Loc. cit
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pénétration exacte des résultats vers lesquels nous nous acheminons à toute heure du jour tarirait l'effort dans sa source même, car ces résultats nous apparaîtraient chaque fois si vides et si misérables que nous serions à jamais guéris de l'ambition d'agir. Mais l'illusion jette un voile sur la vanité de l'effort en masquant l'inutilité des fins que nous nous proposons. Et pareillement, une juste appréciation de nos moyens serait décourageante, et l'évaluation de leur faiblesse enrayerait toutes nos tentatives en tuant la confiance qui est mère de l'action. Mais l'illusion couvre encore l'éternelle pauvreté de nos ressources et nous fixe heureusement dans la foi de nous-mêmes. Ainsi l'illusion sait faire cette prouesse d'entretenir l'existence humaine avec des moyens qui sont irréels et suivant des fins qui le sont également.
Du moment qu'on ne peut soulever le voile d'Isis sans sortir du monde des vivants, du moment qu'on ne peut lire dans le secret des choses sans conclure qu'au bout de chaque désir il n'existe et ne saurait exister que le vide, n'est-il pas évident que l'illusion est l'universel moteur, et que l'aveuglement des hommes est la condition de leur vie?
En fait, cette vie reste bien pour eux ce qu'elle doit être: un néant qui s'ignore. Dans sa forme extérieure, dans sa forme sociale, toutes les suggestions ambiantes qu'elle nous offre sont faites à merveille pour que ne tarisse pas le mensonge néces-
saire ; et dans sa forme intérieure elle-même, dans sa forme individuelle plus encline pourtant à s'interroger, à s'examiner, à s'introspecter, ce mensonge nécessaire trouve encore des ressources inépuisables.
La foule est trop pauvre de pensée et d'aspiration pour opposer à ce mensonge, ne fût-ce qu'en passant, une force inhibante ou désagrégeante. En son existence journalière, on peut bien dire qu'elle tient nos plus fondamentales illusions pour des vérités très sûres, pour des vérités qu'elle ne songe guère à mettre en question. Ces vérités-là, il faut être philosophe — et un peu fou, dirait le vulgaire — pour les contester, voire même pour les discuter, voire même pour les expliquer. Et qui sait si nous ne trouverons pas tout à l'heure, dans la pensée naïve du vulgaire, une pensée profonde? En attendant, je répète que, fort heureusement, les soucis métaphysiques n'inquiètent guère la foule, et que de ce côté nul danger ne menace notre humanité moyenne. Cette humanité se dépense en réalisations passagères et en menus efforts, mais elle ne sait pas et ne tient pas à savoir où va cette suite de menus efforts et de réalisations passagères. La plupart des hommes ne voient pas au delà du petit champ restreint où leur existence se meut. Ils trouvent les choses toutes intelligibles ou ils en acceptent le mystère très naturellement et sans en souffrir. Leur intelligence se passe parfaitement d'une conception
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sur la vie, et leur volonté fait cependant de la vie un foyer d'action.
C'est que, pour vivre d'une existence active, il n'est nul besoin de se soucier des fonds et des arrière-fonds. En restant fidèle au point de vue étroitement vital, nous devons même convenir que l'automatisme, cette forme réglementée de l'inconscience, fait en ce monde plus de besogne matérielle que n'en feront jamais la raison la plus pénétrante et l'érudition la mieux avisée. Si l'humanité est encore debout, c'est qu'elle est ainsi faite qu'elle peut croire sans savoir et qu'elle peut vouloir sans avoir sondé jusqu'en ses fondements la valeur d'agir.
Sans doute le méditatif a peine à concevoir que tant de gens vivent naturellement sans hésitations et sans inquiétudes, et c'est une surprise pour lui que la plupart d'entre eux marchent d'un pas ferme et tiennent toute leur vie pratique suspendue à des convictions qui ne sont le plus souvent qu'une petite routine. Mais lui-même, à chaque heure du jour, est-il si distinct, au fond, du troupeau qui marche en fermantles yeux? Pours'être posé parfois d'angoissants problèmes, voyez-vous qu'il vive autrement que tout le monde? Pour douter spéculativement peut-être, en a-t-il moins de confiance naïve dans les gestes qu'il accomplit en chaque circonstance banale de la vie?
Qu'on nous montre le vrai sceptique, le sceptique
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fidèle à son scepticisme ! Ceux dont j'ai retracé le désarroi — et leur désarroi est grand — contredisent sans cesse leur doute théorique dans la trame de leur existence courante. Quel philosophe, en effets si désabusé soit-il, peut se dispenser, en maintes occasions, d'être plus confiant et plus empressé que sa philosophie ? Quel fanfaron d'indifférence ne s'abandonne pas, en présence d'événements très simples, à des sentiments qui sont autant d'actes
de foi?
