FRAGMENTS DES AVENTURES DE GIL BLAS DE SANTILLANE
Gil Blas s'engage au service du docteur Sangrado, et devient un célèbre médecin.
Je résolus d aller trouver le seigneur Arias de Londona, et de choisir dans son registre une nouvelle condition l ; mais, comme j'étais près d'entrer dans le cul-de-sac* où il demeurait, je rencontrai le docteur Sangrado : je pris la liberté de le saluer. 77 me remit3 dans le moment, quoique j'eusse changé d'habit; et, témoignant quelque joie de me voir: " Eh î te voilà, mon enfant," me dit-il, "je pensais à toi tout à l'heure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me servir, et je songeais que tu serais bien mon -fait* si tu savais lire et écrire." " Monsieur," lui répondis-je, " sur ce pied-là je suis donc votre affaire3." " Cela étant," reprit-il, " tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi, tu n'y auras que de l'agrément ; je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages6, mais rien ne te manquera. J'aurai soin de t'entretenir proprement, et je t'enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon valet."
J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espérance que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la médecine. Il me mena chez lui sur-le-champ, pour m'installer dans l'emploi qu'il me destinait; et cet emploi consistait à écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. Il y avait pour cet effet au logis un registre dans lequel une vieille servante, quil avait pour tout domestique1, marquait les adresses ; mais, outre qu'elle ne savait point l'orthographe, elle écrivait si mal qu'on ne pouvait le plus souvent déchiffrer son écriture. Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu'on pouvait justement appeler un registre mortuaire, puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J'inscrivais, pour ainsi dire, les per-
sonnes qui voulaient partir pour l'autre monde, comme un commis, dans un bureau de voitures publiques, écrit le nom de ceux qui retiennent des places*. J'avais souvent la plume à la main, parce qu'il n'y avait point, en ce temps-là, de médecin à Valladolid plus accrédité9 que le docteur Sangrado. Il s'était mis en réputation dans le public par un verbiage spécieux 10 soutenu d'un air imposant, et par quelques cures heureuses qui lui avaient fait plus d'honneur qu'il n'en méritait.
Il ne manquait pas de pratiques, ni par conséquent de bien. Il n'en faisait pas toutefois meilleure chère ; on vivait chez lui très-frugalement. Nous ne mangions d'ordinaire que des pois, des fèves, des pommes cuites ou du fromage. Il disait que ces aliments étaient les plus convenables à l'estomac, comme étant les plus propres à la trituration, c'est-à-dire à être broyés ls plus aisément. Néanmoins, bien qu'il les crût12 de facile digestion, il ne voulait point qu'on s'en rassasiât 13 ; en quoi, certes, il se montrait fort raisonnable. Mais s'il nous défendait, à la servante et à moi, de manger beaucoup, en récompense il nous permettait de boire de l'eau à discrétion 14. Bien loin de nous prescrire des bornes là-dessus, il nous disait quelquefois : " Buvez, mes enfants ; la santé consiste dans la souplesse et Fhumectation des parties. Buvez de l'eau abondamment; c'est un dissolvant universel. Le cours15 du sang est-il ralenti, elle le précipite ; est-il trop rapide, elle en arrête l'impétuosité." Notre docteur était de si bonne foi sur cela qu'il ne buvait jamais lui-même que de l'eau, bien qu'il fût dans un âge avancé. Il définissait la vieillesse une phthisie16 naturelle qui nous dessèche et nous consume ; et, sur cette définition, il déplorait l'ignorance de ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. Il soutenait que le vin les use et les détruit, et disait fort éloquemment que cette liqueur funeste est pour eux, comme pour tout le monde, un ami qui trahit et un plaisir qui trompe.
