‹ Le rêve: études et observationsChapitre 85 sur 136 · OBSERVATION LXI · texte numérisé non relu

OBSERVATION LXI

Je n'ai jamais eu à me plaindre de la conduite de mes élèves, mais il m'est arrivé de rêver que mon autorité sur eux était ruinée. Une année, je donnais une heure d'enseignement par semaine à deux classes réunies d'élèves jeunes (de 3®), et par conséquent d'âge turbulent; ils élaienf d'aiU leurs si nombreux que je n'en connaissais qu'un petit nombre. Un mercredi de cette année, souffrant d'une indisposition qui m'avait obligé à suspendre mon service les deux jours précédents, j'ai fait ma leçon aux élèves de philosophie avec fatigue, et, à deux ou trois reprises, il m'est arrivé de faire des lapsus, que j*ai d'ailleurs aussitôt corrigés. Cependant je me suis aperçu que deux de mes élèves, en entendant un de ces lapsus (un mot pour un autre), ont souri légèrement.. Quoique me rendant bien compte que ce sourire n'exprimait pas un sentiment gravement irrespectueux, j'ai éprouvé une impression désagréable. Dans la journée du lendemain jeudi, je me suis souvenu plusieurs fois de ce petit fait, et chaque fois j'ai éprouvé la même impression désagréable, plutôt renforcée.

La nuit suivante, j'ai rêvé que j'étais en classe, non pas avec mes élèves de philosophie, qui ne sont qu'au nomhre de 12, mais avec ceux de troisième, qui sont au nombre de 35 environ. Les élèves me demandaient de leur faire une lecture, ce que je fais souvent, mais à la fm de la classe. Je résistais, je voulais interroger ou faire la leçon (je ne me souviens pas au juste), mais je ne parvenais pas à imposer ma volonté ; autrement dit, mon autorité ^tait perdue, je faisais d'inutiles efforts pour la reconquérir, et la classe était bruyante. Pendant que ma résistance se prolongeait, toujours vaine, sans que je pusse obtenir le silence, entre le proviseur. Je suis désolé qu'il soit témoin de ce spectacle, d'autant qu'il s'est déjà écoulé vingt minutes depuis le com-

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mencement de la classe et que je n'ai fait encore aucun travail utile, Le proviseur essaie, sans plus de succès que moi, de rétablir l'ordre. A ce moment, je m'aperçois que plusieurs élèves fument et que la classe se remplit de fumée. Je nomme et je note rapidement les élèves aux lèvres de qui j'ai vu des cigarettes, et je me propose de les faire punir avec sévérité. Mais voilà que le nombre des cigarettes allumées s'accroît, et, en un instant, tous les élèves fument. Mon autorité est définitivement ruinée, etc.

Voilà donc une crainte qui existait chez moi d'une façon très vague et que je n'avais jamais eu besoin de prendre au sérieux. Elle acquiert quelque précision à l'occasion d'un événement insignifiant, et, 'h partir de là, elle fait son chemin d'une façon subconsciente : c'est de cette façon que le souvenir du mercredi me revient à l'esprit le jeudi, avec l'impression désagréable renforcée. Et enfin, dans le sommeil, la vague inquiétude devient une peur réalisée : les élèves sont d'abord indociles, puis bruyants, et finalement c'est une révolte qui éclate, et dans les conditions les plus déplorables, puisque le hasard, ou plutôt ma, crainte, amène le proviseur dans la classe au moment où le désordre est à son comble, et que l'autorité du proviseur sombre avec la mienne.

Ce développement de la peur se rencontre aussi dans l'état hypnagogique, comme le montre cette observation d'un de mes élèves :

OBSERVATION LXIC

De G, B,,. — Au milieu de la nuit, je rue suis à moitié réveillé, et j'ai entendu la pluie, chassée par le vent, qui fouettait mes vitres. Alors, rêvant à demi, je me suis imaginé que l'eau pénétrait dans ma chambre par les joints de

la fenêtre et courait avec un bruit de cascade sur le plancher d'un bout de la chambre à Taulre. Je Tentendais nettement, et j'avais peur que Teau monte jusqu'à moi. J'ai même cru la voir, sous un jour indécis comme une clarté de lune : elle était boueuse et roulait des graviers.

La crainte peut exister sous forme de sentiment altruiste aussi bien que sous forme de sentiment personnel. J'ai déjà cité un fait qui montre une crainte altruiste déterminant un tableau de rêve. Dans l'observation VIII (p. 31), ma femme rêve que Cécile a la fièvre typhoïde : c'est une crainte maternelle qui modifie un souvenir par substitution de personne, car à ce moment il y avait un cas de fièvre typhoïde dans la rue que nous habitons. Voici quelques autres exemples montrant la réalisation d'une crainte altruiste :

OBSERVATION LXIIÏ

Marguerite (notre plus jeune enfant) a mal à la gorge, un peu d'angine probablement grippale. Sa mère rêve que le médecin, appelé pour voir l'enfant, déclare qu'elle a la diphtérie. Il ajoute, en indiquant une potion : « On va toujours lui faire prendre ça, nous verrons demain. *»

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