En conduisant même les choses aux extrêmes limites, les sceptiques renient leur désespérance, par ce simple fait qu'ils n'abandonnent pas encore l'entretien ni la nourriture de leurs chairs mortelles. A moins de s'enfermer dans un fakirisme pur qui serait à vrai dire leur seule conclusion logique, les sceptiques doivent agir en quelque manière, parce qu'il faut agir ou ne pas exister. Toute existence implique de l'action, et toute action implique pour le moins quelque rudiment de croyance, et pour cela aucun scepticisme qui prétend vivre n'est absolu ni même très profond, fût-il le plus avancé de tous les scepticismes.
A contempler le spectacle de la vie courante chez les cultivés comme chez les naïfs, on a donc l'impression que notre humanité est éternellement régie par une espérance qui ne se dément pas ou qui ne se dément du moins que superficiellement et provisoirement. Tous, nous sommes abusés, et
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si par hasard, à de rares intervalles, les circonstances veulent que nous cessions de l'être, il n'y paraît guère en fait, et nous continuons la route comme si nous l'étions encore.
Pour que le scepticisme se développe, ne fût-ce qu'à titre spéculatif, il semble même que les motifs d'ordre intellectuel soient insuffisants. Peut-être cette débauche du libre examen sur quoi nous venons de faire peser toute la faute du désenchantement, requiert-elle d'abord, pour fixer son œuvre dévastatrice, l'existence d'un tempérament, et peut-être n'est-elle après tout que la cause apparente du mal, non sa cause profonde. L'analyse, il faut bien l'avouer, ne peut tuer que l'enthousiasme déjà malade ; elle ne peut affaiblir qu'un instinct vital anémique déjà par constitution. L'idée seule de discuter cet instinct vital, n'est-elle pas un signe de dépérissement ? Il faut n'être amoureux qu'à demi pour songer, ne fût-ce qu'un instant, à passer en revue ses motifs d'aimer. Il faut n'être vivant qu'à demi pour songer, ne fût-ce qu'un instant, à passer en revue ses motifs de vivre.
C'est dans la vie organique profonde des individus qu'on doit chercher l'origine première de leur faculté de douter. Quand cette vie organique décline chez un homme, il souffre d'une misère intime qu'il projette au dehors, qu'il habille de logique et qu'il prend en fin de compte pour une théorie des choses. Et pareillement c^est dans la vie
organique profonde des sociétés qu'on doit chercher l'origine première de ce doute contagieux qui marque certaines époques et dont l'ère romantique nous fournit un si bel exemple. L'histoire montre que de pareilles crises succèdent à des commotions nationales profondes ou à des étapes de surmenage et de raffinement à outrance comme peuvent en connaître les civilisations décadentes ; mais elle montre en outre qu'au milieu de ce ralentissement de l'énergie, des affirmations novatrices ne manquent pas de se produire qui relèvent le tonus et qui remettent en vigueur réterneUe fluctuation des choses. Quoi qu'il en soit, dans l'individu aussi bien que dans la société, l'illusion ne semble point succomber jamais sous les coups de la seule réflexion, et la remarque de Spinoza reste justifiée universellement : « Il ne faut point chercher des raisons pour les sceptiques, mais
des remèdes ».
Ce qui rend évident le bien-fondé de ces paroles, c'est qu'il suffit qu'un individu ou bien un milieu frappé par le doute subisse dans son énergie certain accroissement, pour qu'aussitôt une foule de difficultés soulevées autour du problème vital s'aplanissent à ses yeux, comme s'il suffisait que la vie fût intensifiée pour que s'évanouissent d'emblée les obscurités qui paraissent envelopper
la vie.
Que l'illusion, souveraine malgré tout, comble à
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mesure les brèches du libre examen, entretenant ainsi l'éternel essor de notre idéal, c'est donc un fait nécessaire et c'est une réalité qui se vérifie tous les jours. Que l'Action se perpétue sous l'invincible poussée du Rêve constructeur, en dépit des dissolutions qu'opère le Rêve destructeur, c'est un dénouement essentiel et c'est un dénouement qui ne manque pas de se produire. Que la vie enfin sorte victorieuse des embûches que lui dresse l'analyse critique, et qu'elle se poursuive inlassablement, cela doit être et cela est.
