BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
lumières phosphoriques qui nous échappent. J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l'année, et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes, et les hommes surtout, qui comptent pour rien tout ce qui n'est pas à leur usage.
Mais il ne suffisait pas de l'observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur; car, dans ce cas, ma science11 n'eût pas égalé celle d'une des mouches qui l'habitaient. Il n'y en avait pas une seule qui, la considérant avec ses petits yeux sphériques, n'y dût distinguer une infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope avec des recherches infinies. Leurs yeux mêmes sont très-supérieurs à cet instrument, qui ne nous montre que les objets qui sont à sonfoi/erls, c'est-à-dire à quelques lignes de distance ; tandis qu'ils aperçoivent, par un mécanisme qui est tout à fait inconnu, ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. De plus, par leur disposition circulaire autour de la tète, ils voient en même temps toute la voûte du ciel, dont ceux d'un astronome n'embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voir d'un coup oVœii19, dans mon fraisier, une distribution et un ensemble de parties que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes des autres, et successivement.
En examinant les feuilles de ce végétal, au moyen d'une lentille*0 de verre qui grossissait médiocrement*1) je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux et parsemés de glandes-* 1C. Ces compartiments m'ont paru semblables à de grands tapis de verdure, leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits, d'inclinés, de fourchus, de creusés*3 en tuyaux, de l'extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur; et leurs canaux, ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides différents. Il y a même des glandes qui ressemblent à
86 LE MONDE D'iNSECTES SUR UNE PLANTE.
des bassins ronds, carrés ou rayonnants. Or, la nature n'a rien fait en vain : quand elle dispose un lieu propre à être habité, elle y met des animaux ; elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau, et en si grand nombre, que le physicien JLeuwenhoekd y en a compté des milliers. On peut donc croire par analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes, comme les bestiaux dans nos prairies ; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleils, des liqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons point d'idées. Les anthères 24 e jaunes des fleurs, suspendues sur des filets blancs, leur présentent de doubles solives'25 d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire ; les corolles 26f, des voûtes de rubis et de topaze, d'une grandeur incommensurable ; les nectaires*1 g, des fleuves de sucre ; les autres parties de la floraison, des coupes, des urnes, des pavillons, des dômes que l'architecture et Yorfévrerie*8 des hommes n'ont pas encore imités.
Je ne dis point ceci par conjecture ; car un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym, j'y distinguai, avec la plus grande surprise, de superbes amphores*9 à long col, d'une matière semblable à l'améthyste, du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, que je ne l'aie vue composée d'une manière admirable, demi-transparente, parsemée de brillants, et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets, doivent avoir d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée qui filtre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d'une plante leur présente des milliers de jets d'eau : fixée en boule à l'extrémité d'un de ses poils, un océan sans rivage ; évaporée dans l'air, une mer aérienne. Ils doivent donc voir les fluides monter, au lieu de descendre ; se mettre en rond, au lieu de se mettre de niveau™ ; s'élever en l'air, au lieu de tomber. Leur ignorance doit être aussi