MICHEL, SUZANNE
Suzanne s'installe avec son ouvrage.)
SUZANNE
Ça ne te dérange pas que je vienne travailler auprès de toi?
MICHEL
Pas du tout. Pourquoi veux-tu que ça rne dérange?
SUZANNE
Je ne sais pas, moi. (Un silence.) Tu as l'air songeur, Michel. Ah ! les beaux jours sont finis.
MICHEL
11 y avait de la gelée blanche ce matin et le baromètre baisse.
SUZANNE
Et Madame de Chouzé est partie. La maison va te paraître bien vide, maintenant. Tu aurais dû aller la reconduire à la gare.
MICHEL
C'était inutile, puisque Georges et Andrée raccompagnaient.
SUZANNE
Tu as préféré rester avec moi... c'est gentil ça. Et puis, il vaut toujours mieux s'épargner des scènes pénibles. Un train qui s'en va, emportant une personne chère, tandis que soi-même on reste sur le quai, ça doit être déchirant... Et ça s'est bien passé cette dernière leçon d'hébreu?
Très bien.
SUZANNE
Tu dois être très fort maintenant; tu dois commencer à savoir parler...
MICHEL
Oh ! il ne s'agit pas pour moi de parler l'hébreu,
ni même de l'écrire, mais seulement de pouvoir le traduire au besoin.
SUZANNE
Evidemment... ça doit être difficile. (Elle rit.) Ça avance, ton travail sur les religions?
MICHEL
Je n'ai encore rien écrit. En ce moment, j'établis le plan de mon ouvrage; j'en suis encore à la période de préparation.
SUZANNE
De préparation, c'est bien ce que je pensais. Ah! depuis quelque temps, tu ne me tiens plus au courant de tes travaux comme autrefois.
MICHEL
Un livre sur les religions, ça ne t'intéresserait guère.
SUZANNE
Pourquoi? Je tacherais de comprendre. En m'appliquant bien, j'y arriverais peut-èlre. Tu ne crois pas?
MICHEL
Oh! si.
SUZANNK
Il est vrai que je ne suis pas une intellectuelle comme Madame de Chouzé. Elle a de la chance, elle, tu la juges digne de le comprendre; tu lui dis ce que tu fais ; ça l'intéresse, ça la passionne ! Moi, je ne suis qu'une humble ignorante, une brave femme terre-à-terre, un pauvre être.
MICHEL
Il ne s'agit pas d'intelligence, ni d'esprit, il s'agit de connaissances; ça n'a pas le moindre rapport.
SUZANNE
Et, en fait de connaissances, elle est universelle.
MICHEL
Où veux-tu en venir? Pourquoi dis-tu tout ça? j'ai besoin d'apprendre l'hébreu, elle le sait, j'en profite.
SUZANNE
Laisse-moi donc tranquille, l'hébreu n'esl qu'un prétexte. Encore tout à l'heure, elle a trouvé le moyen de rester seule avec toi jusqu'au
M.TE PREMIEÏt, SCENE VI 07
dernier moment, et cette façon de nous éloigner tous, une heure avant son départ, sous couleur de traduire les poèmes d'un vieux rabbin, ça ne me parait pas très catholique, c'est le cas de le dire! Car, enfin, une femme qui a passé trois semaines chez des gens peut bien leur consacrer sa dernière journée, surtout quand il y a là des femmes de son âge, ou à peu près, avec qui elle peut tout de même causer. J'admets que nos conversations ne soient point très captivantes; mais Madame de Chouzé devait faire ce sacrifice. Ah ! elle peut avoir une grande instruction, elle a une petite éducation. Je ne suis pas la seule qui s'en soit aperçue : la preuve, c'est que ta mère a trouvé ce procédé très mauvais, et elle est partie se promener. Elle a bien fait, j'avais envie d'en faire autant.
MICHEL, avec un peu d'impatience.
Il fallait le faire.
SUZANNE
Gomme tu es aimable!
MICHEL
Non, mais c'est vrai, tu attaches une importance exagérée à des choses insignifiantes.
SUZANNE
Non, non, ce ne sont pas des choses insignifiantes. La vérité, c'est que tu éprouves un plaisir manifeste à te trouver avec elle... et c'est réciproque. Yous étiez tout le temps ensemble, vous ne vous quittiez plus.