Ainsi nous donnons au « mensonge vital » son passe-droit, nous saluons en lui le seigneur et maître, et nous nous sauvons par là. Tout va bien désormais.
... Non, tout ne va pas bien. L'illusion fait son œuvre, l'Action garde tous ses droits et la Vie triomphe. Mais le philosophe n'est pas satisfait. Du point de vue pragmatique, et c'est-à-dire d'un point de vue tout opportuniste, le problème soulevé par la périlleuse raison se trouve résolu: il doit l'être et il l'est vraiment. Mais du point de vue spéculatif, ce problème, nous n'avons fait que le reçu- > 1er : il reste ouvert tout entier.
L'éternelle antinomie des deux rêves, du rêve constructeur qui entretient l'action et du rêve des-
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tructeur qui la paralyse, fut à toutes les époques le plus grand souci, disons même l'exclusif pivot des grandes discussions qu'agitent les philosophies. Les plus vastes cerveaux, frappés de cette antinomie, ont tenté vainement de la résoudre en vue d'assurer à leur vie morale certaine unité hors de quoi il n'est point de repos, point de quiétude, point de sécurité pour l'àme.
Ceux qui furent les héros de la vie intérieure ont fixé leurs contradictions foncières dans ce qu'ils ont appelé d'un commun accord les conflits du « cœur » et de 1' « esprit ». Du « cœur » — entendez de l'idéal; de 1' « esprit » — comprenez du libre examen. Ils en sont venus à conclure qu'il existe en nous deux puissances irréconciliables, et que chacune de ces deux puissances a ses droits qu'il faut respecter. Homme de science et logicien, Pascal exalte la pensée; mystique chrétien, il la confond et l'humilie. Sa raison nie tout ce qu'affirme son sens intime, et les affirmations de ce sens intime sont un absolu défi aux négations mêmes de sa raison. Philosophe imprégné de positivisme, Sully Prudhomme reconnaît pleinement la force de l'exactitude rationnelle ; poète sentimental, il la répudie et s'en émancipe. Son intelligence oppose une critique sévère aux suggestions de ses tendances profondes, et ses tendances les plus essentielles protestent avec véhémence contre l'œuvre de l'intelligence. Mais à beaucoup d'autres,
et à tous ceux qui ont pensé peut-être, on pourrait appliquer la phrase du poète :
En moi-môme se livre un combat sans vainqueur.
Et quel serait le vainqueur en effet, dans les conditions où le problème se pose?
La victoire ne saurait revenir à 1' « esprit » définitivement, car quelque chose me dit au fond de moi qu'il y a dans la synthèse plus que ses éléments, comme il y a dans un monument plus que les pierres dont il se compose. Quand la raison a tout détruit, ce qu'elle a détruit subsiste encore tout entier.
Ma dialectique s'acharne à pulvériser le sentiment auquel je croyais et qui m'incitait à vivre. Mais à quoi pense-t-elle arriver? A m'exphquer qu'un tel sentiment n'est pas? Elle a tort, car ce sentiment je l'éprouve, et c'est la preuve qu'il est parfaitement. A m'expliquer qu'il est en effet? Mais elle prend une peine inutile. N'est-il pas plus simple et plus raisonnable de reconnaître qu'il est ?
Je prétends retenir au nom de vérités logiques la bonté qui me pousse à agir. Mais de quel poids peut être une telle tentative?. Il me faut avouer que les plus subtiles vérités n'ont guère d'importance dès l'instant qu'elles restent stériles. Et n'est-il pas manifeste qu'un peu de simple bonté leur est supérieure, si l'on songe qu'en somme toute bonté
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féconde est d'une vérité immédiate et sûre? Qu'importent donc à la bonté ses raisons d'être ou de n'être pas, pourvu qu'elle soit? Après toutes nos grandes réflexions, nous devrons arriver sans doute en un certain point où l'âme tout simplement bonne aboutit d'emblée. Au bout de maintes discussions sur le sens du vrai, nous devrons en venir très probablement à reconnaître que la seule vérité certaine, c'est d'être heureux et de faire du bonheur.
En fin de compte, quel que soit le but de nos efforts et de nos espérances, et quel que soit sur la terre le sens de notre mission, nous sommes dépositaires de la vie. La vie représente notre tout, et rien ne peut être « raisonnable » ici-bas qui la nie et qui la détruise. Une raison qui la détruirait ne serait pas « raisonnable », car la détruisant elle se détruirait elle-même. Que me parlez-vous alors des droits de la raison — d'une raison qui condamne la vie ?
