-révolution : à cet essaim léger , devait revenir, au moins en partie, l'honneur d'avoir rendu à ses anciens dominateurs , cette grande ville dont les feux s'éteignaient progressivement à l'horizon.

A l'arrivée de Surinville et de Pichegru, Will... et le chevalier de Liv... essayèrent de faire mettre sur une triple ligne les bandes qu'ils commandaient en sous-ordre, afin qu'elles offrissent une sorte de front aux deux généraux appelés à les diriger au jour de l'action. Alors, au lieu de la masse noire dont j'ai parlé plus haut , on eût pu voir, de quelque distance, comme un long serpent, se contournant sur le sol blanchâtre : -le mouvement même de cette troupe, peu accoutumée

à garder l'immobilité, simulait l'action du reptile colossal.

L'ex-général de l'armée de Rhin et Moselle, mal remis de la communication inquiétante que le comte venait de lui faire, laissa à celui-ci le soin d'une allocution que la circonstance rendait nécessaire. L'agent royaliste, dont la taille était haute, les traits empreints d'une expression martiale, et l'uniforme magnifique, réunissait toutes les conditions pour imposer à cette jeunesse aux idées superficielles. Il se plaça devant le centre de l'ordre de bataille tortueux, et, renforçant sa voix déjà puissante, il dit :

— Messieurs, nous arrivons au moment où nos grands desseins doivent s'accomplir : la majorité du conseil des Cinq-Cents nous est acquise; l'homme le plus influent du directoire nous promet son concours; deux armées françaises, guidées par deux hommes il-

lustres, nous seconderont au besoin, en convergeant sur Paris ; tandis que les chouans, à l'ouest, et les compagnies de Jésus et du Soleil, au midi, s'ébranleront pour marcher aussi vers la capitale. Mais à nous, messieurs, la gloire de porter le premier coup à cette république , qui se traîne, agonisante, dans la fange de toutes les corruptions nées de ses licences... Que dis-je, à peine, pour l'achever, aurons-nous besoin de nos armes : l'or de l'x\ngleterre suffira pour payer.. . l'orateur allait dire les honteuses cupidités qui nous la livrent ; mais se rappelant tout à coup quePichegru était à ses côtés, il changea en éloge l'épigramme sanglante qui allait terminer sa phrase, et dit pour payer le glorieux dévouement des républicains illustres passés sous nos drapeaux.

» Le succès est assuré, messieurs, il s'offre à nous, il ne nous faut qu'un peu de résolu-

tion pour le saisir; et nulle de vous n'en manquera... N'est-il pas vrai, braves restaurateurs du trône de saiut Louis.

— Non, non, s'écrièrent mille voix, personne ne manquera de résolution... Parlez, que faut-il faire? nous sommes prêts.

— Vous maintenir dans ces nobles sentiments, jusqu'à l'instant prochain où les postes seront distribués et les ordres définitifs donnés...

Sur ce point le chevalier de Liv..., se posant devant les deux chefs en tribun militaire, les interpella, au nom de ses compagnons, sur le plan* général de la conjuration...

— Vous concevez, messieurs, ajouta-t-il pour motiver cette interpellation, quand on sezette dans une conzuation, on aime à savoir où l'on va.

— C'est juste M. de Liv..., dit alors Pi-

chegru, qui avait retrouvé toute sa présence d'esprit : le plan est simple, et deux heures suffiront pour Fexécuter... Le Conseil des Cinq-Cents, dont je dirige les délibérations, accuse de jacobinisme le Directoire Exécutif; des orateurs, déjà choisis,montrent l'affreuse montagne se dressant de nouveau; la terreur renaissant; des milliers de victimes mêlant leur sang à celui qui fume encore sur nos places publiques. Le conseil du Luxembourg est accusé de favoriser le retour de l'anarchie, par ses dilapidations, son incapacité et même la trahison de deux de ses membres... Au moment où l'indignation éclate dans la salle et gagne les tribunes, lin fort détachement de vos légions survient, désarme la garde du corps législatif; il disperse les députés, tandis qu'un autre détachement se fait livrer le directoire par Barras. Pendant ce mouvement, la majorité des Cinq-Cents a décrété

— 29!5 — l'abolition de la république, proclamé Louis- Stanislas-Xavier, roi de France, et nommé un lieutenant-général du royaume. Voilà, messieurs, les bases de laconjuratien, à quelques modifications près, peut-être ; car il est difficile de prévoir les incidens qui peuvent nous faire dévier de la route tracée : dans un coup d'état , les circonstances conseillent mieux que la plus sage méditation.

— Eh ! bien mais ze vois que cela ta comme sur des oïdettes , dit languissamment le major-général de Liv... En nous y penant de bonne heure, toutsea fini apès midi... On pouapaaîte le soir dans sa loze , si c'est zour à' Opéa... Bavo! zaime les conspiations qui riinteompent pas rfies zouissances . . . Si ze suis tué dans celle-ci, z'essapeaisûmentk l'ennui, que ze cains cent fois plus que le saùe des ùeus ; mais si nous tiomp fions ce sea tiomp/ier deux fois que de ne pas/w/e un instant de paisir.

— Monsieur de Liv... que diable venez vous nous raconter là, s'écria le rude Pichegru , choqué du ton d'incroyable et des discours sybaritiques d'un des chefs de la jeunesse dorée... Morbleu! laissez-là ces propos de femmelettes, où vous me ferez douter que vous soyez pourvu des qualités viriles qui peuvent assurer l'exécution de nos projets.

