L'IVROGNE
C'était un samedi soir, la pluie tombait par torrents... Une femme à haute taille était assise dans une pauvre maison, sur la seule chaise qui restait. Malgré sa maigreur extrême et les traces que la misère et le chagrin avaient empreintes sur sa figure, on reconnaissait encore en elle les vestiges d’une femme aussi belle qu’aimable. Elle chantait à demi-voix, sur un ton doux et plaintif, comme pour calmer les douleurs d’un petit enfant malade dont les cris déchiraient le cœur ; à côté d'elle, on voyait une petite fille assise sur le plancher, et dont le regard douloureusement fixé sur sa mère, semblait demander quelque chose. Et la pauvre mère, navrée de douleur, cherchait à sourire à son enfant. Pour cacher les larmes qui roulaient sur ses joues, elle disait à voix basse : Ma chère enfant, il va bientôt arriver, et ‘alors ma bonne petite fille aura à souper...”
Un instant après, la porte s’ouvrait pour laisser entrer un enfant dont la bonne mine et la beauté se faisaient jour à travers les haillons dont il était couvert. ‘“ [ls n’ont rien : ‘voulu m’avancer, ma chère maman, dit-il avec un ton de : “ désespoir. Ils disent que mon père ne fait que boire, et ‘qu’ils courent risque de ne pas être payés pour ce qu’ils ‘€ nous ont déjà donné...” Le pauvre enfant, étouffé dans les sanglots, ne put en dire plus long. La malheureuse
au
RE
femme reste quelques moments muette de douleur, Enfin reprenant quelque force: Eh bien! Edouard, qu'allonsnous devenir...? c’est demain dimanche, et nous allons # certainement mourir de faim, à moins que tu n’ailles de “ nouveau... (elle n’osait prononcer le mot) chez ton oncle, pour lui demander quelques chelins. Il me semble que, ‘6 8j tu lui fais connaître laffreuse misère à laquelle nous ‘ sommes réduits, il ne pourra nous refuser...” L'enfant veut en vain cacher la peine que lui cause la proposition de sa mère; ses joues si pâles se teignent tout d’un coup d’un rouge écarlate par la violence qu'il se fait, son bon œil si doux brille d'un éclat inaccoutumé.—" Oh! ma mère, ‘6 s'écrie-t-il, que me demandez-vous 2... Non, jamais, jamais. j'aime mieux mille fois souffrir les horreurs de la 4 faim... j'aime mieux quêter.… j'aime mieux mourir. Oh! ‘ ma mère, je vous en conjure, ne me commandez pas & d'aller chez mon oncle...” Et en proconçant ces paroles, il se cachait le visage entre ses mains, qu’il tenait appuyées sur la table.
Il s’en suivit un long silence, qui ne fut interrompu que par la petite fille : ‘ Maman, dit-elle, vous m’aviez promis de me donner à souper, lorsque Edouard serait de retour ; & je vous en prie, j'ai faim, donnez-moi donc un petit mor- ‘ cçeau de pain Vous ai-je donc fait de la peine, chère ‘ petite maman, pour que vous ne m’ayez rien donné à manger aujourd’hui? je n’en puis plus... Mais pourquoi ‘ donc pleurez-vous ?” La mère, pressant cette chère petite, ne put lui répondre que par ses sanglots..… En ce moment, Edouard levait la tête de dessus la table; son visage était revenu à sa paleur naturelle, et cet air de vivacité qu’il avait un instant auparavant, avait fait place à abattement ; il s’avance vers sa mère, passe ses bras autour de son cou, et l’embrasse avec toute leffusion d’un bon cœur. ‘Chère et tendre mère, lui dit-il, pardonnez-moi, ‘ je vous en prie... je ne savais ce que je disais. Oh! ‘je vous en conjure, ne me faites pas mourir avec ces
Enfin r'allonss allons illes de n oncle, ble que, Ile nous L'enfant position un coup | bon œil na mère, mais, jaurs de la ir... Oh!
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“ Jarmes que vous versez ct qui me reprochent le malheur “que j'ai eu d'augmenter vos chagrins par ma désobéis- “sance. Je pars tout de suite... Après tout, il ne peut “toujours me traiter plus dûrement qu'il Pa fait l’autre jour... Ma mère, ma chère mère, prenez un peu de cou- “ rage, je vous en conjure ; priez pour moi, je vais vous “ chercher du pain...”
—{© Edouard, répliqua la mère éplorée, en le pressant “ contre son cœur, mon Edouard, ce serait avec joie que je “€ ferais le sacrifice de ma vie, pour exempter la moindre “# peine à un enfant qui m'a toujours été aussi bon et aussi “ soumis que toi, mon cher; tu sais que ce n’est pas pour # moi que je te prie de faire une démarche dont la seule ‘ pensée m'accabie autant que toi... mais (en lui montrant ‘ses petites sœurs,) c'est pour leur amour que tu vas “ m'obliger, et que tu vas, encore cette fois, montrer ton “ bon cœur pour ta mère."
