‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 2)Chapitre 5 sur 123 · RLRR EE EE · texte numérisé non relu

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L'intelligence est une puissance sans doute ; mais elle l’est à la condition de s'appliquer à des choses qui peuvent donner de la puissance. Or, fussiez-vous le peuple le plus intelligent du monde, si vous n’exercez pas utilement votre intelligence, elle ne vous rapportera rien, pas plus que la flèche que vous lanceriez dans le vide. À quoi vous servira votre intelligence si vous la laissez oisive, ou si vous vous jetez dans une carrière déjà encombrée, où les chances de succès doivent être nécessairement fort minimes, et où par conséquent l’insuccès et la ruine attendent le plus grand nombre? Mais c'est sous le rapport national que je veux considérer la question. Quelle puissance sociale conserverons-nous, acquerrons-nous, si nous continuons à user notre énergie dans des luttes ingrates, tandis que nous laissons à une autre origine la riche carrière de l'industrie? Nous avons bien nos hommes de peine, nos artisans mercenaires ; mais où sont nos chefs d'industrie, nos ateliers, nos fabriques? Avons-nous dans le haut négoce, la proportion que nous devrions avoir? et nos grandes exploitations agricoles, où sont-elles ? Dans toutes ces branches nous sommes exploités ; partout nous laissons passer en d’autres mains les richesses de notre propre pays, et partant le principal élément de puissance sociale. Et la cause de cela, c’est que les hommes que nous mettons en concurrence avec ceux de l’autre origine, leur sont inférieurs et sous le rapport de l'instruction et sous celui des capitaux employés. Et cela, parce que ceux des nôtres qui auraient pu soutenir cette concurrence avec avantage, ont dédaigné de se livrer à telle ou telle industrie, préférant végéter avec un maigre parchemin dans leur poche, ou dissiper dans l'oisiveté un patrimoine qu'ils auraient pu faire fructifier à leur profit et à celui de leur pays.

Qu’on me permette ici de rapporter une anecdote dont les personnages sont encore vivants, et que je pourrais nommer. Un riche industriel de Québec ayant fait faire

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un cours complet d'études à son fils, lui tint à peu près ce langage, à propos du choix d'un état :—

Eh bien! mon fils, parmi tous les états, il faut en choisir un. Ils te sont tous ouverts ; car, grâce à Dieu, ma fortune me permet de te laisser libre, et les dépenses, quelles qu’elles soient, ne me coûteront pas. Mais avant de te décider, jette les yeux sur ce relevé de mes affaires de l’année, et vois quels profits me reviennent. Considère, quelle que soit la profession que tu prennes, si, après bien des années d'études et de travail, tu peux jamais te flatter d’en réaliser seulement la moitié. Considère aussi s'il te sera bien facile d'acquérir la considération dont je puis me flatter de jouir dans la société.

Le fils réfléchit, et prit une résolution que je désirerais bien voir prendre par un grand nombre de mes jeunes compatriotes au sortir du collège : il ceignit le tablier de son père, et il est aujourd’hui à la tête d'une des premières boutiques de Québec. Ce brave père et ce fils digne de lui appartiennent à l'origine bretonne. Ils ont assuré dans leur famille la continuation d’une source de richesses, et à leur origine une source d'influence sociale. Dites-moi, ces deux hommes n’ont-ils pas bien mérité de leurs compatriotes ?

I'anecdote que je viens de rapporter me mène tout naturellement à vous parler d’une chose qui entre parfaitement dans notre cadre, savoir : le peu de soin que l’on prend généralement parmi nous de perpétuer, de génération en gétération, les maisons de commerce et autres, que réussissent quelquefois à établir nos compatriotes actifs et intelligents. Cela contribue plus qu’on ne pense à l’état d’infériorité relative dans lequel nous nous trouvons sous le rapport de l’industrie. Il n'y a que ceux qui ont formé une maison prospère qui peuvent vous dire ce qu'elle a coûté de travail, de soucis, de

vigilance et d'économie ; ce qu'elle a exigé d'intelligence, de constance et de régularité. Et cependant, chose inconcevable, l'on voit tous les jours de nos compatriotes