— Vraiment général, il est bien facile de faire cesser vos doutes, reprit le chevalier en langage ordinaire, comme cela lui arrivait toujours quand son âme était assez vivement excitée pour lui faire oublier son rôle d'homme à la mode... La nuit est belle et lumineuse, la plaine est unie ; vous portez une épée, j'ai la mienne, poursuivit -il en dégageant un fin carrelet de sa canne, je suis prêt à argumenter avec vous pour établir ma

virilité.

— Très bien , reprit le vainqueur de la Hollande , voilà le ton qui convient à un soldat; et parbleu ! je suis curieux de savoir..,

— Allons, messieurs, interrompit vivement Surinville, ne compromettons pas notre noble cause par la division, qui tuetout esprit d'association... Général, vous avez eu tort envers M. de Liv,.. dont le courage m'est connu et Tinfluence sur notre jeunesse aussi incontestable que nécessaire. . . Ce n'est pas par le langage qu'il &ut juger les hommes d'exécution, mais par les faits, et à cet égard les preuves du chevalier sont faites.

— Vous avez raison, monsieur le comte, reprit le général, j'ai eu tort et je le déclare volontiers à M. de Liv... Je ne pense pas qu'il s'imagine que ce soit pour éviter la pointe de l'aiguille à tricoter qu'il fait briller au clair de la lune : monsieur le ' chevalier doit savoir qu'on n'a pas enlevé vingt redoutes lépée k

larnain, pour rapporter à Paris la crainte d'un tel jouet... Laissons cela. Il est temps de dire à cette brave jeunesse que la dernière quinzaine d'août ne s'écoulera pas sans que le signal de l'expédition soit donné... Oui, messieurs, ajouta Pichegru en élevant la voix, nous touchons au moment d'achever la plus grande, la plus généreuse des entreprises; et chacun de vous peut entrevoir déjà la récompense de son dévouement à un prince malheureux jusqu'à ce jour, qu'il va contribuer à rendre triomphant. Les dignités de sa cour, les grades de sa maison militaire, les emplois dans son gouvernement, deviendront votre partage, messieurs : vous serez favorisés, enrichis , honorés à un tel point, que vous regretterez d'avoir fait si peu pour mériter autant.

A ce moment un de ces hommes facétieux, qui trouvent dans les plus graves sujets l'oc-

casion d'une mauvaise plaisanterie, se prit à dire assez haut dans les rangs: « Mon bel » homme, engagez-vous sous les drapeaux du » roi ; vous aurez un habit galonné comme » le mien, toujours des louis d'or dans votre » poche ; des perdrix et du vin de Bourgo- » gne à tous les repas, souvent du vin de » Champagne. » — Le citoyen Pichegru doit avoir débité cela sur nos quais... il n'a pas oublié son rôle de recruteur. » Cette joyeuse et impertinente boutade se perdit dans le brouhaha général ; car les volontaires de la légion dorée ne se piquaient pas de garder le silence plus que l'immobilité; et véritablement, pour la plupart des champions de la cause royale réunis dans la plaine des Sablons , le général venait de pérorer en pure perte. Les chefs de la conjuration comptaient plus sur les communications de cafés , de spectacles , de promenades,

de tripots, (Jue sur l'allocution chaleureuse dont on pouvait dire avec raison: autant en emporte le vent.

L'espèce de Champ-de-Mai nocturne auquel je fais assister mes lecteurs, se prolongea encore quelques instans, qui furent employés à faire circuler dans les rangs des instructions sur l'armement, sur la manière de se porter avec rapidité aux postes qui seraient ultérieurement indiqués , sur les moyens d'effectuer une retraite, si, contre toute attente, elle devenait nécessaire. Ces divers points étant bien compris et convenus, les conjurés s'éparpillèrent dans la plaine, afin de rentrer à Paris par toutes les barrières. Il était temps : déjà l'aurore couronnait de son écharpe orangée les cîmes noires du bois de Boulogne : on entendait, sur la route de Nauterre , les laitières matineuses exciter le trop paisible attelage de leur

charrette; tandis que, de temps à autre, une lourde diligence faisait tourbillonner la poussière autour de sa masse roulante.

Le chevalier de Liv..., que la brusque admonition de Pichegru n'avait nullement corrigé, tira sa montre, et la consultant sous la lumière encore douteuse de l'aube : Diabe, diabe, dit-il, Àglaé m'auà attendu long-temps : nous soupçons au g and zotir : c'est désagéable... ze liù diai de femer les zalousies et de faire tende un tapis devant les misées pour po/onzer la nuit: Yozie et la volupté aux bouzies... voila le supême bonheur... Messieurs, ajouta Liv... par forme de conclusion martiale, il faut que le Fancais s'amuse: lepaisir et la goire sont ses éléments favoïs; puis le chevalier ajouta en chantant :

Mais au premier son <îu tambour,

Il sacrifie

A sa patrie Son bien , sa vie ei son amour,

Or, messieurs, c'est la patie que nous sevous en soutenant le roi, à ce qu'on dit au moins , et ze le cois, putùt que de fatiguer mon espit à discuter... Vive le roi\ A ces mots , le chef d'état-major des légions dorées s'élança dans un petit boguet , qu'on venait de lui amener, et partit comme un trait pour rejoindre Aglaé.