Malgré ces beaux raisonnements, après avoir été huit jours dans cette maison, je commençai à sentir de grands
maux d'estomac, que j'eus la témérité d'attribuer au dissolvant universel et à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m'en plaignis à mon maître, dans la pensée qu'il pourrait se relâcher et me donner un peu de vin à mes repas ; mais il était trop ennemi de cette liqueur pour me l'accorder. " Si tu sens," me dit-il, " quelque dégoût pour l'eau pure, il y a des secours innocents pour soutenir l'estomac contre la fadeur des boissons aqueuses. La sauge, par exemple, et la véronique11^ leur donnent un goût délectable; et si tu veux les rendre encore plus délicieuses, tu n'as qu'à y mêler de la fleur d' œillet18, de romarin19 ou de coquelicot0-0:9
Il avait beau9-1 vanter l'eau, et m'enseigner le secret d'en composer des breuvages exquis, j'en buvais avec tant de modération que, s'en étant aperçu, il me dit : " Eh ! vraiment, Gil Blas, je ne m'étonne point si tu ne jouis pas d'une parfaite santé ; tu ne bois pas assez, mon ami. L'eau prise en petite quantité ne sert qu'à développer les parties de la bile, et qu'à leur donner plus d'activité ; au lieu qu'il les faut noyer par un délayant-1 copieux. Ne crains pas, mon enfant, que l'abondance de l'eau affaiblisse ou refroidisse ton estomac : loin de toi cette terreur panique que tu te fais peut-être de la boisson fréquente. Je te garantis de l'événement ; et si tu ne me trouves pas bon pour t'en répondre*3, Celse* même t'en sera garant24. Cet oracle latin fait un éloge admirable de l'eau : ensuite, il dit en termes exprès que ceux qui, pour boire du vin, s'excusent sur la faiblesse de leur estomac, font une injustice manifeste à ce viscère, et cherchent à couvrir leur sensualité."
Comme j'aurais eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrant dans la carrière de la médecine, je parus persuadé qu'il avait raison ; j'avouerai même que je le crus effectivement. Je continuai donc à boire de l'eau sur la garantie de Celse, ou plutôt je commençai à noyer la bile en buvant copieusement de cette liqueur ; et, quoique de jour en jour je m'en sentisse plus incommodé, le préjugé l'emportait sur-5 l'expérience. J'avais, comme on voit, une heureuse disposition à devenir médecin. Je ne pus-
pourtant résister toujours à la violence de mes maux, qui s accrurent à un point ~6 que je pris enfin la résolution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvel emploi qui me fit changer de sentiment.
" Écoute, mon enfant," me dit-il un jour, "je ne suis point de ces maîtres durs et ingrats qui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitude avant de les récompenser. Je suis content de toi, je t'aime ; et, sans attendre que tu m'aies servi plus longtemps, je vais faire ton bonheur. Je veux tout à l'heure te découvrir le fin"11 de l'art salutaire que je professe depuis tant d'années. Les autres médecins en font consister la connaissance dans mille sciences pénibles; et moi, je prétends t'abréger un chemin si long, et t'épargner la peine d'étudier la physique, la pharmacie, la botanique, et l'anatomie. Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce merveilleux secret que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères, n'a pu dérober à~s mes observations, est renfermé dans ces deux points : dans la saignée et dans la boisson fréquente. Je n'ai plus rien à l'apprendre, tu sais la médecine à fo?id~9> et, profitant du fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d'un coup aussi habile que moi. Tu peux," continua-t-il, " me soulager présentement : tu tiendras le matin notre registre, et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades. Tandis que j'aurai soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi dans les maisons du tiers-état30 où l'on m'appellera; et, lorsque tu auras travaillé quelque temps, je te ferai agréger31 à notre corps. Tu es savant, Gil Blas, avant que d'être médecin ; au lieu que les autres sont longtemps médecins, et la plupart toute leur vie, avant que d'être savants."
