LETTRE DE J. J. ROUSSEAU
plative, et qui n'est qu'une paresse de l'âme, condamnable à tout âge, et surtout au vôtre. L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour agir ; la vie laborieuse que Dieu nous impose n'a rien que de doux au cœur de l'homme de bien qui s'y livre en vue de remplir son devoir, et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d'oisives contemplations.
Travaillez donc, monsieur, dans l'état où vous ont placé vos parents et la Providence : voilà le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre ; et si le séjour de Paris, joint à l'emploi que vous remplissez, vous paraît d'un trop difficile alliage l avec elle, faites mieux, monsieur, retournez dans votre province; allez vivre dans le sein de votre famille ; servez, soignez vos vertueux parents : c'est là que •vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose.
Une vie dure est plus facile à supporter en province que la fortune à poursuivre à Paris, surtout quand on sait, comme vous ne l'ignorez pas, que les plus indignes manèges2 y font plus de fripons gueux 3 que de parvenus*. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait monsieur votre père ; et il n'y a point de sort que le travail? la vigilance, l'innocence et le contentement de soi ne rendent supportable, quand on s'y soumet en vue de remplir son devoir.
Voilà, monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorency : peut-être ne seront-ils pas de votre goût, et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre : mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir.
Rousseau {Jean-Jacques), Né à Genève en 1725, mort en 1778. Les ouvrages que cet écrivain célèbre a composés l'ont placé au rang des premiers prosateurs français. La clarté, l'ordre, la précision du style sont les qualités qui le distinguent. Il excella aussi dans la musique ; son Devin de village est un chef-d'œuvre de grâce et de sensibilité.