‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 43 sur 81 · Au 1-delà, lorées, mond’une erser · texte numérisé non relu

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Le Kentucky est le plus petit état des Etats-Unis après la Virginie ; il est renommé par l’excellence de son tabac, et depuis que, par l’imprévoyance et la cupidité, la Virginie a beaucoup perdu de sa fécondité première, presque tout le tabac qui nous vient des Etats-Unis sort de Kentucky, mais il porte toujours le nom de tabac de Virginie. Le LIG de Turquie élève jusqu’à quinze pieds son superbe panage d'étamines. Quand les premiers Européens mirent le pied dans cet état, ils furent fort étonnés de voir dans ce beau pays de vastes déserts, et crurent d’abord que lPabsence des arbres venait de la mauvaise qualité du terrain ; ils lui donnèrent le nom de Barrens, ce qui équivaut en langue française À terres ingrates ou non cultivables; et même à présent que ce pays est couvert des plus belles forêts, on l’appelle encore Barrens, et ce nom lui restera probablement pour toujours, car dans les langues jamais la raison prescrit contre l'usage.

Ces grands abattis ou déserts que les premiers Européens aperçurent avaient été l’œuvre des hordes sauvages de l'Amérique du Sud; cette partie des états était considérée un endroit neutre et servait de réunion pour la chasse à tous les sauvages ; ils venaient par sections et par tribus, et afin d'empêcher le gibier de se cacher dans le bois ils faisaient de grands abattis.

Rien de plus agréable à présent que la vue de ce charmant paysage ; plus de ces arbres renversés, plus de ces grands chênes couronnés par la foudre, plus de ces immenses débris, végétaux qui rendent les forêts de l'Amérique si tristes et si semblables, pour un naturaliste, à un champ de bataille jonché de cadavres.

L'état de Kentucky est dans le voisinage du lac Michigan, l’aspect des alentours de la caverne est sombre cet même terrible. Des arbres gigantesques et des rochers entassés les uns sur les autres en obscurcissent l'entrée ; tout semble vous annoncer que vous allez entrer dans le noir empire que les Grecs peuplèrent de fantômes et d’esprits errants.

Mais, mesdames et messieurs, il commence à se faire tard ; je crois que nous ne devrions pas entreprendre, ce soir, de visiter une caverne de cing lieues de long et de presque autant de large, où Pon rencontre un grand fleuve et des ponts pour le traverser, un immense lac et des canots pour y voguer. Nous ferons mieux de remettre la partie à la prochaine soirée ; lorsque nous aurons parcouru ces vastes souterrains, nous trouverons notre soleil plus beau et le ciel plus ravissant.

Au milieu de notre dernière lecture, notre auditoire fut tout-à-coup jeté dans un grand émoi, par des elameurs qui se firent catendre du dehors ; on crut d’abord qu'il s'agissait de feu quelque part ; et malgré qu’il fut bien vite connu que ce bruit venait des acclamations de nos frères les Irlandais catholiques, à l’occasion d’une préparation pour la fête de Saint Patrice, malgré cela, dis-je, un certain malaise est resté parmi mes auditeurs, et surtout parmi nos dames ; j'en ai été moi-même un peu désorienté : car, il faut que je vous l’avoue, je suis plus timide qu’on ne le pense; je ne me présente pas de fuis ici que je ne #remble comme une feuille! j'ai toujours peur de ne point captiver lattention de mes auditeurs! Eh! n'est-ce pas, mesdames et messieurs, que vous vous êtes déjà aperçus que je suis fort intimidé chaque fois que j'ai l'honneur de paraître devant vous ?

Pour réparer cette petite distraction à notre dernière lecture, nous récapitulerons un peu plus au long.

Nous allons maintenant visiter la fameuse caverne de Kentucky. La première grotte, ou plutôt la chambre d’entrée, a trente-cinq pieds de large, dix pieds de haut et à peu près cinquante de profondeur. Elle est terminée intérieurement par une porte qui fait la limite de la lumière et des ténèbres.

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Ce salon passé, vous entrez dans un autre de cent toises de long, de soixante à cent pieds de haut, et large d’une cinquantaine ; ce sarcophage prodigieux, où vous êtes momentanément enseveli, n’a aucun support à sa voûte.