Je remerciai le docteur de m'a voir si promptement rendu capable de lui servir de substitut ; et, pour reconnaître les bontés qu'il avait pour moi, je l'assurai que je suivrais toute ma vie ses opinions, quand elles seraient3* contraires à celles d'Hippocrate. Cette assurance pourtant n'était pas tout
à fait sincère : je désapprouvais son sentiment sur l'eau, et je me proposais de boire du vin tous les jours en allant voir mes malades. Je pendis au croc33 mon habit, poi*r~en prendre un de mon maître et me donner l'air d'un médecin. Après quoi je me disposai à exercer la médecine aux dépens de qui34 aurait recours à moi. Je débutai par un alguazil qui avait une pleurésie3 J : j'ordonnai qu'on le saignât sans miséricorde et qu'on ne lui plaignît36 point l'eau. J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la goutte faisait pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus son sang que celui de l'alguazil, et je ne lui défendis point la boisson. Je reçus douze réaux37 pour mes ordonnances; ce qui me fit prendre tant de goût à la profession, que^e ne demandai plus que plaie et bosse38. En sortant de la maison du pâtissier, je rencontrai Fabrice, que je n'avais point vu depuis la mort du licencié Sédillo. Il me regarda pendant quelque temps avec surprise ; puis il se mit à rire de toute sa force, en se tenant les côtés39. Ce n'était pas sans raison : j'avais un manteau qui traînait à terre, avec un pourpoint et un haut-de-chausses quatre fois plus longs et plus larges qu'il ne fallait. Je pouvais passer pour une figure originale. Je le laissai s'épanouir la rate40, non sans être tenté de suivre son exemple ; mais je me contraignis pour garder le décorum dans la rue, et mieux contrefaire le médecin, qui n'est pas un animal risible. Si mon air ridicule avait excité les ris de Fabrice, mon sérieux les redoubla ; et, lorsqu'il s en fut bien donné41, " Ma foi ! Gil Blas," me dit-il, " te voilà plaisamment équipé ! Qui t'a déguisé de la sorte?" " Tout beau4*, mon ami," lui répondisse, " tout beau ! respecte un nouvel Hippocrate. Apprends que je suis le substitut du docteur Sangrado, qui est le plus fameux médecin de Valladolid. Je demeure chez lui depuis trois semaines. Il m'a montré la médecine à fond43; et, comme il ne peut fournir à44 tous les malades qui le demandent, j'en vois une partie pour le soulager. Il va dans les grandes maisons, et moi dans les petites." " Fort bien," reprit Fabrice ; " c'est-à-dire, qu'il t'abandonne le sang du peuple, et se réserve celui des personnes
de qualité. Je te félicite de ton partage ; il vaut mieux4'3 avoir affaire à la populace qu'au grand monde*6. Vive47 un médecin de faubourg 4S ! ses fautes sont moins en vue, et ses assassinats ne font point de bruit. Oui, mon enfant," ajouta-t-il, " ton sort me paraît digne d'envie ; et, pour parler comme Alexandre, si je n'étais pas Fabrice, je voudrais être Gil Blas."
Pour faire voir au fils du barbier Xnnez qu'il n'avait pas tort de vanter le bonheur de ma condition présente, je lui montrai les réaux de i'aiguazil et du pâtissier ; puis nous entrâmes dans un café pour en boire une partie. On nous apporta d'assez bon vin, que l'envie d'en goûter me fit trouver encore meilleur qu'il n'était. J'en bus à longs traits41; et, n'en déplaise àb0 l'oracle latin, à -mesure que51 j'en versais dans mon estomac, je sentais que ce viscère ne me savait pas mauvais gré52 des injustices que je lui faisais. Ensuite, voyant que la nuit approchait, nous nous séparâmes, après nous être mutuellement promis que le jour suivant, l'après-dînée, nous nous retrouverions au même lieu.
Gil Blas continue d'exercer la médecine avec autant de succès que de capacité.
Je ne fus pas sitôt au logis que le docteur Sangrado y arriva. Je lui parlai des malades que j'avais vus, et lui remis entre les mains huit réaux qui me restaient des douze que j'avais reçus pour mes ordonnances. " Huit réaux !" me dit-il, après les avoir comptés, " c'est peu de chose pour deux visites ; mais il faut tout prendre." Aussi les prit-il1 presque tous. Il en garda six, et me donna les deux autres. " Tiens, Gil Blas," poursuivit-il, " voilà pour commencer à te faire m\ fonds- ; je t'abandonne le quart de ce que tu m'apporteras. Tu seras bientôt riche, mon ami, car il y aura, s'il plaît au ciel, bien des maladies cette année."
