OBSERVATION LI
J'ai coutume de chasser pendant le mois de septembre dans le département de l'Eare-et-Loir. Or, en 1903, l'ouverture de la chasse fut fixée au 6 septembre, c'est-à-dire à une datfî relativement tardive. Dès le commencement d'août, les journaux avaient annoncé cette date comme probable, et j'avais prévu , avec déplaisir, que je ne pourrais guère chasser que pendant trois semaines. Sur ces entrefaites, j'eus le rêve suivant :
Nous sommes arrivés à la semaine qui précède Touverture de la chasse. Je me promène dans un pré, le long d'un champ Qù j'ai souvent chassé, mais je ne chasse pas; je n'ai qu'un bâton à la main. Du champ s'envole une troupe de perdreaux gris, et un jeune homme (figure peu nette, mais je sais que c'est le domestique de ma mère) tire un coup de fusil sur les perdreaux. Un peu après, je vois deux perdreaux s'abaisser, puis tomber. Je cours les ramasser. Mais, avant d'arriver au milieu du champ où je les ai vus s'abattre, j'en vois d'autres qui sont tombés près d'un pommier, dans des touffes de ray-grass. J'en ramasse quatre, puis d'autres plus loin... Je dis au jeune homme que la troupe est maintenant bien diminuée et qu'il ne faudra plus en tuer, même après l'ouverture. En effet, il a ramassé de son côté plusieurs perdreaux, et j'en porte maintenant un grand nombre, des gris, des rouges, des palombes grises, des oiseaux blancs à œil rouge ressemblant à des pigeons ou à des tourterelles, et même un canard sauvage*.
Ainsi mon désir de chasser, contrarié par les circonstances, s'est transformé en un désir de braconner qui a d'ailleurs été refoulé même dans le rêve. Il s'est réalisé cependant d'une façon détournée par la substi-
i. Gf. la chasse de saint Julien THospitalier dans Flaubert {Trois conteSj p. 110 et suiv.).
tution du jeune domestique; ainsi je ne suis que témoin et un peu complice du braconnage, puisque j'y assiste avec sympathie et que je ramasse le gibier. Et le désir est satisfait au delà de tout ce que je pouvais espérer, puisque, à la suite d'un seul coup de fusil,, j'ai ramassé une quantité invraisemblable de gibier. Il faut remarquer aussi le curieux sophisme moral de Ja pensée subconsciente, par lequel le désir de chasser, aux prises avec le respect de la loi ou la peur du gendarme, trouve un moyen détourné de se satisfaire à demi et construit dans ce but un système d'événements imaginaires.
§ 2. — La crainte.
Le désir positif, et principalement le désir refoulé par les circonstances ou par Tefifort de la volonté, appelle des images récentes et, au besoin, des images anciennes, les modifie et les groupe de façon à construire un système de faits imaginaires par le moyen desquels il est ou sera réalisé; il existe ainsi des rêves ou des tableaux de rêves, organisés par une finalité subconsciente et dont on peut dire avec Freud qu'ils présentent la réalisation d'un vœu. Mais l'action organisatrice des tendances s'exerce bien souvent aussi dans un autre sens : le rêve ne réalise pas seulement ce que nous souhaitons, mais aussi ce que nous craignons. La peur est organisatrice de rêves, autant ou plus que le désir positif.
Il arrive souvent que l'événement redouté se réalise purement et simplement dans le rêve. Voici quelques observations qui le montrent :
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