‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 4 sur 203 · AMÉDÉE PAPINEAU · texte numérisé non relu

AMÉDÉE PAPINEAU

naturaliste ces rares objets que le temps semble avoir oubliés sur son passage, tristes monuments des faiblesses ou des vertus d'êtres dont le nom même est souvent ignoré de leurs semblables. La situation de cette antiquité dans la patrie des voyageurs, où ces sortes de ruines sont si peu nombreuses, ne pouvait manquer de piquer encore davantage leur intérêt.

Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au pied des montagnes ; il n'y avait plus de chemin pour la voiture ; nous la quittâmes, et nous nous enfonçâmes dans le bois. Après quelques recherches, nous traversâmes un petit ruisseau, et nous étions sur un plateau bien défriché et désert. On ne pouvait trouver un site plus riant. A notre droite et derrière nous, était un bois touffu ; à notre gauche, on voyait au loin des campagnes verdoyantes, de riches moissons, de blanches chaumières, et à l'horizon, sur un promontoire élevé, la ville et la citadelle de Québec: devant nous s'élevait un amas de ruines, des murs crénelés et couverts de mousse et de lierre, une tour à demi tombée, quelques poutres, un débris de toit. C'était là le but de notre voyage. Après en avoir examiné l'en-

semble, nous descendîmes aux détails ; nous parcourûmes :

tous ces restes d’habitation. Avec quel intérêt nous regardions chaque partie de pierre ! Nous escaladions les murs, montions aux étages supérieurs dans les escaliers dont les degrés disjoints tremblaient sous nos pas mal assurés, nons descendions avec des flambeaux dans des caves ténébreuses et humides, nous en parcourions toutes les sinuosités ; à chaque instant nous nous arrêtions au bruit sonore de nos pas sur le pavé, ou aux battements d'ailes de chauves-souris, qui s’enfuyaient effrayées de se voir ainsi visitées dans leurs sombres et silencieuses demeures. J'étais jeune et craintif, le moindre son me frappait, je me serrais contre mon père, j’osais à peine respirer. Oh ! non, jamais je n’oublierai cette premenade souterraine !—Mais ma terreur fut bien augmentée à la vue d’une pierre sépulcrale que nous heurtâmes du

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pied ! . . . Nous y voici ! s’écria l'ami de mou père. Sa voix fut répétée d'écho en écho. Nous étions arrêtés devant cette pierre, nous tenions fixés sur elle nos regards avides. Nous y déchiffrâmes la lettre € à moitié effacée. --Après un instant de morne silence, nous sortimes, à mon grand plaisir, de ce séjour de mort. Nous traversâmes ces ruines, et nous nous trouvâmes encore sur un vert gazon. C'était l'emplacement d'un jardin : on y distinguait, par les inégalités du terrain, les allées des parterres ; il y croissait des lilas, quelques pruniers et pommiers devenus sauvages.

Jusque-là je m'étais’ bien gardé de prononcer un mot ; mais enfin la curiosité m’emporta, il fallait avoir l’explication de la pierre mystérieuse ; je la demandai. Nous allâmes nous asseoir au pied d’un érable touffu, et l'ami de mon père commença son récit en ces termes :

‘Vous vous rappelez l’intendant Bigot, qui gouvernait en Canada dans le siècle dernier. Vous n'ignorez pas ses déprédations, ses vols du trésor public; vous n'ignorez pas non plus que ses méfaits lui valurent en France la peine d'être pendu en effigie, de par l’ordre de Sa Majesté très chrétienne. Mais voici ce que vous ignorez peutêtre. L,'intendant, comme tous les favoris de l’ancien régime, voulait mener sur la terre vierge de l’ Amérique le même train de vie et le même luxe que la noblesse féodale de la vieille Gaule. La révolution n'avait pas encore »ivelé, voyez-vous. En conséquence, il se fit construire la maison de campagne dont vous avez les ruines sous les yeux. C'est ici qu'il venait se distraire des fatigues de sa charge, et qu’il donnait des fêtes somptueuses, auxquelles assistait tout le beau monde de la capitale, sans même en excepter le gouverneur. Rien ne manquait pour rendre ces fêtes solennelles et le séjour de ce nouveau Versailles agréable. La chasse, ce noble amusement de nos pères, n’occupait pas le dernier rang dans les plaisirs de l’intendant, Il y avait peu de chasseurs plus habiles et plus intrépides : léger comme un

sauvage, il parcourait les forêts, escaladait les rochers, et ses compagnons de chasse avaient bien de la peine à le suivre à la poursuite du chevreuil et de l'ours. Aussi expert à tuer qu’à courir, il était rare qu'il manquât son coup, et qu'il n’abattît sa proie, Un jour donc, il se livrait ardemment, avec un petit nombre d'amis, à la poursuite d'un élan, L'animal vigoureux fuyait à travers les bois, sautait les fossés, les ravines ; les chasseurs n'en étaient que plus ardents de leur côté. L'intendant ne voit plus rien que la proie qui lui échappe ; il la suit et devance ses compagnons, qui l'ont bientôt perdu de vue. Enfin après une longue course, il rejoignit l'animal ; celui-ci essoufflé, épuisé, était tombé à terre, et n'attendait plus que le coup de mort.

