LAZARE, JUDITH
(Au bout de quelques secondes, Judith ouvre les yeux, et aperçoit Lazare.)
JUDITH, faiblement.
C'esl vous, Lazare. Depuis quand êtes-vous la?
LAZARE
Je suis entré dans le moment que vous étiez évanouie.
JUDITH
Et Michel, où est-il?
LAZARE
11 est sorti... Il est allé voir ses enfants et m'a prié de rester auprès de vous jusqu'à ce qu'il revienne.,. Voyons, qu'y a-t-il?
JUDITH
Merci, Léontine. (Elle lui fait signe qu'elle n'a plus besoin d'elle et, quand Léontine est sortie : Je viens
d'avoir une discussion des plus violentes avec
Oui. je sais... mais à quel propos?
JUDITH, comme épuisée.
À propos d'une scène ridicule qu'il a faite à Yowenberg qui déjeunait ici... 11 s'est permis de le mettre à la porte. A-l-on idée de ces façons-là! C'est à croire qu'il est devenu fou.
LAZARE
Vous me surprenez... Michel n'est pas un homme violent; il a fallu des raisons sérieuses, graves, pour l'amener à un acte pareil.
JUDITH
Oh ! des raisons sérieuses ! Il n'a pas besoin de ça.
LAZARE
Enfin, comment ça est-il venu?
JUDITH
Yowenberg a dit contre le militarisme des choses qui ont eu le malheur de déplaire à Michel.
LAZARE
En quels termes les a-t-il dites? Je connais son langage habituel... Il me semble l'entendre. Michel n'a peut-être pas tout à fait tort...
Comment! vous excusez Michel? Pourtant, Yowenberg est des nôtres.
LAZARE
Je sais bien; c'est un grand malheur pour nous que des gens comme lui soient des nôtres. Il y a des moments où, moi-même, il me rendrait antisémite.
JUDITH
Je ne vous dis pas; mais, non content de l'avoir mis à la porte, Michel a la prétention de m'empêcher de voir mes amis. Alors, j'ai pris une colère folle...
LAZARE
Je vois ce qui s'est passé : vous étiez nerveux tous les deux et vous vous êtes dit des choses blessantes.
JUDITH
Irréparables !
LAZARE
Oh! irréparables... Ce qu'on dit dans ces moments-là ne compte pas.
JUDITH
C'est dans ces moments-là, au contraire, que Ton dit bien tout ce qu'on pense et rien que ce qu'on pense. De telles discussions deviennent entre nous de plus en plus fréquentes et, à chaque fois, nous nous découvrons plus distants l'un de l'autre, plus hostiles l'un à l'autre. Cette vie-là n'est plus possible .. D'abord, je n'aime plus Michel !
Ne dites donc pas ça... vous n'en savez rien... Vous êtes dans un tel état de surexcitation...
JUDITH
Non, non, ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis aperçue, et lui sent bien que je ne l'aime plus... Après une discussion comme celle de tout à l'heure, comment en douterait-il?... Nous n'avons pas une idée commune... nous ne parlons pas la même langue : nous sommes deux étrangers en face l'un de l'autre.
LAZARE
Oui. deux étrangers.
JUDITH
Il sait quel élan, venu des profondeurs de mon être, me porte vers ceux de ma race. Peut-être devine-t-il obscurément que j'en ai choisi un. Alors, il est inquiet, irritable, jaloux... dans tout juif, il voit un rival. Il est jaloux de Vowenberg, il est jaloux de tout et de tous et, naturellement, il n'est pas jaloux du seul homme dont il aurait lieu de l'être ! (Un silence; elle regarde fixement Lazare qui détourne son regard. Enfin! ne parlons pas de tout ça... quand vous êtes là, j'oublie tout... Je suis si heureuse de vous voir, que ce bonheur-là efface tout le reste... J'oublie, je suis très heureuse! Elle pleure. Je vous demande pardon.
LAZARE, lui prenant la main.
Ma pauvre petite Judith, vous êtes encore toute vibrante de cette discussion .. Allons, pleurez, pleurez, ça vous l'ait du bien.