Un triomphe intégral du « cœur » n'est pas plus soutenable. Vous voulez que je reconnaisse mes motifs de vivre dans des valeurs que n'accepte pas ma raison critique. Or ma [raison est tout justement la chose en quoi j'ai mis mon entière confiance. N'est-il pas évident qu'une valeur ne m'est plus pour vivre d'aucun usage dès l'instant que j'en vois toute l'inanité?
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' Il est vain de me donner le conseil d'agir comme si ma critique n'était pas fondée. Si je me laisse guider en effet par les imposteurs — je veux dire par les sentiments que ma critique réduit — j'agirai sans doute. Mais que seront mes gestes? Une contradiction stupide, un mensonge ridicule.
Je sais bien que cette contradiction peut être ignorée, ce mensonge inconscient. Mais je ne puis pourtant placer mon espoir dans cette inconscience ou cette ignorance, car ce serait adopter cette conclusion désolante : qu'il faut vivre sans penser pour bien vivre, que ceux-là seuls ont l'esprit tranquille qui sont les médiocres, et qu'on doit payer forcément au prix du martyre quelques pouces de grandeur audessus du niveau commun, qu'enfin une lourde sottise est le gage du bonheur, et que cette lourde sottise il faut l'entretenir parmi les humains. Or, cette conclusion je ne puis pas l'admettre, ou s'il faut que je l'admette, laissez-moi dire que l'existence est un piège et que vivre est un mal.
Ainsi la nécessité de l'illusion ne satisfait point la philosophie rationnelle, et la philosophie rationnelle, malgré tout, n'arrive pas à lever le joug de cette nécessité.
Tant que nous serons impuissants à réconcilier avec les plus essentiels postulats de l'existence les résultats du travail critique, tant que l'accord ne sera point décidé entre la raison et l'aspiration, tant
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que le libre examen aura des défiances envers ridéal, le Rêve pourra tuer l'Action.
Et c'est ce qui arrivera aussi longtemps que la philosophie rationnelle tournera sa critique vers la vie sans la tourner vers la philosophie rationnelle, aussi longtemps que Tesprit d'analyse prétendra juger les réalités sans juger l'esprit d'analyse, aussi longtemps que le scepticisme enfin ne sera pas mené jusqu'au point où son œuvre achevée détruit le scepticisme. Il me semble bien en effet que, pour sauver l'Action, il y a autre chose à faire que de biaiser avec la raison. Il y a à raisonner mieux, à raisonner à fond, à raisonner jusqu'au bout.
Le rationalisme conduit en ligne droite et par la logique à la négation des valeurs qui entretiennent notre vouloir vivre; mais il n'indique pas pourquoi, ces valeurs rejetées dans le néant, nous continuons de vivre. C'est peut-être qu'il ne va pas au bout de sa pensée, car il est plus facile de se plaindre de la vie que d'expliquer les motifs profonds pour lesquels, en dépit de nos plaintes, nous acceptons d'entretenir la vie. Qu'il aille donc au bout de sa pensée ! Car sa pensée, pour n'être pas dangereuse, veut qu'on la dépasse. Que le sceptique, disciple des philosophies rationnelles, n'ignore pas toute la pro-
fondeur de son scepticisme ! Car c'est en interrogeant ses doutes très longuement qu'il découvrira la bonne certitude. Qu'il fasse l'effort nécessaire pour reconnaître toute la portée de ses négations ! Car dans ses négations des affirmations prochaines se trouvent impliquées. Qu'il reconnaisse pleinement ses motifs les plus hauts de répudier la vie ! Car ces motifs-là sont tout près de se transformer en motifs certains et définitifs de se réconcilier avec elle et de la désirer.
Le couronnement du scepticisme, ce doit être en effet de porter son arme tranchante sur la raison même dont il se recommande. Or, pour peu qu'on scrute la raison, on découvrira bien vite qu'étant née de l'expérience humaine, elle peut nous fournir d'utiles certitudes dans le système auquel nous appartenons, mais que ses discussions restent fantaisistes aussitôt qu'elle prétend sauter hors d'un tel système pour juger ce dernier au nom d'une mesure qui lui serait extérieure et qui l'envelopperait. On reconnaîtra fort bien que, s'étant développée au s.ein de la matière spatiale, elle peut nous donner des indications précieuses concernant les applications du génie humain à cette matière même, et non point concernant l'essence du génie humain — tout comme la technique fournit à l'artiste d'heureuses données sur l'usage qu'il doit faire de l'inspiration, et non point sur l'essence et sur la nature intime de l'inspiration.
