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LETTRE IV

Di: VILLERS-COTTERETS A LA FRONTIERE

I. • dernier calembour de Louis XVIIL — Daiijrcrà qu'on peut courir (i.ms un tire-bottes. — La plaine de Soissons vue le soir. — Le voyaf^ur regarde le^< «Hoiles. — Celui qui passe contemple ce qui demeure. — L G. — Soissons. — Phrase de César. — Mot de Napoléon. — Silhouette de Saint-Jean-des- Vignes. — Le voyageur voit une voyageuse. — Sombre rencontre. — Vt^nus. — Paysage crépusculaire. — Ce qu'on voit «le Reims en mallo-posto. — La Champagne parfaitement pouilleuse. — Rethel. — Où donc est la forêt des Ardenu«;s? — De qui le déboisement est fils. — Méziôrcs. — Ce qu'on y ch«'rchc. — Ce qu'on y trouve. — I^ miracle de la bombe. — Comment un dieu devient un saint. — Sedan. — Le voyageur se recueille et cherche des choses dans son esprit. — Une médiocre statue au lieu d'un beau château. — Sedan y perd. — Tureone n'y gagne pas. — Aucune trace de sanglier des Ardennes. — Cinq lieues à pied. — Un peu ^e Meuse.

— On court après un verre d'eau, on tombe sur un saucisson.

— Un goUreux. — Charleville. — La place ducale et la pbtce royale. — Rocroy. — Les dialogues nocturnes qu'on entend en diligence. — Un carillon se môle à la conversation, dans la bonne et évidente îhtention de désennuyer le voyageur. — Entrée à Givet.

Givet, 29 juillet

Cette fois j'ai fait du chemin. Cher ami, je vous écris aujourd'hui de Givet, vieille petite ville qui a eu l'honneur

de fournir à Louis XYllI son dernier mot d'ordre et son dernier calembour {Saint-Denis^ Givet), et où je viens d'arriver à quatre heures du matin, moulu par les cahots d'un affreux chariot qu'ils appellent ici la diligence. J'ai dormi deux heures tout habillé sur un lit, le jour est venu, et je vous écris. J'ai ouvert ma fenêtre pour jouir du site qu'on aperçoit de ma chambre et qui se compose de l'angle d'un toit blanchi à la chaux, d'une antique gouttière de bois pleine de mousse et d'une roue de cabriolet appuyée contre un mur. Quant à ma chambre en elle-même, c'est une grande halle meublée de quatre vastes lits, avec une immense cheminée en menuiserie, ornée à l'extérieur d'un tout petit miroir et à l'intérieur d'un tout petit fagot. Sur le fagot est posé délicatement à côté d'un balai un tirebottes énorme et antédiluvien, taillé à la serpe par quelque menuisier en fureur. La baie fantastique pratiquée dans ce tire-bottes imite les sinuosités de la Meuse; et il est presque impossible d'en arracher son pied, si l'on a l'imprudence de l'y engager. On court risque de se promener, comme je viens de le faire, dans toute l'auberge, le tirebottes au pied, réclamant à grands cris du secours. Pour être juste, je dois au site une petite rectification. Tout à l'heure j'ai entendu caqueter des poules. Je me suis penché vers la cour, et j'ai vu sous ma fenêtre une charmante petite mauve de jardin tout en fleur qui prend des airs de rose trémière sur une planche portée par deux vieilles marmites.

Depuis ma dernière lettre un incident, qui ne vaut pas la peine de vous être conté, m'a fait brusquement rétrograder de Varennes à Villers-Cotterets, et avant-hier, après avoir congédié ma carriole de la Ferté-sous-Jouarre, j'ai pris, afin de regagner le temps perdu, la diligence pour Soissons; elle était parfaitement vide, ce qui, entre nous, ne m'a pas déplu. J'ai pu déployer à mon aise mes feuilles de Cassini sur la banquette du coupé.

Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait déjà sa main pleine de fumée dans cette ravissante vallée où la route s'enfonce après le hameau de la Folie, et promenait lentement son immense estompe sur la tour de la cathédrale et la double flèche de Saint-Jean-

des-Vignes. Cependant, à travers les vapeurs qui rampaient pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de murailles, de toits et d'édifices, qui est Soissons, à demi engagé dans le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe que la faucille va couper. Je me suis arrêté un instant au haut de la descente pour jouir de ce beau spectacle. — Un grillon chantait dans un champ voisin, les arbres du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au dernier vent du soir avant de s'assoupir; moi, je regardais attentivement avec les yeux de l'esprit une grande et profonde paix sortir de cette sombre plaine qui a vu César vaincre, Clovis régner et Napoléon chanceler. C'est que les hommes, même César» même Clovis, même Napoléon, ne sont que des ombres qui passent; c'est que la guerre n'est qu'une ombre comme eux qui passe avec eux, tandis que Dieu, et la nature qui sort de Dieu, et la paix qui sort de la nature, sont des choses éternelles.

Comptant prendre la malle de Sedan, qui n'arrive à Soissons qu'à minuit, j'avais du temps devant moi et j'avais laissé partir la diligence. Le trajet qui me séparait de Soissons n'était plus qu'une charmante promenade, que j'ai faite à pied. A quelque distance de la ville, je me suis assis près d'une jolie petite maison, qu'éclairait mollement la forge d'un maréchal ferrant allumée de l'autre côté de la route. Là, j'ai religieusement regardé le ciel, qui était d'une sérénité superbe. Les trois seules planètes visibles à cette heure rayonnaient toutes les trois au sud-est dans un espace assez restreint et comme dans le coin du ciel; Jupiter, — notre beau Jupiter, vous savez, mon ami? — qui exécute <iepuis trois mois un nœud fort compliqué, faisait avec les deux étoiles entre lesquelles il est en ce moment placé une ligne droite parfaitement géométrique. Plus à l'est, Mars, rouge comme le feu et le sang, imitait la scintillation stellaire par une sorte de flamboiement farouche; et, un peu au-dessus, brillait doucement, avec son apparence de blanche et paisible étoile, cette planètemonstre, ce monde effrayant et mystérieux que nous nommons Saturne. De l'autre côté, tout au fond du pay.sage, un magnifique phare à feu tournant, bleu, écarlate et blanc, rayait de sa rutilation éblouissante les sombres

coteaux qui séparent Noyon du Soissonnais. Au moment où je me demandais ce que pouvait faire ce phare en pleine terre, dans ces immenses plaines, je le vis quitter le bord des collines, franchir les brumes violettes de l'horizon et monter vers le zénith. Ce phare, c'était Aldebaran, le soleil tricolore, l'énorme étoile de pourpre, d'argent et de turquoise, qui se levait majestueusement dans la vague et sinistre blancheur du crépuscule.

0 mon ami, quel secret y a-t-il donc dans ces astres, que tous les poètes, depuis qu'il y a des poètes, tous les penseurs, depuis qu'il a des penseurs, tous les songeurs, depuis qu'il y a des songeurs, ont tour à tour contemplés, étudiés, adorés, les uns, comme Zoroastre, avec un confiant éblouissement, les autres, comme Pythagore, avec une inexprimable épouvante! Seth a nommé les étoiles comme Adam avait nommé les animaux. Les chaldéens et les généthliaques, Esdras et Zorobabel, Orphée, Homère et Hésiode, Cadmus, Phérécyde, Xénophon, Hécataeus, Hérodote et Thucydide, tous ces yeux de la terre, depuis si longtemps éteints et fermés, se sont attachés de siècle en siècle avec angoisse à ces yeux du ciel toujours ouverts, toujours allumés, toujours vivants. Ces mêmes planètes, ces mêmes astres que nous regardons aujourd'hui, ont été regardés par tous ces hommes. Job parle d'Orion et des Hyades; Platon écoutait et entendait distinctement la vague musique des sphères; Pline croyait le soleil dieu et imputait les taches de la lune aux fumées de la terre. Les poètes tartares nomment le pôle seneslicol, ce qui veut dire clou de fer. Quelques rêveurs, pris d'une sorte de vertige, ont osé railler les constellations. Le Lio7i, dit Rocoles, pourrait tout aussi aisément être appelé un singe. Pacuvius, fort peu rassuré pourtant, tâche de s'étourdir et de ne point croire aux astrologues, sous prétexte qu'ils seraient égaux à Jupiter :

Nani si qui, quœ eventura sunt, provideant, ^'Equiparent Jovi.