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qui, sans chagrin, j'allais presque dire sans remords ferment eux-mêmes ou laissent finir avec eux une maison qui eût été un instrument de fortune tout monté pour un autre, Une clientèle nombreuse, des relations, des correspondances sûres sont formées, un crédit considérable est établi, il faudra des années pour créer tout cela, et tout cela on le sacrifie comme si rien n'était. On n'a pas d'enfants, ni de parents; mais n’a-t-on pas des compatriotes, à qui on puisse épargner des années de labeur et de lutte aux premiers échelons de l'échelle industrielle, pendant lesquelles peut-être des étrangers ayant quelque avantage sur eux,—et ils en ont beaucoup sur nous, on le sait par expérience, —viendront élever à leur côté une concurrence inégale, désespérante et ruineuse. Oh! messieurs, que du sein de cet Institut s'élève une voix, et que cette voix soit assez forte pour réveiller l'écho dans toute la chaîne des Laurentides, et que cette voix proclame bon et excellent patriote et méritant la couronne civique, celui d’entre nous qui aura eu le talent de former une bonne maison, et qui, au prix même de quelques sacrifices, aura le patriotisme de la remettre aux mains de quelque Canadien industrieux. Cela nous aidera à créer avec le temps une industrie canadienne, qui pourra se mesurer en tout et sur tous les points avec l'industrie de l’autre race, et qui nous attirera l’estime et le respect de cette dernière. Alors il y aura entre les deux races une noble émulation, laquelle exploitera avec le plus de succès les immenses ressources de ce vaste et beau pays.

Ces souhaits, messieurs, adressons-les spécialement à la classe des marchands canadiens, qui, soit dit à son honneur, a pris depuis quelque temps un essor tout à fait encourageant pour les autres branches d'industrie. Jusqu’à tout récemment, on ne saurait s'empêcher de l’avouer, nos marchands en général n'étaient guère que les agents secondaires des marchands bretons pour l’écoulement de leurs marchandises parmi la masse du peuple.

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Mais depuis peu, ils semblent vouloir s'émanciper d'une tutelle peu honorable et peu profitable à la fois. Plusieurs d'entre eux se sont mis en rapport direct avec les manufacturiers et les marchands des Iles Britanniques ; leurs efforts et leurs talents promettent d'être conronnés de succès ; d'heureux symptômes de prospérité se sont déjà manifestés chez plusieurs, et il faut espérer que leur exemple sera contagieux. Mais que ceux qui réussiront se rappellent ce que leur aura coûté l'établissement de leur maison, et qu'avant de se retirer des affaires, ou du moment qu'ils sentiront leur activité s'affaiblir, ils assurent la continuation de leur maison. Ce sera mettre de jeunes compatriotes sur la voie d'une fortune assurée sans qu'il en coûte beaucoup. Ce sera en même temps le moyen d'assurer à notre race la part qui lui appartient dans l'industrie et la richesse du pays. et partant la part d'importance sociale sans laquelle nous espérerions en rain de conserver notre nationalité.

Si je ne craignais d'abuser de votre patience, je pourrais vous présenter une foule d'autres considérations sur plusieurs autres points qui se rattachent étroitement à notre sujet. Par exemple, il y aurait beaucoup à dire sur les moyens à prendre pour imprimer l'élan à l'industrie canadienne dans ses différentes branches, et surtout dans la plus importante de toutes, l'agriculture. Oui, messieurs, l’agriculture qui, dans nos anciens établissements, se traîne ignoblement dans l’ornière d'une routine surannée, et qui, pour cela même et par d'autres causes, ne fait que de lents et timides srogrès vers la conquête du sol vierge qui nous environns: de toutes parts. Hélas ! je vous le demande, qu'a-t-on fait pour l'avancement de notre agriculture? On a voté beaucoup d'argent, il est vrai, pour aider les sociétés d'agriculture à donner des prix. . Des prix à qui? À des gens qui ne connaissent que les procédés d’une vieille routine. Autant vaudrait offrir des prix à des écoliers de 36e pour des thèses de philosophie. Faites donc d’abord des agriculteurs, et

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ensuite vous entretiendrez l'émulation en donnant des prix aux plus méritants.