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Alors, se faisant justice elle-même, la raison devra présumer que, si le problème foncier qu'elle soulève paraît insoluble, c'est sans doute qu'il est mal posé. Et en fait il est mal posé, lorsqu'il est posé dans le sens d'une humanité qui voudrait étreindre une réalité en soi et qui ne le peut pas.
Que la réalité en soi telle que l'admettaient les métaphysiques anciennes étale son néant, et que se démasque à nos yeux l'immense duperie d'une vérité transcendhntale servant de gabari à nos vérités humaines, ce serait une constatation décevante en un Monde constitué une bonne fois pour toutes et formant un système fermé. Car l'homme devrait découvrir dans les fins virtuellement fixées d'un tel Univers ses motifs de vivre, et, ne découvrant pas ces fins, il serait parfaitement fondé à nier les raisons et le sens de sa propre vie. Mais ne voyezvous pas qu'un système ainsi constitué serait tout justement le domaine de la mort ? La vie ne peut s'accommoder d'une finalité prévue qui s'accomplirait, puisque s'accomplir c'est tendre à un dénouement, c'est se résoudre, c'est s'achever, c'est mourir ; elle implique au contraire une finalité qui s'instaure chaque jour et s'écoule dans le devenir indéfiniment.
Il faut donc renverser l'antique préjugé de l'Absolu existant comme mesure et comme fin de nos relativités ; il faut le renverser en comprenant bien que la réalité nest pas^ qu'elle se fait. Elle se fait
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justement grâce à des valeurs fictives qui remplissent ces deux conditions : d'être envisagées comme « vraies » pour former des objets capables de stimuler le vouloir, et de n'être pourtant que desvérités « relatives», simples échafaudages sur quoi devra s'appuyer l'édifice fluide et mouvant des œuvres humaines, pour qu'éternellement des fins succèdent à des fins, sans que s'épuise jamais le mystère créateur.
Mais alors l'Idéal est un pur mirage de l'âme? — Parfaitement, et c'est à cette condition-là qu'il est bien la trame de tout ce qui « devient » ; car les choses qui « deviennent», dans leur nécessaire mouvance et leur indispensable fluidité, réclament justement de leur trame qu'elle ne soit qu'un mirage de l'âme. L'idéal peut être un fantôme. Ce fantôme est un dieu fameux qui donne l'existence qu'il ne possède pas. Il est celui qui n'est pas et qui fait naître pourtant ce qui est, dans une création sans fin.
Aussi reste-t-il ridicule et vain de demander à tous les carrefours le sens de la vie. Car si la vie n'est pas un livre tout fait dans lequel il faut lire, mais un livre qu'il faut écrire à mesure indéfiniment, il n'y a pas de sens de la vie. Le sens de la vie, c'est de vivre en recréant sans cesse les raisons et le but de la vie.
Et maintenant, reconnaître cela, ce n'est pas anéantir la spiritualité du Monde, c'est la rétabhr
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en sa position réelle, et c'est lui rendre sa signification véritable. Découvrir que nous ne sommes pas le sculpteur attendant de son argile une indication sur la forme qu'il façonnera, mais le sculpteur prenant son argile et pensant une forme et créant cette forme avec cette argile, c'est affirmer justement que la vie n'est pas une fatalité, une duperie, un piège, mais une expérience indéfinie, volontaire et libre de l'homme. Quelle croyance peut être plus consolante ? Et quelle pensée plus stimulante à l'Action?
Ainsi les contradictions qui nous exaspèrent n'ont d'autre origine qu'une bévue de l'esprit, de l'esprit méconnaissant sa propre nature, et donnant par suite a ses facultés une orientation dont la conséquence est de faire du problème vital un cercle vicieux. Si l'on veut sortir du cercle vicieux, il s'agit de conduire la raison assez à fond pour nous détacher du préjugé de réalité au sens absolu, et pour accepter comme des réalités primordiales les fictions essentielles qui sont les sources de la vie. Car du moment que la réalité en soi sera reconnue elle-même comme étant la plus formidable de nos illusions, toutes ces fictions essentielles qui nous apparaissaient comme des illusions par rapport à elle reprendront du même coup leurs droits au titre de réalités : réalités non point transcendantes, non point extérieures à notre sys-
tème ; réalités immanentes et proprement humaines.
Le désabusement spéculatif issu du libre examen paralyse donc l'idéal et met en danger l'Action lorsqu'il se consomme à moitié. Mais sitôt qu'il s'achève, il se dépasse. Alors il franchit certain poitit critique au delà duquel vient la liberté : la liberté, c'est-à-dire le dégagement du préjugé de l'absolu, l'évasion du cercle où il nous enserre, la table rase des négations qui en dépendent, et l'aurore d'affirmations assurant sur de nouvelles bases la force de l'idéal et l'accomplissement de l'Action.
