‹ Le répertoire national; ou, Recueil de littérature canadienneChapitre 61 sur 190 · SATIRE CONTRE L'IGNORANCE · texte numérisé non relu

SATIRE CONTRE L'IGNORANCE

Mon étoile, en naissant, ne m*a point fait poète ; Et je crains que du ciel Finfluence secrète Ne vienne point exprès d'un beau feu m'animer : Mais comment résister à Tamour de rimer, Quand cet amour provient d'une honorable cause, Quand rimer et guérir sont une même chose ?

L'autre jour, arrivant au troisième feuillet Contre l'Ambition, je reçois ce billet :

" Croyez-moi, cher ami, laissez-là la satire; '' Renoncez pour toujours au métier de médire. " Ainsi que vous, je vois des torts et des travers ; *^ Mais jamais je n'en fis le sujet de mes vers, " Et jamais je n'aurai cet étrange caprice.

" Je conviens qu'il est beau de combattre le vice ; " Moi-même, je tiendrais la lutte à grand honneur, " Si j'osais espérer de m'en tirer vainqueur. " Mais peut-on l'espérer? Dans le siècle où nous sommes, " Est-ce bien par des vers qu'on conige les hommes? " Non, se l'imaginer serait un grand travers; " L'homme méchant se rit de la prose et des vers : " Soyez bien convaincu qu'il est incorrigible, " Et n'ayez pas le tort de tenter l'impossible.

" Croyez- vous que P r devienne moins pervers,

" Moins fourbe, moins menteur, pour avoir lu vos vers? " Sans devenir meilleur, il en^ bien lu d'autres; ^* Quel effet pourrait donc avoir sur lui lés vôtres? " Tenez, ami, tenez votre esprit en repos."

Un autre me rencontre, et me tient ce propos:

*' Chacun vous dit Taateur des essais satiriques,

'* Que naguère on a lus dans les feuilles publiques :

" Tous vos amis pour vous en seraient bien fâchés,

" Croiraient, par-là, vous voir expier vos péchés.

" Que si votre destin à rimer vous oblige,

" Choisissez des sujets où rien ne nous afflige :

** Des bords du Saguenay peignez-nous la hauteur,

" Et de son large lit Ténorme profondeur;

" Ou du Montmorency Fadmirable cascade,

" Ou du Cap-Diamant Fétonnante esplanade.

'^ Le sol du Canada, sa végétation,

'* Présentent un champ vaste à la description ;

" Tout s*y prête à la rime, au moral, au physique,

** La culture des champs, les camps, la politique.

** Dites-nous, pour chanter sur un ton favori,

" Les exploits d'Iberville ou de Salaberry :

*' Tous deux dans les combats se sont couverts de gloire ;

" Ils méritent, tous deux, de vivre en la mémoire

*^ Des vaillants Canadiens. Mais, aux travaux de Mars

" Si de rheureuse paix vous préférez les arts,

** Prenez un autre ton ; dites, dans l'Assemblée,

'^ Qui nous conviendrait mieux, de Neilson ou de Lée ;

** En quoi, de ce pays la constitution

" Est diverse, ou semblable à celle d* Albion;

'^ Qui nous procurerait le plus grand avantage,

^^ De la teniure antique, ou du commun soccage.

*' Si de ces grands objets vous craignez d'approcher,

" Libre à vous de choisir, libre à vous de chercher

** Des sujets plus légers, des scènes plus riantes :

" Décrivez et les jeux, et les fêtes bruyantes ;

^' Peignez les traits de Laure, ou ceux d'Amaryllis ;

*' Dites par quel moyen sont les champs embellis,

*^ Les troupeaux engraissés ; comment se fait le sucre ;

" Qui, du chanvre ou du bled, produit le plus grand lucre ;

** Par quel art méconnu nos toiles blanchiraient ;

*' Par quel procédé neuf nos draps s'affineraient.

" Enfin, le champ est vaste et la carrière immense."

Qu'on veuille ouïr ma réponse, ou plutôt ma défense : Le sentier igu'on m'indique est déjà parcouru; Et, l'autre soir, Phébus m'est en songe apparu, M'a tiré par l'oreille, et d'un moqueur sourire, " Croîs-tu qu'impunément l'on se permet de rire,"

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M*a-t-il dit, "des neuf Sœurs, de Minerve et de moi?

