‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 13 sur 203 · BARS · texte numérisé non relu

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DE GASPE, FILS

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sur sa pipe un charbon ardent d'érable, avec son couteau plombé, tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite. — Ah ! voilà comme vous êtes toujours, papa ; avec vous on ne pourrait jamais s'amuser.—Mais aussi, mon vieux, dit la femme, il n’y a pas de mal, et puis José va venir la chercher, tu ne voudrais pas qu'elle lui fit un tel affront ? ”

Le nom de José sembla radoucir le bonhomme.

—C'est vrai, c'est vrai, dit-il entre ses dents ; mais promets-moi toujours de ne pas danser sur le mercredi des Cendres ; tu sais ce qui est arrivé à Rose Latulipe .

— Non, non, mon père, ne craignez pas ; tenez, voilà José.

Et en effet, on avait entendu une voiture ; un gaillard assez bien découplé entra en sautant et en se frappant les deux pieds l’un contre l’autre, ce qui couvrit l'entrée de la chambre d’une couche de neige d’un demi-pouce d'épaisseur. José fit le galant ; et vous auriez bien ri, vous autres qui êtes si bien nippés, de le voir dans son accoutrement des dimanches : d’abord un bonnet gris lui couvrait la tête, un capot d’étoffe noir dont la taille lui descendait six pouces plus bas que les reins, avec une ceinture de laine de plusieurs couleurs qui lui battait sur les talons, et enfin une paire de culottes vertes à mitasses bordées en tavelle rouge, complétaient ceite bizarre toilette.

—Je crois, dit le bonhomme, que nous allons avoir un furieux temps ; vous feriez mieux d'enterrer le mardi gras avec nous.

— Que craignez-vous, père, dit José, en se tournant tout à coup et faisant claquer un heau fouet à manche rouge et dont la mise était de peau d’anguille, croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de nous traîner? Il est vrai qu'elle a déjà sorti trente cordes d'érable du bois : mais ça n’a fait que la mettre en appétit.

Le bonhomme réduit enfin au silence, le galant fit embarquer sa belle dans sa carrioie, sans autre chose sur 1:

tête qu'une coiffe de mousseline, par le temps qu’il faisait ; s'enveloppa dans une couverte, car il n’y avait que les gros qui eussent des robes de peaux dans ce temps-là ; donna un vigoureux coup de fouet à Charmante, qui partit au petit galop, et dans un instent gens et bête disparurent dans la poudrerie.

—I1 faut espérer qu'il ne leur arrivera rien de fâcheux, dit le vieillard, en chargeant de nouveau sa pipe.

—Mais, dites-moi donc, père, ce que vous avez à craindre pour votre fille ; elle va sans doute ce soir chez des gens honnêtes.

—Ah ! monsieur, reprit le vieillard, vous ne savez pas ; c'est une vieille histoire, mais qui n’en est pas moins vraie ! ‘Tenez, nous allons bientôt nous mettre à table, et je vous conterai cela en frappant la fiole.

—Je tiens cette histoire de mon grand-père, dit le bonhomme ; et je vais vous la conter comme il me la contait lui-même :

Il y avait autrefois un nommé Latulipe qui avait une fille dont il était fou ; en effet c'était une jolie brune que Rose Latulipe ; mais elle était un peu scabreuse pour ne pas dire éventée.—FElle avait un amoureux nommé Gabriel Lepard, qu’elle aimait comme la prunelle de ses yeux ; cependant, quand d’autres l’accostaient, on dit qu'elle lui en faisait passer. Klle aimait beaucoup les divertissements, si bien qu’un jour de mardi gras, un jour comme aujourd'hui, il y avait plus de cinquante personnes assemblées chez Latulipe ; et Rose, contre son ordinaire, quoique coquette, avait tenu toute la soirée fidèle compignie à son prétendu : c'était assez naturel ; ils devaient se marier à Pâques suivant. Il pouvait être onze heures du soir, lorsque tout à coup, au milieu d’un cotillon, on entendit une voiture s'arrêter devant la porte. Plusieurs personnes coururent aux fenêtres, et frappant avec leurs poings sur les châssis, en dégagèrent la neige collée en dehors afin de voir le nouvel arrivé, car il faisait bien mauvais. Certes ! cria quelqu'un, c’est un gros :

isait : comptes-tu, Jean, quel beau cheval noir ; comme les yeux 1e les lui flambent ; on dirait, le diable m'emporte, qu'il va »s-là : grimper sur la maison. Pendant ce discours, le monsieur partit était entré et avait demandé au maître de la maison de se urent divertir un peu. ‘C’est trop d'honneur nous faire, avait dit Latulipe, dégrayez-vous, s’il vous plaît : nous allons heux, faire dételer votre cheval.” L'étranger s’y refusa absolument, sous prétexte qu'il 1e resterait qu'une demi-heure, crain- étant très pressé. Il ôta cependant un superbe capot de ez des chat sauvage, et parut habillé en velours noir et galonné sur tous les sens. Il garda ses gants dans ses mains, et z PAS ; demanda la permission de garder aussi son casque, se foine plaignant du ma! de tête.

