‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 3)Chapitre 127 sur 212 · POINTS DE VUE DE LA DESCENTE DE LA MONTAGNE DE MONTRÉAL · texte numérisé non relu

POINTS DE VUE DE LA DESCENTE DE LA MONTAGNE DE MONTRÉAL

Qui n’a point contemplé, dans ses vastes regards, Le coup-d'œil enchanteur qui vient, de toutes parts, S'offrir au voyageur dans la pente facile

Du mont majestueux qui domine la ville ?

Fatigué de la route et comme emprisonné

Dans le dédale obscur de l'étroit défilé

Qui partage en deux parts le cœur de la montagne, L'ennui, pendant longtemps, l’assiége et l'accompagne. Mais à peine sorti de ce sombre sentier,

Que d'objets à ses yeux viennent se déployer !

Avec quelle ‘:urprise et quel charme sa vue

D'un immense horison embrasse l’étendue !

Ce qui d’abord le fixe et l’attire toujours, ‘

C'est le fier Saint-Laurent qui, dans son noble cours, Entre des bords riants, pompeusement promène

Les flots toujours coulant de son urne lointaine.

Puis des prés verdoyants, des vergers, des bosquets Parsemés de villas, de somptueux palais,

Où riches citadins viennent loin de la ville Respirer le repos d’un séjour plus tranquille. Puis apparaît enfin l'opulente cité,

Brillante de splendeur et de prospérité,

Qui déjà s'étendant partout dans la campagne, Menace de s'asseoir un jour sur la montagne.

Parmi les monuments, magnifiques, nombreux,

Que ce nouveau coup d'œil vient déployer aux yeux.

Au centre, il en est un qui sur tous se signale Par son portique altier, sa grandeur colossale. Elevant, comme un mont, sous la voûte des cieux, Sa masse gigantesque et son front sourcilleux,

Il semble rembrunir de sa couleur grisâtre

Tous les riants tableaux d’un horison bleuûtre. Temple du Tout-Puissant, il atteste aux regards La piété d’un peuple et le règne des arts.

L'Amérique du Nord n’a rien qui rivalise,

En monuments pieux, cette superbe Eglise.

Honneur à Montréal, honneur à la cité,

Qui prouve ainsi sa foi, se, libéralité !

A droite, il est encore un modeste ermitage,

Que l'œil découvre à peine à travers le feuillage ; Et, lorsque cent palais, chefs-d'œuvre de nos arts, Semblent de tous côtés, étaler aux regards L'opulence et le luxe, à la simple nature

Il emprunte lui seul ses grâces, sa parure.

Asile de bonheur, de paix et de vertu,

Interdits aux enfants d’un siècle corrompu,

Sous ses humbles lambris, il veut que la jeunesse Vienne avec sa fraîcheur respirer la sagesse. Qui peut le contempler ce séjour enchanteur Sans qu'il sente de joie encor battre son cœur, Au souvenir heureux de tant de jouissance Que son sein sut offrir à son adolescence ?

Ah! qui ne revoit pas sans un plaisir nouveau, Sa plage où le destin a placé son berceau?

Et l’humble presbytère et la tour du village Qui le vit tant de fois jouer scus son ombrage, Pourrait-il donc revoir d’un œil indifférent L’asile où s'écoula son âge adolescent ?

Pourrait-il oublier la douce solitude

Qui charma ses ennuis.et ses dégoûts d'étude ?

Pour moi qui l’ai chéri, qui le regrette encor, L’asile qui me fit retrouver l’âge d'or,

Je ne le vois jamais que je ne me rappelle De mes premiers printemps l’époque la plus belle. Aussi, toutes les fois que je descends le mont

Qui déroule à mes yeux un immense horizon,

Où cent tableaux divers grandissent sur la scène,

Ce qui d’abord me fixe et sans cesse m’entraîne,

Ce n’est pas tant le fleuve avec son noble cours,

La cité florissante avec ses alentours ;

Mais c’est le seul aspect de l’aimable retraite

Où le bonheur est pur, l’allégresse parfaite.

Un charme inexprimable a resaisi mon cœur,

Je demeure pensif, je rêve le bonheur...

Et cédant au transport de mon âme attendrie

A cette perspective, aussitôt je m'écrie :

Ils sont encor debout ces antiques ormeaux, Témoins de mes plaisirs, de mes jours les plus beaux!