Favorinus se fait cette question redoutable : Si les causes de tout ne sont pas dans les étoiles? Si vitœ morlisque hominum rerwnque humanarun omnium et ratio et causa

in cœlo et apud slellas foret? 11 croit que l'influence sidérale descend jusqu'aux mouches et aux vermisseaux, ?tHiscis aut vermicidis, et, ajoute-t-il, jusqu'aux hérissons, aut echinis. Aulu-Gelle, faisant voile d'Égine au Pirée, naviguant par une j?ier clémente, s'asseyait la nuit sous la poupe et considérait les astres. \ox fuit, et démens mare, et anni œslas, cœlu/nque liquide serenum; sedebamus ergo in puppi simul univers!, et lucentia sidéra consideraba?nus. Horace lui-même, ce philosophe pratique, ce Voltaire du siècle d'Auguste, plus grand poëte, il est vrai, que le Voltaire du siècle de Louis XV, Horace frissonnait en regardant les étoiles, une étrange anxiété lui remplissait le cœur, et il écrivait ces vers presque terribles :

Il une solem, et stellas, et deccdeiitia certis Tempora tnoinentis, surit qui formidiDo imlla Imbuti spectant!

Quant à moi, je ne crains pas les astres, je les aime, i'ourtant je n'ai jamais réfléchi sans un certain serrement de cœur que l'étal normal du ciel, c'est la nuit. Ce que nous appelons le jour n'existe pour nous que parce que nous sommes près d'une étoile.

On ne peut toujours regarder l'immensité; l'infini écrase; l'extase est aussi religieuse que la prière, mais la prière soulage et l'extase fatigue. Des constellations mes yeux retombèrent sur le pauvre mur de paysan auquel j'étais ados'é. lA encore il y avait des sujets de méditation et de pensée. Dans ce mur, le paysan qui l'avait bâti avait scellé une pierre, une vénérable pierre, sur laquelle la réverbération de la forge me permettait de reconnaître les traces presque entièrement effacées d'une inscription antique; je ne distinguais plus que deux lettres intactes, I. C. le reste était fruste. Maintenant qu'était cette inscription? romaine ou romane? Elle parlait de Rome sans aucun doute, mais de quelle Rome? de la Rome païenne ou de la Rome chrétienne? de la ville de la force ou de la ville de la foi? Je restai longtemps l'œil fixé sur cette pierre, l'esprit abîmé dans des hypothèses sans fond. Je ne sais si la contemplation des astres m'avait prédisposé à cette rêverie, mais j'en vins à ce point de voir en quelque sorte se ra-

nimer et resplendir sous mon regard ces deux lettres mystérieuses — J. C. — qui, la première fois qu'elles apparurent aux hommes, ont gouverné le monde, et la seconde fois, l'ont transformé. Jules César et Jésus-Christ!

C'est sans doute sous l'inspiration d'une idée pareille à celle qui m'absorbait en ce moment que Dante a mis ensemble dans la basse-fosse de l'enfer et fait dévorer à la fois par la gueule sanieuse de Satan le grand traître et le grand meurtrier, Judas et Brutus.

Trois villes se sont succédé à Soissons, la Noviodimum des gaulois, VAuifusla Suessoniam des Romains, et le vieux Soissons de Clovis, de Charles le Simple et du duc de Mayenne. Il ne reste rien de cette Noviodunum qu'épouvanta la rapidité de César. Suessones, disent les Commentaires, celer ilaie romanoram permoli, legatos ad Cœsarem de deditione mittimt. 11 ne reste de Suessoniimi que quelques débris défigurés, entre autres le temple antique dont le moyen âge a fait la chapelle de Saint-Pierre. Le vieux Soissons est plus riche. 11 a Saint-Jean-des-Vignes, son ancien château et sa cathédrale, où fut couronné Pépin en 752. Je n'ai pu vérifier ce qui restait des fortifications du duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui firent dire en 1814 à l'empereur, remarquant dans la muraille je ne sais quel coquillage fossile, gryphée ou bélemnite, que les murs de Soissons étaient bâtis de la même pierre que les murs de Sainl-Jean-d'Acre. Observation bien curieuse quaad on songe comment elle est faite, par quel homme, et dans quel moment.