MICHEL
Certainement, j'éprouve beaucoup de plaisir à causer avec elle; il est incontestable qu'elle est très intelligente... elle a un cerveau intéressant, amusant.
SUZANNE
Oui, elle sait beaucoup de choses ; c'est surtout une affaire de mémoire, c'est une perruche documentée.
MICHEL
Et puis, comme elle a été élevée dans un milieu que je ne connais pas, ou que je connais mal, elle m'a appris sur ceux de sa religion des choses que j'ignorais.
SUZANNE
Elle t'en apprendra encore.
MICHEL
Pour moi, c'est une fenêtre ouverte sur le monde israélite.
SUZANNE
Une petite fenêtre... un judas. (Michel hausse les épaule?.) Oh! je te demande pardon. Je sais que tu n'aimes pas ces plaisanteries-là... Enfin! elle est partie.
MICHEL
Va, tu t'alarmes bien à tort.
SUZANNE
Oh! je ne m'alarme pas. Tu me feras l'honneur, j'espère, de croire que je ne suis pas jalouse de Mn,e de Chouzé... seulement, je ne te cacherai pas que ses allures avec toi me semblent étranges. Voilà longtemps qu'elle tourne autour de toi et que je m'aperçois de son insistant manège. Je ne t'en ai jamais parlé, et si je t'en parle aujourd'hui, c'est parce que je constate que ça prend des proportions inquiétantes. Alors, je t'avertis : si tu tiens à moi, prends garde ! Je suis de celles qui ne pardonnent pas. Voilà.
MICHEL
Tu ne sais pas, lu ne peux pas savoir à quel point tout ce que tu viens de dire là est inutile.
SUZANNE
Tant Qiieux !
MICHEL
Ce que lu semblés prévoir n'arrivera jamais.
SUZANNE
Tant mieux! En tout cas, je t'ai dit ce que je voulais te dire; maintenant ne parlons plus de celte chère petite Mmî de Chouzé. (Elle va près de
la table et regarde les papiers qu'Henriette a laissés.) C est
les fameux poèmes qu'elle a traduits pour toi?
MICHEL
Oui.
SUZANNE, parcourant les poèmes.
.Mai- je comprends 1res bien, ra ne mi1 parait pas difficile; serais-je une intellectuelle sans le savoir? C'est un Juif qui se lamente sur les malheurs de son peuple, n'est-ce pas ?
MICHEL
Ça doit être ça.
SUZANNE
Comment, ça doit être? Je croyais que tu les avais lus tout à l'heure avec elle? Tu ne te rappelles plus?... tu pensais à autre chose, probablement, tu étais distrait. (Elle découvre le sac d'Henriette). Tiens! et elle aussi était distraite, il faut croire... elle a oublié son petit sac. Ça lui ressemble bien, d'ailleurs.
MICHEL, affectant le plus grand calme.
Ce sac n'est peut-être pas à elle?
SUZANNE
A qui veux-tu qu'il soit?
MICHEL
Je ne sais pas, moi, à Mme Sonchamp.
SUZANNE
La mère Sonchamp n'a pas un sac aussi élégant... non, c'est bien à Ilenriette, je le reconnais... il y a son chiffre.
MICHEL
Alors, donne-le moi... je vais l'empaqueter et le lui renvoyer.
Pourquoi dis-tu ça d'une voix étranglée?
MICHEL
Pas du tout.
SUZANNE
Je le lui renverrai bien moi-même... il doit y avoir tout un petit bric-à-brac très amusant làdedans.
MICHEL, vivement.
Tu ne vas pas l'ouvrir. Tu n'as pas le droit de faire ça.
SUZANNE
Tu as des raisons pour que je ne l'ouvre pas? MICHEL, se reprenant.
Pas la moindre... Seulement, c'est indiscret, incorrect tout au moins.
SUZANNE
J'imagine que si elle le laisse traîner, c'est qu'il ne renferme rien de mystérieux.
(Elle ouvre le sac.)
Michel, fataliste.
Après tout, si tu y tiens...
SUZANNE
C'est bien ce que je pensais... un mouchoir, de la poudre de riz, un petit carnet... Ah! et des lettres... mais les lettres, je ne les lirai pas... sauf celle-ci pourtant, qui paraît être de ton écriture.
MICHEL
Suzanne ! Suzanne ! Au nom de tout ! ne lis pas.
SUZANNE
Ah!
MICHEL
Donne-moi celte lettre...
