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Le retable de Lagnieu

M. Léon Silvy, dans un bien curieux article de la Gazette des Beaux-Arts (i*''^ novembre igoS), étudiant « Torigine de la Vierge de Miséricorde » , signale « l'intérêt qu'il y aurait à grouper quelques recherches autour de ce sujet ».

On sait quel est « le motif » , « fort répandu dans la fin du moyen âge », qu'on désigne sous ce nom : la Vierge, les bras étendus, abrite sous son manteau la chrétienté, à droite les clercs, à gauche les laïques.

D'après M. Léon Silvy, ce motif aurait été créé au xui® siècle par les moines cisterciens^ qui se réclamaient de la protection particulière de la Vierge ; d'autres ordres religieux s'en emparèrent bientôt et se représentèrent à leur tour abrités sous le divin manteau. Mais, plus tard, le motif paraît, si l'on peut parler ainsi, s'être laïcisé à moitié : un des côtés du manteau, le côté gauche, fut réservé aux laïques, empereurs, rois et reines, barons, bourgeois et vilains. Cette modification semble avoir été introduite surtout dans les œuvres commandées aux artistes par de riches donateurs (qui s'y faisaient représenter), et principalement dans celles qui procèdent de ce qu'on peut appeler aujourd'hui « l'Ecole d'Avignon » révélée au grand public par la récente Exposition des Primitifs.

Je voudrais apporter à cette enquête que réclamait M. Léon Silvy, une modeste — j'allais dire une rustique — contribution, en donnant ici, avec la reproduction, une description sommaire d'un rétable en bois sculpté qui se trouve à Lagnieu, petite ville du Bugey, et dont nous avons la date approximative.

Mais auparavant il pourra être bon de noter :

I** Que ce sujet de la « Vierge de Miséricorde » ou « Vierge pro-

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tectrice » a été traité au moyen âge par les artistes de tout genre, peintres^ sculpteurs, graveurs, etc. A côté de peintures sur toile ou sur bois, on trouve des bas-reliefs en bois, comme celui de Lagnieu, en pierre comme celui de Jasseron dont je dirai un mot tout à ITieure, des sceaux et des gravures sur bois (dont M. Silvy a reproduit un certain nombre).

2® Que, vers la fin du moyen âge, la « protectrice » n'est pas toujours la Vierge ; c'est souvent sainte Ursule, comme dans le célèbre panneau de la châsse de Bruges ; parfois c'est saint Augustin, sainte Brigitte, etc., voire même saint Louis.

3® Que le motif figure fréquemment non seulement sur des œuvres destinées aux églises, tableaux ou bas-reliefs, mais aussi sur des bannières de confréries placées sous le vocable de la Vierge. On signale bon nombre de ces bannières en Ombrie (j'en parlerai plus loin). Dans ce cas, les personnages qui se pressent sous les plis du manteau ne sont plus des moines, ce sont les confrères, revêtus de la robe et coiffés de la cagoule. Ainsi, à Venise, à l'Académie des Beaux-Arts, un tableau de Simone de Cusighe^, tableau qui dut certainement être fait pour une confrérie, et qui peut-être était même une bannière, nous montre la Vierge debout, de face, tenant TEnfant Jésus et « écartant de ses deux mains son manteau bleu à doublure verte, sous lequel s'abritent des pénitents vêtus de cagoules^ ».

4® Que c'est surtout au xv® siècle que se placent les œuvres magistrales où, sous les plis du manteau, on n'aperçoit plus seulement des moines ou des pénitents, mais l'humanité tout entière, je veux dire les groupes distincts des clercs et des laïques.

Tel est le tableau si curieux envoyé à l'Exposition des Primitifs en 1904 par le musée du Puy, et que le catalogue de cette Exposition attribue à « l'Ecole d'Auvergne, vers 1420^ ». Vingt-huit personnages (non compris la Vierge et les saints et saintes qui l'entourent, non plus que les donateurs) s'aperçoivent sous les plis du manteau protecteur : à droite, un pape, des cardinaux, un évéque,

* Fin du XIV'' et début du xve siècle.

* Georges Lafenestre, la Peinture en Europe^ Venise^ p. 81.

3 Catalogue, p. 11 et la. J'inclinerais à une date un peu postérieure. Le tableau provenait de Tancien couvent des Carmes du Puy. On en trouvera une reproduction dans l'article de M. Léon Silvy.

des abbés, etc. ; à gauche, un empereur, un roi, une reine, des princes, etc.

Telle est surtout la magnifique « Vierge de Miséricorde » du musée Condé, à Chantilly. Ce tableau, outre sa grande beauté, a ceci de particulièrement intéressant que nous en avons la date exacte. M. le comte Paul Durrieu, dans un remarquable article de la Gazette des Beaux-Arts (i®** juillet 1904) a établi définitivement^qu'il a été commandé, le 16 février i452, au célèbre peintre avignonnais Enguerrand Charonton et à son collaborateur Pierre Villate. Là aussi, le clergé est à droite de la Vierge, les laïques à gauche. Six personnages seulement dans chaque groupe, sans compter les donateurs et les deux saints qui les assistent ^

Le motif avait, d'ailleurs, de bonne heure, passé les Alpes.

