M1CI1LL
11 y a d'autres choses que je ne laisserai jamais dire devant moi... Yowenberg avait besoin d'une leçon... il ira porter ailleurs ses provocations.
JUDITH
Il n'a pas été provocant, il a dit des choses très justes. C'est toi qui, maintenant, ne sais quoi inventer pour excuser ta mauvaise humeur. Il est facile, pourtant, d'en deviner la véritable cause. Tu as appris que ta femme allait se remarier, alors, ça l'a donné une crise de Iraditionnalisme. Parbleu ! c'est toujours la même chose.
MICHEL
Il ne s'agit pas de ma femme, il s'agit de Yowenberg. D'abord, pourquoi l'as-tu invité à déjeuner, sans me le dire?
Parce que j'ai le droit d'inviter ici qui je veux.
MICHEL
Ah ! tu as été bien inspirée... Mais tu ne peux pas te passer de lui; c'est vrai, il est toujours fourré ici... et même, quand il y a du monde, comme tout à l'heure encore, vous trouvez moyen de vous isoler. Qu'avez-vous donc de si intéressant à vous dire? que complotez-vou> ?
JUDITH
Nous ne complotons rien. Vowenberg est un garçon très intelligent, très cultivé... J'éprouve beaucoup de plaisir à causer avec lui... Je le trouve très agréable.
MICHEL
Oh! je sais bien. Et puis, il a avec toi des tarons qui me déplaisent, il est beaucoup trop familier; il te fait la cour, et ça t'amuse.
JUDITH
Il ne me fait pas du tout la cour.
MICHEL, entre ses dents.
Sale juif1 !
JUDITH
Bien, très bien, c'est parfait... tous tes juifs sont des sales juifs... Ah! tu as des moyens de discussion bien français, toi, à la bonne heure... Alors, tu le détestes simplement parce qu'il est juif?
Ne me fais donc pas dire des choses pareilles ! Est-ce que je déleste Lazare Hœndelssohn?
JUDITH
Tu as commencé par ne pas l'aimer.
MICHEL
Non, je ne l'ai pas aimé tout de suite; mais j'ai bien vite reconnu sa culture supérieure et la noblesse de son caractère.
1. Après la répétition générale, la censure a demandé que l'on supprimât ces deux mots. Nous les avons donc supprimés, bien qu'à cette place, ils eussent moins la valeur d'une injure que d'une locution dont les Israélites eux-mêmes sourient et plaisantent entre eux. Aus i bien, il ne faut pas perdre de jugement que nous sommes, à ce moment, dans la discussion et dans les nerfs, et que Michel, directement atteint, ne peut avoir la politesse d'un idéologue.
JUDITH
C'est encore heureux.
MICHEL
De telles qualités, Yowenberg ne me donnera jamais l'occasion de les reconnaître en lui. Mais, il ne faut pas toucher à Yowenberg, et tu l'aimes précisément pour la même raison que, selon toi, je le déteste, parce qu'il est juif!
JCD1TH
Absolument.
Tu es en admiration devant lui, devant son outrecuidance insupportable, son insolence tumultueuse, son arrivisme féroce, sa... sa méchanceté et ce don supérieur qu'il possède d'être UntipaLhique. D'ailleurs, pour toi, il n'y a que les juifs qui soient intelligents, qui aient de l'esprit , du talent et du génie. Ils ont toutes les qualités, tous les dons avec le moyen de s'en vir; eux seuls possèdent le sens de la vie !
jUDini C'est incontestable : le sens de la vie. i!- le
possèdent plus que vous autres. Us savent ce qu'ils veulent, et ils veulent cire heureux; ils sont logiques, la raison les guide; ils ne s'embourbent pas dans les ornières de la routine; ils ne nienl pas le progrès, ils y croient ardemment et, comme ils ne sont pas des indifférents et des aquoibonistes, comme la plupart d'entre vous, ils vous dépassent, ils sont les premiers en tout, et c'est cela que vous ne leur pardonnez pas.
MICHEL
Oh ! en tout, en affaires. Et encore, parce qu'ils ont moins de scrupules.
JUDITH
Dis donc plus de persévérance et d'ardeur au travail !
MICHEL
En tout! Ils ne sont pas plus artistes, plus savants, plus philosophes et plus poètes que nous ! . . .
Ils le sont bien davantage !
MICHEL
Allons donc '. Us ont toujours été les commis-
sionnaires de la pensée1. Mais ce ne sont pas des inventeurs et des créateurs, et il n'y a que ça qui compte !...