Aux extrêmités de cette longue avenue, plusieurs branches de souterrain débouchent dans diverses directions. On trouve alors quelque ressemblance avec les catacombes de Rome. Toutes ces grottes et ces avenues sont riches en incrustations calcaires, qui décoraient jadis ces étranges salons. Maintenant ils jonchent le sol; quelques débris seulement restent suspendus aux murailles et aux voûtes, pour exciter le regret du voyageur. En même temps, des milliers de noms se voient dessinés de toutes parts, comme si les auteurs de ces dépradations avaient craint de n'être pas connus.

Une des grottes se nomme /Zunter chamber, et les premiers qui pénétrèrent dans la caverne trouvèrent dans cette chambre des momies, que l’on dit être maintenant au musée de Peale. Entre plusieurs autres, le cadavre d’une femme emmaillottée et serrée de bandelettes comme les momies égyptiennes, méritait de fixer l'attention. A son bras était suspendu un petit sac rempli d’aiguilles et de bijoux ; elle était assise, et de petite taille ; les traits indiquaient une variété humaiïne, différente de l’homme rouge. Et si l’on joint ce fait singulier aux curieuses découvertes dans l’Amérique centrale, où on a vu des débris de pyramides et des statuts colossales, des palais, où le plein centre n’est pas connu, couvertes d’hiérogliphes, de bas-reliefs, de figures de dieux et de héros, si semblables à celles que l’on trouve encore sur les ruines de Memphis et de Thèbes, on ne pourra douter de l'identité parfaite des anciens Egyptiens avec la race primitive américaine: démenti net et formel à ceux qui ont nié l’unité de la race humaine.

La caverne appelée le Temple a de quoi surprendre encore davantage: c’est un espace que les guides disent être de huit arpents sans piliers naturels pour supporter cette voûte

immense! L’action des eaux qui l’ont creusé, a festonné tout à l’entour des draperies, des contours bizares et gracieux, comme on en voit dans nos églises gothiques, des dômes curieux et des avenues pittoresques, qui ont tous des noms bien ou mal appliqués. Ainsi, les Forges du diable se montrent à côté des Colonnes d’Hercule, le Parapet de Napoléon est voisin du Fauteuil de Vulcain, et la Femme de Loth fait le pendant d’une Tête d’Eléphant.

Pour arriver à la rivière, il faut marcher une lieue et un quart, tantôt sur le roc, tantôt sur des pierres amoncelées et tombées autrefois de la voûte, et tantôt sur un sable fin et rempli de petits cailloux. On y trouve des agathes, des calcédoines et des opales communes.

A une petite distance de la rivière, se trouve ce qui s’appelle le Gouffre, the bottom-less Pit. Il ÿ a peu d'années, c'était le terme de toutes les excursions. Un abîme, que l’on croyait sans fond, se présentait au travers de l’unique sentier du souterrain. Le bruit lointain des eaux du fleuve, répété par les échos des cavernes et ressemblant aux mugissements d’une cataracte, la vue de rochers entassés sans ordre, le rétrécissement presque subit de la voûte et du sentier: tout faisait craindre de trouver la mort si on osait faire un-pas de plus.

Mais un voyageur eut plus d’audace que ses devanciers : il prit une montre à secondes, se plaça sur le bord de l’abîme, y jeta une pierre, et remarqua qu'après avoir rebondi contre les parois du gouffre, elle s’arrêtait enfin en faisant entendre un bruit plus fort que ceux qui avaient précédé. Après plusieurs expériences et un calcul rigoureux, il crut reconnaître une profondeur approximative de cent quarante pieds. Le bruit des caux, d'ailleurs, annonçait à notre visiteur qu'au-delà du précipice, il devait: se trouver, en dépit du rétrécissement momentané du terrain, d’autres voûtes et d’autres avenues plus larges peut-être qu'aucunes de celles qu’on avait encore vues.

