LE TAPISSIER
Je vais en profiter pour présenter les rideaux. . .
JUDITH
C'est ça, c'est ça. (ils sortent.) Oh! cette échelle, ils auraient bien pu l'emporter.
ANDRÉE
Laissez donc... qu'est-ce que ça fait?
JUDITH
C'est gentil, Andrée, d'être venue... vous êtes la première personne que nous voyons à Paris.
ANDRÉE
Michel m'avait écrit que vous rentriez hier... c'est hier n'est-ce pas?
JUDITH
Oui, nous sommes rentrés hier.
Alors, je voulais embrasser mon frère, c'est bien naturel, et savoir comment il était, après tous ces événements.
JUDITH
Hein, croyez-vous?
ANDRÉE
Oui, quel coup de Trafalgar! Il va bien, Michel?
JUDITH
11 va 1res bien.
ANDRÉE
Il est heureux?
JUDITH
Je le crois.
ANDRÉE
C'est le principal.
JUDITH
Ah! oui! d'ailleurs vous allez le voir et, tenez, justement le voici.
(En effet, sur ces derniers mots, Michel est entré. ANDRÉE
Bonjour, mon grand frère.
Bonjour, ma petite sœur.
(Ils s'embrassent tendrement.)
ANDRÉE
Ah! je suis contente de te voir.
MICHEL
Moi aussi... je suis très content.
ANDRÉE
Tu nous en as donné, des émotions.
MICHEL
Je pense bien. Enfin, tu t'es montrée très gentille dans ces circonstances.
ANDRÉE
Tu plaisantes; tu es mon frère d'abord, et puis je t'aime beaucoup... Alors, j'ai pris ton parti carrément. Je ne suis pas vieux jeu, moi. Ah! mais non... mon oncle Emile et moi, nous t'avons donné raison.
MICHEL
Vraiment?... J'aurais cru pourtant que mon oncle...
ANDRÉE
Lui! Il est enchanté, il trouve tout ça très bien. C'était à prévoir qu'il t'approuverait : c'est un toqué.
MICHEL, souriant.
Evidemment.
ANDREE
Non, mais lu comprends bien ce que je veux dire, tu sais comme il est exalté, romanesque... Enfin c'est l'homme qui, à Grenade, a failli se tuer pour une gilana. Ollé! Ollé!... Alors, votre roman Ta beaucoup séduit.
JUDITH
C'est un être délicieux! Enfin, l'oncle Emile est un allié.
ANDRÉE
Oui, plutôt, mais c'est le seul.
MICHEL
Mon frère?
ANDRÉE
Oh! le capitaine... il n'y va pas par quatre chemins... il te juge sévèrement. . pour lui, le devoir passe avant tout, et que tu aies quitté ta femme, il considère ça comme une désertion, c'est son mot.
JUDITH
On voit Lien qu'il n'est pas marié... et puis, l'opinion d'un militaire, ça ne compte pas.
Et nos parents?
ANDRÉE
Oh! maman, cette pauvre femme, tout ça l'a rendue malade ; elle est retombée dans une de ses crises hépatiques. L'oncle Emile dit qu'elle voit la vie en ce moment avec les yeux du foie. Alors, tu te rends compte de. ce que ça peut donner. Papa, lui, il ne chasse plus, c'est tout dire.
MICHEL
Pauvres cens !
ANDRÉE
Il est évident qu'à leur âge, ça complique leur existence... Ils prétendent qu'ils ne te pardonneront jamais, mais ça, ils n'en savent rien.
JUDITH
Tout s'arrangera.
ANDRÉE
Seulement, pour le moment, dame, pour le moment...
MICHEL, assombri.
Oui... oui...
(Un silence.
JUDITH
Et votre mari?
Oh! Georges, il est bien embarrassé : c'est le beau-frère de Michel pour qui il a une grande affection et, d'un autre côté, il est aussi l'ami de votre mari... de sorte qu'il est très embarrassé. Il veut rester neutre.
JUDITH
C'est une excellente position... il faut qu'il la garde. Vous lui avez dit que vous veniez nous voir?
ANDRÉE
Certainement.
JUDITH
Il ne vous a pas fait d'observations?
ANDRÉE
Il ne manquerait plus que ça. D'ailleurs, à la suite de ces événements, j'ai eu avec Georges des conversations extraordinaires.
JUDITH
Ah! oui?
ANDRÉE
Je vous raconterai ça.
JUDITH
Tous voudriez peut-être vous asseoir. Tenez.
(Elle désigne un fauteuil, près d'une petite table et sur lequel le tapissier a posé des étoffes. Michel enlève les étoiles qu'il dépose sur le piano.)
ANDRÉE
^lais c'est étonnant comme votre aventure a déjà eu des répercussions dans notre entourage immédiat.
JUDITH, s'asseyant sur la petite table.
Pas possible? Comment ça?
ANDRÉE
Oui, des ménages qui paraissaient parfaitement unis se sont subitement disloqués... jusqu'à la petite Madame Chartrette qui est partie avec un peintre.
JUDITH
Qui faisait son portrait; c'est toujours comme ça que ça arrive.