Quand tout change autour d’eux, seuls ils bravent l'orage,

Le temps qui les respecte embellit leur feuillage! Chacun d'eux me retrace un touchant souvenir, M'offre une jouissance et rappelle un plaisir. Et malgré les revers d’une vie orageuse,

Je revis tout entier à cette époque heureuse.

Là, comme Télémaque, à leur ombrage assis, D'un sage précepteur, nouveau Termosiris,

Je recueillais en paix les leçons de sagesse,

Qu'il voulait inculquer à ma frêle jeunesse.

Ici, de mes amis je goûtais l'entretien ;

Mes peines, mes plaisirs s’épanchaient dans leur sein. Le temps qui s’est enfui depuis à tire-d’ailes,

Ne les a point changés—ils sont toujours fidèles. Tantôt, me retrouvant sous ces autres noyers, Avec mes livres seuls, seul avec mes pensers,

J’y variais l'attrait que donne la lecture,

Du spectacle riant de la belle nature.

Je l’avais sous les yeux... de la cime des monts Déployant à mes pieds des plaines, des vallons. Là Cérès balançaït ses gerbes ondoyantes

Que redorait Phébus à ses ardeurs brülantes.

Ici, des moissonneurs abattaient sous leur faulx + L'herbe mûre des prés destinée aux troupeaux.

Ailleurs, Gans les vergers, présage de l'automne, Mürissait les trésors dont sa main les couronne. Abrité de feuillage et foulant les gazons, L'esprit, le cœur remplis de mille illusions,

Je croyais retrouver les hameaux de Virgile, Ou l'homme heureux des champs qu'a célébré Delille, En lisant tour à tour les précieux écrite

De ces auteurs rivaux, immortels et chéris.

Mais pourrai-je oublier aussi qu'à leur ombrage

De l’aimable art des vers je fis l'apprentissage ?

Oui! c’est là que j'allai d'Apollon, de ses sœurs,

Pour la première fois rechercher les faveurs.

J'avais, pour me guider, de sages, doctes maîtres,

Les ivspirations de ces sites champètres ;

Les uns faits pour donner l'éveil à tout talent,

Les autres pour en suivre, en éclairer l'élan.

Si depuis, en courant la carrière des lettres,

J'obtins quelque succès, je le dois à ces maîtres;

Je ne le dois pas moins au séjour enchanteur

Où tout charme les yeux, et l'esprit et le cœur.

O vous, dont la mémoire, après seize ans m'inspire, Souffrez donc que pour vous vibre aujourd'hui ma lyre. Mais quel noir souvenir autour de moi soudain

Erre comme un fantôme, et l’arrache à ma main, Alors que pour combler ma douce jouissance,

Animé par l'élan de ma reconnaissance,

Je m'en allais pour vous soupirer des accents,

Dignes de vos bienfaits et de mes sentiments ? Hélas! vous n'êtes plus! et l’heureux ermitage

A toujours la beauté, la fraîcheur en partage !

Et le deuil n’en a point exilé les oiseaux,

Et ces arbres n'ont point flétri leurs frais rameaux! C'est que, sans d’ te, hélas! c’est votre destinée D'habiter uésormais un plus bel Elysée :

C'est que dans ce séjour où l’on ne vous voit plus,

De dignes successeurs font briller vos vertus,

Eclater vos talents, et revivre sans cesse

En vous cet art heureux de guider la jeunesse.

Et vous, fils d’Apollon, disciples fortunés, Que ce site bientôt va revoir rassemblés, Puisqu’il vous est donné d'y respirer encore, Ah! de votre bonheur sachez chérir l'aurore.

ille,

lyre.

Trop tôt, hélas! trop tôt dans le monde lancés, Peut-être en verrez-vous les beaux jours éclipsés! Dans un lointain trompeur il sourit à votre âge, Maïs plus son ciel est beau, plus il cache l'orage : Quiconque le connaît, donnerait tous les ans

Qu'il coule dans son sein pour un de vos instants. Sachez de votre état goûter les avantages ; Renouvelez d’ardeur, soyez studieux, sages ;

Par vos douces vertus peut-être pourrez-vous

Du sort qui vous attend vaincre un jour le courroux.

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