OBSERVATION LXXVII
De M, T,,, — Il y a un mois, je passais à bicyclette à Fourchambault, et je remarquai vaguement à droite une
1. J. Nelson, A Study ofDreams, American Journal of Psychology, I, p. 380, 1888.
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église. Mais, comme je n'y avais guère fait aUention, peu dejoursaprèsj'avais complètement oublié ce que j'avais vu. Je fis alors un rêve dans lequel il me semblait traverser une seconde fois Fourcharobault à bicyclette; je passais par la même rue et je vis la même église, avec le même aspect. Après ce rêve, chaque fois qu'on me parlaij; de Fourchambault, je me le représentais par la même rue et la même église, tout en étant persuadé que cette vision n'était que celle d'un rêve, sans aucune existence. Jeudi dernier, je suis retourné à Fourchambault et j'ai été très surpris de voir que ce qui m'était apparu en rêve existait réellement*.
Dans l'observation III (deuxième scène, p. 40), je rêve qu'une ligne nouvelle du Métropolitain est ouverte qui va de la place Clichy ou de l'avenue de Clichy à la rue de Soisson {sic). J'ai eu depuis l'explication partielle de cette scène. Il m'arrive très souvent, dans mes séjours à Paris, de monter sur l'impériale de BatignoUes-Clichy-Odéon et d'y monter ou d'en descendre soit à la place Clichy, soit à l'avenue de Clichy. Récemment, je remarquai que, à un point du trajet, l'omnibus croisait un tramway de la ligne Saint- Den''S'Pont'de'SoissonS'Opéra\ les deux voitures restèrent arrêtées l'une près de l'autre pendant un moment et, en regardant d'une façon distraite la pancarte du tramway, je remarquai que les caractères des mots Saint'Denis-Pont-de-SoissonS'Opéi^a étaient les mêmes que ceux que j'avais lus dans mon rêve comme indiquant le trajet d'une ligne du Métropolitain. C'était là l'origine de la « rue de Soisson » de mon rêve. Mais pourquoi cette faute d'orthographe? Je ne le sais pas au juste, mais je suppose que la perception
1. Voir deux faits semblables dans D'Hervey Saint-Denys, Les rêves et les moyens de les dirigery p. 26-33.
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distraite qui est revenue dans mon rêve avait pu ne pas saisir la dernière lettre du mot, soit que la peinture ait été grattée ou rendue peu distincte par le temps, soit qu'elle me fût cachée par quelque objet.
De pareils faits sont analogues à ceux que j'ai signalés plus haut en ce qui concerne le désir et surtout la peur : le contenu de l'esprit est plus étendu dans le sommeil que dans la veille. De même que des tendances non acceptées par le moi éveillé se manifestent comme des forces agissantes dans le moi endormi, de même des représentations qui sont refoulées chez le moi éveillé, parce que l'attention et les forces mentales sont appliquées ailleurs, arrivent dans le rêve à un niveau suffisamment élevé pour être saisies au réveil et même pour laisser des souvenirs qui survivent après le réveil.
De là se dégage, au moins comme hypothèse très vraisemblable, cette troisième loi de l'apparition des images qui est spéciale au sommeil : parmi les représentations qui ont occupé l'esprit pendant la veille, celles qui ont le plus de chances de reparaître en rêve sont celles sur lesquelles l'attention s'est le moins portée pendant la veille.
C'est, à peu de chose près, la loi formulée par M. Delage*. Toutefois, entre la loi de M. Delage et celle que je propose ici, il y a quelques différences.
D'abord M. Delage énonce ainsi sa première « règle générale » : « Les idées qui ont obsédé l'esprit pendant la veille ne reviennent pas en rêve ». Si l'on prend celte formule au pied de la lettre, elle est fausse. Les
1 . Essaisur la théorie du rêve, Revue scientifique, XLVIII, p. 40-i8, juillet 1891.
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images qui nous obsèdent pendant la veille sont de deux sortes : celles qui se rapportent aux objets de nos craintes et de-nos désirs, et celles qui sont émotives. Les images émotives reparaissent dans le sommeil en raison même de leur caractère émotif, comme elles reparaissent pendant la veille malgré les efforts que nous faisons pour les chasser : Témotion qui les accompagne leur donne une puissance exceptionnelle de vie. Il en est de même pour les images des objets que nous désirons ou que nous craignons, avec cette complication que les désirs repoussés et les craintes dédaignées pendant la veille agissent aussi bien que les tendances normales et raisonnables; les images des objets désirés et redoutés nous obsèdent pendant la veille et nous obsèdent aussi bien pendant le sommeil. Mais il faut distinguer des images obsédantes de la veille les images qui, pendant la veille, nous occupent l'esprit avec notre assentiment, c'est-à-dire celles qui occupent la conscifence, non en vertu de leur spontanéité propre, mais en vertu d'un effort de notre, volonté. Et le relâchement, pendant le sommeil, de l'attention volontaire et Taffaiblissemenl de toutes les fonctions qui dépendent de la volonté, permettent de comprendre que les représentations sur lesquelles Teffort de la volonté s'est porté pendant la veille cèdent le plus souvent la place aux autres une fois que nous sommes endormis. — Au reste, les faits sur lesquels s'appuie M. Delage montrent bien que les images qui ne reparaissent pas pendant le sommeil sont celles auxquelles s'est appliqué, pendant la veille, l'effort attentif : « A l'occasion de certains anniversaires doux ou tristes, dit M. J..., après avoir toute la journée concentré ma pensée sur une personne ou sur un fait, il m'est arrivé, afin d'y rêver la
nuit, de m'y absorber d'une façon encore plus intense durant la soirée. Je n'y ai jamais réussi. » Et M. Delage ajoute : « Un autre de mes amis cherche tous les soirs, pour vérifier ma théorie, à se susciter des rêves en pensant avec intensité à un sujet donné et n'y est jamais parvenu. J'ai fait la même tentative avec aussi peu de succès. » {Art. cit,, p. 41.) Il s'agit bien ici d'attention volontaire et non pas d'obsession spontanée.