** Elles ont eu, pourtant, quelque pitié de td ;

*^ Ont cru qu*il convenait d'entendre raillerie,

^ Et n*ont, dans tes propos, vu qu'une étourderie.

** Minerve t*a laissé qu^ques grains de raison;

" Les Muses, souriant comme à leur nourrisson,

** "Font laissé parcourir les rives du Permesse,

** Et combattre assez bien TEnvie et k Paresse.

** Moi-même, j*ai prescrit, me montrant indulgent,

^ A ton grave délit ee léger châtiment :

*^ Tu n*iras p^int porter, sans mon feu, sans ma grâce,

" Tes téméraires pas au sommet du .Parnasse ;

** Tu resteras au bas : ainsi je l'ai voulu,

** Ainn Ta décrété mon pouvoir absolu.

*^ Tu seras, en un mot, plus rîmeur que poète :

*^ Difiérent de celui que ton pays regrette,

^' Qui, fort du beau génie et de Theureux talent

^* Que des mains de nature il reçut, en naissant,

" Et que je réchaufiai de ma divine flamme,

*^ Brilla dans la chanson, Tépître et Tépigramme,

*^ Y montra de Teqmt les grâces et le sel:

^^ N'espère point, enfin, d'être un autre QuesneU

**" Avant de rien produire, il fiiudra que tu jongles,

*' Et te grattes la tête, et te rognes les ongles ;

** Et ta verve, asservie à mon divin pouvoir,

**^Ne s'exercera point au gré de ton vouloir."

Apdlon parlait mieux, mais je ne saurais rendre lie langage divin que je crus lors entendre. Ce dieu, pour me punir d'un coupable discours. Me défend de dianter les combats, les amours. Ne poQvrait^on paa même appeler téméraires Mes efibrts pour traiter des choses plus vulgaires, Si des esprits plus Ibrts, des rimeurs plus experts. En ont fait, avant moi, le sujet de leurs vers? Qui dirait le berger, l'abeille après Virgile? Qui dindt les jardins, les champs après Delille ? Et, quand on l'oserait, y gagnerait-on bien, Serait-on bien compris, au pays canadien.

Où les arts, le savoir, sont encor dans l'enfimce; ' Où règne, en souveraine, une crasse ignorance? Peut^^on y dire, en vers, rien de beau, rien de grand? Non, l'ignorance oppose un obstacle puissant^

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InsnnnoDtable même au succès de la lyre,

Qui 8*élèye au-dessus du ton commuD de direv

Comme ou dit en &mille, en conversation,

Prodigue du tour neuf et de Tioversion,

L*un et Vautre proscrits par la rustre ignorance.

Par elle regardés comme une extravagance.

Oui, rignorance, ici, doit restreindre un rimeur.

Ou, s*il est obstiné, doit lui porter malheur.

Pour Fignorant lecteur, obscur, impénétrable,

n est qualifié d'insensé, d*exécrable;

On vous renvoie au diable, à la maison des fous.

Particularisons: où trouver, parmi nous.

Qui ne confonde point le granit et le marbre ;

Qui sache distinguer, sur la plante ou sur Tarbre,

Style, pétale, anthère, étamine, pistil ;

Qui du même œil ne voie émeraude et béryl ;

Qui de Tordre toscan distingue l'Ionique,.

Le convexe du plan, le carré du cubique;

Qui ne confonde point la Ihsc et le zéphîr,

Le pôle et Téquateur, la zone et le nadir;

Qui n'ignore comment se soutient notre terre;

Pour qui le moindre effet ne soât un grand mystère*?

Pourtant, je ne veux point, d*un style exagéré. Dire, avec un auteur, que tout est empiré ; Que les premiers colons, nos ancêtres, nos pères, Furent, bien plus que nous, entourés de lumières; Qu'ils apprenaient bien mieux le latin et le grec; Que les arts florissaient beaucoup plus dans Québec* Suivant moi, ce langage est loin d'être orthodoxe ; Et, pour mettre à néant ce hardi paradoxe.

Il n'est aucun besoin d'un long raisonnement. Un regard en arrière, un coup d'œil le dément, n suffit de savoir que, sous notre ancien maître Louis, nul imprimeur ici n'osa paraître ; Qu'on n'y faisait, vendait ni livre, ni journal; Voyez, à ce sujet, quelques mots de Raynal ; L'exagération à part, on l'en peut croire.