Le sceptique a reconnu que, nulle fin n'existant derrière l'éternel recommencement de tout, il n'y a point d'idéal qui vaille et point d'action qui mérite l'effort — et l'effort, bien évidemment, ne trouve plus hors de soi la force de s'entretenir en quiconque ne peut espérer ni dans la parole révélée du dogme ni dans les pouvoirs sacro-saints de la science. Et le sceptique se désole. Mais le sceptique se dépasse. Alors il conclut que c'est précisément parce qu'il n'y a pas de but au Monde que l'homme doit faire naître ce but. Faire naître ce but, c'est-à-dire : devenir ce but même, en créant de la beauté dans soi et autour de soi pour le seul bonheur de la créer et d'en jouir.
Le sceptique a reconnu que les choses n'ont pas de sens — et les choses, bien évidemment, n'ont pas de sens pour quiconque n'est point dupe de la conception finaliste offerte par les credo religieux ou
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laïques. Et le sceptique se désole. Mais le sceptique se dépasse. Alors il conclut que c'est précisément parce que les choses n*ont pas de sens que Thomme doit donner un sens aux choses. Leur donner un sens, c'est-à-dire : se faire lui-même le sens de ces choses.
Le sceptique a reconnu que nulle réalité n'existe qui justifie nos évaluations humaines. Et le sceptique se désole. Mais le sceptique se dépasse. Alors il conclut que c'est précisément parce que rien d'immuable ne fixe et ne contraint les valeurs utiles à notre épopée vitale qu'il faut découvrir ou mieux composer à mesure ces valeurs. Car quand même tout serait illusion, et justement pour cela que tout est illusion, il ne saurait être illusoire de croire aux plus fécondes de nos illusions. Si nos valeurs humaines sont de pures apparences, elles sont pour nous du moins des réalités, puisque c'est par elles que nous agissons en créant de la vie.
Il y a donc chez le sceptique une barrière qu'il s'agit de briser. En deçà de cette barrière tout tombe, tout s'écroule. Au delà, tout se redresse, tout se reconstitue.
Mais alors nous devons réformer les griefs que nous adressions au libre examen, il y a un instant, ou du moins, ces griefs, nous devons établir maintenant leur valeur réelle en les précisant.
Nous avons dit qu'à faire trop de lumière sur les choses nous devions aboutir à n'y plus voir clair.
Oui... à moins qu'allumant sur elles jusqu'aux ultimes flambeaux de notre intelligence, nous en venions à comprendre la vanité de toute cette lumière, ce qui est le commencement de voir clair dans les choses.
Nous avons dit qu'à scruter nos raisons d'agir, nous devions aboutir à ne les plus connaître. Oui... à moins que les scrutant à fond nous apercevions au bout de notre effort la folie de les mettre en question, ce qui est le commencement de les connaître mieux.
Et l'objectif ayant tourné de cette manière, il arrive qu'après avoir détruit au nom de la logique tout ce qu'on peut détruire, on découvre qu'une chose demeure inaltérable et souveraine : le pouvoir de former un rêve et de le faire vivre.
C'est ainsi que de la lutte où l'Action semblait devoir s'évanouir nous voyons l'Action renaître plus confiante et plus exaltée, et c'est ainsi que, par la négation de la vie, nous n'aboutissons qu'à une conception d'elle-même plus forte et plus expansive.
Et voici surgir, après épreuve de la trempe, le solide, l'indéracinable, l'inexpugnable optimisme. Car l'optimisme, pour ne pas être une simple niaiserie, doit avoir traversé les affres du pessimisme, en avoir senti l'aiguillon et lui avoir résisté. Il faut acheter le droit de vivre joyeusement, en sachant les dessous de l'existence humaine et en conservant
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après cela le désir enthousiaste et l'amour intense de la vie.
Cette disposition paraît être tout justement celle de maints esprits de notre époque. Ce mélange héroïque de scepticisme spéculatif et de foi débordante en la' beauté de vivre, c'est toute l'âme de ceux que nous chérissons le plus et qui ont eu sur nos jeunes esprits l'influence la plus décisive.
Mais ne pourrait-on dire davantage? Cette disposition paraît être Vindice qui marque, à l'heure où croulent tant de vieilles choses, la fin d'un malentendu dans lequel s'égara longtemps la pensée humaine. Ce mélange héroïque de scepticisme spéculatif et de foi débordante en la beauté de vivre, c'est l'horizon qui s'ouvre sur un point de vue nouveau et qui annonce, à n'en pas douter, un tournant de la philosophie.