Un instant après, elle était scenic, À genoux, et priait en tenant dans ses bras ses enfants qu'elle arrosait de larmes, Il est impossible de dir: combien les instants qui s'écoulaient paraissaient longs À cette mère dont le ‘ur était à la fois brisé par tant de douleurs... Bien des fois, elle se leva, et ouvrant la porte, elle regardait ; mais elle ne voyait que les ténèbres d’une suit dont l'obscurité était encore augmentée par lPorage qui grondait, Elle prêtait l'orcille au moindre bruit qu’elle croyait entendre... Enfin elle reconnut les pas de l'enfant si cher à son cœur. Il rentre, et cette fois-ci il apportait quelque nourriture. Mais il ne conta pas à sa ire avec quel mépris il avait 6t6 repoussé de bien des portes, quelles insultes il lui avait fallu recevoir patout. [Jlne lui dit pas dans combien d’endroits on lui avait dit que ça ne convenait pas de donner du pain, qu’on avait tant de peine à gagner, pour nourrir un ivrogne avec 3es paresseux d'enfants ; il ne lui dit pas quels affronts il avait reçus pour son amour ; et combien de fois il avait été forcé de se jeter aux genoux de ceux qui le repoussaient,
en les conjurant de lui donner un petit morceau de pain pour sa mère et ses petites sœurs, qni mouraient de faim, Mais la fièvre mortelle qui colorait, de ses feux dévorants, la figure de son enfant, et les larges gouttes de sueurs qui tombaient de son front, racontaient plus éloquemment qu’aucune voix, à cette mère infortunée, ce que son enfant avait souffert pour elle... Ses forces étaient épuisées : il tombe sans connaissance entre scs bras. Aux premiers cris de douleur de cette pauvre femme succède un long silence. Puis revenant un peu à lui-même: % Ma mère, dit-il, prenez ma main, mettez-la sur votre cœur... Pourquoi pleurez- “vous, ajouta-t-il après un moment de repos, pourquoi “6 pleurez-vous, ma mère ? est-ce parce qu'aujourd'hui vous ‘avez un enfant sur la terre, et que demain il sera au ciel ? ‘ Pourquoi pleurez-vous...? je m'en vais quitter ce monde ‘ si plein de misères, ce monde où vous n’avez eu que du ‘chagrin et des soucis, pour ce ciel si beau dont nous ‘ avons si souvent parlé tous les deux. Je n'ai plus qu'un ‘ moment de vie: déjà je sens mes yeux qui se ferment à Ja Tumière. La mort a déjà la main sur moi; je n'ai ‘ qu’un seul regret en quittant si jeune la vie: oh! ma ‘ mère, c’est d'être séparé de vous... Ahf si je pouvais “vous emmener avec moi! mais j'espère que vous allez “ bientôt me suivre...” Les mots qu'il voului encore prononcer étaient inintelligibles. Sa tête se pencha sur le sein de sa mère; puis poussant un profond et dernier soupir, il laissa échapper son âme pour aller au ciel, jouir, comme il l'espérait, d’une meilleure vie. Et la mère, trop infortunée, tomba sans paroles et sans force sur le cadavre inanimé de son enfant.
Plusieurs heures s'étaient écoulées : et, sans connaissance, elle tenait toujours le corps de son fils entre ses bras; on eût dit qu’elle était morte, et qu'elle aussi avait dit un éternel adieu aux peines et aux misères de cette vie. Tout d’un coup, la porte, poussée violemment, s’ouvre avec bruit, et un homme ivre rentre en chancelant... Il regarde, d’un
de pain de faim.
vorants, eurs qui t qu’aunt avait il tombe cris de ilence.… 1, prenez pleurezpourquoi ‘hui vous au ciel ?
ce monde u que du lont nous lus qu'un erment à ; je n'ai oh! ma pouvais rous allez core prosur le sein soupir, il comme il fortunée, animé de
aissance, bras ; on it dit un ce. Tout vec bruit, rde, d’un
air stupide, autour de lui, comme pour connaître où il se trouve. À la fin il reconnaît sa femme ; et, s’élançant vers elle, il la saisit par le bras et la tire avec brutalité.
Un profond soupir qu’elle pousse fait connaître qu’elle revient à elle. puis l’apercevant, elle se lève, et lui montrant le cadavre de son enfant : “ Le vois-tu, s'écria-t-elle, “le reconnais-tu? sais-tu qui est celui qui a écrasé cet 4 enfant sous le poids des peines et des angoisses ? sais-tu ‘ qui lui a donné en partage, dès son entrée dans le monde, ‘ Ja pauvreté, la misère et la honte, et qui a rempli la coupe ‘ de la vie de cet ange d’un fiel si amer qu'il en a détourné “les lèvres, et qu'il n’a pu en supporter l’amertume ? # Monstre ! ai-je besoin de le dire, sais-tu qui a enfoncé le ‘ poignard dans le cœur de ce tendre enfant ? C’est un père ‘ jvrogne ! c’est toi qui as creusé son tombeau, c’est toi qui “€ m'as té mon enfant, c’est toi qui as déchiré le cœur de la ‘# femme que tu avais fait serment de rendre heureuse !..….”
Le malheureux père, stupéfait, ne pouvait prononcer une seule parole. Son ivresse s'était complètement passée à la vue du triste spectacle qu’il avait devant les yeux. La voix de sa conscience lui faisait des reproches aussi mérités et encore plus forts que ceux de sa femme.
Pour appaiser ses remords et oublier son chagrin, il court à l'auberge voisine, et s'enivre !.…