La société parisienne avait en 4797 la plus singulière physionomie: c'était une diversité de nuances morales se touchant partout, ne se combinant nulle part, et qui ne semblaient se rapprocher que pour former entre elles un

contraste choquant. Au jugement de l'observateur réfléchi, cet état de choses n'offrait cependant rien d'extraordinaire, rien d'inattendu: après une subversion universelle, durant laquelle on avait emprunté des principes, des usages, des coutumes, des préjugés à tous les temps, à toutes les nations, il restait parmi les débris épars de nos anciennes institutions, une multitude d'élémens étrangers, incohérents entre eux, comme avec nos goûts natifs, nos habitudes nationales. Mais peut-être crut-on trop urgent de refaire une civilisation, pour se donner le temps d'en choisir les parties constitutives ; et on la composa de toutes ces disparités, sous le gouvernement le moins propre à favoriser une restauration normale. De là vingt folies, dont chacune s'érigea en législatrice des belles manières et afficha bravement son code. Un rêveur, vertueux au fond, imagina de rame*

— 30d — ner les hommes à des mœurs pures , à des pensées candides, en créant un culte patriar. chai dont les rites s'accomplissaient au milieu deé guirlandes de verdure et des fleurs aux suaves parfums : ce qui fit demander un jour à La Reveillère, par le caustique Talleyrand, comment ses prosélytes feraient pour être dévots en hiver. Trop calme, trop peu fanatique, la théophilantropie, que Bonaparte appelait une religion enroue de chambre, ne lit que des niais, et mourut sous les traits du ridicule. Tandis qu'elle agonisait, l'immoral Barras, blasé jusqu'à jie plus apprécier la galanterie simplement coquette, mettait en vogue le costume grec, dans lequel les dames durent substituer la gaze d'une vaporeuse transparence, aux tissus moins diaphanes qui, en a*usant les formes, dérobaient au moins leurs nuances... Si je nommais les Parisiennes nombreuses qui se prêtèrent à

cette innovation , je craindrais d'exciter la susceptibilité de quelques beautés émerites, encore vivantes, réfugiées dans une sainte retraite : à chaque âge sa dévotion; ce serait pour ces pénitentes un perfide reflet, que celui de leur dévotion de \ 797.

Une troisième classe de novateurs, qui ne voyait la belle civilisation que dans l'éclat, la destruction que dans les splendeurs, le mérite que dans la possession des biens, acquis n'importe comment, jetait, et pour cause, à pleines mains, tout ce que le luxe et la vanité peuvent offrir de magnificences sur les traces de leur origine. Dans cette catégorie, brillaient au premier rang, les Ouvrard, les Armand Séguin, les Collot, les Vanlerberg, les Launoy, les frères Michel, les Bastide, les Récamier, etc. , etc. La mocfè n'avait pour ces coryphées de l'aristocratie financière du temps, ni assez d'inspirations, ni assez de mi-

nistres: la couturière Germon, les lingères Lohué et Debeuvry , le marchand de modes Leroy, les coiffeurs Caron, Armand et Michalon, le joualier Foncier, le carrossier Simon, ne pouvaient suffire à alimenter les goûts mobiles de ces opulens du jour.

Quelques degrés au-dessous de ces sommités spéculatrices, brillaient les agioteurs du Perron ou de la forêt Noire) les fournisseurs sous-traitans qui ne s'enrichissaient encore que des rognures d'uniforme, que des semelles de carton remplaçant celles de cuir, que du produit des procès-verbaux , constatant la prise par l'ennemi , de convois qui n'avaient jamais quitté les magasins... C'était dans cette classe qu'on s'aidait, à grand renfort de philosophie conjugale , de l'intervention des jolies solliciteuses, dans les ministères, voire même au Luxembourg, afin d'arriver aux fournitures transcendantes. Indépendamment

du cabinet quasi-mystérieux d'un chef de bureau ou de division, i! existait, pour hâter l'obtention des grâces, quelques jartlins publics délicieusement ombreux, où la danse, idole favorite à cetle époque, n'était pas toutefois la seule divinité adorée. Les noms de Paptios, à'Idalie, à' Elysée, étaient, ce me semble, très significatifs. Tivoli, Marbœuf, Monceaux, jardins également à la mode, semblaient réservés à de plus chastes plaisirs.

L'hôtel de Thélusson, sur l'emplacement duquel s'étend aujourd'hui l'extrémité nord de la rue Laffitte, offrait durant l'hiver, un ôal-redoute, où se réunissait, sans se confondre, tout ce qui se piquait d'appartenir au suprême bon ton. C'était, disait-on, mythologiquement, le temple de Therpsychore : la danse abjurant en ce lieu l'abandon du plaisir, devenait un art difficile, que dis-je, une science presque abstraite, une suite de théorèmes ,

dont les jambes devaient trouver la -solution. L'honneur des artistes figurant aux quadrilles Thélusson, était attaché à la constante réussite des pas héroïques qu'on y exécutait: un brisé douteux tarait une réputation ; un entrechat manqué deshonorait sans retour. On se faisait illustre parla gavote plus sûrement que par le gain d'une bataille; et l'on ne parlait dans les cercles des triomphes de Bonaparte qu'après avoir épuisé toutes les formules d'éloge en faveur de Trenis. Telle était, à la fin du XVIIIe siècle, cette danse qui, de nos jours, répondrait assez heureusement aux exigences d'une cérémonie funèbre : la vanité nationale a pris, il faut en convenir, un vol plus élevé... plus sage... je ne sais.

