‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 3)Chapitre 125 sur 212 · L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

L'ÉTRANGER

Depuis l'aurore, assis sur le rivage,

En vain j'attends, l'esquif ne revient pas:

Courez, vents frais, volez sur son passage,

De ma patrie il laisse les climats.

Mais déjà de la nuit le voile sombre

Cache à mes yeux les rives et les flots.

Pauvre étranger, attendre encor dans l'ombre: A vos ennuis apportez du repos,

La nuit se passe et bien des jours encore; Le nautonnier n’écoute plus sa voix, Dans ma patrie aurait-il vu l’aurore Dorer les monts, les fleuves et les bois?

Le toit champêtre où résonnaient ma lyre De mes chansons nourrit-il les échos?

Pauvre étranger, bien loin est le navire:

A vos ennuis apportez du repos.

Il ne vient point des bords qui m'ont vu naître, Où si souvent je chantais nos exploits;

Il n'a point vu Carouge où pour un maître Tombaient nos fils, que trahissaient des rois. D'un joug à l’autre, hélas! on les transporte; Prenez ces fers, dit-on à des héros!

Pauvre étranger, leur bras vainqueur les porte: A vos ennuis apportez du repos.

Déjà les champs où reposent nos pères,

A d'autres mains ont cédé leurs moissons ; Et sous nos toits des langues étrangères Chassent l'écho de nos douces chansons.

Un orphelin quête un pain d’indigence Au seuil sacré...trahi par ses sanglots!

Pauvre étranger, j'y fêtai sa naissance:

A vos ennuis apportez du repos.

Des inconnus saisissent sa balance,

Et de Thémis ils usurpent les droits.

Au temple saint j'ai vu briller la lance

Qui chasse au loin tous les arts dans les bois.

Peut-être, un jour la liberté propice Viendra finir et vos pleurs et vos maux.

Pauvre étranger, règnera la justice:

A vos ennuis apportez du repos.

Vient-on encor jeter sur la chaumière,

Un œil hautain où brille le mépris?

Toujours mon front brava leur troupe altière ; Mais je pensais à des frères proscrits:

Leurs toits brûülants éclairaient la colline,

Où nos pasteurs conduisaient leurs troupeaux. Pauvre étranger, pourquoi ton front s'incline ? A vos ennuis apportez du repos.

Plein de douleur je quittai ma patrie; Enfin le ciel y brille plus serein.

Retourne-t’en, mon âme un jour me crie:

De bords chéris je reprends le chemin.

Mais de mes ans j'ai senti la faiblesse; Déjà la mort a pénétré mes os !

Pauvre étranger, Dieu chérit la vieillesse:

A vos ennuis apportez du repos.

O Canada! le ciel enfin m'appelle,

As-tu tari la coupe des douleurs?

Mais des destins l’urne se renouvelle;

Un sort plus doux dissipe tes malheurs.

Adieu, je meurs,.…..je sens glacer mes veines... Mais quels longs bruits ont frappé les échos: O ma patrie, on a brisé tes chaines!

Fuyez, ennuis, je meurs dans le repos.

F. X. GARNEAU

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