D'autre part, pour comprendre que les images de perceptions inattentives reparaissent dans le rêve plus souvent que les images de perceptions attentives, il ne me paraît pas nécessaire de supposer que les unes et les autres possèdent une. énergie que les premières ont dépensée, que les autres n'ont pas dépensée pendant la veille. Cette hypothèse a le défaut de ne pas rendre compte de tous les faits, puisque M. Delage reconnaît qu'il y à des exceptions : « Lorsque je m'applique, dit-il, à la solution d'un problème de mathématiques, je m'y absorbe avec une intensité que ma raison ne peut modérer. Si le problème est supérieur à mon instruction en ces matières, je m'acharne en vain à sa solution. Je le quitte pour un autre travail, mais mon esprit se dérobe, et je me retrouve traçant des figures et posant des équations au lieu de continuer la description commencée de quelque organisme animal. Assez souvent alors, il m'arrive d'en rêver. » [Ibid., p. 44). Pour moi, depuis que je travaille à cet ouvrage sur le rêve, il m'est arrivé plusieurs fois de rêver sur le rêve*. Je citerai dans le chapitre viii une observation (CXIII) qui contient un tableau relatif au rêve. « Évidemment, dit M. Delage, pour expliquer qu'il rêve de mathéma-
1. Cf. les rêves scientifiques cités par Beaunis (Contribution à la psychologie du rêve, Am. J. of Ps., xiv. 1903).
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tiques après s'être efforcé de résoudre un problème, l'énergie était restée trop forte, malgré la grosse dépense qui en avait été faite* » Mais c'est là une complication nouvelle de Thypothèse relative à Ténergie des représentations. D'ailleurs, cette hypothèse n'est pas nécessaire. Les faits montrent que les images sur lesquelles s'est portée l'attention pendant la veille ne perdent pas par là toute possibilité de reparaître pendant le sommeil. Si elles reparaissent rarement, ce n'est donc pas que leurs chances de réapparition soient supprimées, c'est qu'elles sont seulement diminuées parce que ces images doivent soutenir la concurrence avec les images qui n'ont pas occupé l'esprit pendant la veille ou ne l'ont occupé que d'une façon fugitive. Or, quoiqu'il ne soit guère possible de compter les images des deux genres, il est certain cependant que les images qui n'ont point retenu l'attention sont beaucoup plus nombreuses que les autres : la méditation et la réflexion de la veille, même chez l'homme dont l'esprit est le plus actif, ne portent que sur un petit nombre d'objets et n'emploient qu'un petit nombre d'images. Le sommeil, la suspension du travail intellectuel, supprime le privilège qui maintenait pendant des heures consécutives ces images dans l'esprit. De là résulte qu'elles se retrouvent si rarement dans les rêves.
Quant aux observations der Maury, Delbœuf, Pilez, Vaschide et quelques autres*, sur les images anciennes qui reparaissent dans le rêve, elles me paraissent seulement présenter la forme extrême du fait que je viens d'établir. Ce sont des images que le moi éveillé ne
1. Voir encore sur ce sujet Freud, Die Traumdeutwig y p. 128 et suiv..
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connaît guère ou ne connaît plus du tout, sur lesquelles r^ttention de la veille ne s'est pas portée depuis longtemps : elles peuvent, à la faveur de certaines circonstances, par exemple sous Taction de certaines tendances, reparaître à, Timproviste. Mais leur extrême rareté montre qu'elles ne tendent pas à reparaître avec une grande force. Toutefois, je ne saurais dire Tinfluence exercée à ce point de vue par la profondeur du sommeil. . On peut encore énoncer une quatrième loi de la réapparition des images dans le sommeil, que je formulerai ainsi : les images provenant de perceptions anciennes qui ont été appelées à la conscience pendant la veille acquièrent par là une force nouvelle, et comme un rajeunissement, qui les prépare à reparaître pendant le sommeil. Il est inutile de citer des observations pour rétablir. Tout le monde sait qu'il suffit d'une conversation sur quelque événement ancien pour provoquer dans la nuit suivante un rêve qui se rapporte à cet événement. Les images qui reparaissent ainsi peuvent être appelées des images d'images, puisqu'elles reproduisent directement des images récentes, et seulement d'une manière indirecte des perceptions anciennes.
Et maintenant, ces lois de la réapparition des images que je viens de passer en revue relient les images du rêve avec les états antérieurs (perceptions et images), qu elles reproduisent. D'autres forces agissent pendant le sommeil pour donner la prépondérance à certaines images. Parmi ces forces, se trouve au premier rang celle des tendances. Mais, même en dehors de l'action des tendances, les images peuvent encore se diviser en deux groupes : les images maîtresses et les images subordonnées. Les images maîtresses sont