J'avais lieu d'être3 content de mon partage. Cela m'inspira une nouvelle ardeur pour la médecine. Le lendemain,
dès que j'eus dîné, je repris mon habit de substitut, et me remis en campagne^. Je visitai plusieurs malades que j'avais inscrits, et je les traitai tous de la même manière, bien £w'5ils eussent des maux différents. Jusques-là, les choses s'étaient passées sans bruit, et personne, grâces au ciel, ne s'était encore révolté contre mes ordonnances: mais quelque excellente que soit la pratique d'un médecin, elle ne saurait manquer de censeurs. J'entrai chez un marchand épicier qui avait un fils hydropique. J'y trouvai un petit médecin brun qu'on nommait le docteur Cuchillo, et qu'un parent du maître de la maison venait cTainener6. Je fis de profondes révérences à tout le monde, et particulièrement au personnage que je jugeai qu'on avait appelé pour le consulter sur la maladie dont il s agissait1. Il me salua d'un air grave; puis, m'ayant envisagé9, quelques moments avec beaucoup d'attention : " Seigneur docteur," me dit-il, "je vous prie d'excuser ma curiosité, je croyais connaître tous les médecins de Valladolid, mes confrères, et je vous avoue que vos traits me sont inconnus. Il faut que depuis très-peu de temps vous soyez venu vous établir dans cette ville?" Je répondis que j'étais un jeune praticien, et que je ne travaillais encore que sous les auspices du docteur Sangrado. " Je vous félicite," reprit-il poliment, " d'avoir embrassé la méthode d'un si grand homme. Je ne doute point que vous ne soyez déjà très-habile, quoique vous paraissiez fort jeune." Il dit cela d'un air si naturel, que je ne savais s'il avait parlé sérieusement, ou s'il s'était moqué de moi ; et je rêvais à ce que je devais lui répliquer, lorsque l'épicier, prenant ce moment pour parler, nous dit : " Messieurs, je suis persuadé que vous savez parfaitement l'un et l'autre l'art de la médecine : examinez, s'il vous plaît, mon fils, et ordonnez ce que vous jugerez à propos qu'on fasse pour le guérir."
Là-dessus le petit médecin se mit à observer le malade ; et, après m'avoir fait remarquer tous les symptômes qui découvraient la nature de la maladie, il me demanda de quelle manière je pensais qu'on dût le traiter. " Je suis d'avis," réponclis-je, " qu'on le saigne tous les jours, et
qu'on lui fasse boire de l'eau chaude abondamment." A ces paroles, le médecin me dit en souriant d'un air plein de malice : " Et vous croyez que ces remèdes lui sauveront la vie?" " N'en doutez pas," m'écriai-je, d'un ton ferme " ils doivent produire cet effet, puisque ce sont des spécifiques contre toutes sortes de maladies. Demandez au seigneur Sangrado." " Sur ce pied-là," reprit-il, " Celse a grand tort d'assurer que pour guérir plus facilement un hydropique, il est à propos de lui faire souffrir la soif et la faim." " Oh ! Celse," lui repartis-je, " n'est pas mon oracle ; il se trompait comme un autre, et quelquefois^ me sais bon gré9 d'aller contre ses opinions." " Je reconnais à vos discours," me dit Cuchillo, " la pratique sûre et satisfaisante dont le docteur Sangrado veut insinuer la méthode aux jeunes praticiens. La saignée et la boisson font sa médecine universelle. Je ne suis pas surpris si tant d'honnêtes gens périssent entre ses mains !" "N'en venons10 point aux invectives11/* interrompis-je assez brusquement: " un homme de votre profession a bonne grâce1- de faire de pareils reproches î Allez, allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire boire de l'eau chaude, on envoie bien des malades en l'autre monde ; et vous en avez peut-être vous-même expédié plus qu'un autre. Si vous en voulez au13 seigneur Sangrado, écrivez contre lui, il vous répondra, et nous verrons de quel côté seront les rieurs." " Par saint Jacques et par saint Denis ! " interrompit-il à son tour avec emportement14 y "vous ne connaissez guère le docteur Cuchillo. Sachez, mon ami, que j'ai bec et ongles15 y et que je ne crains nullement Sangrado, qui, malgré sa présomption et sa vanité, n'est qu'un original15" La figure du petit médecin me fit mépriser sa colère. Je lui répliquai avec aigreur ; il me repartit de la même sorte, et bientôt nous en vînmes aux gourmades11 '. Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing et de nous arracher l'un à l'autre une poignée de cheveux, avant que l'épicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en furent venus à bout18, ils me payèrent ma visite, et retinrent
Se GIL BLAS.
mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.