Avant lui, Charlevoix offre, dans son histoire. D'une ignorance étrange un exemple frappant : Un mal épidémique, inconnu, se répand.

Met aux derniers abois tous les colons qu'il fittppe Ainsi qu'en pareils cas, aux en&nts d'Esculape

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On recoort ; mais voyant tons leurs soins superflus, Ds déclarent, tout net, qu*il8 ne soigneront plus ; Proclament que le mal provient de maléfice ; Accusent des sorciers Fenvie et la malice, Et, sans les secourir, laissent mourir les gens. ^ Vit-on des médecins, ailleurs, plus ignorants ?

Non, certes! mais, sans faire aucun pas rétrograde, Quelque part, on a vu maint ignorant malade.

Qui, voyant dans son mal un ordre exprès des Cieux, £t dans les soins de Tart un grand péché contre euXt Fuyait tout médecin, refusait tout remède.

Mais Dieu dit: ** Aide- toi, si tu veux que je t*aide;** Et, se laisser mourir, quand on peut rempêcher, Ce n*est pas plaire au Ciel, c*est contre lui pécher.

Loin de moi, cependant, le dessein téméraire De voir tout du même œil : Tignorant volontaire De rignorant par sort doit être distingué.

Et seul, sur son état, vertement harangué.

L*ignorant volontaire est toujours méprisable. Pourtant, le temps n*est plus, où, chose inexplicable. Un noble campagnard paraissait dédaigner L*art de lire, était fier de ne savoir signer. Mais est-il suffisant de ne faire un droit-Hge De rignoranceP Non, il &ut qu*on s'en afflige. Ignorer de son choix est un tort important :

Qu*est-ce, alors, Tignorance, ou plutôt l'ignorant ? L*ignorant est celui qui put, dans son enfance, Apprendre, mais, par goût, manqua de diligence ; Qui, pouvant être utile à ses concitoyens.

De les servir un jour négligea les moyens.

L*Ignorant, quel qu'il soit, est un homme coupable, S'il se charge d'un soin dont il n'est pas capable. Qui croirait qu'on a vu plus d'un représentant, Par la foule porté dans notre parlement, Ignare jusqu'au point de ne savoir pas lire.

Et de la main d'autrui se servir pour écrire? *' A la chambre," dit-on, " si tous savaient parler, ** Ds ne finiraient plus.** Mais, s*il &ut leur souffler Oui, non, n*e8t-ce pas chose et honteuse et nuisible ?

Quelquefois, Tignorant ne se rend que risible ; Surtout, quand, par son or ayant fait quelque brait, n commence à vouloir trancher de l'homme instruit.

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Oyez parler ToiooD, oyez parler Beausire,

Et, si TOUS le piouvez, abatenez-voQS de rire.

Un soir, la nappe ôtée, et le repas fini,

De convives instruits un cercle réuni.

Après mainte chanson, mainte plaisanterie.

Parle des écrivains et de la librairie.

Chacun prône, défend ton auteur favori;

L*un est pour Massillon, et Tautre pour Maury;

L*un exalte Rousseau, Fautre exalte Voltaire;

*' Le plus beau des auteurs, c'est bien le Formulaire,"

S'écrie un ignorant, croyant être applaudi.

Le cercle, du bon mot, tout d*abord étourdi,

Se regarde, sourit, puis éclate de rire.

Si Ton en croit Rousseau, Terreur est encor [nre Que rignorance. Soit : mais Terreur est le finit, Le triste rejeton, le malheureux produit.

De la présomption unie à Tignorance; Et de cette union naît encor Timpudence.

L'ignorant est peureux; Tabusé, confiant; L*un hésite, incertain, et Tautre se méprend: J'ignore où le danger ^t, craintif, je m'arrête; Je le suppose ailleurs, follement je m'y jette.

Mais voyons pis encor que la présomption:

L'ignorance produit la superstition; Monstre informe, hideux, horrible, détestable; Pour Thomme instruit néant, mais être formidable Pour Tignorant, surtout, pour notre agriculteur; De plus d'un accident inconaevable auteur; Cahos, confusion de notions bizarres.

Roulant, s'accumulant dans des cerveaux ignares. D'où nabsenty tour à tour, mille fimtômes vains, Revttians, loups-garous, sylphes, aabbats, lutins; Les nécromàndens, les sorts, l'astrologie.