Parmi les virtuoses de l'hôtel de Thélusson, figuraient madame Bonaparte et sa charmante fille, Hortense, très jeune encore. Lorsque le vainqueur d'Italie revint à Paris, il se

laissa conduire une fois , par sa gracieuse compagne, dans cette annexe de l'Opéra; il offrit même d'y danser le Monaco.,, Trenis, loin de comprendre ce qu'il y avait d'excellente critique dans ce mot , abaissa sur le général un regard dédaigneux, en murmurant : « et l'on appelle cela un grand homme ! »

Au milieu de la confusion où s'agitaient mille extrêmes, dont on prétendait recomposer une civilisation , quelques personnages recommandables, débris de l'ancienne société, échappés au grand naufrage où elle s'était abîmée , s'efforçaient d'appareiller quelques fragmens de sociabilité nouvelle: MM. Suard et Ségur entre autres, avaient remis en vogue les spirituelles causeries du soir; Marmontel se joignait quelquefois à eux ; Chenier plus rarement; son âme, fortement trempée, descendait peu volontiers à ces petites préoccupations fleuries, et papillonnait gau-

chementavec elles. Les causeurs aimables, dont Tinfluence pouvait, il faut l'avouer, contribuer à reproduire l'urbanité française, se réunissaient quelquefois rue Chantereine, chez madame Bonaparte, qui déguisait, par une habile émission d'élégante simplicité et d'aisance enchanteresse, une situation de fortune plus que médiocre, et que n'avait point améliorée la conquête des trésors que son mari versait, depuis un an, dans les coffres de la république. Mais chez madame de Montesson, surtout, s'assemblait la bonne compagnie de l'époque, c'est-à-dire celle que la raison ou le calcul disposait à se prêter aux combinaisons de classes et de goûts hétérogènes qu'il fallait bien se décider à former, pour qu'il se retrouvât une société quelque part. Madame de Montesson, résignée avec la plus douce sérénité au changement de fortune qui lui imposait maintenant une sorte

Je gêne, n'avait pas perdu, dans un âge avancé, la grâce et l'enjouement qui lui avaient mérité jadis une si haute destinée. Type précieux des belles manières, conservé parhii les vestiges de l'ancien régime, comme un modèle de Phidias dans les ruines d'Athènes, cette dame recevait et traitait, avec une égale affabilité, quelques illustrations du faubourg Saint-Germain, aventurées hors de leur sphère; les notabilités républicain es^ les brillantes existences fécondées récemment parles orages> enfin les renommées singulières surgies du sol volcanique des révolutions.

Mais il y avait outre-Seine un centre de prétentions nobiliaires intactes, un sanctuaire de puritanisme héraldique qui se montrait rebelle à toute combinaison, à tout rapprochement sincère avec les parvenus. À peine avait-on permis à quelques dames titrées, que

je ne nommerai point, quoique leur nom soit au bout de ma plume, de se fourvoyer parmi ces gens-là, en exécution du plan que mademoiselle de Vermansange avait fait adopter. J'ai dit dans quelles vues ce noyau d'immobilités, que les caresses impolitiques de Napoléon devaient altérer plus tard, se réunissait à l'hôtel de Luynes... C'est là qu'Herminie conduisit Surinville, dans la soirée du jour qui suivit celui de la revue.

Lorsqu'il entra dans le salon, autour duquel s'arrondissait un cercle de dames, ex-titulaires du tabouret, et de grands seigneurs ayant monté dans les carrosses du roi, il se eçtft un moment revenu à l'époque où son noble père l'avait présenté au grand-lever de» Louis XVI, pour être admis dans les pages. Mais, après quelques secondes de réflexion, il ne vit plus dans cette réunion, chamarrée à> huis-clos de grands cordons, qu'une assem-

— 3U — blée jouant à la grandeur, à peu près comme les francs-maçons... Puis il ajouta mentalement : Silence, ma critique, hier encore je partageais avec ces vieux enfans ce jeu de la toilette-madame.

Le comte étaitd'une maison dont les parchemins avaient passés par toutes les épreuves du fameux généalogiste Gherin : cette famille, illustre de vieille date, pourrait même braver aujourd'hui le scapel de M. Granier de Cassagnac, critique plus sévère encore à l'endroit des noblesses récentes qu'envers nos anciennes gloires littéraires , si chétives malgré l'admiration du monde entier, depuis que nous avons le bonheur de posséder un aristarque si compétent. Le comte, donc, reconnu largement noble sans conteste, fut accueilli avec distinction à l'hôtel de Luynes : on lui prit la main sans ar-

rière pensée dédaigneuse; il obtint à l'instant les honneurs d'un fauteuil.

Mademoiselle de Vermansange avait traversé ce cercle de quartiers redoublés, pour s'asseoira la place qui lui était destinée, avec une aisance, j'ai presque dit une légèreté de ton, qui prouva tout d'abord à Surinville, qu'elle était l'âme et la pensée de toutes ces figures , posées là comme des automates dans le salon de Curtius, et non moins dépourvues qu'elles de mouvement et d'expression. En effet, les personnages les plus éminents de cette assemblée attendaient, pour avoir une opinion , qu'Herminie eût énpncé. la sienne, et pour prendre un parti, qu'elle le leur eût indiqué. Depuis 4789, épçque à laquelle cette minorité de la noblesse française s'était sentie trop peu résolue pour émigrer, sa vie n'avait plus de direction; tout ce qui se faisait autour d'elle échappait à son intelligence;

elle n'avait même plus de langage pour exprimer ce qu'elle pensait : on eût pu croire que Tidiôme français se refusait à rémission de ses idées , maintenant qu'elle ne pouvait plus dire... « Je traite ce soir la Guimard à » ma petite maison?. . . A-t-on mis de l'or dans » mes poches?.... A qui le roi a-t-il souri ce » matin au petit lever... La marquise rompt » décidément avec le vicomte... J'ai crevé » hier deux gevaux à la chasse de sa majes- » té... J'ai fait une visite en chenille à la du- » chesse : elle m'a reçu à sa toilette ; je crois » que j'en deviens amoureux. . . Je vais m'ar- » ranger pour succéder au marquis... Il fau- » dra que je voie Mole pour apprendre à » tomber à geneux avec grâce. . . Un scandale » curieux : la présidente est folle de l'his- » trion Michu : c'est depuis deux jours un » bruit général à l'œil de bœuf... Savez-vous » la nouvelle? Yalbreuse tua hier en duel