Après cette aventurerez s'en fallut qu'il ne m'en arrivât une autre19. J'allai voir un gros chantre qui avait la fièvre. Sitôt qu'il m'entendit parler d'eau chaude, il se montra si récalcitrant9'0 contre ce spécifique qu'il se mit à21 jurer. II me dit un million d'injures, et me menaça même de me jeter par les fenêtres. Je sortis de chez lui plus vite que je n'y étais entré. Je ne voulus plus voir de malades ce *our-là, et je gagnai l'hôtellerie où j'avais donné rendezvous à Fabrice. Il y était déjà. Comme nous nous trouvâmes en humeur de boire, nous nous égayâmes, et nous nous en retournâmes chez nos maîtres en bon état*2, c'est-à-dire, entre deux vins9-3. Le seigneur Sangrado ne s'en aperçut point, parce que je lui racontai avec tant d'action le démêlé2* que j'avais eu avec le petit docteur, qu'il prit ma vivacité pour un effet de l'émotion qui me restait encore de mon combat. D'ailleurs, il entrait pour son compte-3 dans le rapport que je lui faisais; et, se sentant piqué contre Cuchillo, " Tu as bien fait, Gil Blas," me dit-il, " de défendre l'honneur de nos remèdes contre ce petit avorton26 de la faculté. Il prétend donc qu'on ne doit pas permettre les boissons aqueuses aux hydropiques? L'ignorant ! je soutiens, moi, qu'il faut leur en accorder l'usage."
Il ne me soupçonna donc point d'avoir bu, tant il était en colère ; car, pour l'aigrir encore davantage contre le petit docteur, j'avais mis dans mon rapport quelques circonstances de mon crû21. Cependant, tout occupé quil était20 de ce que je venais de lui dire, il ne laissa pas de s apercevoir29 que je buvais ce soir-là plus d'eau qu'à l'ordinaire. Effectivement, le vin m'avait fort altéré. Tout autre que Sangrado se serait défié20 de la soif qui me pressait, et des grands coups que j'avalais ; mais lui, il s'imagina bonnement21 que je commençais à prendre goût aux boissons aqueuses. " À ce que je vois, Gil Blas," me dit-il en souriant, " tu n'as plus tant d'aversion pour l'eau. Vraiment, tu la bois comme du nectar. Cela ne m'étonne point, mon ami, je
savais bien que tu t'accoutumerais à cette liqueur." " Monsieur," lui répondis-je, " chaque chose a son temps ; je donnerais à V heure qu'il est, un muid de vin pour31 une pinte d'eau." Cette réponse charma le docteur, qui ne perdit pas une si belle occasion de relever33 l'excellence de l'eau.
Cependant d'autres désagréments3* que je ne tardai pas3h à éprouver, finirent par me détacher de la médecine. Je repris mon habit brodé, et après avoir dit adieu à mon maître, qui tâcha vainement de me retenir, je sortis de la ville à la pointe du jour, et je me hâtai de fuir d'un séjour où j'avais commis tant de meurtres.
Gil Blas devient le favori de V archevêque de Grenade, et le canal de ses grâces.
J'avais été, dans l'après-dînée, chercher mes hardes et mon cheval à l'hôtellerie où j'étais logé; après quoi j'étais revenu souper à l'archevêché, où l'on m'avait préparé une chambre fort propre et un lit de duvet. Le jour suivant, monseigneur me fit appeler de bon matin. C'était pour me donner une homélie à transcrire ; mais il me recommanda de la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas ; je n'oubliai ni accent, ni point, ni virgule. Aussi1 la joie qu'il en témoigna fut mêlée de surprise. " Est-il-possible ! " s'écria-t-il avec transport lorsqu'il eut parcouru des yeux- tous les feuillets de ma copie, " vit-on jamais rien de si correct î Vous êtes trop bon copiste pour n'être pas grammairien. Parlez-moi confidemment, mon ami: n'avez-vous rien trouvé, en écrivant, qui vous ait choqué? quelque négligence dans le style, ou quelque terme impropre?" "Oh! monseigneur," lui répondis-je d'un air modeste, "je ne suis point assez éclairé pour faire des observations critiques ; et quand je le serais, je suis persuadé que les ouvrages de votre grandeur échapperaient à ma censure." Le prélat sourit de ma réponse. Il ne répliqua point ; mais il me laissa voir, au travers de toute sa piété, qu'il n'était pas auteur impunément3.