La nuit était trop noire quand j'entrai dans Soissons pour que je pusse y chercher Noviodunum ou Suessonium. Je me suis contenté de souper en attendant la malle et d'errer autour de la gigantesque silhouette de Saint-Jeandes-Vignes, hardiment posée sur le ciel comme une décoration de théâtre. Pendant que je marchais, je voyais les étoiles paraître et disparaître aux crevasses du sombre (^difice, comme s'il était plein de gens effarés, montant, descendant, courant partout avec des lumières.

Comme je revenais à l'auberge, minuit sonnait. Toute la ville était noire comme un four. Tout à coup un bruit d'ouragan se fit entendre à l'extrémité d'une rue étroite,

jusqu'à ce moment parfaitement paisible et en apparence incapable d'aucun tapage nocturne. C'était la malle-poste qui arrivait. Elle s'arrêta à quelques pas de mon auberge. 11 y avait précisément une place vide, tout était pour le mieux. Ce sont vraiment de fort élégantes et fort commodes voitures que ces nouvelles malles; on y est assis comme dans son fauteuil, les jambes à l'aise, avec des oreillons à droite et à gauche si l'on ferme les yeux, et une large vitro devant soi si on les ouvre. Au moment où j'allais m'y installer très voluptueusement, un vacarme tellement étrange, mêlé de cris, de bruit de roues et de piétinements de chevaux, éclata dans une autre petite rue noire, que, malgré le courrier, qui ne me donnait pas cinq minutes, j'y courus en toute hùte. En entrant dans la petite rue, voilà ce que j'y vis. — Au pied d'une grosse muraille, qui avait cet aspect odieux et glacial particulier aux murs des prisons, une porte basse, cintrée, armée d'énormes verrous, était ouverte. A quelques pas de cette porte stationnait, entre deux gendarmes à cheval, une espèce de carriole lugubre à demi entrevue dans l'obscurité. Entre la carriole et le guichet se débattait un groupe de quatre à cinq hommes entraînant vers la voiture une femme qui poussait des cris effrayants. Une lanterne sourde, portée par un homme qui disparaissait dans l'ombre qu'elle projetait, éclairait funèbrement cette scène. La femme, une robuste campagnarde d'une trentaine d'années, résistait éperdument aux cinq hommes, hurlait, frappait, égratignait, mordait, et par moments un rayon de la lanterne tombait sur sa tête échevelée et sinistre comme la figure même du Désespoir. Elle avait saisi un des barreaux de fer du guichet et s'y tenait cramponnée. Comme j'approchais, les hommes firent un eflort violent, l'arrachèrent du guichet et la portèrent d'un bond jusqu'à la voiture. Cette voiture, que la lanterne éclaira alors vivement, n'avait d'autre ouverture que de petits trous ronds grillés aux deux faces latérales et une porte pratiquée à l'arrière et fermée en dehors par de gros verrous. L'homme au falot tira les verrous, la portière s'ouvrit, et l'intérieur de la carriole apparut brusquement. C'était une espèce de boîte, sans jour et presque