« 317 — » Dorsonval.. . cela paie cinq cents louis qu'il » avait perdus avec lui au jeu de la reine... » A propos on ne vole plus d'or à la cour, sur » les tapis de jeu : le roi à désigné des gen- » tilshommes surveillants... Je pars demain » pour mon régiment: J'ai pris congé au » grand lever avec dragonne à mon épée. »

Privés parla révolution de débiter de ces fadaises, que pou vaient dire des hommes qui n'avaient appris à vivre quedans l'acception matérielledumot?Maissurtout quepouvaientdire des femmes dont l'esprit léger n'avait jamais embrassé que des sujets de parure ou de galanterie ; qui en général ne s'étaient senties mères qu'au moment de donner le jour à leurs enfants , et qui n'avaient songé à leur qualité d'épouse, que lorsqu'il s'était agi de faire un appela la Bourse de leurs maris?

Une vérité incontestable, c'est que la noblesse éclairée, la noblesse aux conceptions

puissantes, en un mot lçs dignes descendants d'une chevalerie morte depuis quatre siècles , mais dont les souvenirs inspirateurs étaient restés dans un bon nombre de familles; cette noblesse là, dis-je, égarée sans doute par ses espérances et ses projets sacrilèges, avait pourtant emporté avec elle à l'étranger à peu près tout ce qu'il y avait de génie, de talent et de résolution dans sa caste... Ce jugement serait assurément téméraire si je ne me hâtais d'ajouter qu'il admettait en -1797 quelques exceptions: nous allons voir de quelle valeur étaient ces dernières, appréciées à l'hôtel de Luynes.

Herminie, après s'être fait baiser au front par cinq à six duchesses, comtesses ou marquises, qui siégeaient dans rassemblée, éclatantes de blancet enluminées de rouge végétal , prit la parole en ces termes :

— Messeigneurs et mesdames, M. le comte

de Surinville vient au milieu de vous, annoncer que le moment de ramener notre bon roi est arrivé !

— Me voilà maréchal de France, dit un lieutenant général, dont le dernier fait d'armes datait de Rosback, c'est-à-dire d'une déroute.

— Je retrouve ma place dans les carrosses du roi , à la gauche même de sa majesté, dit un vieux marquis honoré de la faveur dont il invoquait le retour pour s'être grisé trois fois,, au petit Trianon,un peu plus que Louis XV, et lui avoir cédé sa maîtresse, sans laisser à sa majesté le temps delà lui demander.

— Moi, dit avec un roulement d'yeux assassin une duchesse plus que sexagénaire, en faisant jouer son éventail selon les traditions de mademoiselle Contât, j'espère que Louis XVIII se rappelera que, dans une de ses chasses deBrunoy, mon amazone fit une prodi-

gieuse sensation, qu'il daigna me le dire en sentant le bouquet que je tenais, et que même, le fripon profita de l'occasion pour me baiser la main... Mon tabouret ne peut manquer de me revenir si le roi se remarie. . .

— Se remarier! le comte de Provence, pourquoi faire? interrompit une marquise, qui s'était affublée d'une robe verte, sans doute

pour faire le vert et le sec dans l'assemblée

Ma chère duchesse, vous avez donc oublié tout-à-fait les secrets de la cour. . .

— Il est possible, marquise, que je les aie connus moins que vous, répondit l'aspirante au tabouret, avec un pincement de lèvres très significatif... Mais enfin, le roi ne peut rester indifférent devant une famille qui porte des fleurs de lis dans ses armes.

— Du vivant de feu le pauvre duc, grommela l'interlocutrice, ces armes là eussent pu s'enrichir d'autre chose...

Cet aparté ayant marqué un moment de silence, Herminie demanda la permission de continuer sa communication.

— Toutes les dispositions majeures sont arrêtées, reprit-elle: les troupes de la légitimité sont prêtes, et les thermidoriens sont à nous.

— Les thermidoriens, qu'est-ce que c'est que ça? demanda un ancien premier gentilhomme de la chambre, qui avait été de l'académie française, parce que les quarante qu'il complétait s'étaient assurés qu'il savait écrire presque sans faute : M. le comte de ***, » vous prie de venir dîner demain chez lui ; » on se mettra à table à deux heures. » Cette terrible révolution, continua l'interrogateur, a imaginé tfnt de termes barbares que lamémoire bronche sur cette kirielle

— Les thermidoriens, reprit mademoiselle de Vermansange sont les hommes qui ont

mis fia à... la terreur... Elle avait pâli en prononçant ces derniers mots.

— Eh! mon cher comte, dit avec dédain l'ex-académicien en s'adressant à Surinville , pourquoi nous embarrasser de ces gens de rien...