J'achevai de gagner ses bonnes grâces par cette flatterie.
Je lui devins plus cher de jour en jour; et j'appris enfin de don Fernand, qui le venait voir très-souvent, que j'en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. Cela me fut confirmé peu de temps après par mon maître même; et voici à quelle occasion. Un soir il répéta devant moi, avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu'il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. Il ne se contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général, il m'obligea de lui dire quels endroits m'avaient le plus frappé. J'eus le bonheur de lui citer ceux qu'il estimait davantage, ses morceaux favoris. Par là, je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance délicate des vraies beautés d'un ouvrage. " Voilà," s'écria-t-il, " ce qu'on appelle avoir du goût et du sentiment î Va, mon ami, tu n'as pas, je t'assure, l'oreille béotienne*" En un mot, il fut si content de moi qu'il me dit avec vivacité : " Sois, Gil Blas, sois désormais sans inquiétude sur ton sort'3 ; je me charge de t'en faire un6 des plus agréables. Je t'aime, et pour te le prouver je te fais mon confident."
Je n'eus pas sitôt entendu ces paroles que je tombai aux pieds de sa grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J'embrassai de bon cœur ses jambes cagneuses1 ^ et je me regardai comme un homme qui était en train8 de s'enrichir* " Oui, mon enfant," reprit l'archevêque, dont mon action avait interrompu le discours, "je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Ecoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher. Mes homélies touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes 9, et recourir à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main ; d'arracher un voluptueux aux plaisirs, de remplir d'ambitieux les hermitages, et d'affermir dans leur devoir quantité de gens qui semblent être tentés de s'en écarter. Ces conversions, qui sont fréquentes, devraient toutes seules m 'exciter au travail. Néanmoins je t'avouerai ma faiblesse, je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu me
reproche inutilement ; c'est l'estime que le monde a pour les écrits finis et limés10. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats ; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation.
"Ainsi, mon cher Gil Blas," continua le prélat, "j'exige une chose de ton zèle : quand tu t'apercevras que ma plume sentira l 1 la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus ; mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien que je connais bon; Je m en rapporterai à11 ton jugement." " Grâces au ciel," lui dis-je, " monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe13 de celui de votre grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre ; ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximenèsh, dont le génie supérieur, au lieu de s'aifaiblir par les années, semblait en recevoir de nouvelles forces." " Point de flatterie," interrompit-il, "mou ami. Je sais que je puis tomber tout d'un coup. A mon âge, on commence à sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent1* l'esprit. Je te le répète, Gil Blas, dès que tu jugeras que ma tête s'affaiblira, donne m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère ; je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va de ton intérêt15: si, par malheur pour toi, il me revenait qu'on dît dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion."
L'archevêque tombe en apoplexie. De l'embarras où se trouve Gil Blas, et de quelle façon il en sort.
Deux mois après, clans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude1 alarme au palais épiscopal ;
l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement, et on lui donna de si bons remèdes que, quelques jours après, il n'y paraissait plus0-. Mais son esprit en reçut une rude atteinte3. Je le remarquai bien dès le premier discours qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence, qu'il y avait de celui-là aux autres, assez sensible pour conclure que l'orateur commençait à baisser. J'attendis encore une homélie pour savoir à quoi ni en tenir4. Oh ! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rabattait5 ; tantôt il s'élevait trop haut, ou descendait trop bas : c'était un discours diffus, une rhétorique de régent usé6, une capucinade1.
