OBSERVATION LXXIII
M. B... m'a raconté qu'un jour il fut appelé brusquemen pour servir d'auxiliaire à trois médecins dans une opération très grave, une laparotomie, que devait subir un de ses voisins etamis. Les médecins jugeaient le patient trop faible
1. '< Tous les jours nous perdons quelqu'S-uns de nos souvenirs, les trois quarts de ceux de la veille, puis d'autres parmi les survivants de la semaine précédente, puis d'autres parmi les survivants de l'autre mois, en sorte que bientôt un mois, une nnée ne se trouvent plus représentés dans notre mémoire que ►ar quelques images saillantes, etc. » Taine, De Clnlelligence^ f éd., I, p. 146.
Foucault. 14
2i0 LE DÉVELOPPEMENT SPONTANÉ DES liL^GES
pour le chloroformer complètement, et M. B... dut lui maintenir les jambes immobiles pendant l'opération . Il en reçut une impression très pénible et très vive. Pendant une vingtaine de nuits, l'image de Topération lui revint d'une manière obsédante. Il eut le sommeil troublé au point de ne pouvoir presque pas dormir. « Je voyais, dit-il, le corps posé sur une table, le ventre ouvert, et les médecins comme au moment de l'opération. » Il en résultait un réveil brusque, douloureux, quelquefois avec des cris, non par suite d'une peur, mais par un sentiment tout différent, très pénible ^'ailleurs. Après le réveil, l'image restait dans l'esprit, non plus hallucinatoire, mais encore extrêmement vive. Parfois, M. B... se levait, ouvrait la fenêtre, y restait une demiheure, fumait une cigarette, puis retournait se coucher et essayait de dormir, mais inutilement : à peine commençaitil à s'assoupir, que la même vision le réveillait. L'image revenait aussi quelquefois dans la journée, mais elle était alors moins vive. La nuit, au contraire, elle avait une vivacité et une netteté telles, qu'au moment où le récit me fut fait, il était impossible de les retrouver, même avec un effort. Le tableau imaginatif était toujours le même, eJt il présentait un souvenir exact de l'événement. Enfin, l'obsession cessa un jour de se produire, sans autre cause connue que l'action du temps. Plus tard, M. B... ayant appris de son fils que j'avais l'intention d'aller lui demander le récit de cette obsession, eut encore deux ou trois fois son sommeil interrompu de la même manière, et les images eurent la même vivacité. Mais, après qu'il m'eut réellement fait le récit, le fait ne se reproduisit pas.