SUZANNE
Non.
MICHEL
Donne-la moi.
(Il veut la lui arracher.) SUZANNE, se dégageant.
Ah! laisse-moi, laisse-moi lire. D'abord ça te donnera le temps de réfléchir à ce que tu vas dire, de préparer les mensonges que tu vas me faire.
MICHEL, à mi-voix.
Tant pis! C'est toi qui l'auras voulu.
SUZANNE, parcourant la lettre.
« Ma chère chérie, ma Judith aimée, je pense à tout ce que tu m'as dit tantôt, quelle tendre journée nous avons passée ensemble, la dernière, hélas ! aux bords de cette Loire qui reflétait un beau ciel clair comme tes yeux. J'aime ton cerveau masculin et féminin à la fois; avec toi seule je parle comme avec un ami, o mon cher petit philosophe... mais tu pars demain, et moi, je vais rentrer dans l'ombre conjugale... toute la tristesse des amants est on moi... Suites lèvres profondément... longuement... Michel. » Ces! très bien.
MICHEL
Te voilà bien avancée.
SUZANNE
Ali! oui, je te prie de le croire. En tout cas, je suis fixée.
MICHEL
Sur quoi?
SUZANNE
Sur ta loyauté, ton affection, ta tendresse, et aussi, sur la nature de tes relations avec elle. Je sais maintenant quelle sorte de fenêtre elle t'ouvrait sur ceux de sa race, comme tu dis.
MICHEL
Alors, tu crois qu'elle est ma maîtresse?
SUZANNE
J'en suis sûre.
MICHEL
Je te jure que non.
Oh! Oh! voyons! Aie au moins un peu Je pudeur et ne me raconte pas des histoires pareilles. Je ne suis tout de même pas une imbécile ; montre cette lettre à n'importe qui, et l'on dira que celle à qui elle est adressée est ta maîtresse.
MICHEL
Pourtant, je te dis la vérité... la preuve, c'est que je t'ai laissée lire cette lettre.
• SUZANNE
Parbleu! tu ne pouvais pas faire autrement!
MICHEL
J'aurais pu te l'arracher des mains, la déchirer.
SUZANNE
Ah! tu aurais mieux fait!
MICHEL
.Non, parce qu'alors, tu aurais pu supposer tout.
SUZANNE
Je n'aurais pas pu en supposer davantage.
MICHEL
Tandis que j'ai préféré que tu lises cette lettre jusqu'au bout, et je te défie d'y trouver la preuve que Madame de Chouzé est ma maîtresse.
Mais tais-toi donc! tais-toi donc! Comment, voilà une femme que tu voyais tous les jours, du matin au soir, tu restais seul avec elle et ce n'était pas encore assez... tu éprouvais le besoin de lui écrire. Et en quels termes! Tu l'appelles Judith!... Judith, c'est elle sans doute qui t'a demandé de l'appeler d'un nom dont personne ne l'appelle... tu la tutoies, tu la tutoies et tu termines ta lettre sur sa bouche, longuement... profondément. Si ce n'est pas là un langage d'amant, qu'est-ce qu'il te faut? Jusqu'ici j'avais pu douter, éloigner de moi celte atrocité; mais maintenant, il faudrait être aveugle, entends-tu, aveugle, pour ne pas voir clair. Tu n'es qu'un misérable et un lâche, tu n'as même pas le courage de la vérité.
MICHEL
Mais je te la dis, la vérité. Judith... Henriette... Madame de Chouzé n'est pas ma maîtresse, je te
le jure sur nos enfants. Toutes les apparences sont contre moi, je le reconnais. Tu t'attaches à des détails, à des extériorités... Eh bien, oui, je l'appelle Judith... c'était son nom quand elle était jeune fille, je n'ai rien inventé... Je la tutoie, qu'est-ce que ça prouve? On tutoie un ami.
SUZANNE
Oui, un ami.
MICHEL
Mais il faut bien que tu comprennes qu'un homme peut se plaire infiniment dans la société d'une femme, avoir besoin d'elle, oui, besoin d'elle, et qu'il peut s'établir entre un homme et une femme un commerce d'idées, une intimité intellectuelle, une familiarité cérébrale sans que pour ça...