JUDITH
Laisse-leur le temps. Pendant quinze siècles, vous les avez opprimés !
MICHEL
Ça n'a pas empêché l'éclosion et l'épanouissement d'un Spinoza.
JUDITH
Il y en a eu d'autres !
MICHEL
On le saurait !
JUDITH
Oh ! toi, tu ne sais rien.
1. Il faut comprendre que Michel, ici, emploi 3 une expression synthétique et ne s'attarde pas aux exceptions. Parbleu ! il sait bien que Henri Heine était juif. S'il développait, il dirait que, parmi les israélites se livrant aux travaux intellectuel*, il voit surtout, dans le présent comme dans le passe, des traducteurs, des commentateurs, des critiques, des archéologues, des philologues, etc.; il constaterait leur aptitude ingénieuse et patiente aux sciences d'érudition plus qu'aux découvertes.
MICHEL
Rien de rien !
JUDITH
En tout cas, il n'y a pas eu parmi eux de bourreaux ni d'inquisiteurs!...
MICHEL
Laisse-leur le temps. Il y en a déjà et il s'en prépare d'autres.
JUDITH
Tant pis pour vous, si nous nous vengeons !
MICHEL
Et tant pis pour vous, si nous songeons à nous défendre! Oui, j'en suis bien revenu de la supériorité d'Israël. Par quels moyens sont-ils les premiers ?
JUDITH
Par leur intelligence et par leur volonté !
MICHEL
L'Intelligence! tu n'as que ce mot-là à la bouche; mais l'intelligence n'a pas plus de droits
à notre admiration que la force musculaire. C'est un don, voilà tout, et qui n'est pas admirable, s'il ne s'accompagne pas de vertus, de sentiments généreux, de bonté véritable et de délicatesse.
JUDITH
La bonté et la générosité sont des dons, si tu vas par là, et qui peuvent être néfastes, s'ils ne s'accompagnent pas de discernement et de compréhension. Nos sentiments et notre sensibilité sont aussi profonds que les vôtres, crois-le bien ; mais nous ne connaissons pas la sentimentalité ni la sensiblerie, ni l'acceptation de la souffrance inutile, tout ce que vous devez à une religion déprimante dont les prêtres ne sont même pas des hommes !
MICHEL
Vous ne vous embarrassez d'aucun idéal.
JUDITH
Notre idéal est de ce monde : c'est la Justice et la Vérité.
MICHEL
Oui, vous êtes plus pratiques et plus réalistes que nous, c'est certain; mais aussi, accapareurs, exploiteurs, trusteurs et bluffeurs.
JUDITH
Alors, il n'y en a pas parmi vous, de ces gens-là?
MICHEL
Proportionnellement, il y en a moins.
Tu as décidé ça?
MICHEL
Oui, parce qu'il y a chez nous des ouvriers, des paysans, et tous les éléments qui constituent un peuple, et non pas une bande1. Mais chez vous, pour un Lazare Hœndelssohn, combien de Yowenberg'?. Seulement toi, tu ne fais pas le départ entre ceux-ci et celui-là.
JUDITH
Suis tranquille, je le ferai.
MICHEL
Tout ce qu'ils disent est merveilleux, tout ce
1. M. Théodore Reinach évalue à 100.000 le nombre dts juif?, en France; « Paris, à lui seul, compte plus ('e la moitié de ce chiffre ». {Histoire des Israélites, 2e édition. 1901. La population actuelle de la France est évaluée à 37.000.000 d'habitants. 11 n'apparaît pas qu'il y ait chez nous, comme en Russie et ea Roumanie, un prolétariat juif.
qu'ils font est excellent. Tu ne te plais qu avec eux.
JUDITH
Tu peux le dire!
MICHEL
Tu me les as amenés tous. Il en est venu un d'abord, puis dix, puis vingt, puis cent!... chacun en amenant cent autres... ils sont dix mille maintenant!
Ta exagères!
MICHEL
Oh! à peine. Ils se sont installés ici, indiscrets, encombrants, bruyants, sans gène... C'est un flot envahissant, débordant... Ton médecin est juif.
JUDITH
Aussi, je me porte bien.
MICHEL
îon avocat est juif.
JUDITH
Il ne me donne que de bons conseils.
MICHEL
Ton couturier est juif, et ça se voit!... tes fournisseurs sont Juifs.
JUDITH
Mieux, meilleur marché.
MICHEL
Tout, tout est Juif autour de moi!