‘ Content de sa victoire, le chasseur veut retourner sur ses pas et rejoindre ses compagnons ; mais il les a laissés en arrière, . . Où sont-ils ? où est-il ! Il s'aperçoit alors que son ardeur l'a entraîné trop loin, et qu’il est égaré au milieu d’une vaste forêt, sans savoir de quel côté se diriger pour en sortir. Le soleil était près de se coucher, et la nuit s’avançait. Dans cette perplexité, l’intendant prend le seul parti qui lui reste, il se remet en marche, tâche de retrouver ses traces et de reconnaître les lieux. Il parcourt les bois en tous sens, fait mille tours et détours, va et revient sur ses pas, mais le tout en vain, ses efforts sont inutiles. Dans cet affreux embarras, accablé de fatigue, les forces lui manquent, il s'arrête, se laisse tomber au pied d’un arbre. La lune se levait dans ce moment belle et brillante, et grâce à sa bienfaisante clarté, l’infortuné chasseur pouvait au moins distinguer les objets autour de lui. Plongé dans ses rêveries, il songeait à tous les inconvénients de sa triste position, lorsque tout à coup il entend un bruit de pas, et aperçoit à travers les brouissailles quelque chose de blanc qui s'avance de son côté ! On eût dit un fantôme de la nuit, un manitou du désert, un de ces génies que se plaît à enfanter l'imagination ardente et créatrice de l’Indien. L'intendant effrayé se

lève, il saisit son arme, il est prêt à faire feu, . . Mais le fantôme est à deux pas de lui ! Il voit un être humain, tel que les poètes se plaisent à nous représenter ces nymphes, légères habitantes des forêts. C'est la sy/phide de Chateaubriand ! c'est Ma/z !/ c'est l’elléda ! ! Une figure charmante, de beaux grands yeux bruns, une blancheur éclatante ; de longs cheveux noirs tombant en boucles ondoyantes sur des épaules plus blanches que la neige, le souffle léger du zéphir les fait flotter mollement autour d'elle : une longue robe blanche négligemment jetée sur cette fille de la forêt achève d'en faire un type admirable. On croirait voir Diane ou quelque autre divinité champêtre. Caroline, car c’est son nom, enfant de l'amour, avait eu pour père un officier français d’un grade supérieur. Sa mère, Indienne de la puissante tribu du Castor, était de la nation algonquine, C'est sur les bords de l'Outaouais qu'elle a donné le jour à Caroline.

‘A sa vue, l’intendant troublé la prie de s'asseoir. Il est frappé de sa beauté, il l’interroge, il la questionne, et lui raconte son aventure. Il finit par lui demander de le conduire, et de le guider hors du bois. La belle créole s'y prête avec grâce, et ce n'est qu'à leur arrivée à la maison de campagne, que l’intendant se fait connaître à son guide, et l’engage à demeurer au château.

“Or, à présent, il faut savoir que l’intendant était marié : mais son épouse ne venait que rarement à la maison de plaisance. Cependant la renommée aux cent bouches ne manqua pas de répandre bientôt le bruit que l’intendant avait une maîtresse et qu'il la gardait à Beaumanoir. Ainsi se nommait le château en question. Ce bruit parvint aux oreilles de l'épouse, et ses visites à la campagne devinrent plus fréquentes. La jalousie est une terrible chose !

‘“ L'intendant couchait au rez-de-chaussée, dans une tourelle située au nord-ouest du château ; dans l'étage au-dessus était un cabinet occupé par la belle protégée ; un long corridor conduisait de ce dernier appartement à

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une grande salle, et à un petit escalier dérobé qui donnait sur les jardins,

‘Le 2 juillet 17. . . voici ce qui se passait : c'était le soir, onze heures sonnaient à l'horloge, le plus profond silence régnait d'un bout du château à l'autre, tous les feux étaient éteints ; la lune dardait ses pâles rayons à travers les croisées gothiques ; le sommeil s'était emparé des nombreux habitants de cette demeure, la seule Caroline était éveillée.

‘‘ Elle venait de se coucher, lorsque tout à coup la porte s'entr'ouvre, une personne masquée et vêtue de manière à ne pas être reconnue s'approche de son lit, et feint de lui parler. Elle eut crier, mais à l'instant on lui plonge à plusieurs repris :; un poignard dans le sein! . . . L'intendant, réveillé anx cris de sa maîtresse, monte précipitamment à sa chambre. Il la trouve baignée dans son sang, le poignard dans la plaie. Il veut la rappeler à la vie, mais en vain ; elle ouvre les yeux, lui raconte comment la chose s'est passée, lui jette un tendre regard, qui s'éteint pour toujours ! . . . L'intendant éperdu parcourt tout le château, en poussant des cris lamentables : tout le monde est bientôt sur pied, on court, on cherche, mais l'assassin est échappé.

‘Jamais on n’a pu découvrir l'auteur de ce crime, mais en revanche la chronique rapporte bien des choses. Les uns ont vu descendre, par l'escalier dérobé, une femme qui s'est enfuie dans le bois, c'est l'épouse de l’intendant: selon d'autres, c'est la mère de l'infortunée victime. Quoi qu'il en soit, un voile mystérieux couvre encore aujourd'hui cet affreux assassinat.

‘‘L'intendaut voulut que Caroline fût enterrée dans la cave du château, au-dessous même de la tour où elle reçut la mort, et fit placer sur sa tombe la pierre que nous venons d’y voir.’

Ainsi se termina le récit de notre vieil ami. Nous rejoignîmes notre voiture, et deux heures après nous étions de retour à la ville. Tout le long de la route, je

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repassai dans ma mémoire les événements de la journée, et je me promis bien de n’en jamais perdre le souvenir. Puisque l'occasion s'en est présentée, j'ai préféré en coucher le récit sur le papier, toujours plus sûr et plus fidèle que la meilleure mémoire.

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