SUZANNE
Oui, je sais ce que tu vas me dire, c'est de son cerveau seul que tu es épris, n'est-ce pas? de son cher cerveau, de son remarquable cerveau! Le mien ne te suffit pas et tu ne me trouves pas à ta hauteur. Ah! comme tu dois l'ennuyer avec moi et comme je te plains! Oui, tu vas me dire aussi que tu as pour moi une bonne affection el que j'ai la meilleure part. Eh bien, je ne m'en
contente pas. S'il te faut une femme pour le cerveau, une pour le cœur, et une troisième pour je ne sais quoi, on peut aller loin avec ce système-là! Tu es un être trop compliqué pour moi. Je ne sais pas compliquée, moi. mais j'ai la prétention d'être une femme complète, entière : j'ai été une vierge innocente, une amoureuse candide, une amante passionnée, une épouse iidèle, une mère attentive et dévouée. Je n'admets pas les subtiles distinctions que tu établis, et je ne me résignerai pas à ne plus être que la femme du cœur.
MICHEL
Mais écoute-moi.
SUZANNE
Non, parce que tu mentiras. Il ne s'agit pas d'une intimité intellectuelle, d'une familiarité cérébrale; elle t'a pris tout entier, tu en es imprégné... tu la sens, tu la sens... tu l'aimes, i! n'y a i ien à faire. La preuve c'est que tout à l'heure, alors que je t'avertissais d'un danger que je ne croyais pas accompli, tu n'as pas eu un élan vers moi. Autrefois, tu te serais jeté à mes genoux, tu m'aurais enveloppée de protestations et de caresses; tu aurais pleuré, tu m'aurais convaincue
en un mot. Et, maintenant, tu te défends mal, tu te défends comme un coupable, sans sincérité, sans émotion, sans repentir. Il n'y a dans ton cœur que de l'irritation contre moi.
MICHEL
Oui, de l'irritation, parce que c'est toi qui as voulu ce qui arrive.
Oh! voulu.
SUZANNE
MICHEL
Oui, sans ta curiosité entêtée, tu n'aurais rien su, et quand je t'ai suppliée de ne pas lire cette lettre, j'en avais le droit... oui, en mon àme et conscience, j'en avais le droit, car il n'y avait pas un quart d'heure qu'ici, à cette même place, j'avais déclaré à Madame de Chouzé que je ne serais jamais son amant, et que nous ne devions plus nous revoir... Non, encore une fois, elle n'est pas ma maîtresse et je ne t'ai pas menti. Eh bien, oui, je l'aime ! et je l'ai aimée parce que je me suis senti revivre auprès d'elle, parce qu'elle m'a donné les sensations dont j'ai besoin, dont j';ii besoin comme de l'air qu'on respire... j'étais enfermé et j'étouffais ici. Je croyais être
heureux, et je me suis aperçu que mon bonheur n'était qu'une léthargie, et que j'assistais lentement à l'agonie de mon intelligence et de ma personnalité. Elle est apparue, et ce fut dans ma vie comme un renouveau! Et cependant, c'est pour toi, pour toi qui m'insultes et ne veux rien comprendre, que j'ai décidé de rester dans le devoir, c'est pour toi que je me suis sacrifié. Ah! malheureuse, qui pouvais ignorer et qui as voulu savoir !
SUZANNE
Tu t'es sacrifié, c'est sublime! mais je ne t'en ai aucune reconnaissance et je n'accepte pas ton sacrifice. Je ne veux pas que lu restes par devoir et, sans doute, par pitié... Je n'ai pas besoin de ta pitié; ne t'inquiète pas de moi. Si je ne suis pas morte sur le coup d'une telle révélation, c'est que je ne suis pas de celles qui en meurent. Puisque la vie honnête et familiale te pèse, puisque tu t'ennuies ici, puisque lu en aimes une autre, tu ne m'appartiens plus et je n'ai pas le droit de te retenir dans l'ombre conjugale.
MICHEL
Suzanne !
SUZANNE, allant ouvrir la porte toute grande sur le parc.
Va vers la lumière, va vers le bonheur et l'amour! Puisque lu étouffes ici, va respirer auprès de ta Juive... va la retrouver... va... va... adieu!
MICHEL
Suzanne !
SUZANNE
Non, c'est fini. Regarde-moi... je ne te pardonnerai jamais.
MICHEL
Tu es une orgueilleuse... Adieu!
(Il s*enfuit.) SUZANNE, seule.
Oui, une orgueilleuse.
(Elle éclate en sanglots.)