Je ne fus pas le seul qui y prit garde*. La plupart des auditeurs, quand il la prononça, comme s'ils eussent été aussi gagés 9 pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres: "Voilà un sermon qui sent T apoplexie10." " Allons, monsieur l'arbitre des homélies," me dis-je alors à moi-même, "préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe ; vous devez l'en avertir, non-seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne soit assez franc pour vous prévenir11. En ce cas-là, vous savez ce qu'il en arriverait; vous seriez biffé19- de son testament."
Après ces réflexions, j'en fesais d'autres toutes contraires : l'avertissement dont il s agissait13 me paraissait délicat 14 à donner. Je jugeais qu'un auteur entêté lb de ses ouvrages pourrait le recevoir mal ; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prît en mauvaise part16, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela, que je comptais bien lui parler avec adresse, et lui faire avaler la pilule11 tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, je me déterminai à parler.
Je n'étais plus embarrassé que d'une chose, je ne savais de quelle façon entamer19, la parole. Heureusement, l'orateur lui-même me tira de cet embarras, en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait tou-
jours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. " Comment donc! mon ami," répliqua-t-il avec étonnement, " aurait-elle trouvé quelque Aristarque 1D c ? " " Non, monseigneur," lui repartis-je, " non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer ; il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout-à-fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi?"
Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un souris forcé : " Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût?" "Je ne dis pas cela, monseigneur," interrompis-je tout déconcerté; "je la trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages." " Je vous entends," répliqua-t-il. " Je vous parais baisser, n'est-ce pas ? Tranchez le mot-0. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite?" "Je n'aurais pas été assez hardi," lui dis-je, " pour vous parler si librement, si votre grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très-humblement de ne me point savoir mauvais gré-1 de ma hardiesse." " A Dieu ne plaise-2" interrompit- il avec précipitation, "à Dieu ne plaise que je vous la reproche, il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais-3 que vous me disiez votre sentiment ; c'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe deu votre intelligence bornée*25."
Quoique démonté-6, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses Tl ; mais le moyen d'appaiser 28 un auteur irrité, et de plus, un auteur accoutumé à s'entendre louer î " N'en parlons plus," dit-il, " mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux129. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui n'a pas votre approbation. Mon esprit, grâces au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents;
j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez/' poursuivit-il, en me poussant par les épaules hors de son cabinet, "allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats ; et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Blas; je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût."
Le Sage.
Le Sage {Alain- René) , né en 1668, mort en 1747.
" Le roman de Gil Blas est un véritable chef-d'œuvre. C'est la scène mouvante de la société, avec tous ses ridicules, tous ses défauts, tous ses contrastes ; tous les différents états y paraissent et y sont peints avec une telle vérité, que les auteurs, les ministres, les favoris, les intrigants de toutes les contrées, en dépouillant les personnages du costume espagnol, se reconnaîtront eux-mêmes dans l'archevêque de Grenade, dans Olivarez, Caldéron, Scipion, &c." — Ancillon, Etat des sciences etdes lettres sous Louis XIV,
"Comme Le Sage avait embrassé tout ce qui appartient à l'homme dans sa composition, il osa se prescrire d'embrasser toute la langue dans son travail ; et ce qu'il s'était prescrit si audacieusement, ce qu'aucun autre de ses contemporains n'était capable d'exécuter, Le Sage l'a fait. Cette proposition est trop absolue, elle est surtout trop nouvelle pour ne pas paraître téméraire ; mais je déclare que je suis volontiers disposé à la soutenir, jusqu'à ce qu'on m'ait présenté l'exemple d'une forme de langage, d'un mouvement de la parole, d'une locution usitée, d'un gallicisme bien fait, d'un proverbe investi du droit de cité, et digne de se faire accueillir en bonne compagnie, qui ne se trouve pas dans Gil Blas." — Notice sur Gil Blas par Ch. Nodier, de V Académie française,
a Celse, médecin et philosophe, l'Hippocrate des Latins (a.d. 36).
b Le cardinal Ximenès, fameux ministre espagnol (1492).
c Grammairien célèbre qui a fait une critique sensée des poètes de l'antiquité. Ptolémée Philométor lui confia l'éducation de ses enfants. (a.d. 157.)