‹ Le retour de l'exilé [microforme]Chapitre 29 sur 32 · SCÈNE III LES PRECÉDENTS, BLANCHE · texte numérisé non relu

SCÈNE III LES PRECÉDENTS, BLANCHE

BLANCHE, entrant. — Adrien, monsieur DesRivières, sauvez-moi, au nom du ciel.

ADRTEN.—Vous, Blanche. ma chère Blanche ?

Mais d'où venez-vous ? Comment êtes-vous ici? Que s’cst-il donc passé ?

AUGUSTE.—Asseyez-vous, mon enfant; vous êtes épuisée. Quelque nouvelle infamie de Jolin, sans doute ?

BLANCHE, s’asseyant—Fermez la porte; on va me poursuivre certainement. Bien des personnes m'ont rencontrée sur la route; je courais comme une folle. Vous me défendrez, n'est-ce pas ?

ADRIEN.- Ne craignez rien, Blanche ; vous avez ici des amis prêts à vous sacrifier leur existence.

AUGUSTE.—Et pour l’un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand, allez!

BLANCHE.—Adrien, monsieur DesRivières, qu’allez-vous penser de moi? Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma mère; je suis venue vous chercher ici, Mais ma pauvre tête s'est égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la terre.

AUGUSTE.--Mais enfin quelle est la cause | de votre effroi, ma pauvre petite ?

BLANCHE.—Voici, monsieur. Après votre départ, Jolin me parla de pardon, de réconciliation, et me fit

olunces tout

les plus brillantes promesses, si je consentais à l’épou; ser. Mon refus l'exaspéra ; il éclata en menaces: et ma mère qui ne peut résister à l’ascendant de cet homme, s’emporta elle-même contre moi jusqu’à vouloir me frapper. Ce matin, à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les Etats-Unis, à bord d’un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet effet par Jolin… Vous jugez de mon épouvante. Je ne sais si je me trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que ceux qu’il avoue,

AUGUSTE.—Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service. Mille pannerées de diables, on s’exposerait au pal lui-même pour enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d’un pareil coquin ! |

ADRIEN.—Et vous avez fui. Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte de courage!

BLANCHE.—J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère. Elle n’a pas voulu m’entendre ; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette au-

berge, je suis accourue pour me mettre sous votre protection.

AUGUSTE.—C'est fort bien, ma pauvrette,; mais si vous saviez où nous étions, Jolin doit le Savoir de même. Jls viendront vous chercher ici, et l'autorité d’une mère est toute puissante sur une fille mineure.

ADRIEN.—Eh bien, alors, hâtons-nous ; nous pouvons trouver pour elle un asile sûr à Québec.

AUGUSTE.—Oui, et nous serions, arrêtés vous et moi, pour enlèvement. Croyez-moi, mon ami, ne

donnons pas prise contre nous à ce vieux matois de Jolin.

ADRIEN. -- Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y consent...

AUGUSTE.—Elles ne m’arrêteraient pas non plus s’il S’agissait seulement de ma sûreté, Pour moi maintenant, qu'est-ce que la liberté ? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous verrais avéo chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une démarche qui irait l'apparence d’une faute, un amour pur êt honnête comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants ; en entrant dans cette voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle, savezvous où vous pouvez être entrainés ?.… Je vous étonñe, je le vois; vous ne vous attendiez pas à do tels scrupules de ma part. Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur lesquels j'ai fait naufrage ?

ADRIEN.—Cependant, monsieur, les circonstances sont telles.

AUGUSTE.—Les circonstances ne sauraient justifier une faute; croyez-en un homme qui n’est pas

habitué à exagérer la morale. N'aitaquez pas de front les règles établies, un jour vous le regretteriez

amèrement.

ADRIEN.—-Mais enfin, il faut prendre un parti, AUGUSTE:--Non, Adrien, il faut laisser les choses

telles qu’elles sont. Ecoutez; si je me montre sévère envers vous, c’est qu: je ne voudrais pas vous voir

. engagé dans la voie déplorable où je me suis perdu ; ‘ parce que cette charmante enfant ne doit pas être

malheureuse comme le fut ma pauvre Berthe,

ADRIEN.—Berthe ?

AUGUSTE.-—Oui ; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement, malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l’infortunée Berthe de Blavière.

“APDRIEN.--De qui parlez-vous, monsieur? Quel

de ce

ss

hom avez-vous prononcé ? J'ai mal entendu, sans doute, je. Non, non, c’est impossible!

AUGUSTE.—L'’auriez-vous connue? Ce terrihle drame a eu trop de retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom... Je vous le répète, elle s’appelait…

ADRIEN.--l'aisez-vous, monsieur ! :

AUGUSTE.—Mais pourquoi donc, au nom du ciel ?

ADRIEN.--Vous insultez ma mère !

