J'eus aussi un quatrième rêve qui succédait peut-être
même aux trois autres, mais il est déjà presque effacé de ma mémoire. Je me trouvais dans un faubourg de Lyon, où je rencontrais un curé qui ne put s'empêcher de me manifester son contentement. Il venait de quitter un poste où il avait beaucoup à faire pour venir dans un petit faubourg peu populeux et il me montra sa chapelle qui se dressait sur une élévation. Je la vois encore très distinctement.
En réalité, la distinction des deux premiers tableaux n'est pas parfaite, car les vastes cours oh jouent des enfants ressemblent beaucoup à celles d'un établissement scolaire. Je suppose donc que la transformation de la maison du grand-père est due à Tinfluence du second tableau et que c'est là un fait du réveil. Le rêve total comprend cependant quatre tableaux qui ont dû être tout à fait indépendants au début du réveil. C'est parce que les tableaux ne se lient pas, ou se lient très mal, que l'observateur y voit qualre rêves distincts et qu'il les attribue à des moments différenls de la nuit. — Il faut noter aussi dans cette observation, l'incertitude qui existe relativement à Tordre du quatrième tableau par rapport aux autres.
A la rigueur, le fait que l'observateur jeune s'imagine souvent qu'il a fait plusieurs rêves successifs pourrait s'expliquer dans l'hypothèse de la succession : on prendrait alors les déclarations de l'observateur au pied de la lettre et l'on dirait qu'il se souvient fidèlement d'avoir eu plusieurs rêves successifs. L'absence de liaison enire ces rêves successifs apparaîtrait alors comme une caractéristique du rêve. C'est à ce, point de vue que se sont placés Bernard Leroy et J. Tobolowska. Mais l'absence de liaison, l'autonomie de la succession, est alors un fait mystérieux. Ce fait se comprend au contraire dans l'hypothèse de la simul-
i08 ÉTAT DE LA CONSCIENCE PENDANT LE SOMMEIL
tanéité : cette hypothèse est, à ma connaissance, la seule qui puisse Texpliquer. C'est pourquoi je le considère comme une première raison de fait d'admettre la simultanéité.
2. Incapacité d'attribuer aux événements un ordre certain de succession, — Voici un deuxième fait qui s'explique très bien dans Thypothèse de la simultanéité et qu'il serait bien difficile d'expliquer dans l'hypothèse de la succession : c'est que l'observateur est fréquemment incapable de dire avec quelque sûreté dans quel ordre se sont succédé les événements du rêve. D'ailleurs, cette incertitude ne peut guère se rencontrer que dans les rêves de notation immédiate, parce que, dans les rêves de notation différée, la coordination spontanée des événements a tout le temps de s'effectuer. Si on la trouve aussi dans des rêves de notation différée, ce sera, je pense, à la condition que l'observateur ait remarqué dès le commencement du réveil son propre embarras au sujet de l'ordre des événements.
Cette incertitude peut être constatée dans plusieurs des rêves de notation immédiate que j'ai cités au chapitre précédent. Dans l'observation I (p. 36), j'ai noté que plusieurs séries d'images passaient dans mon esprit, mais l'ordre des événements imaginaires n'est pas déterminé. L'attention rétrospective a saisi les tableaux dans l'ordre où ils sont numérotés (visite chez un instituteur avec l'inspecteur primaire, pluie et marche hâtive vers le lycée, marche au soleil au milieu des boutiques), mais aucun ordre objectif n'est attribué aux événements.
De même dans l'observation II (p. 38), le tableau de la classe est celui qui a frappé mon esprit le premier, mais il y a indétermination sur la question de savoir
si cette scène imaginaire s'est passée avant ou après les scènes du jardin.
Dans l'observation III (p. 40), il y a moins d'indétermination quant à Tordre des événements, puisque la deuxième scène commence ainsi : « A un autre moment... » Mais il subsiste encore quelque incertitude sur Tordre dans lequel les événements se sont succédé, et c'est cette incertitude qui* est exprimée ainsi : « On dirait un peu avant, mais je ne peux pas retrouver Tenchaînement des événements, et je ne sais même s'il a existé. » Quoique les mots : « A un autre moment )> nient expressément la simultanéité,, on peut ne voir là qu'une illusion consécutive au sommeil, car la scène macabre du premier tableau, vaguement localisée dans un hôtel, est trop incompatible avec la deuxième scène (voyage dans le Métropolitain) pour que Tesprit en train de se réveiller, retrouvant l'usage au moins partiel de ses facultés logiques et sa connaissance ordinaire du monde extérieur, ait pu admettre la simultanéité des deux scènes. Je pense donc que les remarques qui, dans la notation de ce rêve, concernent Tordre des événements expriment les résultats du travail logique par lequel l'esprit, pour se rendre compte de ce qui. s'est passé, s'efiforce, sans y parvenir complètement, de ranger les scènes dans un ordre objectif de succession.
Au contraire, lorsque le travail d'organisation logique est beaucoup plus avancé, comme dans los observations ÏV (p. 41), V (p. 44) et VI (p. 46), il n'existe pas dépareilles incertitudes au sujet de Tordre objectif des scènes : les scènes peuvent être médiocrement liées, des intermédiaires peuvent paraître effacés, ou plutôt ces intermédiaires n'ont pas existé,
mais il n'existe pas d'hésitation sur la succession des ^.; événements.
Je pourrais montrer que le défaut d'ordre objectif, i/ ou l'incertitude relativement à l'ordre objectif, se ren-
• contre aussi dans la plupart des rêves de notation
jj immédiate que j'ai rapportés dans le précédent cha-
^r pitre : je me borne à signaler comme instructives à ce
j| point de vue les observations VIII, X et XI. En ce qui
|:^ concerne Tobsèrvation VIII (p. SI), je n'ai pas voulu
I soulever, en la rapportant, la question delà simulta-
|t néité, et j'ai admis provisoirement que les expressions
I ' « en même temps, au même moment »., employées
^: dans la première période du réveil, pouvaient n^
S désigner qu'une simultanéité approximative; mais
S. mainlenant, étant données les autres raisons qui
I appuient l'hypothèse de la simultanéité, je crois qu'on
doit prendre ces expressions dans le sens littéral, comme signifiant que l'observatrice s'est rendu compte au premier moment que les différents tableaux avaient occupé son esprit simultanément; puis, la période du réveil se prolongeant, le travail ordinaire s'est accompli et les tableaux se sont organisés tant bien que mal au point de vue de la succession. Si l'on ne veut pas admettre cette interprétation fondée sur un fait unique, tout au moins faudra-t-il reconnaître que les expressions employées dans ce cas au début du réveil indiquent qu'il a existé d'abord une grande incertitude au sujet de l'ordre objectif des événements.
' L'incertitude relative à l'ordre des événements, ou,
à Tordre des rêves, est rare chez les jeunes observateurs. Je n'en trouve qu'un exemple bien net* dans les
1. Il y en a un exemple aussi dans l'observation XXIX, au sujet
observations de mes élèves, et c'est précisément celui qui s'est montré le meilleur observateur qui me le fournit : c'est un des derniers rêves qu'il m'ait notés.