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sans air, divisée en deux compartiments oblongs par une épaisse cloison qui la coupait transversalement. La portière unique était disposée de manière qu'une fois verrouillée elle revenait toucher la cloison du haut en bas et fermait à la fois les deux compartiments. Aucune communication n'était possible entre les deux cellules, garnies, pour tout siège, d'une planche percée d'un trou. La case de gauche était vide; mais celle de droite était occupée. [1 y avait là, dans l'angle, à demi accroupi comme une bête fauve, posé en travers sur le banc faute d'espace pour ses genoux, un homme, — si cela peut s'appeler encore un homme, — une espèce de spectre au visage carré, au crâne plat, aux tempes larges, aux cheveux grisonnants, aux membres courts, poilus et trapus, vêtu d'un vieux pantalon de toile trouée et d'un haillon qui avait été un sarrau. Le misérable avait les deux jambes étroitement liées par des nœuds redoublés qui montaient presque jusqu'aux jarrets. Son pied droit disparaissait dans un sabot; son pied gauche déchaussé était enveloppé de langes ensanglantés qui laissaient voir d'horribles doigts meurtris et malades. Cet être hideux mangeait paisiblement un morceau de pain noir. 11 ne paraissait faire aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Il ne s'interrompit même pas pour voir la malheureuse compagne qu'on lui amenait. Elle cependant, la tête renversée en arrière, résistant toujours aux argousins qui s'efforçaient de la pousser dans le compartiment vide, continuait de crier : — Je ne veux pas! jamais! jamais! Tuez-moi plutôt ! — Elle n'avait pas encore vu l'autre. Tout à coup, dans une de ses convulsions, ses yeux tombèrent dans la voiture et aperçurent dans l'ombre l'affreux prisonnier. Alors ses cris cessèrent subitement, ses genoux ployèrent, elle se détourna en tremblant de tous ses membres, et à peine eut-elle la force de dire avec une voix éteinte, mais avec une expression d'angoisse que je n'oublierai de ma vie : — Oh! cet homme!

En ce moment-là l'homme la regarda d'un air farouche et stupide, comme un tigre et un paysan qu'il était. J'avoue qu'ici je n'y pus résister. Il était clair que c'était une voleuse, peut-être môme quelque chose de pis, que

la gendarmerie transférait d'un lieu à l'autre dans un de ces odieux véhicules que les gamins de Paris appellent métaphoriquement paniers à salade; mais enfin c'était une femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils ne se détournèrent même pas; seulement, un digne gendarme, qui eût certainement demandé ses papiers à don Quichotte, profita de l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement, je venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle. Pendant que je m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier effort, plongèrent la femme à demi morte dans la carriole, fermèrent la portière, poussèrent les verrous; et à l'instant où je me tournais vers eux, il n'y avait plus dans la rue que le retentissement des roues de la voiture et du galop de l'escorte qui s'enfonçaient ensemble à grand bruit dans les ténèbres.

L'n instant après, je galopais moi-même sur la route de Reims, traîné dans une excellente voiture par quatre excellents chevaux. Je songeais à cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de cœur mon voyage au sion.

C'est au milieu de ces idées-là que je me suis assoupi.

Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante vallée, probablement la vallée de Braine-sur-Vesle. Un vague souffle parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, à l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon, dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables. C'était comme un oeil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage endormi.

La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la cathédrale. A peine, en passant, aperçoiton, par-dessus les pignons d'une route étroite, deux ou

trois lancettes du chevet, l'écusson de Charles VII et la belle flèche des Suppliciés debout sur l'abside.

De Reims à Rethel, rien. — La Champagne pouilleuse, à laquelle juillet vient de couper ses cheveux d'or; de grandes plaines jaunes et nues, immenses et molles vagues de terre au sommet desquelles frissonnent, comme une écume végétale, quelques broussailles misérables; de temps en temps, au fond du paysage, un moulin qui tourne lentement et comme accablé par le soleil de midi; ou, au bord de la route, un potier qui fait sécher sur des planches, au seuil de sa chaumière, quelques douzaines de pots à fleurs ébauchés.

Rethel se répand gracieusement du haut d'une colline jusque sur l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux ou trois endroits. Du reste, il n'y a plus rien là qui annonce l'ancienne résidence princière d'un des sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont des rues de gros bourg plutôt que des rues de ville. L'église est d'un profil médiocre.

