Scène de L'Amour médecin
Sganarelle, Lisette.
Lis. Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne ?
Sgan. Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.
Lis. Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces messieurs-là ?
Sgan. Est-ce que les médecins font mourir ?
Lis. Sans doute ; et j'ai connu un homme qui prouvait, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire : Une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine, mais elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires.
Sgan. Chut ! N'offensez pas ces messieurs-là.
Lis. Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue ; et il fut trois jours sans manger ; mais il est bien heureux de ce qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires
étaient faites, et ils n'auraient pas manqué de le purger et de le saigner.
Sgan. Voulez-vous vous taire ? vous dis-je. Mais voyez quelle impertinence ! Les voici.
Lis. Prenez garde, vous allez être bien édifié. Ils vous diront en latin que votre fille est malade.
Molière.
Molière (Je an- Baptiste Poquelin de),
Né à Paris en 1622, mort en 1673. Les extraits suivants donneront une idée des louanges qu'a méritées cet auteur célèbre :
" Les autres nations disputent à la nation française le mérite de ses tragédies, ou du moins la prééminence dans la tragédie ; mais toutes les nations conviennent que les comédies françaises sont les premières de toutes, et en effet, jamais peuple n'a excellé dans ce genre comme les Français. Ce phénomène s'explique facilement. La comédie est la peinture des mœurs et des ridicules de la société. Le Français est naturellement sociable; les sociétés sont nées en France ; elles y ont été de bonne heure un besoin de nécessité première. Une gaieté franche et aimable, une malice douce et spirituelle, sont des traits du caractère national, et elles sont l'âme de la comédie. Un peuple vif jusqu'à la pétulance, et qui est dans un mouvement continuel, prête peutêtre plus au ridicule qu'un peuple flegmatique, qui n'a souvent d'autre ridicule que son flegme même ; et ce même peuple doit saisir les ridicules avec plus de promptitude que tout autre. Sous le règne de Louis XIV la distinction des rangs, les bienséances d'état, les usages établis par une étiquette sévère, devaient multiplier les ridicules, en multipliant le nombre de ceux qui, avec plus de vanité que de tact, et de prétentions que de grâces, voulaient sortir de leur état, et trahissaient leur origine et leur profession en imitant les grands seigneurs. Les ridicules attendaient Molière ; il vint, et ils furent tous produits sur la scène, et les originaux s'amusèrent aux dépens des copies. Rapproché des classes inférieures par sa naissance et par ses relations domestiques, des classes supérieures par la place qu'il occupait à la cour de Louis XIV. Molière fut admirablement placé pour observer les hommes de tous les rangs, et pour saisir entr'eux des contrastes frappants et comiques. A une force et une pénétration d'esprit à qui rien n'échappait, et qui devinait ce qu'elle ne connaissait pas, il réunis-