ÉPITRE A M. GÉNÉREUX LABADIE
Toi qui trop inconnu mérites à bon titre,
Pour t'immortaliser, que j'écrive une épiître,
Toi qui si tristement languis en l’univers,
Labadi, c’est à toi que j’adresse ces vers.
Quand je vois tes talents restés sans récompense, J'approuve ton dépit et ton impatience ;
(}) Voici quelle appréciation fait du mérite et du talent de M. Quesnel un écrivain, qui semble l’avoir connu intimement, en publiant cette épître que M. Quesnel adressait à un mauvais poète: ‘“ De temps à autre, depuis la ‘“ conquête, des hommes nés hors de notre pays, mais parlant notre langue, “et recommandables par leur éducation, leurs talents naturels, ou leurs ‘“ connaissances acquises, sont venus résider parmi nous, comme pour ‘“ animer et égayer notre société, prêter du relief à ce que nous pouvions “ peut-être appeler notre littérature, et nous donner en quelque sorte des “idées nouvelles sur plusieurs sujets, particulièrement durant l’époque ‘“ de notre isolement, Du nombre de ces hommes devenus canadiens, ‘“ par leur résidence dans ce pays, par les liaisons qu’ils ÿ ont con- “ tractées, ou les arts qu'ils y ont exercés, a été feu M. Quesnel, ‘ l’estimable auteur de la pièce qu’on va lire. Homme d'esprit, d’un com- “ merce agréable et d'une humeur joviale, M. Quesnel se faisait de la poésie
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Me LE RÉPERTOIRE NATIONAL. 63
Et je tombe d'accord que nous autres rimeurs Sommes à tort en butte à messieurs les railleurs. Je sais qu'à parler vrai, ta muse un peu grossière Aux éloges pompeux ne peut donner matière ; Mais enfin tu fais voir le germe d’un talent Que doit encourager tout bon gouvernement, Qui de chaque sujet distinguant bien la classe, Met le rimeur toujours à la première place.
Mais celui par malheur sous lequel nous vivons, Ne sut jamais, ami, tout ce que nous valons.
Quelle honte, en effet, au pays où nous sommes, De voir le peu de cas que l’on fait des grands homes ! De moi qui méritais qu'on célébrât mon nom, Par mes vers, ma musique et ma distraction, Et qui pourtant obscur dans un humble village, De ce gouvernement ne reçus nul hommage ; De toi-même, en un mot, qui pour avoir du pain, Vois ta muse réduite à chanter au lutrin, Et dois dire à part toi, chaque fois que tu dines, J'arrache ce repas de vêpres ou matines.
Ainsi donc de notre art méconnaissant le prix, L'on nous met en oubli, nous autres beaux esprits ; ‘ Et nos noms par l'effet d'un aveuglement triste, Des emplois à donner ne sont point sur la liste; Tandis que tant de gens, sur leurs simples noms, Obtiennent de l’état de bonnes pensions.
Et ces gens qui sont-ils ? Les uns des militaires, “ une récréation, sans faire de la versification une espèce de métier, c’est- ‘“ à-dire, sans s’astreindre toujours aux règles que se sont imposées ceux . ‘‘ qui aspirent au titre de poètes ou d'habiles versificateurs. On trouve dans 1“ ces pièces des licences que l'impression ne souffre pas plus présentement ." que les fautes d'orthographe; mais la verve poétique, le sel attique même, …“ perce presqu'à chaque vers. M. Quesnel ne s'était pas fait versificateur * par l'étude des règles, mais il était né poète, ou l'était devenu par la “ simple lecture des beaux modèles. C’est avec vérité et sans flatterie, “ suivant nous, qu’un poète français qui a passé quelques jours en ce pays, “ a dit de lui en faisant allusion à une de ses productions poétiques: ‘“ Quesnel, le père des amours, “ Semblable à son petit bonhomme, “ Vit encore et vivra toujours.
» ‘Plusieurs de ses pièces nous paraissent dignes en effet de passer à la “ postérité, du moins, pour ne point exagérer, à la postérité canadienne.”
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En tout point dépourvus de talents littéraires, Qui, parce qu’un boulet leur a cassé le bras, S'imaginent que d'eux l’on doit faire un grand cas ; Les autres, magistrats, juges, greffiers, notaires, Conseillers, médecins, ou même apothicaires… Car sur la liste enfin des gens à pension,
L'on trouve tout état, toute profession,
Le rimeur excepté. Quelle injuste manie !
Faut-il que sans pitié la fortune ennemie
Nous ait, pour nos péchés, cloués dans un climat Où les gens sont sans goût... ou l'ont trop délicat. Ils loûront un soldat qui le péril surmonte ;
On s’épuise à rimer, personne n’en tient compte !
O temps! à mœurs! ô honte! Oh! que diront de nous L'Iroquois, l'Algonquin et le Topinanbous ?
Chez eux l'homme d'esprit peut hardiment paraître ; Quiconque a des talents se fait du moins connaître. Eh! ne rendent-ils pas des hommages divins A leurs jongleurs, sorciers, astrologues, devins ? Parcours tout l'univers, de l'Inde en Laponie,
Tu verras que partout on fête le génie,
Hormis en ce pays; car l'ingrat Canadien Aux talents de l'esprit n'accorde jamais rien.
Et puisque par hazard je suis sur ce chapitre,
Je te veux, cher ami, prouver en cette épître,
Que chez eux l’on a beau vouloir se surpasser, Jamais l’homme à talents ne saurait s’avancer. Moi-même j'en ai fait la dure expérience.
Voici le fait: Privé de retourner en France,
J'arrive en ce pays, pleins d’affabilité,
Ils exercent pour moi leur hospitalité,
De ce je ne me plains. Maïs, las! point de musique. A tabie, ils vous chantaient vieille chanson bachique : A l'église c'étaient deux ou trois vieux motets D'orgues accompagnés qui manquaient de soufflets, Cela faisait pitié. Moi, d'honneur je me pique:
Me voilà composant un morceau de musique,
Que l’on exécuta dans un jour solennel :
C'était, s’il m'en souvient, la fête de Noël.
J'avais mêlé de tout dans ce morceau lyrique,
Du vif, du lent, du gai, du doux, du pathétique :
En bémol, en bécarre, en dièze, et cetera,
Jamais je ne brillai si fort que ce jour-là.
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