ble, et —Monsieur prendrait bien un coup d’eau-de-vie, dit Latulipe en lui présentant un verre. L'inconnu fit une le bon- grimace infernale en l’avalant ; car Latulipe, ayant mancontait qué de bouteilles, avait vidé l'eau bénite de celle qu'il tenait à la main, et l'avait remplie de cette liqueur. ait une C'était bien mal au moins.—Il était beau cet étranger, si ne que ce n’est qu'il était très brun et avait quelque chose de ur tie sournois dans les yeux. Il s'avança vers Rose, lui prit “é Gae les deux mains et lui dit: ‘‘ J'espère, ma belle demoiselle, dé.ses que vous serez à moi ce soir et que nous danserons touon dit jours ensembie — bup les “Certainement dit Rose à demi-voix et en jetant un Lin jour coup dés tiniae sur ie pauvre Lepard, qui se mordit les te per- lèvres à eu foire sortir le sang.

re son L'inconnu ‘’abandonna pas Rose du reste de la soirée, soirée en sorte que le pauvre Gabriel, renfrogné dans un coin, ne aturel : paraissait pas manger son avoine de trop bon appétit. it être Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de bal Lu d'uta était une vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, porte. au pied d’un lit, priait avec ferveur ; d’une main elle appant tenait un chapelet, et de l'autre se frappait fréquemment a neige # la poitrine. Elle s'arrêta tout à coup, et fit signe à Rose | faisait à qu'elle voulait lui parler.

gros ; —Écoute, ma fille, lui dit-elle; c'est bien mal à toi

d'abandonner le bon Gabriel, ton fiancé, pour ce monsieur, Il y a quelque chose qui ne va pas bien; car chaque fois que je prononce les saints noms de Jésus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur. Vois comme il vient de nous regarder avec des yeux enflammés de colère.

— Allons, tantante, dit Rose, roulez votre chapelet, et laissez les gens du monde s'amuser.

—Que vous a dit cette vieille radoteuse ? dit l'étranger.

—Bah ! dit Rose, vou. avez que les anciennes prêchent toujours les jeunes.

Minuit sonna et le maître : à logis voulut alors faire cesser la danse, observant qui: était peu convenable de danser sur le mercredi des Cendres.

—Encore une petite danse, dit l’étranger.

—Oh ! oui, mon cher père, dit Rose ; et la danse continua.

— Vous m'avez promis, belle Rose, dit l'inconnu, d’être à moi toute la veillée ; pourquoi ne seriez-vous pas à moi pour toujours ?

—-Finissez donc, monsieur, ce n’est pas bien à vous de vous moquer d'une pauvre fille d’habitant comme moi, répliqua Rose.

—Je vuus jure, dit l'étranger, que rien n’est plus sérieux que ce que je vous propose : dites oui seulement, et rien ne pourra nous séparer à l'avenir.

—Mais, monsieur ! . . . etelle jeta un coup d'œil sur le malheureux Lepard.

—J'entends, dit l'étranger d’un air hautain, vous aimez ce Gabriel ? ainsi n’en parlons plus.

—Oh ! oui. . . je l’aime. . . je l’ai aimé.

mais tenez, vous autres gros messieurs, vous êtes si enjô-

leurs de filles, que je ne puis m'y fier.

—Quoi ! belle Rose, vous me croiriez capable de vous tromper ? s’écria l'inconnu. Je vous jure par ce que j’ai de plus sacré . . . par.

—Oh ! non, ne jurez pas ; je vous crois, dit la pauvre fille ; mais mon père n’y consentira peut-être pas.

mon- —Votre père, dit l'étranger avec un sourire amer ; dites i ; Car que vous êtes à moi et je me charge du reste. il us et —Eh bien ! oui, répondit-elle. j Vois —Donnez-moi votre main, dit-il, comme sceau de votre pl nmés promesse. | L'infortunée Rose lui présenta la main, qu'elle retira 1 let, et aussitôt en poussant un petit cri de douleur ; car elle | s'était senti piquer ; elle devint pâle comme une morte et, inger. prétendant un mal subit, elle abandonna la danse. Deux chent jeunes maquignons rentraient dans cet instant, d’un air effaré, et prenant Latulipe à part, ils lui dirent : faire —Nous venons de dehors examiner le cheval de ce ble de monsieur ; croiriez-vous que toute la neige est fondue ff autour de lui, et que ses pieds portent sur la terre ? | Latulipe vérifia ce rapport et parut d'autant plus saisi \ e con- d'épouvante, qu'ayant remarqué tout à coup la pâleur de ne

sa fille auparavant, il avait obtenu d'elle un demi-aveu de ce qui s'était passé entre elle et l'inconnu. La consterna-

à moi tion se répandit bien v'te dans le bal; on chuchotait et in? les prières seules de Latulipe empêchaient les convives Lu

ous de de se retirer.

e moi, ['étranger, paraissant indifférent à tout ce qui se pas-

sait autour de lui, continuait ses galanteries auprès de Rose, et tout en lui présentant un superbe collier en perles et en or:

—Otez votre collier de verre, belle Rose, et acceptez,

il sur pour l'amour de moi, ce cr'lier de vraies perles. l

| Or, à ce collier de verre pendait une petite croix, et la 1h aimez pauvre fille refusait de l’ôter. !