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ÏL s’arma donc de courage, jeta une échelle transversalement sur la bouche du gonffre, et s’y cramponna des pieds et des mains. Un seul nègre l’accompagnait ; et frappé lui-même d’une superstitieuse terreur, il lui annonçait qu’il allait périr. La prédiction faillit se trouver vraie. L'’échelle, à peine assez longue, était faiblement soutenue de l’autre côté, et au moment où l’aventurier croyait toucher l'autre bord, la voilà qui glisse, et le voyageur glisse avec elle! Le nègre pousse un cri d’effroi, et de noir qu’il était devient blanc de peur, s’imaginant bien que lPhydre de l’abîme punissait homme blanc de son audacieux sacrilége. Mais le voyageur intrépide, au moment du plus grand danger, se voyant descendre au fond, conserve cependant sa présence d'esprit : il étend les deux mains en tombant, et rencontre une pointe de rocher qui, par bonheur, ne cède point, et il se trouve bientôt hors de danger, à Pentrée de la nouvelle caverne,

1. nègre même, enhardi par le succès d’une tentative si tén. 7, alla chercher une échelle plus longue, passa à la suite de l’homme blanc et revint avec lui par la même route, après avoir vu la rive du fleuve souterrain.

Il est inutile de dire qu’actuellement un pont en bois jeté À travers le gouffre offre aux visiteurs toute facilité de passer sans la moindre crainte; et tout le monde s’étonne aujourd’hui qu’on ait été si longtemps arrêté par si peu de chose.

Il est bien surprenant, sans doute, de trouver une si grande rivière si loin du jour. C’est une merveille de voir une vallée ténébreuse entourée de collines, de gorges et de ravines, qui ont tous les caractères de vallôns, et’ peuplés d'êtres vivants !

Après avoir descendu un côteau couvert de sable et de rochers épars, on se trouve sur le bord d’un grand lac, d’un nouveau Styx. Là, la rivière peut avoir vingt pieds de large ; on lui donne autant de profondeur. Elle coule sur un lit de sable fin étoilé de jolis cailloux. Quand elle devient moins profonde et que ses rives sont recouvertes seulement

de quelques pouces d’eau, on y trouve un grand nombre d’écrevisses de petite taille et entièrement blanches; mais leur caractère le plus frappant, c’est l’absence d’yeux. Il en est de même des poissons qui sont en abondance, des chauve-souris et d'araignées.

‘ Nous embarquâmes, dit le révérend M. W. Murphy, ‘ de qui nous empruntons ce récit, dans un canot qui nous ‘ attendait sur le rivage. C’est une chose terrible que de # s’avancer lentement sur un fleuve inconnu qui coule sou- “ vent entre deux bancs de rochers à-pic, qui s’engoufire ‘ quelquefois dans des grottes étroites où le voyageur doit “ s’accroupir pour ne pas frapper de la tête à la voûte, et ‘ qui roule ensuite ses eaux sur des rives désolées, où les “ rochers entassés les uns sur les autres présentent la con- # fusion du chaos.

‘ Nous étions trop nombreux pour entrer tous à la fois ‘ dans la barque. Les dames s’y placèrent les premières ‘ avec leurs maris; chacun, sa lampe à la main, se tenait ‘ assis et tranquille : deux nègres seuls frappaient l’eau de 4 leurs avirons.

Pour nous, assis sur la rive, nous vîmes lesquif voguer ‘ majestueusement vers la partie du gouffre. Bientôt la “ nacelle fit un demi-tour à droite et se cacha derrière un promontoire énorme. Un frisson de terreur passa, je ‘ avoue, sur mon âme: mais alors par un mouvement “# spontané et sympathique, nous nous mîmes tous à chanter. Les voix des femmes étaient plus mélancoliques et plus ‘ douces ; celles des hommes, plus sombres et plus majes- ‘ tueuses. La nature nous offrait là et à peu de frais une “ scène que l’art de produire de fortes émotions s’efforcerait ‘en vain de répéter.

La barque revint nous prendre, et bientôt nous nous trouvâmes de nouveau sur un précipice de pierres calcaires ‘ et compactes, au-dessous duquel le fleuve se perd, comme

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LE RÉPERTUIRE NATIONAL.

À Ja suite d’un second portage, le fleuve prend un aspect effrayant: quelquefois son lit est resserré entre des “rochers minés par les eaux, quelquefois il s’élargit et “ prend la forme d’un lac. Le silence, l’obscurité, les formes “# gigantesques du rivage et de la voûte, tout rappelle les ‘ scènes décrites par les poètes payens, et semble donner ‘ de la réalité aux fables de l'Achéron et du Styx, du vieux # nocher Caron et de sa barque. En tournant le dos à la ‘rivière pour s’enfoncer dans une nouvelle avenue, dont ‘ les dimensions sont aussi grandioses que celle de Pentrée, ‘on marche d’abord sur un sable humide, on descend des “# collines glissantes, on en gravit d’autres en s’aidant des ‘ pieds et des mains, enfin, le sol revient plus sec, le bruit ‘ des eaux cesse, un nouveau monde commence.