Qu'a-t-on fait aussi pour étendre à notre avantage le défrichement des terres incultes dont notre pays abonde ? Où sont nos sociétés pour faciliter l'accès à ces terres à la surabondance de notre population agricole, dans les anciens établissements, et lui fournir les moyens de s'y fixer et de s'y étendre, comme on le fait pour les colons de l’autre origine ? On a laissé faire, on a laissé aller les choses à cet égard comme à beaucoup d’autres. Eh! messieurs, sommes-nous bien dans un siècle et dans des circonstances où l’on puisse impunément laisser faire, laisser aller les choses ? Nous sommes dans un monde où tout se meut, s’agite, tourbillonne. Nous serons usés, broyés, si nous ne remuons aussi. Ii y a une quarantaine d'années, le navigateur de notre beau fleuve Saint- Laurent s’en rapportait uniquement aux vents et aux courants, —il laissait faire. Aujourd’hui que la navigation attache à ses vaisseaux ses centaines de bouillants chevaux de vapeur, elle marche, vole en dépit des vents et des flots, chassant devant elle l’ancien cabotage partout où elle apparaît. Voilà, messieurs, l’image du laisser-aller et du mouvement industriel. Que cette révolution qui s'est opérée de nos jours, sous nos yeux, ne soit pas perdue pour nous, et qu’elle nous apprenne que l'empire du monde moderne a été donné au mouvement, à l’activité, à l’action vive, constante de l’homme sur la matière.

Mais encore une fois, je ne veux pas abuser de votre indulgence, et je dois laisser à votre intelligence le soin de suppléer aux lacunes qui se trouvent dans cette lecture, comme je vous laisse celui de corriger les imperfections qui s’y rencontrent. Avant de finir, cependant, je vous prierai de me prêter votre attention quelques moments de plus, pour entendre quelques explications, qui entrent bien dans mon sujet, mais qui auraient interrompu le fil des idées principales, si je les eusse données à l'endroit auquel elles se rapportent.

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Lorsque dans le cours de cette lecture, j'ai déploré la manie, le préjugé qui fait que les pères de toutes conditions poussent leurs enfants vers les professions libérales, l'on pourrait penser, de quelques expressions un peu vagues ou trop générales, que ceux que je destine à l'industrie occupent dans mon esprit, ou doivent occuper dans celui des autres, sous le rapport de l'intelligence, un rang inférieur à ceux que je voudrais seuls voir dans les professions libérales, ce qui serait prononcer contre les classes industrielles un jugement d'infériorité intellectuelle. Rien n'est plus loin de ma pensée, et rien, à mon sens, ne serait plus loin de la vérité. En fait d'intelligence, il en faut très souvent, pour atteindre à l'éminence dans la carrière de l'industrie, plus que pour exercer avec succès une profession libérale. Ce seront, si vous voulez, des facultés intellectuelles différentes appelées en exercice dans l’un et l'autre cas, mais la somme d'intelligence requise pourra être aussi forte dans un cas que dans l’autre. Et qui a jamais été chargé de régler les titres de noblesse et de préséance entre les différentes facultés intellectuelles de l'homme? L'homme donc qui s'élève par l’industrie doit avoir autant de droit à notre considération que celui qui brille dans une profession quelconque. Que l'industriel connaisse bien son droit à cet égard, et qu'il sache le faire respecter dans l’occasion. Qu'il ne craigne pas de lever la tête, il est le père de l'Amérique civilisée ; sans lui nous ne serions pas. C'est à toi surtout, homme des champs, à te redresser devant tous les autres, toi le nourricier de l'État! Le plus grand poète de Rome a chanté tes travaux ; le plus grand monarque du monde en donne le signal chaque année et s'y associe, proclamant ainsi à trois cent millions d'hommes que ton état est le premier entre tous. Ily a plus, l'Égypte nous confond par les prodiges éternels de sa mécanique ; la Grèce et Rome ont poussé les beauxarts à un point qui fait le désespoir des modernes ; elles ont eu dans tous les genres des hommes que nous sommes

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