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C^ Mademoiselle 'J^eichemberg, de la Comédie-Française.
ANGÈLE est assise près d'un guéridon, plongée dans ses réflexions. — Une lettre est ouverte auprès d'elle.
(Parlé.) Après deux mois de mariage!... Qui aurait pu croire!... Lui... qui était si désolé de partir... Vingt-huit jours sans te voir, me disait-iJ, mais ce n'est pas possible!... Et moi qui le plaignais... et qui le croyaiî; surtout... (Prenant la lettre.) Voyez un pan cependant... le hasard!... Si Félicie ne s'était pas mariée il y a deux ans avec un notaii-e du pays où réside le régiment de mon mari... j'ignorerais complètement !... Mais la providence veillait sous les traits de Félicie!... Oh! qu'elle a bien fait de m'écrireL.. (Lisant.) « Ne sois pas inquiète de ton maii, ma chère Angèle... C'est toujours le brillant cavalier qui t'a séduite. Il fait ici tourner toutes les tètes... à commencer par celle de madame des- Aubiers^ notre sous-préfète, chez laquelle
il a conduit le cotillon avant-hier, avec un entrain
endiablé. » (jetant la lettre sur le guéridon.) Ah!... CettC
madame des Aubiers!... (se levant.) Mais c'est indigne cela... Le pays vous enlève votre mari... c'est son di'oit... soit... mais son devoir serait de veiller sur sa conduite... Des époux mditaires, c'est tout simplement immoral... ayez donc confiance dans les gouvernements. Et dire que je ne vais nulle part... que je n'ai voulu accepter aucune invitation avant son retour. (Furieuse.) Je vcux sortir tous les soirs maintenant!... (s'animant.) Ah! monsieur cotillonne avec des sous-préfètes! Eh bien, je veux qu'on me fasse la cour aussi à moi!... Je veux! !... (s'arrêtant tristement.) Eh bien, non... Je ne pourrais pas. (s'essuyant les yeux.) Au fait... pourquoi Félicie m'a-t-elle écrit?... J'aurais cent fois mieux aimé ne rien savoir... (on frappe, allant à la porte.) Qu'est-ce?... Une lettre... de lui!!... Ah! je suis curieuse de savoir ce qu'il peut dire... des protestations de fidélité... d'insignes mensonges... j'en suis sûre!... Voyons... (Elle ouvre la lettre. — Lisant.)... « Ma petite femme chérie... » quand je vous disais!... Oh! mais je suis sur mes gardes... cette lettre n'est qu'un tissu de faussetés... c'est évident. (Continuant de lire.) « Ma petite femme chérie... » (Elle hausse les épaules)... « Il s'est passé bien des choses depuis ma dernière lettre... d'abord j'ai reçu la tienne que je ne cesse d'embrasser... » (Première imposture!)... (Goutiuuantde lire.) « Je l'ai misc sur mon cœur. »(deux!)..
» Elle ne me quitte pas... » (Trois !...)« C'est ma seule consolation... » (Et madame des Aubiers! (Avec rage.) (Et de quatre!)... « Car je m'ennuie horriblement... » (Cinq) « nous n'avons ki aucune distraction... » (Furieuse)... (Eh bien !... et le bal!... et le cotillon !... et la sous-préfète!... Oh! c'est trop fort... (cherchant.) Où en étais-je? oh!... je ne compte plus...) (Se calmant et continuant de lire)... « Quand je dis que nous n'avons pas de distraction... je me trompe. » (Ah!) « 11 s'en est offert une il y a trois jours... qui a failli avoir de ])L'nibles conséquences... » (Que veut-il dire?... Ah! son l)al... des conséquences!... (sérieusement.) Oh! il en aura, monsieur!) (Lisant.) «' J'ai retrouvé à Valognes, la charmante ville où l'on a bien voulu m'envoyer, un de mes amis, le sous-préfet, M.des Aubiers... » (Ah! ah! le mari!) « Il donnait un bal avant-hier et a tellement insisté pour m'avoir, que j'ai consenti à m'y rendre... 11 a mis sa garde-robe à ma discrétion... » (Un officier ministériel qui encourage l'indiscipline... c'est du joli!...) « Il m'a en outre l'assuré du côté de mes supérieurs que je craignais de rencontrer chez lui, en m'apprenant que mon colonel recevait également ct; soir-là, tous les officiers du notre régiment... Bref, je suis allé au bal et... faut-il te l'avouer, je m'y suis énormément amusé. » (Il en convient le traître !) V J'y ai fait la connaissance d'une de tes amie^. de pension... La fenune du notaire, qui m'a complimenté
ironiquement sur la manière dont je supportais les tom-ments de l'absence... Je l'ai laissée dire et j'ai beaucoup dansé... non pas avec elle, car elle n'est rien moins qu'aimable... » (Aie!!... (Prenant la lettre de Féijcie)... Est-ce que ceci ne serait pas une petite vendetta?) (Reprenant sa lecture.) « Non pas avec elle, mais avec madame des Aubiers qui te ressemble beaucoup. » (Bah.) « Aussi, quand je valsais avec elle... il me semblait que c'était toi que je tenais dans mes bras. » (Ali mais!... comment faut-il prendre cela?... Après tout c'est très gentil ce qu'il dit là... si c'est vrai...) « Enfin, j'ai conduit le cotillon avec elle, et nous avons ri comme des fous. » Est-ce de la franchise?... ou de l'effronterie?... Si Félicie ne m'avait pas si bien mise en garde... je serais toute prête à ne pas voir grand mal à tout cela.) (Lisant.) « Le bal fini, je me dirigeais vers mon hôtel pour changer de costume etreprendi'e la livrée patriotique, quand au coin d'une rue, j'entends des cris déchii*ants » (Ah mon Dieu!) « et je vois un rassemblement devant une maison dont les étages supériem's étaient en flammes... J'y cours et me trouve au miheu de gens affolés par la peur, et parmi eux une femme s' arrachant les cheveux et criant : là! là!... en montrant une fenêtre au second... C'était là qu'était son enfant que dans sa terreur elle avait abandonné. » (Oh!... c'est affreux!) « La fumée et les flammes sortaient par la fenêtre et le pauvre petit allait être brûlé,