— Pour être sûrs de nous voir secondés par des hommes de talent, repartit rudement l'agent royaliste : quand il s'agit, monsieur le comte, de se prendre corps à corps avec une révolution, ce ne sont pas des titres qu'il faut lui opposer, mais des capacités.

— Ah! oui, je conçois, les capacités sont...

— Rares parmi ceux qui ont pu s'en passer pour s'assurer des jouissances.

— Aujourd'hui , Messieurs , reprit Herminie, si nous sommes obligés d'appeler à notre aide des hommes de la révolution... des traîtres, poursuivit-elle avec animation, qui

désertent la cause, qu'ils avaient embrassée après avoir sacrifié leurs amis de 95 et 94 , au moins sachons nous exécuter par des sacrifices. Ne souffrons pas que l'Angle terre fasse aux petits fils de Henri IV, l'aumône des ressources dont ils ont besoin.

— Sans doute, reprit l'académicien par l'autorité d'une invitation à dîner écrite correctement , nous ne devons pas souffrir.. que l'Angleterre nous humilie de ses dons ; et si les sans-culottes n'avaient pas brûlé mes bois..,

— Si mon château de Normandie n'eût pas été incendié par les bandes révolutionnaires, dit un marquis...

— Si je n'avais pas vendu mon écrin pour soutenir mon fils en Vendée, dit une vieille marquise, encore toute luisante de diamans...

— Si ma fille l'abbesse ne m'avait pas

sommée de lui donner une dot pour se marier, dit une présidente à Mortier... *

— Si mon frère l'évêque ne m'eût pas dévoré cent mille écus avec une actrice de Londres, dit un commandeur de Malte...

— Si ma sœur la chanoinesse , dit amèrement un baron, n'eût pas fondé à Berlin, avec mon argent, un établissement de modes à la française , qu'un mousquetaire noir a ruiné aussi à la française...

— Messieurs et mesdames , interrompit vivement Surinville, je ne vois pas que de tous ces si, nous puissions former le subside qu'il nous faut, et quand j'ajouterais si, moi, l'un des plus riches héritiers du royaume, je n'avais pas consacré toute mafortune à la cause du roi, je ne vous demanderais rien aujourd'hui, je ne sais en vérité ce que nous pourrions conclure de ces infécondes suppositions.

— Je donne cent mille francs reprit made-

moiselle deVermansange, d'un accent absolu, ef je vous laisse 24 heures pour fixer voire offrande , selon vos moyens, que je connais. Après demain matin , un courrier partira pour Blamkembourg : il portera à Louis XVIII la liste des souscriptions effectuées, et avec elle, la mesure du dévouement de sa noblesse du faubourg Saint-Germain.

A ces mots, Herminiese leva, prit le bras du comte de Surinville, traversa la salle au milieu de rassemblée, après un salut collectif, et sortit sans ajouter une parole, sans attendre la réponse des personnages si brièvement ajournés.

ai.

Il était dix heures du soir, quand Herminie et Surinville quittèrent l'hôtel deLuynes. A cette époque, on s'abstenait encore de sortir en voiture : ce signe d'opulence, qui humilie, qui insulte, pourrait-on dire, les

citoyens que leur médiocrité réduit à la condition de piétons, n'eut pas été sans danger , le lendemain de ces jours orageux, oùl'égalité avait nivelé les classes avec le glaive. Mademoiselle de Vermansange , s'appuyant sur le bras du comte, pressait d'un pied inaccoutumé le pavé glissant , et chaque fois que l'amoureux jeune homme ; par suite d'un pas mal assuré d'Herminie , sentait s'appesantir le fardeau chéri qu'il soutenait, cette femme adorée pouvait compter les pulsations artérielles qui heurtaient son bras... On arriva me de Varennes.

— Vous entrez, Àmédée, dit mademoiselle de Vermansange d'une voix douce; il faut que nous causions, mais que nous causions raisonnablement, ajouta-t-elle avec un sourire enchanteur.

— Raisonnablement, de votre côté, cela me paraît facile, Herminie; quanta moi,

j'apporterai dans noire entretien toute la raison que vous m'avez laissée.

— Comte, vous êtes ambitieux : conspirer en môme temps contre mon repos et contre la république , c'est trop de moitié.

— Héîas ! si la première de ces conspirations réussissait, je ferais volontiers grâce à la république...

— Et voilà comme les rois sont servis, répondit Herminie, avec un soupira moitié comprimé..!

— Ah ! madame, si vous consentiez à na'aimer. . .

— Amédée, laissez-moi craindre encore ce que vous espérez, murmura l'enchanteresse à demi-voix... Chaque chose à son temps, son opportunité...

— Accordez à mon cœur seulement le germe d'une espérance.

— L'espérance I je ne connais pas de plante

qui envahisse plus vite le terrain... quej'encourage la vôtre, il n'y aura bientôt plus de place, ni dans votre ëœur, ni dans votre esprit pour les intérêts de ce pauvre roi

Voyons, Amédée, parlez moi de la décision de Clichy, delà revue...

— L'exécution est Sxée au 4e* septembre... La jeunesse dorée a ses instructions; Pichecru achève de préparer le conseil des Cinq- Cents : il allume les foudres de la tribune contre le Directoire exécutif. Un agent sûr est parti pour Londres; sous huit jours les douze millions de Barras seront réalisés; et le subside de l'hôtel de Luynes suffira pour le reste, si vous l'obtenez...

— Si je l'obtiens? en doutez-vous, Amédée? N'ai-je pas menacé ces vieilles nullités de dénoncer au roi leur avarice , et ne prend-on pas toujours les sots par la vanité?

