OBSERVATION XXXV
Notes de mon élève L, F,.. — Je me trouve, je ne sais par quel moyen, transporté à Besançon, près des bains du Pont- Ciseau (qui sont à Nevers), et je suis égaré. Je vois des jardins déserts, avec des billards, mais je n'y entre pas. Je suis dans un immense couloir dont je ne vois pas la fin. J'arrive au bout dans un salon où une femme m'adresse de vifs reproches. Je ne sais pas au juste ce qu'elle me dit, mais je crois comprendre qu'elle me demande pourquoi j'arrive chez elle puisqu'elle m'a montré le chemin tout à l'heure. Puis, sans transition aucune, je suis transporté dans une rue de Besançon que je reconnais très bien avec tous ses ms^gasins. J'arrive sur la place du Marché, près de la maison de ma tante et j'entre chez elle. Je fumais un immense cigare. Chez ma tante, je trouve mon père, causant avec mon cousin. lis ne me disent pas bonjour et, pour toute parole de bienvenue, mon cousin dit : « Voilà le surveillant d'internat. » Je passe dans une autre pièce et je trouve ma mère en train de faire la cuisine, une cuisine bizarre avec des ingrédients qu'elle m'a nommés et dont j'ai oublié le nom. Ma mère me dit : « Tu n'aimeras pas ce que je fais là, aussi Je... » La sonnerie du réveille-malin vient interrompre le rêve. J'avais reconnu la salle à mang.r et la cuisine dans tous leurs détails.
Ce rêve comprend deux tableaux. Dans le premier, F... est égaré aux environs des bains du Pont-Ciseau; il arrive dans un salon d'oîi on le chasse avec des reproches; on peut considérer ce tableau comme achevé. Quant au deuxième tableau qui forme le reste du rêve, il est interrompu brusquement. Je pense que les deux tableaux ont dû occuper Tesprit simultanément; Tun a eu le temps de s'achever pendant le sommeil, assez près du réveil pour que le souvenir pût en être conservé; Tautre a été coupé par le réveil. Une
raison de plus de regarder les deux tableaux comme simultanés est que le premier tableau, quoique localisé f:^ nettement à Nevers, est fixé aussi à Besançon; cela ne
t peut se comprendre que comme une confusion pro-
y (luite par l'influence du second tableau.
N 11 faut remarquer dans ces rêves que, en même
r temps qu'un tableau est interrompu, il n'est pas rare
- que Ton en trouve un autre dont le développement est
achevé; il y a un dénouement. Cette existence, dans un |\ même rêve complexe, de tableaux achevés et de
tableaux interrompus, se comprend facilement dans l'hypothèse de la simultanéité; elle est à peu près inintelligible dans l'hypothèse de la succession autonome des tableaux.
4. Réces complexes à tableaux rrcurrents ou persistants, — Le rêve dans lequel Delbœuf sauve la vie. à deux lézards, puis, interrompu par un ami qui lui lance un caillou, va l'enfermer dans une armoire, et levient ensuite à ses lézards, fournit un bel exemple de rêve à tableau récurrent. Si l'on admet l'hypothèse de la simullanéilé, ce fait s'explique facilement : le rêveur, au moment de son réveil, a cherché à se rendre compte de son rêve, et Tun des tableaux' s'est intercalé dans le développement de l'autre parce que cVst de celte façon que le moi de la veille pouvait le pius commodément organiser l'ensemble de ses représentations. Dans l'hypothèse de la succession autonome, il faudrait admettre que le tableau des lézards s'est interrompu, qu'il a été remplacé par le tableau intercalaire pour une cause physiologique inconnue, puis que, pour une cause également inconnue, le tableau des lézards a reparu et a recommencé à se développer à partir du point où il avait été interrompu.
Uobservation XXVI, donnée plus haut (p. 101), présente aussi un exemple de tableau persistant; j'ai signalé le fait en passant quand j'ai analysé ce rêve.
Ces rêves à tableaux récurrents ne sont pas rares. En voici un exemple tiré d'une longue observation personnelle que je résume ici à cause de son étendue :
OBSERVATION XXXVl
Première scène, — Je travaille dans mon jardin. Arrive un cousin, E. B... Je me promène avec lui dans le jardin, puis je désire avoir mon sécateur, et je rentre à la maison pour le prendre.
Deuxième scène. — La maison où je suis entré est maintenant celle de mes parents. Ici beaucoup de détails qui sont inutiles. Je cherche le sécateur dans le tiroir où je l'ai rangé. Puis nous sortons pour aller au jardin, et je présente E.B... à mon père. Le rêve se continue par une promenade dans le jardin de mon père.
La présence d'E. B... dans la première scène s'expliquait bien. Elle ne s'explique plus dans la deuxième, et pourtant le personnage reparaît. Le fuit ne me parait intelligible que si l'on admet que, pendant que la deuxième scène se développait, la première persistait au moins partiellement et continuait à se développer de son côté dé façon à finir par pénétrer dans Ja deuxième.
Voici un rêve d'un de mes anciens élèves (G. D.) dans lequel on voit aussi un événement qui se répèle et se trouve mêlé à deux tableaux différents :
OBSERVATION XXXVU
Je me trouvais dans la rue d'un village, avec le vague souvenir que je venais de descendre d'une montagne, ayant
pour compagnons mon père, ma mère, ma sœur et deux autres personnes. Ma petite sœur était fatiguée : je la prissur mes épaules. Au bout de quelques pas, un de mes souliers se détacha et mon pied faillit en sortir. Je me baissais alors, lorsque je reconnus un soulier verni que j'avais porté pendant les vacances. Je le rattachai. Lacune. Quelques maisons plus loin, mon soulier se détache de nouveau. Pendant que je suis baissé pour le rattacher, j'entends des enfants^ crier non loin de moi. Ils regardent dans un chemin creux qui aboutit à la route. Je lève la tête et je vois déboucher un cheval qu'un charretier mène par la bride : ce cheval s'était blessé, et des viscères pendaient de Tabdomen. Je me^ demandai comment il pouvait encore traîner le char de pierres auquel il était attelé. Je me réveille.
Voici un rêve de même genre, noté par un autre de mes anciens élèves (Ch.), dans lequel le tableau qui reparaît est un peu plus complexe et suit un cerlain développement :