Le pouvoir des espriits, des sorciers, la magie, Et mille autres erreurs dont le cerveau troublé Du superstitieux croit le- monde peuplé.

Pour le peuple ignorant, Torage, le tonnerre. Les tourbillons dé voit, les tremblements de terre. Tout est miraculeux, tout est surnaturel.

Heureux, encore heureux, si Dieu, si l'Etemel Est cm Tauteur puissant des effets qu'il admire, Ou leur. cause première; et si, dans son délire.

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Sous les noms de sorcier, d*enchanteur, ou devin, n o*attribae à rbomme un pouvoir gurhumaîn; Le pouvoir de créer le vent et la tempête.

De 8*élever en Pair, de se changer en bête; De rendre un frais troupeau tout à coup languissant, Une épouse stérile, un époux impuissant.

Insensé, d*où viendrait ce pouvoir détestable? Dis-moi si c*est de Dieu; dis-moi si c'est du diable: L'attribuer au Ciel, c'est blasphème, à mon gré; Dire qu'il vient du diable, et s'exerce malgré La volonté de Dieu, ce serait pis encore :

L'un combat la bonté qu'en cet être on adore; L'autre abaisse et détruit son suprême pouvoir. Delà) les mots sacrés, les cartes, le miroir. Les dés, les talismans, le sas, les amulettes : Folles inventions, d'ignares femmelettes.

n est d'autres erreurs moins coupables, au ibnd, Mais qui marquent toujours un esprit peu profond. Un hoiume peu sensé, paria|tement ignare, Ou, pour dire le raoinsj extrêmement bizarre. Tel, des anciens jongleurs savourant les discours, £t de Tastre des nuits redoutant le décours.

Pour semer le navet, la carotte ou la prune, Attend patiemment le croissant de la lune.

La lune, selon lui, fiut croître les cheveux. Rend les remèdes vains, ou les travaux heureux; Dans son croissant, les vins, les viandes sont plus saînet. Les cancres, les homards, les huîtres sont plus pleines; Dcvtout, enfin, la lune, en poursuivant son cours. Et selon qu'on la voit en croissant ou décours. Et gouverne et conduit la crue ou la décrue.

De voyager, sortir, se montrer dans la rue.

Même de commencer un ouvrage important, Tel autre écervelé se garde, redoutant.

Ou des astres errants la maligne influence.

Ou d'un jour malheureux la funeste présence.

Au village, quels sont les communs entretiens? n est vrai que, vivant en des climats chrétiens. Nos vierges ne vont pas, jongleuses Mexicaines, Se flageller, tirer le sang pur de leurs veines, Pour, humaines, sauver un astre du trépas, Ou du moins du ménage appaiset \ea dëbaX^^

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Quand, d*un brutal époux, dans la lune éclipjée.

L'ignorance leur montre une épouse blessée.

Il est vrai qu*à Taspect de ces astres brunis,

Nos peuples ne vont pas, par la peur réunis,

Et dévots, jusqu'au cou plongés dans les rivières^

Au Ciel pour leur salut adresser des prières;

Ou pour en éloigner un horrible dragon.

Et battre du tambour et tirer du canon.

Non, mais combien encore, à Taspect des comètes.

Se sentent inspirés, et deviennent prophètes?

Comme on dit au pays, prophètes de malheurs,

Toublant leurs alentours de leurs folles terreurs?

Combien d'autres, voyant l'avenir dans leurs songes.

Sont faits tristes ou gais par d'absurdes mensonges?

Des superstitions le mode est infini.

Pourtant, ne faisons point un tableau rembruni: Bientôt, nous jouirons d'un horizon moins sombre; Déjà, des gens instruits je vois croitre le nombre; Déjà, Brassard, suivant les pas de Curateau, (>) Donne au district du centre un collège nouveau. Et, si mon vœu fervent, mon espoir ne m'abuse. Ou plutôt, si j'en crois ma prophétique muse, (Une déesse, un dieu peut-il être menteur?) Ce noble exemple aura plus d'un imitateur.

Je crois même entrevoir, dans un avenir proche. Le temps, où, délivré d'un trop juste reproche. Où par le goût, les arts, le savoir illustré, Comptant maint érudit, maint savant, maint lettré. Le peuple canadien, loué de sa vaillance.

Ne sera plus blâmé de sa rustre ignorance; Où, justement taxé d'exagération.

Mou écrit, jadis vrai, deviendra fiction.

M. BiBAUD.

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