Cependant une autre scène se passait au presbytère de 1e

la paroisse, où le vieux curé, agenouillé depuis neuf 4 heures du soir, ne cessait d'invoquer Dieu, le priant de pardonner les péchés que commettaient ses paroissiens dans cette nuit de désordre, le mardi gras.—Le saint vieillard s'était endormi en priant avec ferveur, et était h à enseveli, depuis une heure, dans un profond sommeil, Hi lorsque s’éveillant tout à coup, il courut à son domestique, 4

i enjÔ-

e vous j'ai de

en fi criant : ‘‘ Ambroise, mon cher Ambroise, lève-toi, et attelle vite ma jument. Au nom de Dieu, attelle vite. Je te ferai présent d'un mois, de deux mois, de six mois de gages.

—Qu'y-a-t-il, monsieur ? cria Ambroise, qui connaissait le zèle du charitable curé : y a-t-il quelqu'un en danger de mort ?

—En danger de mort ! répéta le curé ; plus que cela, mon cher Ambroise : une âme en danger de son salut éternel. Attelle, attelle promptement.

Au bout de cinq minutes, le curé était sur le chemin qui conduisait à la deineure de Latulipe et, malgré le temps affreux qu'il {1 ait, avançait avec une rapidité incroyable ; c'était, voyez-vous, sainte Rose qui aplanis-

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sait la route.

Il était temps que le curé arrivât : l'inconnu en tirant

sur le fil du collier l'avait rompu, et se préparait à saisir la pauvre Rose, lorsque le curé, prompt comme l'éclair, l'avait prévenu en passant son étole autour du cou de la jeune fille et, la serrant contre sa poitrine où il avait reçu son Dieu le matin, s'écria d'une voix tonnante : —Que fais-tu ici, malheureux, parmi des chrétiens ? Les assistants étaient tombés à genoux à ce terrible spectacle, et sanglotaient en voyant leur vénérable

pasteur, qui leur avait toujours paru si timide et si faible, fort et si courageux, face à face avec

maintenant si l'ennemi de Dieu et des hommes.

—Je ne reconnais pas pour chrétiens, répliqua Lucifer

en roulant des yeux ensanglantés, ceux qui, par mépris de votre religion, passent à danser, à boire et à se divertir, des jours consacrés à la pénitence par vos préceptes maudits ; d'ailleurs, cette jeune fille s'est donnée à moi, et le sang qui a coulé de sa main, est le sceau qni me l’attache pour toujours.

—Retire-toi, Satan, s’écria le curé, en lui frappant le visage de son étole, et en prononçant des mots latins que personne ne put comprendre. Le diable disparut aussitôt

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avec un bruit épouvantable, et laissant une odeur de soufre qui pensa suffoquer l'assemblée. Le bon curé, s'agenouillant alors, prononça une fervente prière en tenant toujours la malheureuse Rose, qui avait perdu connaissance, collée sur son sein, et tous y répondirent par de nouveaux soupirs et par des gémissements.

—Où est-il? où est-il? s'écria la pauvre fille en recouvrant l'usage de ses sens.—Il est disparu, s’écria-ton de toutes parts.—Oh! mon père! mon père ! ne m'abandonnez pas ! s’écria Rose, en se traînant aux pieds de son vénérable pasteur ; emmenez-moi avec vous . . Vous seul pouvez me protéger . . je me suis donnée à lui . . je crains toujours qu’il ne revienne . Un couvent ! un couvent !—Eh bien, pauvre brebis égarée et maintenant repentante, lui dit le vénérable pasteur, venez chez moi, je veillerai sur vous, je vous entourerai de saintes reliques, et si votre vocation est sincère, comme je n’en doute pas après cette terrible épreuve, vous renoncerez à ce monde qui vous a été si funeste.

Cinq ans après, la cloche du couvent de. . . avait annoncé depuis deux jours qu’une religieuse, de trois ans de profession seulement, avait rejoint son époux céleste, et une foule de curieux s'étaient réunis dans l'église, de grand matin, pour assister à ses funérailles. Tandis que chacun assistait à cette cérémonie lugubre avec la légèreté des gens du monde, trois personnes paraissaient navrées de douleur : un vieux prêtre agenouillé dans le sanctuaire priait avec ferveur, un vieillard dans la nef déplorait en sanglotant la mort d’une fille unique, et un jeune homme, en habit de deuil, faisait ses derniers adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée : la

malheureuse Rose Latulipe.

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