De Rethel à Mézières, la route gravit ces vastes gradins par lesquels le plateau de l'Argonne se rattache au plan supérieur de Rocroy. Les grands toits d'ardoise, les façades blanchies à la chaux, les parements de bois qui défendent contre les pluies le côté nord des maisons, donnent au village un aspect particulier. De temps en temps les premières croupes des monts Faucilles, qui apparaissent au sud-est, relèvent la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de forêts. A peine voit-on çà et là dans le lointain quelques collines chevelues. Le déboisement, ce fils bâtard de la civilisation, a fort tristement dévasté la vieille bauge du Sanglier des Ardennes.

Je cherchais des yeux en arrivant à Mézières quelques anciennes tours à demi ruinées du château saxon de Hellebarde; je n'y ai trouvé que les zigzags froids et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche, en regardant dans les fossés, j'ai aperçu, à difîérents endroits, des restes assez beaux, quoique démantelés, de la muraille attaquée par Cliarles-Quint et défendue par Bayard. L'église de Mézières a une réputation de vitraux. J'ai profité, pour la visiter, de la demi-heure que ^la malle-poste accorde aux

voyageurs pour déjeuner. Les verrières ont dû être belles en efiet; il en reste à l'abside quelques fragments tristement noyés dans de larges fenêtres de vitres blanches. Mais ce qui est remarquable, c'est l'église elle-même, qui est du quinzième siècle, et d'une jolie masse, avec des baies à meneaux flamboyants et un charmant porche adossé au portail méridional. On a scellé sur deux piliers, à droite et à gauche du chœur, deux bas-reliefs du temps de Charles VIII, malheureusement barbouillés de chaux et mutilés. Toute l'église est badigeonnée en jaune avec nervures et clefs de voûte de couleurs variées. C'est fort bête et fort laid. En me promenant dans le bas côté nord de l'abside, j'ai aperçu sur le mur une inscription qui rappelle que Mézières fut cruellement assaillie et bombardée par les prussiens en 1815. Au-dessous de l'inscription on a ajouté ces deux lignes en latin quelconque : Lcctor, leva oculos ad fnrnicem t-t vide quasi quuddam divinœ manns indicium. J'ai levé les yeux ad forniccm, et j'ai vu une large déchirure à la voûte au-dessus de ma tête. Dans cette déchirure, une grosse bombe se tient suspendue à des saillies de la pierre par ses oreillons, que je distinguai parfaitement. C'est une bombe prussienne, qui, après avoir percé le toit de l'église, les charpentes et les massifs de maçonnerie, s'est arrêtée ainsi comme par miracle au moment de tomber sur le pavé. Depuis vingt-cinq ans, elle est restée là comme Dieu l'y a accrochée. Autour de la bombe, on voit pêle-mêle des briques brisées, des moellons, des plâtras, les entrailles de la voûte. Cette bombe et cette plaie béante au-dessus de la tête des passants font un étrange effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements qui viennent à l'esprit, quand on songe que c'est précisément sur Mézières que furent jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre se soit servie. De l'autre côté de l'église, une autre inscription constate que les noces de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche furent « heureusement célébrées », féliciter celebrulœ fuere, dans l'église de Mézières, le J 7 novembre 1570, — deux ans avant la Saint-Barthélémy.

Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent d'un beau et noble goût. Par malheur,

c'est une de ces façades tardives du seizième siècle qui n'ont achevé leur croissance que dans le dix-septième. Le clocher n'a poussé qu'en 1626. Il est impossible de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les clochers qu'on bâtit en ce moment aux diverses églises de Paris.

Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses remparts, des rues propres et tristes que les dimanches et fêtes doivent avoir grand'peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde et Garinus, qui l'ont fondée; ni le comte Balthazar, qui l'a saccagée; ni le comte Hugo, qui l'a anoblie; ni les archevêques Foulques et Adalberon, qui l'ont assiégée. Le dieu Macer, qui a donné son nom à Mézières, est devenu faint Masert dans les chapelles de l'église.

Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sedan, où j'arrivai vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des bastions, voilà Sedan. C'est un de ces endroits où l'air sévère des villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air joyeux des villes-garnisons. J'aurais voulu trouver à Sedan des vestiges de M. de Tiirenne; il n'y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres dorées :

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