AUGUSTE, se précipilant vers Adrien.-—Votré mère! Votre âge? Par pitié, dites-moi votre âge!

ADRIEN Monsieur.

AUGUSTE.—II le faut, Adrien: il le faut, je le Veux. je vous en prie!

ADRIEN.—Je suis né le 16 octobre, 1839.

AUGUSTE.—1839 ! et votre mère s'appelait Berthe de Blavière!.. Adrien, Adrien, vous êtes mon...

ADRIEN.—Je suis le fils de M. Launière, monsieur ! R

AUGUSTE.—C'est vrai, c’est vrai. Ma pauvre tête se perd : voyons, réfléchissons, récapitulons ces circonstances étranges. Aidez-moi. Adrien, mon... ami. J’ai peur de devenir fou... Oui, c’est cela, votre mère pleurait souvent en vous regardant; votre père vous manifestait de la haine. N'est-ce pas. cela, dites, n'est-ce pas cela. ? |

ADRIEN.—Oui. ( AUGUSTEF.—Adrien, votre mère a dû vous parler

de sa famille, de son passé ; elle a dû vous révéler certaines particularités. |

ADRIEN:+-Une seule fois ; an moment de sa mort.

um 68 —

Ëlle me fit appeler dans sa chambre, m’embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son oreiller un paquet cacheté qu’elle me remit, elle me dit d’une voix éteinte : Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces papiers des secrets qui te concernent. Cependänt si tu as quelque affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheraäs pas à connaître ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n’ai jamais ouvert ce paquet.

AUGUSTE.—Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, où est-il ?

ADRIEN.—Dans cette malle.

AUGUSTH.—Donnez., donnez !

ADRIEN, tirant un paquel cachelé d’une malle el le remellant à Auguste.—Tenez, je crois que vous pouvez connaitre les secrets de ma pauvre mère.

AUGUST, décachelant le paquel.—Plus de doute! voici cette fameuse contre-lettre signée Join; voici l’acte notarié par lequel j’abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par haïne pour le meurtrier de son frère, elle n’a pas voulu faire usage de ces pièces. Adrien, Adrier, me crois-tu maintenant ?

ADRIEN, se jelant dans ses bras.—Mon père !

AUGUSTE. Mon fils! J'ai un fils, moi, l’aventurier, l’homme sans nom; le paria des cinq parties du monde ! Oh! si j'avais su le bonheur qui m'était réservé, Comme j'aurais fui le danger, comme j’eusse été lâche !… Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à Québec; il me räconta la disparition de Berthe ; il me f” entendre, suivant la croyancé commune, qu’elle avait attenté à ses jours. Alors je cherchai le péril avec une espèce de fureur ; je me jetai à corps perdu dans les entre-

à et çuet oix 1veent.

mal« itre le,

cher

le el pou-

oute!

voici ou à ur le isage inte-

avennarties ’était eusse exiscapiil me dre, nté à spèce nitre-

prises les plus téméraires ; tantôt riche, tantôt pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans but, sans désirs, sans jouissances… Et | pendant ce temps, j'avais un flls ! et il est beau, il est | bon, il est généreux! Il m'a aimé, il m’a sauvé la vie : avant de me connaitre... Oh! c'est trop! c’est trop! (Il fond en sanglols.)

ADRIEN.—Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant ?

AUGUSTE.-—Partir ? Oh! non, nou! Te quitter, | jamais! Nous serons heureux ensemble. |

BLANCHE. —Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivières? n'aurai-je pas uue petite part dans votre joie ?

AUGUSTE.—Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle jumelle de mon écrin! vous partagerez notre bonheur en le complétant ; vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous ‘| réunirai tous les deux sous mes ailes, et je vous dé- 1 fendrai du bec et des ongles, comine ia poule défend ses petits. Jesus mein Goll! triple tonnerre, ma tête se détraque.. me voilà poule couveuse, à pré- N sent ! Je ris et je pleure à la fois... Elle est si belle, si ( douce et si gracieuse, ma fille !... Et mon fils, il est si brave, si honnête, si dévoué !.… Vous vous aimerez et vous m’aimerez. Quand nous serons seuls, tout seuls, vous m’appellercz votre père, n’est-ce pas ? Et plus tard vos enfants. Oh! mais que vais-je dire là, moi? Ne m’écoutez pas, tenez, ne m’écoutez pas. Je délire, | j'extravague, et vous ne voudi'ez pas pour père de | ce fou ridicule qu’on surnommait autrefois la Bourasque.….

ADRIEN.--Mais, mon père, ce bonhenr dont vous parlez ne pourra jarsais se réaliser !

AUGUSTE.--Qui dit cela ?

ADRIEN.--Mais vous oubliez donc...

| ul pa E L re 1:

»* {| Fi 1 al 4 AA di AUrte U}) |

Page 1