quand heureusement on apporta une échelle... Je m'en saisis immédiatement et l'appliquai contre le mur... En quati^e Ijonds je fus en haut et me précipitai dans la chambre. » (Oh ! ! !) « La flamme m'aveuglait... la fumée m'étouffait, je crus que j'allais mourir. » (Ah! mon Dieu!) (Elle se cache les yeux ) « A ce moment, ma chérie, je pensai à toi... cela me donna du courage, et je me mis à chercher à tâtons dans la chambre... ma main rencontre un berceau... .Je saisis l'enfant qui était dedans, et m'élançant vers la fenêtre, je me laissai glisser au bas de l'échelle, où je tombai évanoui... » (pleurant.) (Oh!... mon pauvre Henri!!!) <( On me transporta chez un pharmacien... quand je revins à moi... je trouvai à mes côtés, mon commandant qui me. dit en me serrant la maia : C'est très bien, mon ami, ce que vous avez fait là... mais vous avez quinze jours supplémentaires à votre actif pour être sorti en civil... En effet, j'avais encore sur le dos le Irac de des Aubiers... Quinze jours de plus sans te voir !... tu comprends si j'étais désolé ! » (PauM'e ami... (oh mais je vais aller le retrouver.) « J'allai tristement remettre mon uniforme et je rentrai au quartier, où brisé de fatigue., je me jetai sur mon lit et m'endormis... Quand je me réveillai... j'avais à côté de moi le caporal de chambrée : — Que vous avez rudement dormi, réserviste, me dit-il. — C'est yraà caporal, je suis horriblement fatigué. — Que vous allez, vous ren-
iO LE RESERVISTE
dre nonobstant chez le colonel, ajouta-t-il, sans me répondre. — Chez le colonel!... Eh bon Dieu que me veut-il? — Doubler la punition que le commandant vous a infligée, semblablement... — Mon aventure de la nuit me revint alors à la mémoire, ainsi que les quinze jours supplémentaires, auxquels s'ajoutait la perspective d'une augmentation... J'étais furieux! J'avais des envies folles d'étrangler mon caporal, surtout quand il ajouta, impassible :. — Semblablement ce sera le double, vous savez, c'est l'habitude. — Oh ! mais le colonel m'entendra ! m'éoriai-je et je ne fis qu'un saut jusque chez lui... Je fus reçu immédiatement et me trouvai en face du général, commandant la division, qui avait assisté à la réunion des officiers, la nuit précédente... — Ah! vous voilà, monsieur le danseur, me dit-il, c'est très mal!... — Je balbutiai quelques mots d'excuse... mais lui s'approchant. — C'est très mal, me dit-il en me prenant la main, de nous rendre impuissant contre l'indisciphn?, car si vous n'étiez pas allé au bal cette nuit, Ib pauvre enfant que vous avez sauvé serait mort... Vous êtes uu brave garçon, ajouta-t-il, et jt suis heureux de m'ètre trouvé ici, pour vous attacher moi-même sur la poitrine la distinction que vous avez si bien gagnée, et s'approchant de moi;, il retira la médaille militaire de sa tunique et l'accrocha à ma capote... J'eus à ce moment, faut-il te l'avouer, ma chérie, comme un éblouissement
et fus obligé de m'asseoir... (Se laissant aller sur un siè-e.)
(C'est comme moi. (joignant les maïas ) — Oh ! mon cher Henri! (se levant.) Eh bien, c'est un brave homme ce général-là... s'il était là je l'embrasserais de bon cœur sur les deux joues...) (Continuant de lire.) « pour me remettre; le général ajouta : Je lève la punition de votre commandant et vous autorise à partii' ce soir pour aller soigner votre blessm'e chez vous. » (Sa blessure!!... 11 est blessé!... Ah! mon Dieu, et je suis là!) « J'avais oublié de te dire qu'en tombant de l'échelle, je m'étais fait une égratignure au front. » (Une égrati-
gnure!... Est-ce bien vi*ai?) « Libre!... tu penses si
j'étais heureux... Libre de partir de suite... Je serrai la main du général à lui briser... et dégringolant les escaliers, je remontai chez moi t'écrira cette lettre, qui ne me précédera que de quelques hem'es, car je pars demain et serai demain soir près de toi. » (sautant de joie.)... Oh! quel bonheur!... mais... demain soir c'est dans deux heures!... Ohl mais je vais au-devant de lui... pauvre ami!... et moi qui l'accusais!... la jalousie nous rend parfois injuste... c'est égal... quelle mauvaise langue que cette Félicie! !...