Jl DITH, dans les larmes.
Mais non , mais non, ça ne me fait pas de bien ; vous, vous surtout, Lazare, ne me donnez Jonc
pas des consolations aussi banales. Ça ne me fait pas de bien, came fait du mal au contraire... Ce n'est pas cette scène de tout à l'heure... ça m'est bien égal... Je pleure parce que je suis malheureuse, parce que je souffre, parce que je vois bien que je me suis trompée, que j'ai gâché ma vie... parce que... parce que j'ai des accès de désespoir fou, quand je songe que vous m'avez aimée autrefois et que je n'ai pas voulu devenir votre femme... et que j'ai passé à côté du bonheur!...
LAZARE
Pourquoi parlez-vous de ça, Judith?... Je ne vous en ai jamais reparlé, moi.
(Il ne lui tient plus la main.) JUDITH
Je sais bien, vous ne m'en avez jamais reparlé... Je vous demande pardon, mais il y a domoments où le cœur déborde et où les secrets se répandent qu'on voulait tenir cachés au plus profond de soi... Ce n'est pas ma faute... Pourquoi être revenu dans ma vie?... Car c'est vous quiètes revenu... Et puis, vous m'avez témoigné tant d'intérêt, une si tendre affection... vous venez souvent ici... vous passez de lon-
gues heures auprès de moi... Alors, j'ai bien pu croire, espérer que vous-même...
LAZARE
Vous ne devez pas dire ça, Judith, il ne faut pas que, sur un tel sujet, il y ait un malentendu entre nous... Ne me faites pas regretter d'être venu souvent ici, puisque vous avez pu attribuer à un autre sentiment que l'amitié la fréquence de mes visites... Je viens, parce que je passe auprès de vous des heures claires et qui me font oublier bien des tristesses. Je vous parle des idées qui me passionnent, car elles vous passionnent aussi... C'est une joie rare et délicate de causer avec vous, Judith... vous êtes très intelligente et vous avez un des cerveaux les plus intéressants que je connaisse.
JUDITH
Ah! toujours mon intelligence et mon cerveau!... Mais j'ai un cœur aussi, Lazare, et c'est de tout ce cœur-là que je vous aime!...
LAZARE
Judith! Judith! taisoz-vous!
JUDITH
Oui, je vous aime. Hélas! j'ai été indifférente
autrefois, coquette peut-être, cruelle même; j'étais trop jeune pour comprendre quel homme supérieur vous étiez et vers quelles hauteurs sereines vous m'auriez emmenée. Mais depuis. j'ai vécu, et en vous seul j'ai reconnu mon maître.
Ah! Judith, pourquoi me troubler par cet aveu qui fait revivre soudain en moi le passé, toute ma jeunesse, mon espérance et mon désir?... Vous pleurez, vos larmes inondent mon cœur et je ne puis vous consoler. Michel est mon ami.
JUDITH
Je ne l'aime plus... je suis prête à le quitter!
LAZARE
Et quand bien même?... Que ferais-je de vous ? Je vous respecte trop pour faire de vuiis ma maîtresse...
JUDITH
Ah! ne me respectez pas trop... Vous avez eu des maîtresses pourtant! Vous m'avez aimée et vous m'aimeriez encore, je le sens, je le jure'.
LAZARE
Je vous ai aimée comme celle dont on veut faire sa compagne fidèle, sa femme... mais depuis....
JUDITH
Mais depuis... Ali! parlez!... Je vous en supplie, pas de restrictions, maintenant, je peux tout entendre!
LAZARE
Depuis, vous avez fait un long séjour parmi les étrangers.
Parmi les étrangers... Je comprends, c'est notre race que vous respectez en moi, en ne me jugeant plus digne d'être votre femme.
LAZARE
Oui, pour qu'elle soit la plus forte, il faut aussi qu'elle soit la plus pure!... D'ailleurs, l'œuvre à laquelle je me suis consacré m'interdit de mêler une femme à ma vie.