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Répudiant l'illusion jusqu'en son principe, les philosophies rationnelles ont considéré pendant des siècles qu'il était de leur devoir et de leur essence même de défendre, aux dépens de la vie, les droits de la raison.
Intronisant au contraire l'illusion dans un absolu pouvoir, les philosophies pragmatiques ont tenté récemment d'assurer, malgré la, raison, le triomphe de la vie.
Mais ni les philosophies rationnelles ni les philosophies pragmatiques ne répondent aux soucis complexes de ceux qui forment l'élite actuelle. Les premières, en effet, ne peuvent satisfaire des esprits « modernes » qui savent trop bien la nécessité de l'Action, et les secondes ne peuvent satisfaire des esprits « d'élite » qui verront toujours dans l'Action autre chose que l'activité pratique.
Les esprits cultivés entendent bien aujourd'hui dégager la vie des embûches que dresse la raison, mais ils ne sauraient aboutir à cette conclusion simpliste qu'expulser la raison suffit à sauver la vie. Le défaut de la raison, en effet, ce n'est pas d'être, c'est d'être à mi-chemin seulement. Bannir la raison, cela ne conduit donc pas à sauver la vie, mais cela mène à la rétrécir. Et l'unique moyen de protéger la vie contre la raison, ce n'est pas de nier les droits de la raison, c'est de porter cette dernière jusqu'en certain point où elle rejoindra la vie.
Que tous les hommes ne pensent pas à fond, ce peut être un bienfait relatif : il faut s'interroger trop longtemps pour que les réponses de l'intelligence deviennent identiques à celles de l'instinct, et l'immunité contre la pensée abstraite ne s'acquiert qu'au prix d'une très rare culture. Mais si vous êtes sorti de la simplicité heureuse qui abrite beaucoup de gens, le péril pour vous, c'est tout au contraire de ne point dépasser la région
malsaine où vous serez conduit plus vite que vous ne le voudrez. J'entends bien, en effet, qu'en deçà de cette région vous ne savez plus vivre, et ceci doit être une indication formelle de vous transporter au delà. Puisque vous ne pouvez dormir désormais" sur le mol oreiller de l'erreur, ramassez donc vos forces bravement, mettez-vous en route sans appréhension du vrai, et cherchez, aux extrêmes confins de la zone périlleuse, l'idée libératrice où vous vous reposerez. Pensez jusqu'au bout.
Pensez jusqu'au bout. Il vous semblera bientôt que votre rêve s'écroule et que rien n'est là pour lui faire un support solide. Mais voilà justement la bonne découverte, la chose consolante dont il faudra faire maintenant votre certitude. Car si vous savez déjà que votre rêve n'a point le support que vous attendiez, vous découvrirez, avec un peu plus de savoir, qu'il est à lui-même son propre support. C'est à cette science-là qu'il faut arriver pour qu'au fond du désenchantement se prépare l'ultime réconciliation des choses. Et c'est à elle qu'il faut aboutir pour n'être plus au déclin de vouloir par excès de penser, pour être au contraire au seuil de vouloir avec une ferveur nouvelle et dans un élan nouveau.
Ainsi votre exploration au delà de la zone périlleuse vous aura conduit en des lieux qui ne diffèrent point tant du pays qu'on rencontre en deçà, et la haute distinction de votre âme vous aura fait
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connaître un amour de vivre et une foi dans la vie qui ne diffèrent point tant de la foi et de l'amour que nourrit la candeur des simples. En fait, vous vivrez comme eux sur de pures chimères. Mais, mettant en action un rêve chimérique, vous saurez qu'il est chimérique et vous le mettrez en action quand même, et c'est cela qui fera votre exceptionnelle grandeur.
Avoir un idéal, savoir qu'il est vain, et lui sacrifier tout, encore qu'il soit vain, c'est le côté sublime de notre nature. C'est le pouvoir génial des humains, en concevant l'harmonie du monde, de trouver de la beauté au sein du néant : de Fy découvrir du moins en l'y faisant apparaître à mesure. C'est la majesté de la fonction humaine de s'obstiner à changer les choses par une volonté tendue, jamais épuisée et sans cesse renaissante, qui sait la relativité de ces choses, et qui s'enchante néanmoins d'être une volonté tendue, renaissant toujours et ne s'épuisant pas.