D'abord, c’est comme un chaos horrible : il faut marcher “ sur des amas de rochers entassés, et tombés évidemment ‘ de la voûte; d’autres, au-dessus de vos têtes, sont sus- ‘ pendus à cinquante, quatre-vingts et cent pieds : une seule “ écraserait quatre hommes. On fait ainsi plus d’une lieue, ‘au milieu du bouleversement le plus complet. La route # s’applanit enfin, le sol est moins jonché de débris, les ‘# murailles commencent à être revêtues d’incrustations de “gypse; la voûte est festonnée et d’une conservation par- “ faite, quelquefois étincelante de cristallisations.

‘ Mais ce n’est encore que lanti-chambre d’un immense ‘palais: cinq milles au-delà de la rivière, on en trouve la “ singulière entrée. La galerie souterraine, où l’on a mar- “ ché jusque-là, finit enfin. Le sentier, d’abord, devient “ plus étroit; on monte graduellement sur le roc vif, et l’on “se trouve arrêté par un mur noir comme du balzate.

‘ C’est le commencement des merveilles ; si on élève la ‘tête, on voit un trou festonné d’incrustrations calcaires : ‘ ce sont comme des grappes de raisins pendantes et gra- “ cieusement amoncelées. En s’aidant des pieds et des ‘ mains, on y monte, quoique difficilement, et le spectacle “le plus magnifique se présente aussitôt aux regards. On

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“ se trouve transporté sur des guirlandes, des amas de raisins noirs et blancs. Les masses de ce beau fruit ‘ tombent jusqu’à terre: tout le sol en est jonché. Une ‘ eau pure que Pon prendrait pour leur jus, s’échappe le “ Jong des guirlandes, suit les contours de leurs draperies, ‘et tombe enfin, goutte à goutte, dans un bassin de roc “ découpé. C’est l’entrée d’un nouveau souterrain qui est “# Join d’avoir été entièrement exploré. Le sol est recouvert ‘ d’une fine poussière de plâtre, provenant de la décompo- “ sition des incrustations de gÿpse. Les murailles en sont ‘# partout tapissées, et forment non seulement des colonnes ‘et des draperies, mais aussi des feuilles, des fleurs, des ‘ rosaces, des étoiles, et mille images bizarres, naturelles et “ gracieuses.

‘ Arrivés à une distance de près de seize milles, cinq ‘ lieues, de Pentrée de la grotte, nous ne jugeâmes pas à “ propos d’aller plus avant: un autre monde est encore à ‘ découvrir.”

Nous allons maintenant, mesdames et messieurs, entreprendre le voyage à travers le ciel. Tous n’approuvent pas la mesure, je le sais : suivant plusieurs, l’excursion n’est que de Pextravagance et de la témérité. Avant de s’embarquer, on veut savoir, s’assurer d’avance si j’ai bien pris mes mesures, si j’ai bien consulté mes forces, si mon plan est bien mûr, et si par hasard je n’aurais pas oublié la piteuse aventure ou plutôt la fable d’Icare et de Phaéton. Croyezvous, me dira-t-on, que tout le monde aime à s’aventurer autour du soleil sur des ailes de cire ou sur un char de bois ? Toutes ces objections sont graves, mesdames et messieurs, et nous prouvent que le ciel n’est pas une de ces contrées les plus communes; qu’il est facile de s’égarer dans ces régions hautes et lointaines !

Malgré cela cependant, j’ose vous promettre une promenade assez agréable et même de quelque intérêt. Je vous ramènerai sains, saufs et satisfaits. Nous ne passerons que

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par des chemins les plus balisés ! Nous éviterons avec soin les mots et les expressions obseures des astronomes, convaincu que je suis que lorateur n’est jamais en règle avec son auditoire quand il se sert d’expressions qui ne sont pas à sa portée ; je prétends bien me mettre en règle avec vous ce soir, mesdames et messieurs, et à tout prix.

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