JUDITH
Tu es injuste, Michel, mes domestiques ne sont pas juifs; mais mon amant le sera, si c'est ça que tu veux!
MICHEL
Ce que je veux, c'est que ça cesse, parce que. j'en ai assez, entends-tu? j'en ai assez!... Je suis las de recevoir chez moi tous ces gens pour qui je suis l'adversaire et qui, par leurs ricanements, salissent tout ce que je respecte. C'est vrai, ils ne savent que ricaner... ils ont même inventé le ridicule du courage...
JUDITH
Ils ont raison... il y a des courages ridicules.
Quant à moi, j'en ai assez de tes mauvaises humeurs et de ton injustice!
MICHEL
Et, ce qu'il y a déplus inquiétant, c'est que tu es avec eux contre moi. Tu n'as jamais compris combien c'est irritant, exaspérant, quand on aime une femme...
JUDITH
Ah ! parlons-en de ton amour!
MICHEL
Oui, quand on aime une femme, de l'entendre vanter et exalter sans cesse les gens qui sont le plus différents de vous, car lu n'y as mis aucune discrétion, aucun ménagement.
JUDITH
Tant pis pour toi, si la comparaison n'a pas été à ton avantage... il fallait leur ressembler.
MICHEL
Leur ressembler, le ciel m'en préserve.
Tant pis pour toi, il ne fallait pas te montrer
inférieur... Eh! bien, oui, je les aime mieux que toi; je les trouve cent fois, dix mille fois plus intelligents et plus agréables que toi; oui, tu me les as fait aimer avec leurs défauts et avec leurs tares... C'est mon peuple, c'est ma race, je l'aime sans réserves! Je n'ai qu'un regret, c'est de m'en être éloignée un moment. Ah! Dieu ! si c'était à refaire !
MICHEL
Il faudra bien pourtant que tout ce monde-là désapprenne le chemin de ma maison ! . . .
JUDITH
Tu as la prétention de m'cmpécher de recevoir mes amis? Alors, tu préfères sans doute que j'aille chez eux? Tu ne vas pas m'enfermer ici, j'imagine?... Vivre en tête-à-tète avec toi?... Ah! bien, merci, ce serait gai. Mais je reçois bien tes amis, moi!
MICHEL
Tu n'en reçois pas beaucoup, ils ne viennent plus.
JUDITH
J'en reçois encore trop... quand ce ne serait que ce petit jésuite de Trévières... tes amis et tes
parents, ton vieil imbécile d'oncle, ce raté, et ta gourgandine de sœur!
MICHEL
Je te défends...
JUDITH
Je recevrai ici qui me plaira, je te prie de le croire.
MICHEL
En tout cas, il y en a un que tu ne recevras pas, je t'en réponds, c'est ton Vowenberg!
JUDITH
Nous verrons. Tout ça, parce qu'il a dit que ton soldat de frère faisait un métier d'imbécile... i l a eu raison !
MICHEL
Tas plus que ton banquier de frère ne fait un métier de voleur !
JUDITH
Ah! prends garde, Michel, prends garde ! J'ai déjà quitté un homme avec lequel je ne pouvais pas m'enlendre, comme loi. Je l'ai quitte parce qu'il délestait ceux de ma race, parce qu'il
voulait m'imposer ses laçons de voir et de comprendre, ou plutôt de ne rien voir et de ne rien comprendre! Je n'admettrai pas davantage que lu veuilles m'imposer les tiennes, que tu prétendes exercer une domination sur mes idées qui sont à moi, entends-tu, à moi, ni un contrôle, quel qu'il soit, sur mes amitiés. Ça, je ne l'admettrai jamais!... jamais! ou plutôt, je m'en irai...
MICHEL
Judith! voyons, Judith! ne crie pas comme ça... Qu'est-ce que tuas?... Je t'en prie... calmetoi... j'ai été plus loin que je ne voulais... Mes paroles ont dépassé ma pensée...
Il tâche à la calmer, à la reprendre.)
JUDITH
C'est trop facile à dire... Et dan? une crise de colère toujours croisante, elle ne cesse de crier. Non. non, C est
trop tard, c'est trop tard!... Je m'en irai!... Je m'en irai.
(Jusqu'à ce qu'elle tombe évanouie sur un canapé. A ce moment le domestique entre.
XE DOMESTIQUE, annonçant.
Monsieur Lazare IJœndelssohn !
MICHEL, à genoux, auprès de Judith.
Faites-le entrer. Dites à Léontine d'apporter de Péther.