‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 3)Chapitre 110 sur 212 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Tout état fortuné que la gloire environne Offre à ses défenseurs une triple couronne :

Au magistrat intègre, organe de ses lois ;

Au guerrier valeureux, protecteur de ses droits ; Au poète inspiré pour chanter sur sa lyre,

Ses prospères succès, le bonheur qu'il respire!

Ainsi Rome jadis aux jours de sa grandeur, Honorant la vertu, le talent, la valeur,

Fait ce que le mérite a d'aimable et d’utile, Entre Antoine et César met Horace et Virgile ; Et leurs noms confondus par la célébrité, Passent du Capitole à la postérité.

La Grèce en fait autant : l'un tonne à la tribune; L'autre au champ de bataille, enchaîne la fortune ; L'un, dans l'arène, obtient des triomphes nouveaux ; L'autre, dans le Lycée, a vaincu ses rivaux ;

Par des sentiers divers, tous marchent à la gloire, Mais Homère les suit au temple de mémoire.

Ainsi l’antiquité, la couronne à la main, Du poète savait assurer le destin.

Ne nous étonnons plus, dans le s'ècle où nous sommes, Qu'elle ait toujours été si féconde en grands hommes. Le talent craindrait-il de se montrer au jour,

Quand l’émulation, la gloire tour à tour

L'invitent, à l'instar des plus heureux modèles,

A prendre l'essor, à l'ombre de leurs ailes ?

Faut-il, sur cette terre heureuse et vierge encor, Où semblent se lever les jours de l’âge d’or, Quand, dans d’autres climats, un démon sanguinaire

Va soufflant la terreur, la discorde et la guerre, Renverse, sans respect pour des droits immortels,

Les monuments des arts, les trônes, les autels,

Faut-il ne pas savoir, dans le sein de la paix,

Des muses cultiver les aimables bienfaits ?

Si nous les cultivons, qu’au moins l'indifférence

Les laisse sans honneur, comme sans récompense f

Sur d’ignobles travaux transfère indignement

Le prix qui devrait seul couronner le talent ?

Et sur ce sol ingrat où partout il végète,

On ose demander l'asile du poète !

Alors que pour domaine il a tout l’univers,

Comme l’aigle planant dans l'empire des airs ;

On veut que, confiné dans un coin de la terre,

Son génie à l’étroit y reste solitaire...

Non! notre ciel pour lui n’a pas assez d’azur;

Nos champs sont trop déserts, notre air est trop peu pur; Sur un sable doré seul coule le Pactole ;

Sur les plus belles fleurs seul dort le fils d’Eole.

Consolons-nous pourtant de ces moments perdus Dans l’oubli des talents, le mépris des vertus. Un rayon lumineux dont l'horizon se dore

À nos yeux attentifs semble annoncer l’aurore De ces jours désirés, de ces jours tant promis Qui doivent embellir nos rivages chéris.

Rougissant de son règne, avouant sa défaite, L'ignorance aux abois demande sa retraite.

Le front ceint de l’olive enlacée aux lauriers, Minerve, un sceptre en main, descend dans nos foyers ; Et fière de l’ardeur que pour elle on respire

Jette les fondements de son aimable empire.

Heureux! trois fois heureux ! ce poète appelé

A chanter un pays ainsi régénéré.

On ne le verra plus pensif et solitaire

Soupirer aux accents d'une muse étrangère; Demander aux échos, endurcis à ses pleurs,

Un sujet pour sa lyre, un prix pour ses labeurs!

Il saura les trouver au sein de la patrie ;

Il l’entendra lui dire, à ses accords ravis :

“ S'il faut des orateurs pour maintenir mes lois,

“ Des guerriers valeureux pour défendre mes droits ; “ Il ne me faut pas moins encore des poètes,

“ Pour chanter mes succès et publier mes fêtes.

“ Sans eux, je ne saurais, dans mes prétentions,

“ M'asseoir, à juste droit, parmi les nations.”

om

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