JUDITH
Pourtant, si cette femme n'avait d'autre ambition que de se consacrer tout entière à cette
œuvre, d'être auprès de vous une compagne,
une amie. Il y a des mariages spirituels, de telles unions ont existé.
LAZAIiK
Vous vous exaltez. Mais vous êtes jeune, séduisante et très femme, Judith. Pourquoi vivre dans les dangers d'une continuelle tentation, ou, alors succomber? Le monde ne croirait pas à la pureté de cette union.
JUDITH
Alors, vous me refusez même ça, et vous me parlez de l'opinion du monde. Ah! j'expie chèrement la faute d'avoir été sans expérience ! De toutes parts, je me heurte à des préjugés et contre une morale qui n'est pas la mienne ; c'est au nom de cette morale que vous me désespérez, que vous m'humiliez... et vous vous vengez cruellement de mon dédain de jadis !
Oh! Judith! Comment une telle pensée peutelle entrer dans votre esprit'?... Comprenez-moi bien; je ne me venge pas... Devant votre douleur et votre sincérité, un tel sentiment de ma part serait bien peu généreux. Il me faut au
contraire beaucoup de courage pour vous parler comme je le fais... beaucoup de courage, croyezmoi... désormais, je ne pourrai même plus être votre ami.
JUDITH
Ne dites pas ça, Lazare, ne dites pas ça! Il faut que vous restiez mon ami. Je ne vous parlerai plus jamais de tout cela, je vous le promots; mais restez mon ami, ou alors, vous m'abandonneriez dans une détresse effroyable... et je serais capable de tout. 0 est vrai, j'ai. le cœur désemparé, l'âme obscurcie... tout s'écroule autour de moi, tout s'écroule, je ne sais plus où je vais... je ne sais plus... ne m'abandonnez pas... venez à mon secours... éclairez-moi... de vous seul, j'accepte un conseil, une direction!...
LAZARE
Ah! ma pauvre petite Judith!... C'est affreux ! Quel conseil voulez-vous que je vous donne? Vous devez rester avec Michel.
JUDITH
Je ne l'aime plus, je ne peux plus l'aimer... au nom de quelle morale encore dois-je rester avec lui?
i. v/.wu:
C'est pour vous qu'il a quitté sa femme et ses enfants et. par là, il est votre créancier. C'est une traite qu'il a tirée moralement sur vous. Et puis, il vous aime.
JUDITH
11 m'aime!... il m'aime désignant le groupe deRodiu)
tenez, comme l'homme qui est sur cette cheminée et qui s'accroche désespérément à cette femme.
Je le plains.
Ecoutez
Quoi donc ?
LAZARE
JUDITH
LAZARE
JCDIT1I
Je l'entends qui rentre, et la pensée de le revoir tout à l'heure m'est insupportable. Il va me demander pardon... et nous nous réconcilierons, sans que je lui aie dit que je l'aime... et il se contentera de cette réconciliation.
LAZARE
Il attend à côté, pauvre homme ! il avait tant de peine! Voulez-vous que je l'appelle?
JUDITH, avec un geste de découragement.
Si VOUS voulez! (Lazare se dirige ver la porte dn bureau de Michel.) Mais attendez, j'ai quelque chose à vous demander... Savez-vous si le ministère est formé ?
LAZARE, un peu surpris.
Pas encore, mais ce n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, deux jours au plus. Pourquoi me demandez-vous ça?
JUDITH
Sagelier sera président du Conseil ?
LAZARE
Très probablement, pourquoi?
JUDITH
Vowenberg voudrait èlre attaché à son cabinet.
LAZARE
Vowenberg?
Oui... Sageïier,je crois, n'a rien à vous refuser.
LAZARE
Je ne crois pas.
JUDITH
Alors, ii faut lui recommander Vowenberg. Vous me le promettez ?
LAZARE
Je vous le promets.
JLDITH
Ne perdez pas de temps, allez le voir en sortant d'ici. N'en parlez pas à Michel, c'est inutile, avec sa jalousie, et après ce qui s'est passé tantôt...
LAZARE
C'est entendu!
(Il se dirige vers le cabinet de Michel. Le rideau tombe.)