ANDRÉE
Non, qui faisait le portrait de son mari... elle n'a même pas eu la patience d'attendre qu'il fasse le sien.
JUDITH
C'est tout ce qu'il y a de plus drôle !
ANDRÉE
Oui, ma chère, Madame Chartrette. Qui l'eût cru?
On lui aurait donné le pot au feu sans confession. Tu vois, Miche], on nous imite, nous faisons école.
MICHEL
Oui.
ANDRÉE
Mais parlons un peu de vous; vous devez en avoir des choses à me raconter. D'abord, Henriette, vous avez changé votre coiffure.
JUDITH
Rien n'est plus exact.
ANDRÉE
Vous êtes coiffée comme quand vous étiez jeune fille.
JUDITH
Vous trouvez que ça ne me va pas9
ANDRÉE
Je trouve que ça vous va très bien... seulement, ça vous donne l'air... comment dirais-je? l'air moins... ou, plutôt, l'air plus...
JUDITH
L'air plus juif... est-ce ça que vous voulez dire?
ANDRÉE
Hé ! bien, oui...
JUDITH
C'est ce que je veux.
ANDRÉE
Oh! alors...
JUDITH
Monsieur de Cliouzé ne voulait pas que je me coiffasse ainsi... il prétendait que ça accusait mon type... C'est comme mon nom : il avait exigé qu'on m'appelât Henriette ; mais je m'appelle Judith... C'est le nom qu'il faut me donner désormais.
ANDRÉE
C'est entendu. Et, à part ça, vous avez fait un beau voyage?
JUDITH
Très beau... Vous savez que nous revenons de Jérusalem?
ANDRÉE
Oui, oui, je sais... Ça n'est pas banal...
JUDITH
Oh! nous n'avons pas recherché l'originalité.
J'avais simplement envie de voir Jérusalem. J'éprouvais le besoin de me débaptiser en quelque sorte. Et puis, c'est un vœu que j'avais fait, il y a cinq ans, le jour de mon mariage, en montant les marches de la Madeleine.
ANDRÉE
J'ai une amie, le jour de son mariage également, en montant les marches de la Trinité, son pantalon a craqué. Elle s'est dit : Ça y est, je tromperai mon mari.
JUDITH, riant.
Ah ! ah ! C'est admirable ! Je ne savais pas ça... Alors, ça signifie?
ANDRÉE
Dans notre religion, oui... enfin dans notre religion... c'est-à-dire...
JUDITH
Je comprends bien... c'est une petite superstition française...
ANDRÉE
C'est joli, Jérusalem?
JUUlTll
Joli, non; mais c'est intéressant et, surtout, d'une évocation puissante. Songez-donc, c'est le berceau de la religion.
ANDRÉE
Vraiment? Et y avait-il beaucoup de monde?
JUDITH
Non, au mois d'octobre, il n'y a jamais grand monde. C'est au moment de Pâques que les pèlerins et les touristes affluent. Ça nous a permis de ne pas rencontrer les odieux Cooks. (Très grave, soudain.) Pourtant, un vendredi soir, sur la place des Lamentations, je me suis trouvée avec un misérable troupeau de coreligionnaires russes, qui priaient en se dandinant, tandis que je pleurais devant de gros blocs de pierre qui sont tout ce qui reste du temple de Salomon.
ANDRÉE, très étonnée.
Vous pleuriez?... Pourquoi pleuriez-vous?
JUDITH
Mais de pitié et d'admiration devant la misère
et la foi de ces pauvres gens.. . Ah ! je n'oublierai jamais ce spectacle-là, que la tristesse d'un crépuscule d'automne rendait encore plus poignante, et je me suis dit que si jamais...
(Elle se tait, comme entrée dans un rêve.-) ANDRÉE
Si jamais ?
JUDITH, avec le geste de chasser son rêve.
Rien.
(Un silence)
ANDRÉE
Vous êtes un vrai type, vous savez... Et, maintenant, vous restez à Paris tout à fait?
Oui, nous ne bougeons plus... pour quelque temps, du moins...
ANDRÉE
Vous avez un gentil appartement... avec cette vue sur le Luxembourg, c'est très clair, très gai; mais pourquoi avez-vous choisi ce quartier-là? Vous ne craignez pas que ce soit un peu loin?
JUDITH
Ça renverse vos idées... Vous auriez choisi un appartement donnant sur le Parc Monceau. Mais, j'adore la rive gauche. J'ai conservé pour le quartier latin une grande tendresse. Ça me rappelle le temps où je suivais les cours du Collège de France. Ah! le Collège de France, la Sorhonne, les Lycées, les Écoles, les Bibliothèques, tous ces monuments de sciences et d'études, comme je les aime !
ANDRÉE
Je les trouve si tristes, si froids, si laids!... On doit tellement s'y ennuyer. Quand j'étais petite et que j'allais voir mes frères, au lycée, il me semblait entrer dans une prison.
JUDITH
Oui, c'est l'effet qu'ils produisent généralement.
(Sur ces derniers mots, la femme de chambre est entrée.