— C'est le seul rapport qu'il y ait entre eux et les gens d'esprit.

— Et Tallien... Tallien, je vous l'ai dit, nous est bien nécessaire.

— Je l'ai vu moi-même , après l'avoir fait pressentir par Fréron : c'est un personnage cauteleux, subtil, élastique, qui vous échappe comme une anguille quand vous croyez le tenir... Il n'y a que l'amour qui puisse le fixer dans un parti : au 9 thermidor , il était encore amoureux de sa femme... Vous avez vu ce qu'il a fait...

— Oui, j'ai vu ce qu'il a fait, dit Herminie, dont les lèvres étaient tremblantes et le visage presque livide... En ce moment, Amédée ayant porté sur elle un regard exprimant la plus grande surprise, elle ajouta avec un sourire presque convulsif, tant elle avait eu de peine à l'obtenir : J'ai vu ce qu'il a fait...

et c'est pour cela que je le voudrais dans nos rangs... Amoureux, je sais qu'il l?est.

— De madame d'Elsta , on me l'a dit ; mais u'a-t-elle pas apostasie Clichy... sans rompre toutefois avec les Clichiens, fort heureusement.

— Ne lui en sachez ni bon, ni mauvais gré, mon chercomte : madame d'Elsta s'est perchée sur l'arbre de la liberté, puis*sur celui de la monarchie; elle est descendue doucement des deux; mais je la sais trop fine pour s'en être éloignée : vous la verrez, de l'un ou de l'autre côté, se raccrocher aux branches, selon l'événement.

— Vous avez raison, Herminie, je crois cette femme amie de tout le monde. Dernièrement elle disait à l'un des Clichiens du Conseil des Cinq-Cents : « Je voudrais, par conviction politique, vous savoir tous au

fond de la Seine, sauf à vous repêcher ensuite à la ligne, par bonté d'àme.»

— Voyez à nous avoir Tallien , cher Amédée, reprit Herminie; en appuyant sur l'épithète caressante; il nous le faut... Il peut, lui, conduire à fin notre entreprise plus vite que le grand sabre de Pichegru.... Voilà l'orateur qui conviendrait au moment décisif.... Vous comprenez, comte, arriver promptement au terme de la conspiration royalis(e, ce sera laisser le champ libre à l'autre.... et alors...

— Ah! de grâce, achevez, Herminie, s'écria le comte, en se précipitant aux pieds de TArmide du faubourg Saint- Germain....

— Alors , reprit-elle en baissant les yeux, je craindrai moins le conspirateur.... Puis, se levant du canapé sur lequel elle était assise, elle ajouta : Mais, Je vous le répète ,

je ne veux pas que les affaires du cœur compliquent celles de l'esprit.... Bonsoir, monsieur le comte.

— Cette femme me rendra fou, dit Amédée en s'éloignant , après avoir baisé une main qu'on ne lui abandonna que l'espace d'une seconde.

Lorsque le comte fut sorti, Mlle de Vermansange se laissa retomber sur son canapé , accablée par les impressions diverses qui l'agitaient, en imprimant à son caractère fier, impérieux, mais pourtant loyal et franc, une impulsion équivoque, une direction oblique. Herminie se sentait honteuse de descendre jusqu'à la feiate pour assurer sa vengeance : une. vengeance stérile, car le cœur, en se nourrissant de fiel, se dessèche et se corrode. — Feindre l'amour , se disait-elle avec amertume ; me livrer à cette comédie du sentiment

qui dégrade les femmes perdues.., Non, ce n'est pas possible... J'ai mal interrogé mon cœur : Je prends pour le calcul de mes ressentiments, un penchant que mon orgueil essaie encore de nier, mais réel, mais déjà dominateur.... Eh! pourquoi donc me cramponnerais-je sur cette pente où la jeunesse s'abandonne avec ivresse? Est-ce donc sur une tombe que seront effeuillées les dernières fleurs de mon printemps? Amédée, noble, beau, vaillant; Amédée, épris jusqu'au délire, ne méritet-il pas plus que le mensonge d'une tendresse naissante? Ne m'abusé-je pas moimême sur l'ardeur dont je suis dévorée : Est-ce bien ce feu avide de destruction qu'alimente la vengeance, et ne sarait-ce pas plutôt cette flamme que la nature allume en nous, comme une puissance conservatrice. On se trompe aisément aux

transports fougueux de l'âme : Quand je crois la mienne livrée tout entière aux regrets, à la haine, peut-être n'est-elle agitée que par ces vives et incessantes commotions de l'organisme, qu'on nomme... le désir. Ah! qui me dira ce que j'éprouve? à qui soumettrai-je le problème orageux de mes pensées et de mes sensations....

Se levant alors par un bond convulsif, Herminie s'élança vers le cadre renfermant le portrait de sa tante l'abbesse, en s'écriant lui\ /m!... Et touchant un ressort caché, elle fit disparaître Cette peinture à

la manière d'un store... Ce mouvement découvrit le portrait d'un jeune homme de 25 à 26 ans, d'une rare beauté, et dont les grands yeux bleus exprimaient un suave et voluptueux épanchemen t . En peignant cette tête, l'artiste semblait en avoir emprunté tous les traits aux rêveuses idéalités de

l'imagination, pour créer la plus douce et pourtant la plus spirituelle physionomie. Si Ton examinait bjen cet ensemble de séductions, on pouvait y reconnaître les linéaments des passions énergiques : dans ces yeux maintenant empreints d'une noble langueur , le physiologiste eut entrevu l'étincelle du regard qui foudroie ; pour lui de cette bouche si pure, sur laquelle repose le sourire comme sur un coussin de roses, découleraient à l'occasion des torrents d'éloquence enflammée; et cette blonde chevelure, qui ne semble couronner ce front large* et haut que pour le carresser, se hérisserait au choc de ces grandes péripéties dont la vie humaine est quelquefois heurtée, surtout dans le cours des révolutions.

