SATIRE CONTRE L’AVARICE
Heureux qui dans ses vers sait d’une voix tonnante, Effrayer le méchant, le glacer d'épouvante:
Qui, bien plus qu'avec goût, se fait lire avec fruit;
Et bieu plus qu’il ne plaît, surprend, corrige, instruit :
() Nous extrayons les quatres satires suivantes d’un volume de poésie publié par M. Bibaud, en 1830. M. Bibaud a publié outre ce volume de poésie, les journaux mensuels la ‘“ Bibliothèque Canadienne,” le “ Magasin du Bas-Canada,” ‘“l’Observateur Canadien,” et “l'Encyclopédie Canedienne,” et une ‘ Histoire du Canada et des Canadiens,” en deux volumes.
Qui, suivant les sentiers de la droite nature,
A mis sa conscience à l'abri de l'injure;
Qui, méprisant enfin le courroux des pervers, Ose dire aux humains leurs torts et leurs travers.
Lecteur, depuis six jours, je travaille et je veille, Non, pour de sons moëlleux chatouiller ton oreille, Ou chanter en vers doux de douces voluptés,
Mais pour dire en vers durs de dures vérités.
Ces rustiques beautés qu'étale la nature,
Ce ruisseau qui serpente, et bouillonne et murmure, Ces myrtes, ces lauriers, ces pampres toujours verts, Et ces saules pleureurs, et ces cyprès amers;
D'un bosquet transparent la fraîcheur et l’ombrage, L’haleine du zéphire, et le tendre ramage
Des habitants de l'air, et le chrystal des eaux, Furent cent et cent fois chantés sur les pipeaux.
Ni les soupirs de Pan, ni les pleurs des Pleïades,
Ni les nymphes des bois, ni les tendres Naïades
Ne seront de mes vers le thème et le sujet:
Je les ferai rouler sur un plus grave objet.
Ma muse ignorera ces nobles épithètes
Ces grands mots si communs chez tous nos grands poètes: Me bornant à parler et raison et bon-sens,
Je saurai me passer de ces vains ornemens.
Non, je ne serai point de ces auteurs frivoles,
Qui mesurent les sons et pèsent les paroles.
Malheur à tout rimeur qui de la sorte écrit
Au pays canadien, où l'on n'a pas l'esprit
Tourné, si je m’en crois, du côté des trois Grâces ; Où Lafare et Chamlieu vont après les Garasses. Est-ce par de beaux mots qui rendent un doux son, Que l'on pent mettre ici les gens à la raison?
Non, il y faut frapper et d’estoc et de taille;
Etre, non bel esprit, mais sergent de bataille.
“ Si vous avez dessein de cueillir quelque fruit,
“ Parlez, criez, tonnez, faites beaucoup de bruit: “Surtout n’ayez jamais recours à la prière;
“ Pour remuer les gens, il faut être en colère.
“ Peut-être vous craindrez de passer pour bavard? “ Non, non, parlez, vous dis-je, un langage poissard; “ Prenez l'air, et le ton et la voix d'un corsaire.”
Me disait, l’autre jour, vu homme octogénaire,
s poètes:
“ Armez-vous d'une verge, ou plutôt d’un grand fouet, “ Et criez, en frappant, haro sur le baudet."
Oui, oui, je vais m'armer du fouet de la satire. Quand c'est pour corriger, qui défend de médire ? Doit-on laisser en paix le calomniateur,
Le ladre, le trigaud, l'envieux, l'imposteur, Quiconque de l'honneur et se joue et se moque? Que n'’ai-je, en ce moment, la verve d’Archiloque! Mais qu'importe cela, puisque je suis en train,
Si je ne suis Boileau, je serai Chapelain.
Pourvu que ferme et fort je bâtonne, je fouette,
En dépit d’Apollon je veux être poète;
En dépit de Minerve, en dépit des neuf sœurs:
Les muses ne sont rien, quand il s’agit de mœurs.
Si je ne m'’assieds point au sommet du Parnasse,
A côté de Reignier, et de Pope et d'Horace,
Je grimperai tout seul sur un de nos côteaux.
Là, sans gêne, sans peur, sans maîtres, sans rivaux, Je pourrai hardiment attaquer l’avarice,
La vanité, l’orgueil, la fourbe, l'injustice,
La ruse, le mensonge, ou plutôt le menteur,
Et l'oppresseur barbare, et le vil séducteur.
A tous les vicieux je déclare la guerre,
Dès ce jour, dès cette heure. ‘“ Ami, qu'allez-vous faire ?” Me dira quelque ami. ‘ De tous les vicieux
“ Vous rendre l'ennemi! craignez, c'est sérieux :
“ Ah! si vous m'en croyez, redoutez leur vengeance: “ Peut-être vous pourriez.....”—Je sais que leur engeance, À la peau délicate, est fort sensible aux coups,
Se dresse de dépit, et s’enfle de courroux.
Eh bien! je leur verrai faire force grimaces;
Puis après je rirai de toutes leurs menaces:
Leur colère ressemble à celle du serpent,
Qui menace de loin, et se sauve en rampant, Allons, point de quartier, commençons par l’avare: Cet homme, comme on sait, parmi nous n’est pas rare, Du Golfe de Gaspé, jusqu'au Côteau du Lac;
Du fond de Beauharnois jusque vers Tadoussac, Traversez, descendez, ou remontez le fleuve,
En vingt et cent façons, vous en aurez la preuve.
Voyez cet homme pâle,-et maigre et décharné; De tous nos bons bourgeois c'est le plus fortuné :
Il a de revenus quatre fois plus qu’un juge;
Mais la triste avarice et le ronge et le gruge:
Plus mal que son valet vous le voyez vêtu;
A le voir vous diriez du dernier malotru.
De quels mêts croyez-vous que se couvre sa table ? De gros lard, de lait pris, et de sucre d'érable. Tous les mets délicats font tort à sa santé,
Dit-il, “et trop longtemps manger, c’est volupté;
“ Jamais surtout, jamais il ne convient de boire... Un homme fut ici de sordide mémoire,