Voici les œuvres que me signale, notées par lui au cours de ses promenades en Italie, M. Graillot, ancien élève de l'École de Rome, aujourd'hui maître de conférences à l'Université de Toulouse. Je les énumère par ordre chronologique :

En Ombrie, à Montefalco (pinacothèque communale), une bannière, d'un inconnu du xiv® siècle ;

En Toscane, aux environs d'Arezzo, dans l'église de Santa-Maria délie Grazie, une peinture de Spinello Aretino (fin du xiv® siècle) ;

Dans les Marches, à l'église de Santa-Maria del Lomo, près d'Urbin, un tableau d'Ottaviano di Martine, peintre de Gubbio, daté de 1428 ;

A Pérouse (pinacothèque Vannucci), une bannière de Bonfigli (xv® siècle) ;

A Arezzo même (pinacothèque), une composition de Neridi Bicci, de 1456, la Vierge protégeant sous son manteau le peuple de la cité^.

Puis, pour revenir en Ombrie, à Montone, dans Téglise de

* Voir la reproduction donnée par la Gazette des Beaux- Arts M. Paul Durrieu signale avec raison les ressemblances de ce tableau avec celui, également peint par Enguerrand Charonton en i453, qui représente « le Triomphe de la Vierge » et qui, appartenant à l'hospice de Villeneuve-lès-Avignon, a figuré en 1904 à TËxposition des Primitifs. Le catalogue (p. 32) en donne une reproduction.

* Cf. Salomon Reinach, Répertoire de peintures du moyen âge et de la Renaissance^ t. I, p, 491.

S. Francesco, un gonfalon, de Sinibaldo Ibi, représentant aussi la Vierge de Miséricorde, et portant sur un cartel la date de 1482 ^

5® Enfin que, jusque dans les premières années du xvi® siècle, les artistes n'avaient pas renoncé à ce sujet si populaire.

En i5o5, c'est le duc de Lorraine, René II, qui paye 8 francs et 5 gros à Mansuy Gauvain, menuisier à Nancy, « pour avoir taillié une ymaige de Nostre-Dame^ affublée d'un manteau ouvert, et y taillié gens de tous esias'^ ». J'imagine que cette sculpture devait avoir bien des analogies avec notre rétable de Lagnieu. En i5i5, Fra Bartolomeo, dans un tableau qui se trouve au Palais provincial de Lucques^, traite encore le même motif, avec plus d'ampleur, de mouvement, de variété d'attitudes qu'on n'en trouvera dans ce rétable, mais assurément avec moins de simplicité. Holbein luimême, dans un tableau célèbre conservé à Darmstadt, sHnspire encore de la même donnée traditionnelle*.

Nous pouvons maintenant, après avoir ainsi déterminé à grands traits le milieu, aborder la description du rétable de Lagnieu. Il est exactement du même temps que les œuvres magistrales citées plus haut, c'est-à-dire de la seconde moitié du xv® siècle ; nous en avons la date à peu d'années près et nous en connaissons le donateur.

On lit, en effet, au bas du rétable, l'inscription suivante taillée dans le bois :

Hanc tabulant fecit fieri Joannes Favier de Laniaco, ducati Sabo secretariuSy qui obiit anno mille CCCCLXXI et die XVII novemb.

Ainsi, le donateur, Jean Favier, originaire de Lagnieu, secrétaire du duc de Savoie, étant mort en 147I) Tartiste inconnu est absolument contemporain d'Enguerrand Charonton.

Le rétable est placé dans une petite chapelle, appelée chapelle de la Croix (sous le vocable de Saint-Sébastien), que Jean Favier avait fait élever au milieu du cimetière.

^ Léon Silvy, p. 407, reproduction.

« Ibid.y p. 408.

' Salomon Reinach, p. 488.

* L. Silvy, p. 408.

Il se compose de trois panneaux ; dans celui de droite est un jeune seigneur, debout, tenant à la main son épée, sans doute pour protéger TÉglise ; dans celui de gauche, un moine dominicain, avec son livre ouvert, foulant aux pieds des mitres épiscopales, en mépris des honneurs de ce monde.

Mais c'est le panneau du milieu qui mérite particulièrement l'attention. Il représente la Vierge couvrant des plis de son manteau toute l'humanité, à droite les clercs, à gauche les laïques. Tous sont agenouillés. Vingt-quatre figures en tout, douze pour l'Eglise, un pape avec sa tiare, un cardinal avec son chapeau rouge, un évêque avec sa mitre, des dominicains reconnaissables à leur tonsure, des bénédictins aux longs habits blancs, un frère lai, son hoyau rustique sur l'épaule^, et enfin, tout contre les pieds de Marie, un personnage aux mains jointes qui est certainement Jean Favier, le donateur luimême; d'autre part, douze laïques, empereurs, rois et reines, barons, simples seigneurs, humble paysanne la tête entourée d'un fichu, pèlerin avec son bâton rustique et son bissac, puis, en pendant du donateur, une riche dame, sa femme sans doute, avec un long chapelet.

Toutes ces figures, fort expressives, d'un grand caractère réaliste, sont en plein relief et peintes.

La Vierge a le corps allongé, enserré dans une robe étroite comme dans une gaine. Ses bras étendus en croix et le manteau qu'ils soulèvent sont soutenus par deux anges.

En somme, l'œuvre est infiniment plus rustique, et de conception et d'exécution, que les tableaux du Puy et de Chantilly. Mais, par sa naïveté, sa sincérité, elle me paraît offrir un réel intérêt.

Je dois signaler, d'autre part, à l'église de Jasseron, près de Bourg-en-Bresse, un bas-relief en pierre, où est traité le même sujet, et qui semble dater du xv^ siècle. L'exécution est encore plus grossière ; le (( tailleur d'imayges » semble bien avoir été ici un simple ouvrier. Cela prouve combien le motif était populaire.

1 On trouvera une description plus détaillée dans VHistoire de Lagnieu, de M. Tabbé Culas, œuvre manuscrite conservée à l'Hôlel de Ville de la petite cité.

Lyon. — Imp. A. Rky, 4, rue GentU. — 44996

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