Herminie demeura long-temps pensive, mais visiblement agitée devant le portrait

qu'elle venait de découvrir ; ses yeux, d'abord remplis de larmes, s'étaient séchés toutà-coup; ils brillaient depuis quelques instants d'un feu âpre et pénétrant; la poitrine de la noble demoiselle annonçait, par ses soulèvements préoipités, une prochaine explosion de pensées ; et, comme si les éléments eussent voulu mêler leurs convulsions à celles de cette âme exaltée, le tonnerre, tocsin fréquent des nuits caniculaires, se fit entendre dans le lointain. Déjà, sans qu'Herminie fût sortie de sa profonde rêverie, l'éclair projetait à chaque seconde son éblouissante clarté sur les touffes d'arbres du jardin anglais, dont la porte était restée ouverte... Insensiblement, les roulements de la foudre s'approchèrent ; et toujours debout devant le portrait, Herminie se taisait. Enfin, pendant une de ces détonations qui déchirent la nue avec

un fracas strident, Mlle de Vermansange confondit aux éclats du carreau céleste, ceux de cet autre orage qui couvait dans son sein.

t- Non , non , s'écria-t-elle d'un accent aigu , qui couvrit un instant la voix du tonnerre, je n'aime point... je hais... Je n'ai qu'un désir, celui de me venger... Cette puissance qu'on nomme l'amour, veuve en moi d'un bonheur qui ne peut se reproduire dans la vie que par de pâles reflets, elle s'attachera aux souffrances, à l'agonie lente, je l'espère, de ces hommesdontle sang m'est dû... Puis, revenant près du portrait, Herminie ajouta... Fidélité, fidélité éternelle à ta mémoire adorée... Des souvenirs brûlants de félicité , unbesoin actif de vengeance, voilà ce qui occupe uniquement ma tête et mon cœur. A toi des victimes; à moi la satisfaction de t'en

avoir immolé.... Quant à Surinville, je lui tendrai la main lorsqu'il en sera temps : Je le sauverai après l'avoir compromis; car, à ce cœur qui se donne avec tant d'amour, je dois au moins la pitié. m

A ces mots , Herminie laissa retomber le portrait de l'abbesse sur celui qui venait de ranimer ses terribles émotions, en éteignant peut-être la flamme naissante d'un nouvel amour. Puis, s'étant assise à son bureau, malgré l'heure avancée, elle se mit à écrire , et quatre jours plus tard le général en chef Bonaparte reçut la lettre suivante au château de Lasseriano , près d'Udine :

« Illustre Général,

» La sécurité, au milieu des époques les plus orageuses, est une vertu des grandes

» âmes : il est digne de vous d'abaisser » un regard de mépris sur les factions » qui s'agitent sous le brillant soleil de vos » victoires. Vous savez qu'au moment déci- » sif, votre immense popularité leur com- » mandera de s'arrêter, et qu'elles s'arrê- » teront... Mais vous pouvez être mal » informé des progrès qu'ont faits les » ennemis de la république: je les con- » nais, moi, et je vous révèle un dan- » ger que, plus tard, votre bras puissant » lui-même ne pourrait plus prévenir.

» Le parti clichien est maître par les » élections, d'une partie de la représenta- » tion nationale : Le Conseil des Cinq-Cents » est à lui; le Conseil des Anciens lui sera » livré par un coup d'état, et Barras a » vendu le Directoire.... Sans votre épée, » Général, il n'y aura plus de républi-

» que le deux septembre

— ■ 5*S — » Je ne signe point ma lettre , mais je » vous l'envoie par un courrier à franc- » étrier ; c'est vous dire que les circons- » tances sont impérieuses, et l'intention » qui a dicté celte lettre ne pouvant vous » paraître suspecte, vous ajouterez foi à » l'avis qu'elle renferme.»

Bonaparte reçut la dépèche d'Herminie, étant à table avec ses principaux officiers; il ne la communiqua à personne après l'avoir lue, et congédia le courrier sats aucune interrogation , sans permettre que personne lui pariât. Le Général se leva aussitôt, et jetant sa serviette, il passa dans un jardin contigù avec la salie à manger; il se promena près d'un cuart d'heure seul, les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée et disparaissant presque entre ses hautes épau-

les... Sans doute le futur empereur se parla ainsi :

« Je ne me rendrai point à Paris; ma place est ici: il faut que la griffe du lion se pose sur le tapis autour duquel sont assis les renards du Conseil Aulique de Vienne. Mais je soutiendrai ce Directoire que je méprise : je le ferai triompher des factions, J'agrandirai encore ainsi l'auréole de ma gloire; j'acquerrai de nouveaux droits à la reconnaissance nationale; sur celte solide base, j'établirai ma domination; et celle-ci une fois fondée, elle deviendra ce que je voudrai.»

Quatre jours après cette courte promenade dans le jardin du château de Passeria no, le général Augercau arriva à Paris,

et se saisit du commandement de la dixseptième division militaire. Herminie avait atteint son but.

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