Je répète que c'est cela qui fera votre exceptionnelle grandeur : car sachant que vous êtes une parcelle vivante de la conscience et de la volonté du Monde, vous savez que vous collaborez à l'évolution du dieu qui « devient » sans cesse ; et prenant conscience du dieu que vous créez, vous avez découvert enfin le dieu qui est en vous.
Mais ayant pu vous hausser jusqu'à ces sommets de la raison critique, vous saurez en descendre
pour VOUS pencher sur les événements banaux et les devoirs ordinaires du jour. Et peut-être les verrez vous alors d*un œil qui n'est point celui de tous vos frères. Car V Action que vous prônez comme eux se définit pour vous un instant du rêve éternel^ et vous êtes parmi les élus qui ont vu dans l'Action ce qui fait à la fois son prix et son exclusive justification : l'etTort pour Vidée.
Vous êtes mûr désormais pour mettre en pratique, non pas le « nietzschéisme », seulement cette parole de Nietzsche, l'une des plus fortes qui fut prononcée jamais par une bouche humaine : « Que votre amour de la vie soit l'amour de vos plus hautes espérances, et que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie!... »
CONCLUSIONS
L'antinomie entre la pensée et Vactivité, entretenue par les doctrines raisonnées aussi bien que par les préjugés vulgaires, fut à toutes les époques une erreur dangereuse. Mais cette erreur est à redouter plus que jamais dans un temps comme le nôtre, où Tessor formidable des spéculations théoriques tend à isoler une partie des hommes dans un scepticisme farouche ou un idéalisme désordonné, cependant que le développement parallèle des applications pratiques a pour conséquence de précipiter les autres dans la poursuite grossière d'une agitation fiévreuse autant que stérile. Plus que jamais il convient de savoir combien faux est le point de vue qui sépare le « rêve >» de «l'action ». Plus que jamais il importe de mettre en relief, non seulement l'intime solidarité, mais — ceci a plus d'importance — Vunité de ces deux formes de l'énergie : penser, agir.
Cette unité, nous avons vu que la psychologie l'affirme. Il nous faut reconnaître que Y « action »
LE AêVE ET l'action
surgit de notre fond le plus intime, et que les manifestations extériorisées qui la traduisent ou plutôt l'achèvent ne sont après tout que la réalité de l'esprit projetée au dehors et devenue perceptible aux sens. Et ceci revient à dire que, la connaissance théorique elle-même n'étant qu'un instant de r « action », le dualisme est vain qui oppose aux actifs les intellectuels, et réciproquement.
Pareillement cette unité, nous avons vu que la philosophie l'approuve — disons mieux : l'exige. La vie pouvant se définir « une pensée agie », le conflit est illusoire qui semble opposer la raison critique aux aspirations d'où sort noire activité. Le libre examen ne tue pas V'xdéaU rouis VxdéaL au contraire, se subordonne le llbr^ CJViMen o.i Be sert de lui pour l'adaptation au milUit rifol, comme ïimpiralion exploite la Uchstiefue et se 1* subordonne pour l'adaptation à la matière (Tart,
La condition essentielUî d'une •• philosophie de l'action », c'est donc, en délinitive^ une libération de la pensée. Son obligation foncitire, c*e8i de montrer que la pens<^o pfut ae donner carrière sans détruire la vie, et mieux c\îsI de prouver qu'elle doit se consommer pour donner à la vie toute sa plénitude.
Or, il y a une pensée qui ne se réfléchit p8« ^r elle-même, une pensée qui ne se pente pné^ uoe pensée qui « .^'appltqtie » et i)ui k sert » lout simplement. Et f)uif<, il y a une pensée qui 86 réflé-
CONCLUSIONS
chit sur elle-même, une pensée qui se pense^ une pensée qui sait prendre conscience de soi, et qui porte ainsi notre élan vital au plus haut degré spirituel et plus simplement au plus haut degré. Si la première entretient V «action», la deuxième, bien loin de l'entraver, lui confère son sens véritable et la place sur son vrai terrain.
Cette reconnaissance est d'un réconfort singulier pour les esprits délicats et braves à la fois, qui entendent formellement ne point se laisser piper par l'activité brutale ou étroite qu'on prône aujourd'hui, sans retourner pour cela au triste étiolemont du vieux iximantisme. Ht, d nous autres Français^ qui ne sacrinerot^s jamais de gatt^ de cceor les droits de la raison et qui voulons vivre pourtant, il est assez doujc de constater qu'on peut écliapper fort bien au désert du pur nirvana, sans tomlxsrdany lo |>anneau d'une philosophie de commando qui, POvn forme do ijdimuler 1* m action », risquerait de bouillonner la vie*
PIW